Michael Amaladoss
Jésus Christ, le Seul Sauveur, et la Mission
(26 June 2000)


Nous, chrétiens, affirmons que Jésus Christ est le seul sauveur. Nous croyons que toute personne humaine sauvée participe au mystère pascal du Christ d’une façon que Dieu connaît. En même temps, nous commençons également à accepter l’idée que les croyants des autres religions sont sauvés dans et par leur religion. En fait, ils n’ont pas de relation consciente à jésus Christ. Quelques uns peuvent même consciemment prendre leurs distances par rapport à lui. Comment pouvons-nous réconcilier ces deux affirmations ? Cela a-t-il encore un sens d’affirmer que Jésus Christ est le seul sauveur ? La mission d’annoncer Jésus au monde est-elle encore valable ? Devrait-elle changer d’objectif si elle doit continuer ? Je n’ai pas l’intention de répondre à ces questions ici mais je voudrais attirer votre attention sur un certain nombre de réponses qui sont données aujourd’hui, ce qui vous permettra de fonder votre opinion.

Un parmi d’autres

Une réponse consiste à dire : étant donné que les autres religions sont aussi des médiations de la rencontre salvifique entre Dieu et l’homme, il n’est plus tenable d’affirmer que Jésus Christ est le seul sauveur. Il y a d’autres sauveurs. Les affirmations de l’Écriture concernant l’unicité de Jésus Christ comme sauveur ont été émises dans un contexte judéo-chrétien en référence à d’autres médiations telles que la loi et le culte juif. Elles doivent être réinterprétées à la lumière de notre expérience nouvelle des autres religions qui n’appartiennent pas à l’alliance judéo-chrétienne.

Une réponse analogue consiste à dire que Dieu est le seul sauveur. Le salut est le processus mystérieux de l’action permanente de Dieu dans la monde, à la recherche de l’homme. Nous rencontrons ce mystère en Jésus. D’autres personnes peuvent rencontrer le même mystère par l’intermédiaire d’autres noms et d’autres figures salvifiques.

Je pense que ces deux types de réponses se contentent de supprimer l’un des pôles du dilemme. Elles ne s’attaquent pas vraiment au problème. Le but de la mission est d’exhorter les gens par la parole et par l’exemple, en particulier la parole et l’exemple de Jésus, à se tourner vers Dieu et à répondre à son mystère tel qu’ils en font l’expérience dans leur vie personnelle et dans leur tradition religieuse.

Une réponse a priori

L’ensemble des réponses traditionnelles adoptent une approche a priori. Elles tiennent ensemble les deux pôles du dilemme. Mais elles expliquent le premier de telle manière qu’il ne peut coexister que de façon malaisée avec l’autre. Leur explication dépend de leur tentative de comprendre comment Jésus Christ sauve. Elles en appellent à trois types de théories.

Quand la Parole de Dieu s’incarne en Jésus Christ, elle s’unit à l’humanité de telle façon que l’humanité toute entière participe au mystère pascal salvifique du Christ. Ainsi, tous sont radicalement sauvés par Jésus Christ bien que le salut puisse en fait être médiatisé par une autre figure salvifique ou même par un engagement séculier. C’est la théorie des Pères grecs et de Gaudium et Spes, souvent reprise par Jean Paul II.

Une autre théorie se centre davantage sur la passion et la mort de Jésus Christ. Il a racheté tous les êtres humains de leurs péchés. Les fruits de cette action salvifique peuvent passer par une multiplicité de médiations. C’est la réponse scolastique traditionnelle.

Une troisième théorie souligne l’obéissance du second Adam qui répare la désobéissance du premier Adam. Cette obéissance réconcilie et justifie. Et cette justification s’applique à toute l’humanité solidaire du second Adam. Cette tentative, plus moderne que la seconde, est mal à l’aise avec les relents de transaction de cette dernière.

Ces trois théories maintiennent que tout être humain est radicalement sauvé ou racheté par Jésus Christ. Mais les fruits de la rédemption sont communiqués de différentes manières, y compris à travers d’autres religions. Certains joignent le mystère de l’Église au mystère du Christ, de telle façon que l’Église est aussi considérée comme nécessaire au salut. Étant donné notre appréciation des autres religions, toute idée qu’un bon hindou serait un chrétien anonyme n’est pas acceptable. De toutes façons, ici, nous nous centrons non pas sur l’Église, mais sur Jésus Christ. Et l’Église a des problèmes de crédibilité qui font que des Indiens comme Gandhi diraient volontiers qu’ils sont disciples de Jésus mais ne voudraient pas devenir membres de l’Église.

Difficultés du dialogue

Jusqu’ici, il n’y a pas de problème tant que nous affirmons que ceci est notre foi et que nous reconnaissons en même temps ne pas savoir comment ce salut atteint les membres des autres religions. Gaudium et Spes, au n° 22, dit simplement « d’une façon que Dieu connaît ».

En théologie, on joue avec des termes comme « la foi implicite » qui n’expliquent rien. Quelques-uns font aussi intervenir l’Esprit lorsque l’on ne peut parler de lien direct avec Jésus Christ, de sorte que Jésus Christ agit lui-même directement ou indirectement par l’Esprit. Je suis réservé sur une telle utilisation de l’Esprit et sur l’image de la Trinité qu’elle implique. Quoi qu’il en soit, cela passe dans une confession interne. D’autres religions ont des affirmations similaires. Dans la Bhagavad Gita, Krishna dit à Arjuna que, même si les gens adorent des dieux différents, tous leurs cultes arrivent jusqu’à lui parce qu’il est le seul vrai Dieu. L’islam croit que tout être humain naît musulman avant d’appartenir à d’autres religions par accident.

Le problème se pose quand il s’agit de proclamer sa conviction aux membres d’une autre religion sans les insulter. Plus grave encore, on ne les prend pas au sérieux, ni leur expérience religieuse. On a résolu le dilemme en en prenant pas au sérieux le second pôle. Tout ce que l’on peut dire aux autres croyants c’est qu’en croyant en Jésus, ils deviennent conscients de ce qui leur arrive vraiment et peut donc vivre le mystère consciemment. Leur religion n’est pas réelle. La réalité intérieure, cachée, de leur religion, c’est Jésus Christ. Cette attitude est encore plus insultante que l’attitude précédente qui reconnaissait des éléments bons et saints dans les autres religions ou les considérait comme imparfaits, en quête de perfection dans le christianisme. Bien sûr, on peut dire que nous devons regarder la vérité en face, même si elle est insultante.

Mais aujourd’hui, en reconnaissant que les autres religions sont authentiquement médiatrices de la rencontre divino-humaine, nous leur avons reconnu une réalité plus positive et indépendante que nous ne le faisons ici. On peut bien les appeler « voies extraordinaires », elles n’en sont pas moins des voies de salut. En incarnant la rencontre divino-humaine, toutes les religions, y compris le christianisme, sont limitées, humaines et même pécheresses. Toutes ont leurs prophètes et sont appelées à se réformer. Cela n’en invalide pas leur capacité à faciliter la rencontre divino-humaine.

Je pense que c’est une question cruciale. Si les autres religions sont pour nous seulement des quêtes humaines de Dieu ou des structures dans lesquelles on ne peut découvrir que quelques éléments bons et saints, ou des développements inachevés qui sont invités à trouver leur achèvement dans l’Église, ou des communautés dans lesquelles Jésus Christ est actif par l’Esprit, nous pouvons arrêter là la discussion. Nous ne disons rien qui soit incompatible avec notre affirmation que tout salut est dans et par Jésus Christ. Il n’y a plus de problème à discuter.

Bien sûr, on dira qu’en mission nous devons présenter cette « vérité » avec douceur, en respectant la liberté de l’auditeur. Nous irons même jusqu’à dire aujourd’hui que nous devons le faire en « dialogue » avec l’autre. Mais il n’y a pas de compromis possible sur la vérité. Ce serait tellement bien si tous les humains devenaient conscients du mystère caché qu’ils vivent de fait. Mais l’important, c’est que le mystère est vécu. La conscience du mystère n’est pas essentielle au salut. Le fait que Dieu s’est fait homme en Jésus Christ est un élément essentiel du mystère dans le plan de Dieu. Mais cette intervention de Dieu n’est pas, de ce point de vue, signifiante pour l’Histoire puisque la majorité des gens n’en sont pas conscients.

Une christologie d’en haut

La christologie sous-jacente ici est une christologie alexandrine d’en haut. Fondamentalement, Jésus Christ est le seul sauveur parce qu’il est Dieu. Bien sûr, il s’est fait homme et est passé par le mystère pascal de sa passion, de sa mort et de sa résurrection. Mais le mystère principal est l’incarnation où il assume ce qu’il doit sauver et, ce faisant, le sauve. Le problème avec cette image du Christ, c’est que l’humanité de Jésus et l’histoire ne sont pas prises au sérieux. Les apôtres ont rencontré le Jésus humain. Prenant conscience de sa puissance salvifique, ils découvrent la puissance même de Dieu présente en lui car seul Dieu peut sauver. C’est la même réflexion qui conduit l’Église primitive à affirmer que Jésus Christ était humain et divin.

Mais la reconnaissance de la divinité en Jésus Christ semble avoir conduit les gens à diviniser l’humanité de Jésus, l’universalisant, l’absolutisant et lui enlevant son caractère historique ainsi qu’aux événements se rapportant à lui. Il semble y avoir là un cercle vicieux. On passe de l’expérience de l’humanité à l’affirmation de la divinité. Puis, au lieu de clarifier la relation entre les deux, on divinise pratiquement l’humanité au nom de l’unité de la personne. Le concile de Calcédoine avait tenté d’élaborer un accord entre une christologie d’en haut et une christologie d’en bas, entre l’unité de la personne et la différence des natures. Mais l’accord a été brisé. Peut-être cela s’est-il fait très tôt dans la théologie occidentale.

Dans ce processus, une anthropologie et une philosophie particulières de l’histoire ont joué, qui n’ont pas été suffisamment examinées. Par exemple : une conception de l’histoire unilinéaire, une vision platonicienne de la création et de l’humanité, une compréhension juridique et transactionnelle de la rédemption, etc. Elles sont remises en question aujourd’hui. Des questions analogues ont surgi sur l’utilisation du langage. Si nous prenons Calcédoine au sérieux, devrions-nous revoir la libre utilisation du principe de la « communicatio idiomatum », excepté lorsque nous le prenons de façon métaphorique ? De même, le langage symbolique que nous utilisons quand nous parlons de Dieu est-il interprété non seulement comme référence mais aussi comme représentation ? Certains historiens ont suggéré que, derrière les affirmations absolues et exclusives, peut se cacher une communauté défensive/agressive, prise dans un jeu de pouvoir.

Une solution qui n’aide guère

La conséquence d’une telle christologie d’en haut, a priori, semble être que les gens qui ne peuvent accepter une telle christologie d’en haut et les perspectives épistémologiques et philosophiques qui la sous-tendent, parce qu’elles semblent faire violence au Jésus de l’histoire, ceux-là les rejettent en bloc et ne considèrent Jésus que dans sa dimension humaine et historique, locale et relative. Bien sûr, Dieu est présent et actif en lui mais Dieu est aussi présent et actif dans les autres sauveurs des autres religions.

Du point de vue des autres religions, la solution proposée n’est pas satisfaisante non plus parce qu’elle est a priori ; elle ne respecte pas vraiment l’authenticité, l’identité et la qualité des autres religions et de leurs membres. Dans un contexte colonial, les gens ne se sont pas forcément insurgés contre cette façon condescendante de les percevoir. Aujourd’hui, ils exprimeront haut et fort leur ressentiment et leur protestation. Bien sûr, nous pouvons vivre et affirmer avec force notre expérience de Dieu et en rendre témoignage. Mais nous n’avons aucun droit de parler a priori de l’expérience de Dieu des autres.

Un nouveau modèle

On dit souvent qu’avec le concile Vatican II, l’Église est entrée dans une nouvelle ère de son histoire et est devenue une Église mondiale. Un élément important de cette nouveauté est son expérience positive et son appréciation des autres religions. Je me demande si cette expérience nouvelle ne devrait pas conduire à un nouveau paradigme dans la réflexion théologique sur l’histoire du salut. Je pense qu’il n’est pas suffisant de continuer à réinterpréter les anciennes formules sans examiner les conceptions du monde et les modes de pensée qui leur ont donné naissance, ainsi que le langage symbolique qui a été utilisé. Il ne s’agit pas d’abandonner la tradition mais bien plutôt de se la réapproprier dans un nouveau contexte et de l’exprimer à nouveaux frais. Laissez-moi suggérer quelques éléments d’un tel modèle.

Le salut est un projet cosmique qui fait son chemin dans l’histoire selon le plan de Dieu. Toute l’histoire est donc une histoire du salut. Le salut ne concerne pas simplement les âmes individuelles. Il est social et cosmique. Le monde entier va vers une transformation. Dieu, le Verbe et l’Esprit sont à l’œuvre dans cette conduite de l’univers à son achèvement ultime quand Dieu sera tout en tous. Tout ce qui est créé est créé dans et par le Verbe. L’Esprit est également là dès le commencement, planant sur le chaos et le transformant en cosmos.

Dieu comme Sauveur

C’est toujours Dieu qui sauve. Nous avons fait l’expérience de Dieu comme Père, Fils et Esprit. Les religions ne sauvent pas. L’action salvifique de Dieu a lieu dans l’histoire de façon historique. C’est un processus qui ne sera achevé qu’au dernier jour. L’achèvement est donc pour l’avenir ; c’est la mission de Dieu. Dieu, le Verbe et l’Esprit agissent dans une multiplicité de peuples et d’événements. Cela ne veut pas dire que Dieu fait partout la même chose de la même façon. Nous n’avons pas à mesurer et à comparer les voies de Dieu en termes de plus ou de moins. Mais, puisque Dieu est un, nous croyons qu’il y a un plan divin qui sous-tend et coordonne les diverses automanifestations de Dieu. Tandis que le coordinateur est Dieu, la coordination elle-même peut se faire dans le jeu des différentes forces sociales et historiques en dialogue et en conflit au cours de l’histoire. Nous sommes appelés à participer activement dans cette histoire.

Le rôle de Jésus

Au cours de la réalisation du plan de Dieu pour l’univers, le Verbe de Dieu s’est incarné en Jésus. Jésus ne vient pas avec un nouveau plan. Il vient pour achever le plan de Dieu sur l’univers. L’intervention de Dieu en Jésus n’est pas exclusive tout en étant particulière. Elle est ordonnée à conduire toutes choses à une communion cosmique. L’incarnation suppose que Dieu désire faire cela non pas de façon mystérieuse, a priori, mais de façon humaine, historique, dans l’histoire. Jésus lance donc un mouvement social qui devient l’Église et l’Église continue sa mission.

En vue de rassembler et de réconcilier toutes choses, elle entre en dialogue avec les autres. Son but n’est pas de s’imposer mais de réaliser le plan de Dieu. Elle a une vision de ce que le monde est appelé à devenir, le Royaume de Dieu. Tout en reconnaissant l’action dans les autres, à la fois en tant qu’individus et en tant que groupes religieux, culturels et humains, elle offre les perspectives particulières et la voie de Jésus pour réaliser cette vision du Royaume. C’est une voie d’amour et de service qui peut aller jusqu’à la mort, une voie qui comporte une option préférentielle pour les pauvres et les opprimés. L’expérience de Jésus ressuscité offre à l’Église une garantie et une espérance pour l’accomplissement de sa mission. Cette bonne nouvelle de Jésus a une pertinence universelle mais non exclusive. L’Église continue sa mission en proclamant, en incarnant et en accomplissant cette bonne nouvelle en dialogue et en collaboration avec la mission de Dieu dans l’univers, manifestée dans d’autres cultures et religions. L’Église est bien sûr heureuse d’accueillir les personnes qui se sentent appelées à devenir disciples de Jésus et à continuer sa mission.

Jésus n’est donc pas un nom parmi les nombreux noms qui se réfèrent au même et unique mystère de Dieu. Dieu est le même mais les chemins de son auto-manifestation et de son action sont divers. La voie de Jésus est certainement spéciale car nous croyons que c’est la voie du Verbe incarné. Nous croyons qu’elle a une place et un rôle particuliers dans l’histoire. Mais elle n’exclut ni ne remplace les autres voies. Nous sommes donc sans cesse appelés à exprimer la spécificité de la voie particulière de Dieu en Jésus Christ. Tout élection et tout charisme est un don de Dieu en vue du service.

Notre foi en Jésus Verbe incarné ne nous autorise pas à universaliser automatiquement le nom de Jésus pour en faire le seul chemin. Dans le Verbe, Dieu a choisi d’entrer dans l’histoire d’une façon kénotique, en se vidant de soi, et d’agir de façon historique, s’assujettissant aux facteurs historiques de l’espace, du temps et de la culture. L’Église continue cet engagement historique. Le mystère du Verbe n’enlève ni à Jésus ni à l’Eglise leur caractère concret et les limitations et conditionnements qui en découlent. La résurrection de l’humanité de Jésus la rend éternelle mais elle ne la divinise pas ni ne l’universalise.

Réinterpréter la Tradition

Les premiers disciples prennent progressivement conscience que Dieu agit en Jésus de façon particulière. Ils croient que Jésus est divin. L’une des raisons, sinon la principale, de croire que Jésus est divin est leur expérience de Jésus comme sauveur. Or, seul Dieu peut sauver. Comme ils ne souhaitent pas diviniser l’homme Jésus, ils préfèrent le voir comme le Verbe incarné, alors le principe de la « communicatio idiomatum » entre en jeu. Jésus est appelé le chemin, la vérité et la vie, le seul sauveur, etc.

Si nous prenons l’impératif de Calcédoine de ne pas séparer ni confondre le divin et l’humain dans le Verbe incarné, nous devons alors nous demander, en interprétant telle déclaration exclusive et universelle sur Jésus, si tel ou tel titre lui est attribué en tant qu’il est divin ou en tant qu’il est humain. On ne peut avoir recours à l’unité de la « personne » pour supprimer la distinction des « natures », ni dans la réalité ni dans le langage utilisé pour en parler.

Si nous ne confondons pas le divin et l’humain dans le Verbe incarné, nous pouvons alors comprendre que l’action du Verbe Dieu dépasse l’action du Verbe dans sa forme incarnée. Le Verbe est présent et actif partout où Dieu est présent et actif. Nous ne pouvons dire cela de l’humanité du Verbe sans la diviniser. Si nous sommes véritablement sensibles à l’unité de la Trinité, nous ne pouvons penser que Dieu agit par le Verbe incarné chez les chrétiens et par l’Esprit chez les autres croyants. Une telle division du travail entre les Personnes divines de la Trinité n’est pas acceptable. L’unité de la Trinité est beaucoup plus profonde et fondamentale que l’unité de la « personne » dans le Verbe incarné. Tout en étant très sensible à la présence et à l’action de l’Esprit de Dieu partout, je ne désire pas utiliser l’Esprit pour résoudre nos questions sur la manière dont Jésus agit chez les croyants des autres religions. Nous n’avons pas à faire intervenir la Trinité comme solution à nos problèmes de christologie. D’autre part, le Verbe de Dieu est aussi actif que l’Esprit chez les croyants des autres religions.

Nous croyons que le Verbe de Dieu s’est incarné en Jésus dans l’histoire en vue d’un projet particulier du plan de Dieu. Cela ne nous autorise pas à dire que Jésus est actif en tous lieux et en tous temps. Je pense que les gens sont conscients de cette difficulté. Et c’est pour cela qu’ils font intervenir l’Esprit tout en le qualifiant d’Esprit du Christ de façon à garder un lien avec Jésus. Je me demande si ce langage est vraiment adéquat.

Jésus, le seul Sauveur

Pouvons-nous encore parler de Jésus comme le seul sauveur ? Comme je l’ai suggéré plus haut, l’affirmation que Jésus est sauveur implique une théorie du comment il est sauveur. Je pense qu’il y a deux théories possibles. L’une dit : Jésus, par sa passion et sa mort, a fait réparation pour les péchés de toute l’humanité. C’est pourquoi nous pouvons dire ou bien que la grâce de Dieu peut atteindre tous ceux qui se tournent vers lui par la foi en Jésus, ou bien que les mérites de Jésus sont appliqués à tous, même si certains n’en sont pas conscients et appartiennent en fait à d’autres religions, rendant un culte à d’autres sauveurs.

Une autre théorie consiste à dire : l’amour salvifique de Dieu atteint tous les peuples. Quand nous disons que Jésus est le seul sauveur, nous affirmons en fait que Dieu, qui nous est présent dans le Verbe incarné, est le seul sauveur. Jésus, en tant que divin, est le seul sauveur car, seul, Dieu peut sauver. Nous affirmons d’autre part que l’incarnation est un élément essentiel du plan de salut de Dieu pour tous. Le salut est histoire et nous ne pouvons penser à cette histoire sans penser au rôle que Jésus y joue. Pour nous, Jésus n’est pas simplement l’une des nombreuses manifestations divines. Il n’est pas seulement un signe ou un nom que nous donnerions à l’action salvifique universelle de Dieu. En tant que Verbe incarné, il a un rôle unique dans le plan de Dieu. Les disciples du Christ en mission sont aujourd’hui les porteurs de ce rôle unique de Jésus. Il prend toujours une forme de service kénotique. Son plein impact ne sera connu qu’au dernier jour car même l’impact de Jésus dans l’histoire et sur les personnes va bien au-delà de l’action de ses disciples dans l’Église. Comme je l’ai déjà évoqué, il y a sans doute beaucoup de disciples de Jésus qui restent éloignés de l’Église.

Un nouveau paradigme pour la mission

Quoi qu’il en soit, nous pouvons partager notre expérience de Jésus et sa bonne nouvelle de l’amour de Dieu pour nous sans attendre la solution de nos problèmes intellectuels concernant son identité. La mission n’est pas communication d’un credo mais partage de notre expérience de l’action de Dieu en Jésus. Le but de la mission était jadis de sauver des individus en les faisant entrer dans l’Église et en implantant celle-ci dans les différents lieux de la terre. Aujourd’hui, on pense la mission en termes de construction du Royaume et l’Église comme son symbole et sa servante.

Dans ce projet global et cosmique, nous sommes opposés aux forces de Satan et de Mammon, mais les autres religions et cultures ainsi que les autres croyants sont considérés comme des collaborateurs plutôt que des concurrents, en tous cas pas comme des ennemis. Le dialogue devient le chemin de la mission. Pour respecter la liberté de Dieu et des autres, la proclamation de notre expérience ne peut être que dialogale. Jésus a proclamé la bonne nouvelle du Royaume de Dieu et a appelé à la conversion à Dieu. Au cours de l’histoire, l’objet de la proclamation a lentement dérivé vers Jésus Christ et vers l’Église. On a même identifié le Royaume, Jésus et l’Église. Nous devons réexaminer la théorie du savoir et la métaphysique sous-jacentes à de telles identifications.

La mission de Dieu reste la source et la base de notre propre mission. Notre projet est prospectif et créateur d’un « ciel nouveau et d’une nouvelle terre », plutôt que conservateur. Nous croyons que Jésus a un rôle très spécial dans ce processus ; mais nous devons le mettre en évidence par nos paroles et nos actions au lieu de nous contenter d’affirmations métaphysiques a priori. Nous pouvons être des témoins enthousiastes du mystère que nous vivons sans émettre d’affirmations absolues. La tâche vraiment urgente de l’Église, c’est-à-dire de nous tous, c’est de devenir témoins crédibles de Jésus et du Royaume qu’il a proclamé.

Avec permission: first published in SPIRITUS, Nr. 159, Juin, 2000

Michael Amaladoss Vidyajyoti
23, Rag Niwas Marg
110054 Delhi- India