Oscar
Azmitia
Le Développement à partir du Sujet
(Réflexions pour un Développement en Terre Maya)
(10 November 2000)
Oscar
Azmitia, dont on lira ci-dessous linterview, est directeur de
lÉcole supérieure de léducation intégrale
rurale (ESEDIR), élément clé du Projet de développement
Santiago (PRODESSA) dont le siège est dans la ville de Guatemala.
PRODESSA a été fondé en 1989, dans le sillage des
Écoles chrétiennes de la Salle, pour travailler dans le
monde rural à un développement communautaire et pour contribuer
à la construction dune société guatémaltèque
interculturelle et équitable. PRODESSA consacre lessentiel
de son travail au service de la population maya et tire son inspiration
de la culture de ce peuple. Oscar Azmitia, sur la base de son expérience
en milieu maya, nous fait part de ses convictions fondamentales en matière
de pratique et de pédagogie du développement. Cet article
est paru dans Voces del Tiempo, octobre-décembre 1998 (Guatemala).
Quels
sont les obstacles et quels sont les facteurs favorables au développement?
À mon avis, ce qui limite fortement le développement cest
la conception paternaliste qui domine tant dans lÉtat que
dans les ONG. Selon cette conception, cest nous qui devons nous
substituer à linitiative des acteurs sociaux, que ce soient
des paysans, des syndicats ou dautres groupes ayant besoin daide.
Le paternalisme implique que moi je peux et toi tu ne peux pas. Il dévalorise
le sujet et survalorise lélément extérieur.
Il nie les gens. Cest là le problème majeur: il
ne leur accorde pas assez de confiance. Le second obstacle consiste
à croire quil ny a quun seul modèle
de développement qui se limiterait à regarder en direction
du Nord. "Faisons tout pour paraître plus civilisés.
Plus nous paraîtrons civilisés, plus nous serons développés."
Cest une grande erreur. Nous sommes arrivés dans les communautés
avec des modèles que les gens ne pouvaient pas recevoir et qui
détruisaient leur culture et leur logique. Au lieu dune
logique communautaire, on a introduit des projets purement individuels,
sous prétexte "quau Bangladesh ou je ne sais où,
cest le prêt bancaire individuel qui avait fonctionné..."
On na pas mené de réflexion suffisamment sérieuse
sur le modèle de développement dont nous avons besoin
au Guatemala et sur la façon de le mener à bien. En ce
qui concerne le Guatemala, il faut aussi souligner le racisme qui se
cache derrière le paternalisme envers les Mayas : "ce pauvre
petit indien", "mon gars", tous ces termes qui évoquent
la notion de petit, dinférieur. "Il ne peut pas",
cest alors quarrivent les ONG. Cest ce qui sest
passé pendant des années. Nous, à PRODESSA, cest
dans lIxcan que nous avons appris que cétait lensemble
de la communauté qui décidait. Ailleurs, nous étions
arrivés avec lidée en tête de garantir que
laide arriverait bien. Celan na pas été le
cas dans lIxcan. Il a fallu trouver notre place. La communauté
nous disait : "ici, personne ne fait un pas sans que nous, communauté,
nous nen soyons informés". Cela nous a conduits à
tout un processus de révision. Nous avons fini par dire : "cest
juste, ce sont eux". Cest ce que nous avions toujours dit
en théorie, mais dans la pratique, les décisions dépendaient
de nous, et notre instance de conseil était au-dessus du conseil
de la micro-région, de la communauté. Ceux qui nous demandaient
des choses se sentaient bien en nous les demandant et nous nous sentions
bien aussi parce que la relation paternaliste fait plaisir à
tout le monde : linférieur qui dit "Ah! comme cest
bon dêtre aidé!" et le supérieur : "Tout
est bien, je suis le sauveur, jaccomplis ma mission".
Comment avez vous réussi à changer dattitude ?
Nous sommes dans un processus de remise en cause. Nous avons commencé
par réfléchir sur notre rôle dans le développement.
Dabord, nous sommes des agents externes. Il faut bien se dire
que toute intervention extérieure, aussi limitée soit-elle,
fait perdre la possibilité de progresser et de sen sortir
soi-même de manière durable. Comment faire pour que nos
actions et notre influence dans la communauté ne génèrent
pas de dépendance ? Il faudrait prendre conscience que nous arrivons
dans une communauté pour un temps déterminé. Cest
une autre erreur que nous avons commise autrefois : arriver sans définir
le temps que nous resterions sur place. Nous avons fixé lobjectif
2004 pour notre planification stratégique. À cette date
nous devons quitter la communauté et cela naura aucune
conséquence : ce sera le moment de partir. Mais attention, il
y a des expériences dONG qui se sont retirées et
le projet na pas survécu. Il faut évaluer laction
de telle sorte que la communauté sinvestisse de plus en
plus dans le projet pour quen 2004 nous puissions nous en aller
sans manquer à personne. Comment faire deux des sujets
responsables du crédit au lieu de toujours le leur donner ? Comment
en faire des acteurs capables de se battre pour obtenir les fonds de
lÉtat, qui sont les leurs, les fonds sociaux, au lieu de
chercher à négocier pour eux ? Et comment créer
chez les gens cette possibilité dêtre les sujets
de leur propre développement ? Cette prise de conscience implique
de ne pas faire du développement un processus mécanique,
mais un processus continuellement redéfini et discuté.
Il faut écouter les signes des temps que nous donnent les gens,
ce sont eux qui te disent les choses clairement. Parfois les méthodes
sont très simples. Je pense à un exemple : un jour, je
suis allé faire une évaluation avec des paysans et des
paysannes qui ne savaient ni lire, ni écrire ; ils utilisaient
des papiers de couleurs différentes pour dire oui ou non... Nous
avons demandé aux parents des élèves ce quils
pensaient des installations de létablissement - on cherchait
à évaluer laction éducative et son cadre
-. Un père sest levé : "Je suis très
content, ici ils vont à la messe et on leur enseigne la religion.
Ils sortent de là avec des valeurs chrétiennes."
"Merci, monsieur, mais nous sommes en train de demander ce que
vous pensez des services sanitaires, du terrain de foot, de la chapelle..."
Un autre père sest levé : "Je suis très
content parce quici ils reçoivent une éducation
chrétienne..." Bon, trois dentre eux te disent la
même chose. Ce qui veut dire quils se fichent du terrain
de foot et de son gazon. Ce quils veulent cest que les enfants
reçoivent des valeurs fortes. Il faut déchiffrer ce que
les gens sont en train de te dire, comment ils comprennent le développement.
Parfois nous voulons mesurer des choses qui nintéressent
pas les gens... Nous ne devons pas arriver avec un modèle de
développement. Et cela nest pas facile. Nous avons eu notre
assemblée générale annuelle avec tous les conseils
micro-régionaux. Avec des cultures et des langues différentes,
etc,... ce nest pas facile pour eux de se transformer en sujets,
mais il faut faire des expériences, même limitées,
même si elles paraissent dénuées de sens, comme
le fait de dire : "nous ne sommes pas au siège micro-régional
de PRODESSA", mais : "nous sommes au siège micro-régional
du Conseil micro-régional" pour quils sentent quils
sont chez eux, même si cest PRODESSA qui paie. Il faut quils
puissent exiger : "Nous voulons une réunion ici,... nous
sommes chez nous." Il faut avancer à pas de loup, en noubliant
pas que pèsent des années de silence, doppression,
de peur de participer, peur de sorganiser, méfiance de
certaines ONG, de celles qui ont tiré des informations des communautés
sans que jamais il ny ait eu de retour. Dans ces cas-là
il est bien difficile, comme le dit Cirilo Santamaría, de "reconstruire
le tissu social" qui fut, comme nous le savons, détruit
jusquaux niveaux les plus intimes.
Une
question à laquelle tu as déjà répondu :
quelle philosophie et quelle méthodologie propose PRODESSA ?
Tu nous as déjà parlé de la priorité du
sujet...
Oui,
partir du sujet est fondamental. Il faudrait aussi faire le chemin contraire
à celui du gouvernement, partir den bas et de lintérieur.
Assumer le rôle de celui qui accompagne et non celui dacteur.
Celui qui accompagne et qui fournit le service vraiment nécessaire.
Cest pourquoi il me semble que PRODESSA participe à un
processus de développement centré sur les personnes, je
veux dire sur leur culture. Pour linstant nous travaillons principalement
avec la population maya. Cela nous ramène au début de
notre conversation, à lorganisation interne. Nous avons
été conduits à penser que le calendrier maya fonctionne
et quil vaut mieux faire une réunion en batz ou en
qanil : cest semer une graine,... Cest un changement
de point de vue, on ne dit pas les choses abstraitement, on dit : bon,
si nous croyons en la culture, donnons-lui sa place. Je crois aussi
que PRODESSA conçoit le développement comme un tout. Il
fut un temps, à PRODESSA, - puisquà présent
nous avons une expérience de plusieurs années - , où
nous nous en tenions à un domaine purement éducatif, à
dautres moments cétait à un domaine purement
organisationnel, ou encore purement productif, sans trouver la relation
quil devait y avoir entre les trois éléments : éducation,
organisation et production. Lessentiel est lorganisation
au niveau local, celui de la communauté. Cest là
que se situe le pouvoir de décider ce que lon veut. Concevoir
le développement comme un tout signifie aborder tous les problèmes.
Cest-à-dire que nous ne pouvons pas faire de lagriculture
sans nous préoccuper décologie. Il faut rappeler
les quatre principes du développement durable : économiquement
réalisable, socialement juste, sans discrimination de race, de
classe ou de sexe et écologiquement souhaitable, cest-à-dire
une agriculture durable. Il est fondamental de nexclure personne,
ce qui pose un autre défi : comment passer du groupe à
la communauté ? Parce que si le bénéfice revient
à un petit groupe, il y a exclusion. Nous avons connu une période
où, paradoxalement, les projets profitaient à ceux qui
avaient le plus de moyens ; seuls les "meilleurs" de la communauté,
ceux qui avaient le pouvoir dachat, réunissaient tous les
critères économiques pour recevoir un crédit. Ce
qui élargissait la brèche au lieu de la réduire...
Nous avons aussi prouvé très clairement que les crédits
obtenus pour les femmes étaient plus limités et moins
nombreux que ceux des hommes, en dépit du fait que ce sont les
femmes qui remboursent le mieux ! La religion a également été
utilisée comme élément de division.
Mais
il semble que cette façon de poser le problème est un
peu limitée. Je voudrais savoir si PRODESSA a aussi une conception
globale de la société. Cest un peu le problème
de la "prise de pouvoir" : les choses qui naissent de la base,
mais, et après ? À quel moment se produit le déclic
?
Cest un énorme défi. Tout nest pas encore
clair, nous croyons que le premier pas nest pas encore fait. Autrement
dit, la prise du pouvoir nest pas encore une réalité
pour les communautés. Elles continuent à dépendre
de tout le monde : la mairie, les partis politiques, les ONG, ... et
elles nont pas assumé leurs responsabilités. Nous
sommes impliqués dans une expérience intéressante,
celle du réseau Sud-Sud qui réunit environ 40 organisations.
Il sagit de lancer un réseau national de petits producteurs
ruraux, de petits paysans travaillant conformément à la
définition de lagriculture durable, en respectant lenvironnement.
Nous avons lexpérience de réunir plusieurs partenaires
pour commercialiser leur production et la vendre à El Salvador,
cest une expérience de grande envergure. Mais nous ne voulons
pas devenir un "colosse aux pieds dargile" : on ne peut
pas devenir une grande structure macro-économique -même
si cest facile : certaines agences seraient enchantées
de mettre en place cette organisation - sans que la base soit totalement
consolidée. Beaucoup de gens modestes, faisant des choses modestes,
peuvent changer le pays si on leur donne le bon outil pour y arriver.
Je dis souvent que de nombreux travaux dONG ont couru le risque
de devenir ce que jappelle "des micro-utopies financées
de lextérieur" qui meurent quand séteint
le financement. Moi, par exemple, je me sens très heureux que
lInstitut Santiago ait réussi à transmettre sa méthodologie,
ses objectifs, etc. à plus de 20 écoles qui ont su se
développer toutes seules. Cette expérience ne sarrête
pas à nous, lInstitut peut mourir sans que cela cause problème
puisque nous avons réussi à créer un mouvement
déducation bilingue, déducation maya. Cest
là quon voit que les petites choses peuvent prendre de
plus en plus dimportance. Je crois que le chemin se déroule
en spirale : on part de la communauté, puis vient la micro-région
cest à dire 5 ou 6 communautés, pour arriver au
niveau municipal et de là, au niveau départemental, au
moins. On ne peut pas commencer par le niveau départemental :
on brûlerait des étapes et cela ne marcherait pas.
Quels aspects de la culture les projets de développement doivent-ils
prendre en compte ?
En premier lieu, comme nous lavons déjà dit, il
faut partir du sujet. Par exemple, moi personnellement, ce qui me coûte
le plus quand je travaille avec les Mayas, cest le rythme. Nous
avons un agenda ponctué par des minutes, du temps. La logique
maya est différente. Alors si tu veux travailler il faut tenir
compte de la culture. Il faut consacrer du temps, de lattention,
répéter. Les Mayas parlent et reviennent sur ce quils
ont dit, on dirait que leur système grammatical repose sur la
répétition, linsistance... Et bien, avoir le sujet
comme point de départ fait que tu commences à changer
ta manière de faire du développement. Dautre part,
le rythme maya est plus sain et nous avons beaucoup à apprendre
de lui. Il ne fait aucun doute quil est plus sain de manger lentement,
de travailler lentement... Cest mieux que le rythme qui nous fait
déjeuner pendant une réunion de travail ou en lisant le
journal, en faisant tout sauf ce quil faut faire. Dautre
part, si tu ne fais rien de bon, au moins tu ne détruis pas leur
logique. Quand on ne part pas du sujet, je crois quon détruit
la logique des gens ; par exemple : "pour les crédits, mes
critères sont les suivants : premièrement, deuxièmement,
etc. Voilà mes garanties,..." Et les mêmes gens qui
avant ne pouvaient pas entrer dans une banque se retrouvent à
nouveau exclus de lONG, parce quon leur a imposé
de telles conditions quils nont pas pu. Il y a un troisième
point qui me paraît encore plus important dans un sens plutôt
positif. Dans un article sur les Mayas et la globalisation, je défends
la thèse quau moment où la globalisation nous uniformise
tous économiquement, socialement et culturellement, le peuple
maya a quelque chose à dire. Il nous propose ce que jappelle
le paradigme du nécessaire et du suffisant. Avoir le nécessaire
et le suffisant pour vivre et être heureux comme ça, est
une alternative au modèle actuel de développement.
Mais
tu penses quil ne faut rechercher que la croissance nécessaire
à la survie ? Jai déjà entendu cette position
: dans la pensée occidentale on insiste toujours sur le fait
quil faut toujours plus de croissance,... pour accroître
les profits, bien sûr, alors que le peuple maya, daprès
ce quon dit, ne recherche pas la croissance. Il ne veut que le
nécessaire...
Là, je ne suis pas daccord. À plusieurs reprises,
jai eu des problèmes avec des gens, à ce propos.
Par exemple, quand on a initié les femmes indigènes à
linformatique. Certains ont prétendu que cela attentait
contre la culture indigène, et maintenant il y a une affiche
qui montre, comme une chose naturelle, une jeune fille en train de travailler
sur ordinateur. Je crois quil faut se développer, que le
peuple maya a le droit de se développer dans toutes les activités
humaines, même léconomie. Sans toutefois arriver
au niveau de consommation que nous avons créé chez nous.
Le paradigme du suffisant dit que, si je nutilise pas un bien,
je dois le donner. Parce que jaccumule une chose qui peut servir
à dautres. Si jen ai lusage, cest différent
et il faut que e le garde. Cest une nuance mportante parce quon
entend dire parfois "il faut les laisser tel quils ont, ne
touchons pas ce qui st intact." Cela part dun principe erroné
ui consiste à considérer la culture comme statique alors
quelle est dynamique.
Peut-on
être fidèle à sa propre culture tout en acceptant
la modernité ou au moins une grande part de ce quoffre
la modernité ?
Je le crois. Dautre part, je pars du principe quil nexiste
pas de culture capable de se suffire à elle-même et que,
dans le monde daujourdhui nous avons besoin de la richesse
des autres cultures. Cest linterculturalité, qui
est, selon moi, le défi fondamental du prochain siècle.
Les dernières guerres des années 90 ont toutes été
culturelles. Cette notion est importante. À PRODESSA nous sommes
sur le point de faire un saut qualitatif sur la numérotation
maya. Pour le moment cette numérotation est étudiée
comme un vestige intéressant, sans usage pratique. Ainsi, pour
dire 10 493 000 avec la numérotation maya, il me faut quelques
minutes. Et bien, nous sommes sur le point de sortir sur le marché
la première calculatrice maya, avec des chiffres mayas et qui
te sort des opérations en quelques secondes comme nimporte
quelle calculatrice. On a obtenu cela grâce aux découvertes
de la mathématique abstraite. Cest un ingénieur
que nous avons ici qui sest mis à étudier les combinaisons
possibles. Cela représentait environ une demi-page. À
partir de là, il a commencé à faire le processus
dabstraction. Il se passe la même chose dans dautres
domaines : je crois quon peut être parfaitement maya par
la spiritualité, cest une question qui revient beaucoup
ici. Il y a des gens avec des positions radicales qui prétendent
: "tu ne peux pas être maya et chrétien". Cest
aussi ce que te dira un curé traditionnel. Mais lexpérience
des gens est différente. Il arrive que des étudiants et
des travailleurs assistent avec plaisir aux cérémonies
mayas et la semaine suivante fassent baptiser leur enfant. Ils ne ressentent
ni écartèlement, ni contradiction interne, ni dichotomie.
Cest cela que le peuple maya est en train de construire. Comme
le dit ici un de nos compagnons de travail : "Donnez-nous un peu
de temps." Il ajoute : "Souvenez-vous, au Xe siècle,
de lÉglise catholique et de la papauté. Cétait
un désastre. Ici, cest pareil, certains prêtres mayas
ne sont pas bons, mais il y en a dans toutes les religions. Donnez-nous
loccasion de nous organiser et de mettre de lordre."
Pour le développement, cest la même chose. Le peuple
maya, avec ce quil a su conserver malgré le racisme de
ce pays a quelque chose à nous apprendre, même en ce qui
concerne le développement.
Finalement,
il y a beaucoup dONG au Guatemala. On ne peut pas toutes les juger
de la même façon. Lévaluation devrait être
différente pour chaque cas. Mais daprès toi, comment
devraient-elles envisager leur travail pour contribuer au développement
national ?
Premièrement, il faut essayer de valoriser ce que les gens possèdent.
Pour linstant, nous faisons exactement le contraire : nous tendons
à valoriser ce quils nont pas : il leur manque certaines
ressources, certaines connaissances,... donc nous sous-estimons ce quils
ont. Les gens ont une énorme envie de faire des choses ; cest
pourquoi il faut valoriser ce quon appelle maintenant "les
ressources endogènes" : la créativité, lenthousiasme,
lengagement dans la communauté, les connaissances personnelles,
le niveau dimplication.
Au lieu de dire : "il manque telle chose, il ny a pas de
lumière, il ny a pas dargent, il ny a pas de
ressources, ..." Comme la coopération internationale diminue,
nous devons commencer à trouver des alternatives : meilleur marché
et quelquefois plus efficaces que ce que nous faisions quand nous avions
plus dargent. Cest le moment de valoriser ce que les gens
possèdent et ce quils commencent à apporter. Cest
le miracle de la multiplication des poissons et des pains. Les apôtres
valorisaient ce que les gens navaient pas ; Jésus a valorisé
ce quils avaient, ce quils pouvaient partager.
Deuxièmement,
il faut leur reconnaître leur véritable rôle : nous
sommes là comme accompagnateurs et non pas comme sujets. Notre
action nest que transitoire et non permanente dans la communauté
Nous devons leur rendre la confiance en eux-mêmes, aux membres
de la communauté, car ils lavaient perdue depuis le temps
quon leur dit que ce sont des incapables. Cest ce que Freire1
appelait lintrojection de certaines caractéristiques de
loppresseur dans lopprimé : il sagissait dun
travail subtil destiné à obtenir des gens quils
admettent quils ne valaient rien et ne pouvaient rien. Cest
ainsi que les gens ont opté pour toujours demander de laide
et ne pas assumer leur rôle.
Troisièmement, il faut faire en sorte que notre intervention
ne provoque que la dépendance la plus limitée possible.
Cest très difficile parce quil est très gratifiant
de sentendre dire "merci". Il est très agréable
dentendre : "merci, vous êtes la seule ONG qui soit
venue ici. Même le gouvernement nétait pas venu."
Ça fait plaisir dentendre cette appréciation des
gens. Mais on doit se demander comment faire pour que notre intervention
génère le moins de dépendance possible. Il faut
quils prennent conscience de leur rôle.
Autre chose, encore : les ONG ont perdu beaucoup de temps et dargent
dans ce que nous appelons la "coursomanie". Des cours, des
cours, des cours,... Sans suivi dans la communauté, cest
un piège énorme. Il ne faut pas penser que la formation
a un effet automatique. Cela ne marche pas. Les gens disent : "comme
cest bien ! quest-ce quon est content ! quest-ce
quon mange bien !", mais ensuite, rien ne change. Sil
y a une formation sur les engrais organiques, les gens disent que cest
très bien, mais ils ne lappliquent pas. Sans laide
dun agronome, dun expert agronome qui assure le suivi, cela
ne marche pas.
Doù la condition suivante : il faut être dans la
communauté. Jusquà présent, nous étions
au siège central, nous allions dans les communautés pour
revenir au siège, et nous avons appris à faire le contraire.
Maintenant les équipes vivent dans les communautés, même
éloignées, et cest là que se trouve leur
bureau. Elles viennent une fois par mois à la capitale pour une
réunion, pour un problème de comptabilité, pour
une formation, ou autre, mais elles demeurent dans la communauté.
On ne peut pas assurer de suivi si on nest pas sur place, si la
communauté ne te ressent pas comme un proche.
Enfin, il faut assurer la formation des ressources locales. Définir
le cadre logique, cet outil si allemand, si carré,... mais jai
découvert que le cadre logique nous aide à éviter
lincohérence des projets conçus théoriquement.
Le cadre logique exige la vérification des activités,
lune après lautre, ainsi que le nom des responsables,
les dates,... Cest un schéma comme çà. Dans
lIxcan, tous nos projets écrits annonçaient que
nous allions obtenir "lauto-durabilité" de lécole.
Quest-ce que cela voulait dire? Dabord que nous nallions
dépendre daucun appui économique extérieur.
Pour atteindre cela, il fallait, entre autres, faire en sorte que le
gouvernement prenne ses responsabilités. Ensuite, avant de partir,
il fallait installer des professeurs. On fait donc un projet par écrit,
auquel nous croyons mais nous découvrons une incohérence
puisque, si nous voulons quil fonctionne, il nous faut préparer
des maîtres et des maîtresses à qui laisser la place.
Cest pourquoi, depuis que nous travaillons dans ce cadre logique,
nous avons deux maîtres qui étudient à oban et plusieurs
ici, chaque année, depuis sept ans. Cette année, nous
en vons ncorporé quatre autres. Ce qui veut dire que, dici
quelques années, l y aura une vingtaine de professionnels avec
un niveau éducation moyen our diriger lécole.
Nous pourrons la laisser entre les mains de gens de a communauté.
Nous avons fait la preuve quon pouvait bien y arriver, mais ous
avions également mis sur le papier des choses qui ne pouvaient
pas se éaliser raiment. Cest pourquoi il est fondamental
dinvestir les essources locales de la communauté. Sinon
on tombe dans une plus gande dépendance puisquon doit faire
intervenir des gens de lextérieur et non des personnes
de la communauté.
Voilà
un critère qui va tout à fait dans le sens de lefficience
et de lefficacité, non? Mais dans le bon sens...
Puisque tu abordes ce sujet, je dirais que nos progrès dans le
concept de développement et la réduction de la coopération
internationale exigent que nous fassions un saut qualitatif en termes
defficacité et defficience. Nous sommes tenus de
réaliser les objectifs. On ne peut plus dire : "pardon,
je me suis trompé". Qui plus est, nous devons réaliser
les objectifs dans le temps le plus bref possible et avec moins dargent.
Si nous y parvenons - et nous lavons fait -, on peut faire la
même chose ou plus, avec moins de ressources quavant. Jajouterai
un dernier point : il faut former les travailleurs avec une mystique
telle que le travailleur ou léducateur, homme ou femme,
soit convaincu de son travail. Nous avons dû affronter, dans lorganisation,
des gens très intelligents et très capables mais dénués
de mystique. Nous préférons quils soient moins intelligents
ou moins capables mais quils sidentifient aux gens et que
la communauté les aime parce quelle sait quils travaillent
pour elle. Sans nous vanter, il ressort des évaluations que ce
que PRODESSA offre de mieux, ce sont ses travailleurs. Quand je parle
avec eux, je leur dis : "Cela doit nous rendre fiers, mais plus
quun honneur cela doit être pour nous un engagement, il
faut que les gens puissent dire : nous pouvons travailler avec vous
et nous pouvons vous faire confiance parce vous nallez pas nous
tromper." Je crois que ça aussi, cest un élément
important dans la problématique du développement.
Ref.:
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