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Wilfredo
T. Dulay, cicm "...Ce petit pays a été choisi pour nous parce qu'il est le lieu critique du monde, aux limites du désert de lčhumanité. C'est là que Dieu veut faire habiter son peuple... aux frontières, pour tenir et pour observer sa loi qui est la pierre angulaire de la vie morale de l'homme. Un autre endroit aurait-il pu nous être destiné?" C'est en ces termes que Léon Uris évoque la situation géographique dčIsraël dans son livre Exodus (1958). Généralement employé au pluriel, le terme situations frontières est dčusage courant depuis plusieurs années, bien que pour beaucoup dčentre nous il apparaisse encore comme une nouveauté. En 1987 déjà, le missiologue néerlandais F.J. Verstraelen disait de la mission que c'est fondamenta-lement franchir des frontières, celles du contre-Évangile dans notre monde (cf. International Review of Mission 76/301, pp. 42-47). En 1991, Luc Mees rappelait que "la spiritualité missionnaire doit être une spiritualité de situations frontières, de « signes des temps », et qu'elle nous invite à rechercher les tâches les plus indiquées et les plus urgentes, en restant attentifs aux défis les plus difficiles à relever" (Euntes Digest 24 (1991) 4: 221-233). Cette même année, Pedro Peñaranda évoquait "les nouvelles frontières qui ne sont plus celles qui nous permettaient autrefois de distinguer nettement les nations ou les cultures et les langues" (Euntes Studies 8 (1991): pp. 44-45). Le terme se retrouve également dans quelques documents préparatoires au 11e Chapitre général de 1993. Par ailleurs il est vrai que l'emploi de plus en plus fréquent de ce terme dans nos documents, en particulier en vue du prochain Chapitre général, suscite un curieux mélange dčintérêt et de résistance, provoque des discussions et est parfois aussi source de confusion. C'est pour cette raison qu'à l'occasion des Assemblées régionales quelques Supérieurs majeurs ont demandé au Gouvernement général de préciser la signification du terme et ses implications. Un thème missionnaire pour notre temps Le Gouvernement général a voulu exprimer notre charisme cicm en fonction des réalités d'aujourd'hui en proposant que le thème du prochain Chapitre général soit Notre présence dans les situations frontières (Cf. Chronica 2/96). Ce thème contextualise le charisme de fondation de l'Institut et soulève la question de la portée de ce charisme missionnaire aujourd'hui. Cet effort de contextualisation invite dès lors chacun des membres de notre Congrégation à s'interroger au sujet de la vision missionnaire qui l'anime en ce moment particulier de l'histoire de sa vie missionnaire personnelle. En effet, quand le Gouvernement général décrit notre vocation en termes de présence missionnaire dans des situations frontières, il cherche simplement à imiter celui que Jésus appelle "le scribe instruit du Royaume des cieux, comparable à un maître de maison qui tire de son trésor du neuf et du vieux" (Mt 13,52). Il s'agit somme toute de répondre à une question de toujours, celle de la continuité et de la discontinuité dans la vie missionnaire. Le langage, expression vivante de la culture Nous ne devrions pas nous étonner de constater que certains contestent et le terme situations frontières, et la réalité qu'il cherche à exprimer. Dans notre monde des vivants, tout changement suscite de lčopposition, surtout s'il dérange. La tendance au statu quo est probablement une des plus ancrées dans notre humanité: tous, tôt ou tard, nous aspirons à un certain degré de stabilité. La résistance au changement, bien plus ancienne que le christianisme lui-même, avant d'être un problème qui affecte la mission, est essentiellement un problème humain. Ce qui est en jeu, c'est notre capacité de reconnaître que dès les débuts de lčInstitut, nous avons opté pour les groupes humains défavorisés, ceux qu'on rencontre généralement en marge du monde ou aux frontières de la société. Cette préférence s'est exprimée de bien des manières différentes. Il suffit de consulter les documents publiés au cours des années pour constater à la fois changement et continuité à travers une terminologie qui évolue. Les mots sont des instruments linguistiques qui servent à garder unies les dimensions déjà connues et acceptées de notre charisme et celles qui doivent encore se révéler. L'expression la plus récente répond toujours à un effort de réinterprétation du rêve originel en vue d'en souligner un aspect vital. Elle désigne quelque chose de neuf, mais à partir d'une réalité plus ancienne en lui donnant un nouvel éclairage, en l'approfondissant ou en la nuançant. Une nouvelle formulation peut aussi remettre en question ou compléter une définition reconnue et acceptée. La réalité de la mission ne reste jamais la même lors du passage d'une époque à une autre. C'est pourquoi le langage missiologique doit évoluer s'il veut rester apte à décrire le développement de la théologie de la mission. Le langage missiologique doit être un instrument culturel vivant qui répond à la réalité de la mission et à sa complexité. Le terme situations frontières est vraiment d'actualité parce qu'il implique un mouvement résolu du centre vers la périphérie. De fait, ce qui caractérise surtout la fin du 20e siècle, c'est bien le mouvement. La cybernétique d'une part a fait faire d'énormes progrès en ouvrant d'immenses espaces, et les techniques de communication ont éliminé des barrières qu'on ne soupçonnait même pas, progrès dus, pour la plupart, à l'obstination de l'homme et à son ingéniosité. D'autre part, nous sommes devenus les témoins impuissants de déplacements de populations entières, dont le caractère massif est sans précédent dans lčhistoire humaine. Et nous savons que ces déplacements sont, dans l'ensemble, dus à l'avidité des hommes, qui se transforme facilement en violence et en cruauté. Un double mouvement marque profondément notre temps: un progrès de plus en plus rapide au profit des nantis et des puissants; un déplacement forcé dont pauvres et faibles sont les victimes. Et le fossé qui les sépare devient un abîme qui ne fait que s'élargir. Les situations frontières, lieu de la mission L'expression situations frontières n'est qu'une interprétation courante de ce que nous lisons dans nos propres Constitutions: "Nous sommes envoyés aux nations pour annoncer la Bonne Nouvelle où notre présence missionnaire est le plus nécessaire, spécialement où l'Évangile n'est pas connu ou vécu" (Art. 2). L'urgence de la mission n'est pas la même partout: elle ne s'impose pas partout de la même manière ni au même degré. Missionnaires cicm, nous allons de préférence vers les zones frontières parce que nous croyons que c'est là que le Seigneur nous envoie. Nous sommes convaincus que cčest là que nous sommes "le plus nécessaire". Le lieu de notre présence et de nos activités missionnaires appartient de fait à notre vocation elle-même. Comme le grand apôtre Paul, nous posons les fondations sur lesquelles dčautres pourront bâtir. Les missionnaires cicm sont des pionniers, et les pionniers ne résident pas dans de grandes structures. Ils recherchent les régions frontières pour y ouvrir de nouveaux chantiers. Nous participons à l'élan qui pousse les communautés ecclésiales vers les frontières de la société. Nous voulons être présents là où la vie est menacée, où des hommes et des femmes implorent grâce et pitié. Les situations frontières constituent un seuil où se rencontrent la Parole libératrice de Dieu et les aspirations de l'humanité, que ce soit en dialogue ou en conflit. C'est dans ce sens que les situations frontières sont des endroits critiques, lieux tout à la fois d'espoir et de violence toujours possible. La tension est inévitable parce que la percée espérée peut déboucher soit sur une création, soit sur le chaos. Définir l'option pour les pauvres, Justice et Paix ou les situations frontières? L'Assemblée régionale d'Asie a ressenti la nécessité d'une définition du terme situations frontières en mesure de faciliter les discussions et les échanges de vues. De fait, pareille définition eût été utile, à condition toutefois qu'il fût possible d'en donner une. En effet, chercher à définir formellement les situations frontières, c'est risquer de ne proposer qu'un discours insignifiant. On peut tout au plus les décrire en fonction de ce qu'elles exigent de nous. Souvenons-nous que dans un passé encore récent nous n'avons jamais pu aboutir à une définition de l'option préférentielle pour les pauvres qui satisfasse toute le monde, et cela malgré le temps et l'énergie consacrés à cette recherche. Et avons-nous jamais réussi à définir Justice et Paix de manière à contenter tous les confrères? Option préférentielle pour les pauvres, Justice et Paix, situations frontières sont des termes qui échappent à toute définition précise parce que les réalités qu'ils évoquent sont sans doute en interaction avec les réalités d'un moment donné de l'histoire, mais les transcendent également. Le Christ lui-même a déclaré qu'il y aurait toujours des pauvres parmi nous, mais cela signifie-t-il que la pauvreté que nous connaissons à la fin du second millénaire est la même que celle des premières années du christianisme? Les droits humains ont été violés depuis Caïn, mais les violations perpétrées au cours des croisades ne sont pas identiques à celles commises aujourd'hui en Indonésie, au Kosovo ou en Iraq. Les conflits entre centre et périphérie ont surgi dès que les hommes ont inventé des structures sociales, mais ils ont aujourd'hui une dimension mondiale et sont d'une intensité sans pareille. Ces termes ne représentent pas des objets inertes, mais ils reflètent une interaction stimulante qui joue constamment entre les continuités de l'histoire et ses discontinuités. Et cette interaction suscite normalement des controverses. Rappelons-nous comment l'Église s'est tour à tour intéressée aux infidèles, aux païens, aux gentils, aux nations, aux non-Chrétiens, aux damnés de la terre, aux parias, aux déshérités, aux marginaux, aux pauvres et aux opprimés, aux victimes des violations des droits humains, aux minorités ethniques, aux personnes déplacées. Nous avons parcouru la brousse, les villages de montagne, les campagnes et les zones rurales, les banlieues. Nous étions à la recherche de ceux qui pratiquaient ce qui nous appelions lčanimisme ou des religions populaires syncrétistes, que certains dčentre nous dénigraient en les qualifiant de christianisme de mauvais aloi. Quelques-uns ont essayé dčentrer en dialogue avec ces populations et ont étudié leurs rites et leurs coutumes. Mais, dans la plupart des cas, nous nous sommes efforcés, et sans aucun doute avec les meilleures intentions du monde, d'éradiquer les lois coutumières et les traditions, « pour repartir à zéro ». Nous avons Šuvré dans des situations limites, des favelas, des limonadas, des villages de squatters, parmi les marginalisés des grandes métropoles. Tous ces termes expriment des réalités assez semblables, mais très complexes. Ils se recouvrent en partie, mais ils ne sont pas identiques. Ils révèlent des glissements dčaccent, des remises en question de vues communément admises, une réflexion renouvelée. En fin de compte, c'est la manière dont nous percevons la mission et notre vocation qui a gagné en profondeur et en qualité. Aujourd'hui, fidèles à l'esprit qui nous anime depuis toujours, c'est au nom de notre vocation ad extra que nous justifions notre présence missionnaire dans les situations frontières. Que le terme situations frontières nous dérange plutôt que de nous laisser indifférents, c'est sans doute un bon signe. Il relance en effet le débat sur la mission. Et c'était nécessaire car il y a longtemps qu'on n'en avait plus discuté sérieusement. Quoi qučil en soit, on peut affirmer que les situations frontières sont des situations qui appellent une présence et une action prophétiques de la part des chrétiens. Le terme ne se réfère pas seulement aux frontières qui délimitent géographiquement des régions particulières, mais également aux situations économique, socio-culturelle, politique et religieuse de populations privées du droit de vivre librement en assumant leur propre destinée. Il s'agit de situations qui empêchent ces populations ou leur rendent très difficile de rencontrer Dieu et de choisir en toute liberté ses voies, que ce soit pour cause de pauvreté ou de misère, d'oppression, de persécution, de discrimination raciale ou de « genre », ou encore d'autres facteurs qui s'opposent à l'accueil de la Bonne Nouvelle (Chronica, ibid.). L'ad extra et les situations frontières Le charisme cicm ad extra n'a jamais été défini et n'aurait jamais pu l'être en termes exclusifs de déplacement physique. Comment aurait-on pu considérer un tel déplacement comme un charisme ecclésial? On ne peut cependant nier que l'ad extra cicm a toujours été interprété et vécu en termes géographiques bien que ce ne fût jamais en ces seuls termes (Cfr. Présence missionnaire cicm, 1981, 1.20). Il y a toujours eu un élément géographique dans nos options pour les pauvres et les peuples professant d'autres croyances. Souvenons-nous des mots "désireux et prêt à partir" qui étaient devenus une sorte de label cicm. Même si on en a exagéré quelque peu la portée, il montre bien que les dispositions intérieures, si elles ne sont pas accompagnées d'un réel déplacement vers les moins favorisés, ne peuvent définir le charisme ad extra. Sans une disponibilité totale et la désinstallation qu'un départ requiert, le simple fait d'être « disposé » à travailler ad extra n'est qu'une caricature anémique du charisme cicm. Ce fut toujours une norme opérationnelle dans la Congrégation: ses membres choisissent librement de quitter leur pays d'origine pour aller vivre et travailler à la périphérie, aux avant-postes, aux frontières. Nous voulons aller où nous croyons être le plus nécessaire et y proclamer la Bonne Nouvelle par nos paroles et nos actes. Si le missionnaire cicm ad gentes/ad extra veut remplir sa mission aujourd'hui, il faut qu'il participe au mouvement collectif et intentionnel vers les populations marginalisées et pauvres qui professent d'autres croyances. Historiquement, les exigences de l'ad gentes et de l'ad extra ont été inséparables de la préférence évangélique pour les pauvres. Même quand nous avons répondu à l'appel de l'Église qui nous demandait d'aller travailler dans des pays christianisés d'Amérique latine ou aux Philippines, une préférence a toujours été affirmée pour les secteurs les plus pauvres ou les moins organisés. Les missionnaires d'aujourd'hui devraient se rendre compte que la grande majorité des pauvres, des sans pouvoir et des marginalisés sont de fait des non-chrétiens ou appartiennent à des populations professant d'autres croyances. Il faudrait aussi qu'ils se rendent compte que depuis des siècles le pouvoir effectif d'humaniser le monde ou de le détruire est resté entre les mains dčun Occident soi-disant chrétien, et qu'ils reconnaissent les effets de pareilles situations. Les situations frontières sont de vrais lieux géographiques, des périphéries, où vivent des pauvres et des déplacés parce qu'ils ont été forcés d'y trouver un refuge après avoir été expulsés de chez eux. Les situations frontières sont nombreuses dans les pays du Tiers-Monde, bien que non de manière exclusive: en Angola, au Congo, au Mozambique, au Soudan, au Sri Lanka, en Inde, en Indonésie, au Cambodge, au Laos, au Pérou, en Bolivie, au Brésil, parmi bien dčautres. Des milliers de personnes, des populations entières parfois, ont été déplacées, littéralement chassées de leur habitat traditionnel. En voyant ce qui se passe au niveau mondial, pouvons-nous nous imaginer vivant en missionnaires dans des réalités virtuelles, parmi des nantis « virtuellement pauvres » ou des puissants « virtuellement affamés » qui peuplent les centres? Nous risquerions de devenir des « missionnaires virtuels ». En allant où nous sommes le plus nécessaire parce que nous y sommes envoyés, nous optons de fait pour aller toujours plus loin à la rencontre de ceux pour lesquels le Christ est encore un inconnu, ou un étranger qu'ils n'ont pu reconnaître (cf. Constitutions cicm, Commentaire, p. 13). La signification et les implications d'une présence dans les situations frontières coïncide avec la manière traditionnelle dont la vocation cicm ad extra a été authentiquement comprise. Où se situe la difficulté? Certains confrères éviteront de parler de situations frontières parce qu'ils estiment que le terme et ses implications sont difficiles à comprendre. D'autres le rejetteront précisément parce qu'ils le comprennent et en mesurent les implications: ils se sentent dès lors mal à l'aise, se croient remis en question et menacés en quelque sorte. Outre le fait que l'être humain a tendance à résister au changement, nombreux serons-nous à hésiter à nous engager dans des situations frontières pour toutes sortes d'autres raisons. On pourrait citer: le manque de préparation adéquate dû aux déficiences de la formation initiale ou à l'insuffisance de la formation continue; l'âge ou une santé fragile; un engagement déjà long dans un même type de travail pastoral ou administratif; le fait de n'avoir pas suivi l'évolution de la vie missionnaire religieuse; l'inertie due à un style de vie bourgeois; un attachement personnel à telle communauté ou à telle personne; le fossé qui existe entre nous et le peuple dans le domaine du niveau de vie, des valeurs morales ou culturelles, de l'éducation, des mentalités; le cléricalisme et ses multiples manifestations; le souci de se maintenir en position d'autorité ou de se faire servir par les autres; un certain égocentrisme qui ramène tout à soi, les décisions et les activités [n.b. Ces raisons sont proposées ici simplement pour que le lecteur y réfléchisse. Elles n'impliquent aucun jugement de valeur basé sur quelque critère que ce soit.] Faut-il encore ajouter quelque chose au sujet des situations frontières? Pour ceux qui veulent aller de l'avant, le travail ne manque pas. Pour ceux qui ont décidé de ne pas comprendre, il est inutile d'insister. Sous bien des aspects, l'effort requis pour reconnaître la signification des situations frontières dans nos vies missionnaires fait partie de la lutte à mener plus largement en vue de se renouveler. Et même si cet effort sera finalement récompensé, il faut bien admettre que se renouveler, c'est mener un véritable combat. De toutes manières, un missionnaire qui vivrait aujourd'hui à laise et sans problèmes se renierait lui-même en quelque sorte. Une mise en garde Puisqu'en ce moment de notre histoire il est d'importance vitale que nous ciblions davantage nos engagements missionnaires, nous ne pouvons en aucune manière nous laisser distraire de cet effort collectif entrepris en vue de réinterpréter le charisme cicm en fonction de notre temps. C'est ce qui justifie une mise en garde adressée aux confrères qui seraient tentés d'atténuer ce que signifient pour nous les situations frontières, quelles que soient les raisons invoquées, raisons personnelles ou d'ordre pratique, valides ou non. Le but de la réflexion en cours sur les situations frontières n'est pas de leur faire recouvrir tous les types d'engagement chrétien, aussi louables soient-ils en eux-mêmes; ce n'est pas non plus de dissoudre en quelque sorte notre charisme missionnaire spécifique dans l'appel adressé en général à tous les chrétiens. Au contraire, nous sommes invités à une réflexion à mener en Congrégation et dont le but est de cibler toujours mieux notre propre charisme missionnaire, notre vocation cicm spécifique ad extra. Si p. ex. quelqu'un prétendait que consoler une respectable mère de famille dont le mari flirte avec une jeune femme; ou se montrer plein de prévenances envers un confrère par ailleurs peu intéressant, ou encore se réfugier dans le calme de sa chambre pour y prier le Seigneur c'est faire face à autant de situations frontières, il affirmerait de fait que toutes les situations sont des situations frontières. Et si elles le sont toutes, il faut bien en conclure qu'en réalité il n'y en a pas. Ce genre de sophisme n'est qu'un subterfuge: il cherche à vider le langage de sa substance et de sa spécificité. Les mots perdent tout point de référence et se mettent à flotter dans le vide. Consoler les affligés, être aux petits soins pour quelqu'un, prier le Seigneur sont des occupations louables. Mais il n'est pas nécessaire d'être un missionnaire cicm pour s'y adonner. Il s'agit tout simplement d'attitudes chrétiennes universelles qui ne définissent ni ne décrivent l'appel adressé par Jésus Christ à Théophile Verbist et à ses successeurs. En dehors des portes "C'est la raison pour laquelle Jésus, pour sanctifier le peuple par son propre sang, a souffert en dehors de la porte. Sortons donc à sa rencontre en dehors du camp, en portant son humiliation. Car nous n'avons pas ici-bas de cité permanente, mais nous sommes à la recherche de la cité future" (He 13,12-14). En 1982, le théologien portoricain Orlando Costas a paraphrasé ce texte de manière poignante. "Depuis que Jésus est mort en dehors de la porte, la mission exige que nous franchissions les murs et les portes de nos cités confortables et sûres, dans un élan qui nous entraîne continuellement vers lui et nous fait porter les souffrances qu'il a endurées pour le monde. C'est uniquement en vivant cet élan continuel vers sa croix, en nous identifiant à lui et à sa cause, en participant à sa mort pénible en dehors et pour ceux du dehors, que nous pouvons devenir des témoins authentiques de la grâce salvifique de Dieu" (Orlando Costas, Christ Outside the Gate, p. 192). Jésus-Christ a été mené en dehors de la porte de la Cité Sainte de Jérusalem pour être immolé. Il a été conduit à une mort ignominieuse par des gens puissants qui avaient comploté contre lui pour sauvegarder leurs intérêts menacés. Il me semble que le Christ nous invite à le rejoindre en dehors des portes des cités saintes d'aujourd'hui. Il me semble que le chemin parcouru depuis 137 ans par la Congrégation du CŠur Immaculé de Marie devra s'incurver vers les situations du paupérisme souvent misérable dans lesquelles des populations marginalisées professant d'autres croyances sont forcées de vivre et de mourir - en dehors des portes, à la croisée des chemins de la vie et des lieux de vie cruciaux, dans des situations frontières.
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