Albert Longchamp
LA COMMUNICATION PLANÉTAIRE
Stade suprême de la mondialisation


«Celui qui contrôle l'information et les communications est potentiellement maître de la planète.» C'est en vertu de cet axiome libéral que les transnationales utilisent aujourd'hui abondamment les moyens énormes que leur offrent les nouvelles technologies de la communication. Pour mieux «se vendre».

Le grand marché planétaire ­ qualifié par certains de «marchandisation du monde» ­ a généré comme on le sait la «pensée unique». Il a fait de la mondialisation un phénomène éminemment culturel qui déploie ses ramifications à tous les stades de la communication et de l'information. Les enjeux sont tels, qu'avec la mondialisation, la planète est entrée dans une lutte féroce pour l'hégémonie de l'esprit et de la culture.

Qu'est devenue dans tout cela la vision généreuse du «village planétaire» qui visait à impliquer les individus et les peuples dans un échange d'information réciproque et égalitaire? Une utopie, constate avec regret Albert Longchamp, directeur de Foi et Développement. La vision d'un «village global» ne «sert guère qu'à masquer des rapports de force d'une rare violence».

Force est de constater en effet que la «communication­monde» crée de l'exclusion, menace l'autonomie de la société civile, instaure de nouvelles disparités entre pays et entre groupes sociaux. Elle est de ce fait génératrice de nouveaux conflits.

Faut­il pour autant tomber dans un noir pessimisme et adopter une attitude de repli? Pas du tout, rappelle l'auteur de l'article. Les autoroutes de la communication peuvent être aussi une chance historique pour les exclus et contribuer à transformer les mécanismes de solidarité nationaux et internationaux.

Mais pour ce faire, il est urgent d'adopter une attitude de résistance à l'encontre de l'idéologie du Marché. Qui est aussi l'idéologie de la mondialisation.

François Bellec

La mondialisation met en évidence la connexion de réseaux de plus en plus complexes. Dans l'écheveau du grand marché global, l'idéal suprême est devenu la suppression de l'espace et du temps. Certains ont vu dans cette gigantesque entreprise la première émergence d'une société sans idéologie, soumise aux pressions «normales» de jeux purement mécaniques sous le seul contrôle des lois économiques. La mondialisation ne serait que la projection planétaire des relations à niveau interpersonnel, un échange de biens, de services et de messages, maillons fondateurs d'une société humaine.


Dans cette optique assez proche des théories sur la «fin de l'histoire», la mondialisation est inscrite dans la nature humaine. Elle représenterait en quelque sorte le stade suprême, à l'échelon du globe, de l'évolution des espèces. On n'est pas loin, avec de telles vues, d une forme de déterminisme finalement assez primitive.

La loi du marché, extensible à tous les mécanismes sociaux et sans frontières, prend dans l'esprit des ultra-libéraux la place occupée depuis le siècle dernier par la lutte des classes dans les explications les plus simplistes du «matérialisme dialectique» selon Marx et ses épigones. Lesquels pourraient aujourd'hui appliquer à la critique de la «globalisation» les critères et l'ardeur qu'ils mirent à dénoncer «l'aliénation» du prolétariat. Les philosophes, les économistes et les sociologues marxistes pensent encore dans les catégories du XIXe siècle. Notre temps ne les interroge plus. Reste que Marx et Engels ont été sinon les premiers, du moins les plus constants à souligner la vocation mondiale du capitalisme.

 

LA MONDIALISATION, NOUVEAU NOM DE L'ALIÉNATION?

La «marchandisation du monde», selon l'expression d'Ignacio Ramonet, a pris le relais de l'aliénation des travailleurs. Elle en est peut­être le nouveau nom. Elle est sûrement son expression contemporaine la plus éclatante. Elle ne vise pas seulement un marché global, elle met en place le système de la «pensée unique». François Brune prête même à Alain Minc ce constat d'une stupéfiante naïveté: «Ce n'est pas la pensée, c'est la réalité qui est unique.» (Le Monde diplomatique, août 1996, p.16.)

A travers la marchandisation, la mondialisation devient un phénomène éminemment culturel, dont les tentacules s'étendent à toutes les étapes de la communication et de l'information. Ramonet ne craint pas de l'écrire noir sur blanc: «Dans ce nouvel âge de l'aliénation, les technologies de la communication jouent, plus que jamais, un rôle central.» (Manière de voir, hors­série du Monde diplomatique, mars 1997, p. 6.). Le même auteur relève que les industries de l'audiovisuel, tous genres confondus, constituent pour les Etats­Unis le premier pourvoyeur de devises, devant l'industrie aérospatiale.


Avec la mondialisation, la planète est entrée dans une nouvelle lutte pour l'hégémonie de l'esprit et de la culture. Le tout à l'abri des principes sacro­saints de la liberté d'entreprise, d'opinion et d'expression! Une mondialisation, précisons­le, qui n'est pas née avec l'électronique et l'informatique, mais avec la révolution industrielle et le colonialisme. «L'expansion, tout est là... Si je le pouvais, j'annexerais les planètes», affirmait sans complexe Cecil Rhodes, l'un des Boers fondateurs de l'Afrique du Sud...

Et si la culture anglo­saxonne domine aujourd'hui très largement l'ensemble des réseaux audiovisuels, il n'est peut­être pas superflu de rappeler un mot de P. Ponci, secrétaire général de l'Alliance française, lors de sa fondation en 1883: «Partout où on parlera le français on achètera les produits français.» Charles Gide (1847­1932) fait encore plus fort avec un slogan aux accents parfaitement impérialistes: «Partout où résonne la langue française, là est la patrie française Les Anglais n'avaient rien inventé avec le fameux Trade follows the flag, le commerce suit le drapeau. Quant à l'Académie de Berlin, peu avant la Révolution française, elle mettait au concours cette question... qui fait rêver: «Qu'est­ce qui a rendu la langue française universelle? Est­il à présumer qu'elle conserve cette prérogative On sait ce qu'il en advient.

La mondialisation, donc, avec ses composantes géopolitiques et culturelles, n'a pas créé de toutes pièces l'idéologie de la communication instantanée et universelle que nous connaissons désormais. L'une et l'autre ont suivi une histoire étroitement interdépendante. Depuis le milieu du siècle dernier, les réseaux du chemin de fer, du télégraphe, du câble sous­marin, du téléphone puis de la «télédiffusion sans fil», donc de la radio et enfin de la télévision, ont créé une nouvelle représentation du monde, basée sur le principe de la communication comme «agent de civilisation». Dans le même temps, les transports aériens et l'automobile passaient de la «préhistoire» au stade d'instruments quotidiens et d'outils de masse.


Mais avant même d'en arriver à l'explosion de la communication, l'opinion publique, plus que la «civilisation», devint très vite l'enjeu, voire l'alibi des industriels de «l'information». Armand Mattelart rapporte une anecdote «fin de siècle» qui en dit long à la fois sur les origines de notre presse à sensation et sur l'instrumentalisation des médias, au service ­ avoué ou non ­ des pouvoirs dominants.

Le magnat de la presse américaine William Randolph Hearst (immortalisé par Orson Welles dans Citizen Kane) envoie à La Havane un reporter et un dessinateur chargés de «couvrir» le débarquement présumé d'un corps expéditionnaire américain sur l'île de Cuba en lutte avec l'empire espagnol agonisant. Arrivé sur place, le dessinateur télégraphie à son patron: «Rien à signaler. Tout est calme. Il n'y aura pas de guerre. Voudrais rentrer L'autre répond: «Restez. Fournissez l'illustration, je fournirai la guerre (Cf. Le Monde diplomatique, août 1995, p. 24. Voir aussi, d'Armand Mattelart, L'invention de la communication, La Découverte, 1994.). Ce qui fut fait. Et répété en 1991 avec la guerre du Golfe, via la chaîne CNN.

La mondialisation a créé le «village global», avec ses rumeurs, ses fureurs, ses erreurs. Et avec un «centre» directeur incontestable: l'Amérique du Nord. Selon Zbigniew Brzezinski, ancien conseiller du président Jimmy Carter pour les questions de sécurité nationale, 65% de l'ensemble des communications mondiales ont leur point de départ aux Etats­Unis (Cité par A. Mattelart, Le Monde diplomatique, op.cit., p.24.)! Lesquels ne font qu'appliquer la doctrine d'expansion culturelle, économique et commerciale déjà commune aux grandes paissances du siècle dernier, comme nous l'indiquions plus haut. Sauf que les moyens à disposition de l'objectif connaissent aujourd'hui une croissance exponentielle.

En novembre 1995, la compagnie AT&T a promis de consacrer 150 millions de dollars pendant cinq ans à relier toutes les écoles primaires et secondaires des USA à Internet et à d'autres réseaux électroniques. Ce beau projet répondait à une déclaration du gouvernement américain datant de 1993, selon laquelle les information highways ­ les fameuses autoroutes de l'information ­ étaient censées «créer des emplois à hauts revenue, résoudre la crise du système de santé, remettre en état le système éducatif et scolaire et renforcer la domination technologique américaine» (Cf. Alain Woodrow, Les médias, quatrième pouvoir ou cinquième colonne? Editions du Félin, Paris 1996, p. 33.). Le dernier objectif est sans doute le plus sincère.


La France avait lancé, non sans succès, une entreprise similaire avec le Minitel. L'introduction du fax (télécopie) et surtout