Toussaint Kafarhire Murhula, SJ1
Qui veut la paix se pose de vraies questions :
guerre contre l'Iraq et la géostratégie après la guerre froide


 

Les manifestations à l’échelle planétaire le 15 février dernier pour réagir contre la guerre en Iraq expriment un désaccord mondial contre les régimes politiques qui parlent en ce 21ème siècle, le langage de la force. Si les Etats-Unis étaient démocratiques comme ils le clament tambour battant, ils auraient revisé leur stratégie belliqueuse dont l’intimidation a tout du terrorisme qu’ils prétendent combattre. Il faut toutefois reconnaître que ces méthodes de recours à la force ne sont pas nouvelles comme bon nombre le pensent, en face du vide laissé par la chute du communisme. La seule différence c’est qu’aujourd’hui, les masques sont tombés et les guerres qui se faisaient sournoisement à l’ombre de la guerre froide, ont maintenant acquis droit de cité et peuvent se mener au grand jour. Tout le monde peut donc suivre en direct, participer par des émotions chaudes, au déploiement militariste de la superpuissance mondiale. C’est peut-être cette participation émotive, hautement médiatique, qui habille le tout des couleurs démocratiques. Sauf que la seule chance laissée à cette majorité démocratique dans cette ère de la mondialisation reste l’illusion de se croire consulté, de croire aussi que l’on peut infléchir la prise des décisions par des manifestations, des pétitions ou autres parades de ce genre. Bref, l’illusion de se croire partie prenante d’un monde qui se fait.

La responsabilité historique des Américains

Les attentats du 11 septembre ont donné aux Américains l’argument souverainement triomphaliste pour montrer l’unilatéralisme de leur démocratie terroriste. Dorénavant, la nouvelle géopolitique du monde doit se redéfinir en fonction du pour ou contre les Etats-Unis. Ainsi les seuls interlocuteurs attitrés sont ceux-là capables de parler le langage des intérêts géostratégiques des Etats-Unis. D’où l’Iraq se voit remis sur la sellette, accusé de détenir des armes de destruction massive et d’avoir des liens avec l’Al-Qaïda. Et pourtant, l’historiographie de la politique régionale au Moyen-Orient montre bien la part de responsabilité dans l’armement de l’Iraq contre l’influence sovétique en Iran depuis 1979. Rappelons ici que dans la configuration de la guerre froide Saddam Hussein, Ben Laden (issu d’une famille riche et cultivée qui compte parmi les bienfaiteurs des oeuvres caritatives et des grandes universités américaines comme la Harvard ou la Yale), tout comme les mudjahiddin, ont été montés, entraînés et équipés par la CIA pour servir la cause américaine contre l’influence soviétique en Iran, au Pakistan comme en Afganistan.

Saddam Hussein n’est devenu la bête à abattre que lorsqu’il s’est retourné contre ses parrains en envahissant le Koweit au début des années 1990. Combien de fois n’a-t-il pas utilisé les armes chimiques contre les populations Kurdes en 1987 et 1988, sans que les Etats-Unis n’en fassent la moindre de leur préoccupation ? Et pourtant, cet homme que personne ne regarde comme une puissance militaire dans la région, et qui a bénéficié de l’assistance en fonds et en techniciens et instructeurs militaires par la CIA, devient l’incarnation du diable, un "axe du mal" (ensemble avec la Corée du Nord et l’Iran), et une menace à la paix dans le monde. Comment comprendre cette attitude de la politique américaine dans le monde actuel ?

Les dommages collatéraux

Si la charte de l’ONU et la déclaration universelle des droits de l’homme ont toujours été célébrées comme une victoire de la raison humaine sur la barbarie, pourquoi les champions de la démocratie ne laissent-ils pas la marge de manoeuvre aux instances et institutions internationales qui sont supposées juger et décider sur les solutions à prendre dans des situations de crise internationale comme celle-ci ? L’on comprend dès lors l’émoi de la communauté internationale aujourd’hui en face de l’unipolarisme du pouvoir américain qui cherche à imposer sa loi pour résoudre les problèmes à caractère international. Les Etats-Unis n’ont-ils pas réussi à forger de nouveaux concepts dont la morale laisse à désirer, pour se justifier aux yeux de l’opinion publique ? N’est-ce pas une manière d’édulcorer leurs propres crimes, de camoufler la barbarie de leur démocratie de force derrière des mots sans contour et sans fond tels que "dommage collatéral" ?

Par ce concept savant de dommage collatéral, ils sous-entendent les victimes innoncentes inévitables dans une guerre qu’ils déclenchent, puisque le but poursuivi est plus élevé comme dans ce cas, l’instauration d’une valeur démocratique selon leur manière de voir. Qu’ils pensent que leur façon de voir, de sentir, de vivre, de penser, d’aimer, de prier, de se marier, etc. est meilleure par rapport à celle des autres, c’est une raison suffisante pour sacrifier des milliers d’innocents en vue d’imposer leur diktat. Seulement, les en-dessous des cartes risquent de révéler que le motif poursuivi n’a jamais ce souci des autres en perspective, sinon que de prouver au monde qu’ils sont la toute puissance qui peut agir où et quand ils veulent, après la guerre froide.

En poussant l’analyse plus loin, l’on s’aperçoit que la géostratégie hier comme aujourd’hui a présidé aux motivations interventionistes des Américains, soit directement soit de manière interposée. Les dossiers brûlants de l’histoire des pays du Tiers-Monde par exemple prouvent assez la part de responsabilité imputable à la politique extérieure américaine. Combien de fois les plus viles dictatures en Amérique latine ou en Afrique, ont-elles figuré sur le programme politique américain si vraiment les Etats-Unis voulaient libérer les peuples pris en otage ? Seuls les intérêts stratégiques et économiques constituent le principe d’action de cette politique extérieure. Le danger de cet unilatéralisme américain est que les valeurs du dialogue et de la démocratie sont gravement hypothéquées. Même l’avenir de l’équilibre et de la paix mondiale se trouve menacé par de potentiels mécontents qui pourraient s’avérer demain plus grands terroristes que Saddam Hussein ou Ben Ladden.

Guerres préventives

Donald Rumsfeld, secrétaire d’Etat américain à la Défense, qualifie la France, l’Allemagne et la Russie de nations de "la vieille Europe" à cause de leur refus à s’aligner du côté des états modernes que sont les Etats-Unis et l’Angleterre. D’aucuns pensent même que leur opposition aux Etats-Unis n’est qu’une tergiversation pour perdre le temps, et qu’elles finiront soit par se ranger soit par se taire et laisser faire. Bien évidemment, l’impatience de George W. Bush ne fait que monter, et les rapports des inspecteurs au Conseil de Sécurité des nations unies n’est pas ce qui intéresse les détenteurs du "real power". Cependant, l’impatience de Bush à déclencher la guerre fait monter aussi l’impatience du monde à voir advenir une véritable démocratie. Des millions de manifestants exprimant leur désir de la paix, des mouvements de solidarité internationale qui se créent pour exprimer la voix de la raison, anticipent sur la question angoissante de l’après Saddam. Quelles sont les gages qui rassurent l’humanité que la barbarie capitaliste ne va pas détruire les identités des grands ensembles dans les relations internationales pour répondre au libéralisme économique du moment ?

D’aucuns abordent cette question de la paix mondiale en exprimant leur soutien à la politique américaine. Ils justifient alors leur opinion par l’absurde. Si l’on renversait l’équation, disent-ils et que l’on donnait à Saddam Husseim le pouvoir que possèdent les américains aujourd’hui, il y a longtemps qu’il aurait soumis le monde entier à une dictature impitoyable. Ce raisonnement a le désavantage de donner raison à l’intervention militaire américaine sans tenir compte de la décision finale du Conseil de Sécurité des Nations Unies. Heureusement que le monde ne semble pas dupe quant aux véritables enjeux de cette guerre du Golfe II.

Ainsi, ladite guerre préventive contre les armes de destruction massive (que Saddam ne doit peut-être pas être le seul à détenir) s’inscrit dans la ligne de la politique hégémonique dissuasive contre toute tentative de concurrence, même si elle devait un jour venir de l’Union Européenne. Cet interventionisme musclé exprime tout aussi bien le terrorisme américain dans un monde épris des valeurs de liberté, de dialogue, de justice et de paix. En combattant les régimes tels que celui de Saddam Hussein par des armes, cela ne risquerait-il pas de paraître une défaite de la démocratie elle-même. L’on peut se demander aussi le type de rapport qui s’établira désormais entre les civilisations religieuses s’il venait que l’Islam perçoive ces crises comme un choc des civilisations ?

Commencer une guerre ne donne pas toujours la possibilité de prédire comment la finir. On se souviendra par exemple qu’en Afganistan, le but était de capturer Ben Laden. Ce but n’a jamais été atteint. Serait-ce là une façon de donner raison à Eric Hobsbawn qui disait à propos de l’IRA, "certes l’IRA n’a pas eu le dessus, mais elle n’a pas été vaincue pour autant" (Le Monde diplomatique, novembre 2001). Après l’Iraq, ne risque-t-on pas de dire que Ben Laden et Saddam Hussein n’ont pas eu le dessus, mais qu’ils n’ont pas été vaincus pour autant ?

Les Etats voyous

Karl Heinz dans son essai "Der Mord " (Le Meurtre) affirme que tous les moyens sont bons pour hâter la démocratie. Et malgré la responsabilité historique des Etats-Unis dans le soutien des régimes dictatoriaux à travers le monde, Saddam Hussein, comme hier le gouvernement taliban, est diabolisé et doit être combattu par tous les moyens. Dans ces guerres préventives, quels que soient les dommages collatéraux qu’il faut accepter et assumer, le bien visé reste le facteur le plus important parce qu’il s’agit d’instaurer un régime démocratique. Une démocratie au bout des canons, comme nous le voyons en Afrique aujourd’hui, n’a jamais réussi nulle part. La preuve reste l’insatisfaction des Américains en Afganistan aujourd’hui qui les poussent à vouloir instaurer un changement significatif dans la région en renversant Saddam Hussein. J’aimerais aussi que les Etats-Unis viennent nous débarrasser de tous ces dictateurs qui règnent sur les ruines des valeurs démocratiques en Afrique. Combien ne sont-ils pas au pouvoir depuis dix, vingt voir une trentaine d’années. Est-ce pour autant qu’ils constituent une préoccupation politique aux yeux de la superdémocratie mondiale ? Et pourtant ces dirigeants africains sanguinaires ne sont pas moins voyous que ceux qui sont visés dans le Proche et Moyen-Orient.

Conclusion

Il me semble que le monde n’a pas changé. Les mêmes raisons de jadis, qui sous-tendaient la guerre froide entre les deux blocs traditionnels, sont les mêmes qui motivent encore l’unilatéralisme de l’unique superpuissance mondiale aujourd’hui. Il s’agit dans la guerre du Golfe II d’étendre la "pax Americana" sur une zone dont l’influence pétrolière peut aider à redéfinir la politique économique internationale, à partir d’un gouvernement contrôlable par les Etats-Unis. L’Iraq aux dires de certains analystes reste un enjeu majeur pour les Américains en vue d’imploser l’Opep, s’il arrivait qu’une démocratie pro-américaine vienne à s’installer à Bagdad. Ainsi, grâce au pétrole iraquien, les Etats-Unis réussiront enfin à contrer l’Arabie Saoudite et tous les autres Etats inaccessibles aux Américains définis avec mépris par le concept "d’Etats voyous". En réalité, c’est la pétrostratégie qui détermine la guerre au Moyen-Orient comme le coltan et le germanium le font dans la région des Grands-Lacs africains.

Il s’avère que le rôle des Nations Unies est mis à dure épreuve par l’arrogance de la superpuissance mondiale. Serait-ce que cette organisation mondiale qui était supposée jouer un rôle clé dans les rapports internationaux soit devenue obsolète ? Peut-être que l’évolution de l’histoire politique internationale montrera que le changement de la géopolitique mondiale a signé aussi la caducité des Nations Unies qui répondaient à un besoin historique après les guerres mondiales. Ou peut-être encore que les Etats-Unis comprennent leur rôle civilisateur aujourd’hui comme ce qu’a été dans l’histoire l’empire romain ou l’empire grec, et n’entendent dialoguer avec personne. Si tel est le cas, le monde n’en sera que très rajeuni ! L’ironie de l’histoire peut donc se jouer entre dégénérescence et évolution…

 

Réf. : Texte de l'auteur pour SEDOS.