Rév. Michael A. Blume, SVD
Un déplacement caché: les Enfants Soldats
Conseil Pontifical pour la Pastorale des Migrants et Itinérants
(2 February 2000)


Cet article traite d’une forme de déplacement forcé des jeunes qui ne retient qu’occasionnellement l’attention des media, mais qui constitue un facteur important dans les conflits qui engendrent les réfugiés. Le problème peut être illustré par une expérience personnelle. Il y a trois ans j’ai rencontré un Kurde de 20 ans, que je nommerai simplement Abdul (ce n’est pas son vrai nom) avec plusieurs autres Kurdes demandeurs d’asile. A cause de la barrière de la langue et de la nécessité d’un traducteur, ce ne fut pas vraiment facile de communiquer avec lui. En fait, même ses compatriotes kurdes avaient des problèmes de communication parce qu’il parlait un dialecte qu’il leur était difficile de comprendre. La conversation fut cependant animée, ponctuée par sa voix assurée et parfois ses gestes montrant ses plaies, par balles ou éclats d’obus, maintenant guéries. Voici son histoire:

Abdul venait d’un village kurde du Moyen Orient où il a vécu avec sa famille jusqu’à l’âge de neuf ans. Tout s’est terminé quand les avions du gouvernement ont bombardé le village, détruisant les maisons, y compris la sienne , dans laquelle sa famille a péri. A partir de ce moment, il a vécu tout seul, orphelin et marqué de bien des manières. Il partit alors "dans la montagne" et commença à se battre d’abord pour une faction kurde, puis pour une autre. Les idéologies n’avaient aucune importance. L’important, c’était d’être nourri, d’avoir un minimum d’abri et que ses blessures physiques se guérissent. Il n’est jamais allé à l’école et n’a pas eu ce que l’on pourrait appeler une enfance normale. Il a vécu de cette façon pendant 11 ans: en se battant, en tuant et en changeant d’allégeance. Finalement en 1996, il eut l’occasion de venir en Europe. Il paya 2000 dollars à un passeur et fut caché dans un conteneur transporté par TIR (transport routier international) de la Turquie en Italie. Une fois en Italie, il trouva des compatriotes kurdes qui l’aidèrent à faire une demande d’asile. Rome, cependant, était un endroit de transit. Il espérait se rendre en Allemagne, où existe une importante communauté kurde et dans laquelle se trouvaient de ses amis. Il a pu finalement recevoir la modeste aide financière que le gouvernement italien donne aux gens en de telles circonstances. Cette aide lui a permis d’acheter un billet de train pour l’Allemagne.

L’histoire d’Abdul est une synthèse de l’expérience de maints garçons et filles qui passent leur enfance et leur adolescence comme soldats. Il n’a pas parlé du traitement reçu des commandants kurdes pour lesquelles il combattait, mais nous pouvons assurer, sans risquer de nous tromper, qu’il a connu les rigueurs d’un dur entraînement militaire et les mauvais traitements qui nous sont connus d’après les cas d’autres enfants-soldats. De toute façon, il a perdu son enfance ainsi que les années qu’il aurait dû passer dans sa famille et à l’école, à faire l’apprentissage de la vie sociale avec ses pairs, à intégrer sa culture et sa religion et à se préparer à la vie, même s’il s’agissait d’une vie simple. Maintenant, il était en Europe, presqu’incapable de communiquer même avec ses compatriotes kurdes, encore moins capable de lire et d’écrire et ayant peu socialisé. Si le statut de réfugié lui est accordé, le processus d’intégration dans la société européenne restera toujours incomplet. Comment un jeune de vingt ans peut-il faire sa première année d’école primaire, apprendre une langue étrangère et entrer dans une culture qu’il ne connaît que sous sa forme électronique i.e. par la télé? Si l’Allemagne ou l’Italie le renvoyait dans son pays, il est probable qu’il "disparaîtrait".

 

1. L’étendue du problème

Des rapports sur ce problème arrivent parfois à la presse. Un échantillonnage des parutions au cours des derniers mois indique que c’est un problème considérable. L’Evêque de Bondo, (République Démocratique du Congo), a affirmé récemment que 30% des troupes qui se retiraient de sa région étaient âgés de 14 à 15 ans.1 Plus au nord, en Sierra Leone, un rapport parle de la libération de soldats rebelles par le gouvernement, 57 garçons âgés de 9 à 17 ans. 2 Un autre rapport, venant de Colombie, relate une contre-offensive militaire du gouvernement, dans laquelle la plupart des rebelles tués étaient âgés de 9 à 14 ans. 3

Les faits ci-dessus mentionnés sont des échantillonnages d’un problème qui implique 300 000 enfants de moins de 18 ans dans 50 nations, enfants qui servent en tant que "soldats réguliers, combattants de la guérilla, espions, porteurs, cuisiniers et esclaves sexuels et même commandos suicide". 4 Ces données, doivent nous faire garder présent à l’esprit que ces

300 000 enfants menacent la paix et la sécurité de milliers d’autres personnes. De plus, ils soulèvent des problèmes, non seulement pour les 50 pays où ils se trouvent, mais aussi pour les pays avoisinants, dans lesquels les conflits et les enfants-soldats peuvent facilement pénétrer.

Le Bureau International du Travail a cité récemment "le recrutement forcé ou obligatoire des enfants pour être utilisés dans les conflits armés" comme l’une des "pires formes du travail des enfants" de même que "toutes les formes d’esclavage ou de pratiques similaires à l’esclavage, telles que la vente et le trafic d’enfants, l’asservissement pour la dette, le servage et le travail frauduleux ou obligatoire". Une nouvelle convention du Bureau International du Travail (BIT) fixe à 18 ans l’âge minimum pour le service militaire, et 174 Etats membres du BIT ont adopté récemment une convention en rapport avec ce problème. 5

De plus, la pratique d’utiliser des enfants comme combattants est une violation directe de l’esprit de la Convention des Nations-Unies sur les Droits de l’Enfant (CDE) et en particulier de l’article 38, qui fixe à 15 ans l’âge minimum pour le recrutement et insiste auprès des Etats afin que cet âge minimum soit fixé à 18 ans. Ceci est une forme de déplacement forcé, impliquant souvent l’enlèvement et la prise d’enfants dans les foyers, les écoles, les terrains de jeu et fréquemment dans les camps de réfugiés, qui sont des réservoirs de soldats potentiels pour toutes les factions en cause dans les conflits. Pour ces derniers, la vie est marquée par de multiples déplacements avec toutes les conséquences qui s’en suivent.

Nous examinerons quelques aspects du phénomène des enfants-soldats en tant que problème pour la mission de l’Eglise qui est de proclamer la justice du Royaume. Il doit, de plus constituer un problème pastoral centré sur la personne de l’enfant pour tenter de le/la réintégrer dans une communauté normale. Enfin nous devons nous poser la question: "Que peut-on faire pour réduire le problème?".

 

2. Problèmes de justice

L’existence d’enfants-soldats est due en partie à la prolifération des armes légères. La technologie moderne met dans les mains des enfants un pouvoir destructeur sans précédent dans l’histoire.

 

3. Une culture de l’armement

La production d’armes est une des grandes industries multinationales du monde. Dans certains pays, on peut trouver dans les journaux quotidiens de la publicité pour des revolvers. Ils utilisent souvent un langage qui exalte tellement leur beauté et leur efficacité que l’on peut aisément oublier que les fusils ont pour but de mutiler et de tuer les gens. Certaines compagnies aériennes profitent du fait que leur public est "captif" du film qu’il regarde pour vanter les industries nationales d’armement. Dans l’un de ces films, que j’ai vu personnellement, la voix du présentateur revêtait ce ton amical et confiant que l’on peut entendre à la radio pour proposer un voyage organisé en Terre Sainte ou un nouveau jouet pour enfants. L’effet est de "rendre sains" les produits à but meurtrier, les faisant paraître "amis de l’utilisateur" et donc "amis des gens".

La technologie de la miniaturisation fait aussi partie du commerce des armes: "Petit égale beau". C’est pourquoi le fusil d’assaut AK-47 et la carabine M-16 peuvent transformer un enfant de neuf ans en arme meurtrière. Les enfants ont été utilisés pour la guerre depuis des temps immémoriaux, mais comme tambours, porteurs, cuisiniers, messagers, espions et objets sexuels. Ce n’est que récemment que les armes sont devenues suffisamment petites pour faire de n’importe quel petit David un tueur-Goliath. Quand les principales armes disponibles étaient les épées, un enfant de dix ans ne pouvait affronter un soldat expérimenté de vingt ans. Aujourd’hui un enfant de dix ans peut tirer 600 rafales par minute dans sa cible. Le M-16 est même appelé le "radio transistor" des armes.

Les armes légères sont aussi peu coûteuses, solidement construites et durables. Un AK-47 coûte entre 10$US et 30$US et représente un investissement pour la vie; ces armes durent et se transmettent de génération en génération. Quand beaucoup de gens en possèdent - on en a fabriqué 55 millions depuis 1947 - elles deviennent partie intégrante de la culture, comme les tricycles et les montres-bracelets.

b. Une violation de la loi internationale

Le recrutement et l’utilisation des enfants-soldats est aussi un problème qui concerne les droits humains tels que reconnus par la loi internationale et plusieurs instances légales régionales et nationales. Ils violent, en particulier, pratiquement chaque article d’une convention internationale signée par plus de 190 Etats, la Convention des Droits de l’Enfant. Quelques exemples de violation des droits des enfants, en plus de l’âge minimum de recrutement, vont suffire: la séparation forcée des enfants de leurs parents (art. 9.1), le manque de liberté d’expression chez l’enfant (art. 13.1) l’ingérence arbitraire dans la vie privée de la famille (art. 16), la non-protection de l’enfant réfugié (art. 22.1), la non-procuration des soins de santé auxquels ils ont droit (art. 24), le négation du droit à l’éducation (art. 28 et 29), la négation du droit au repos, à la détente et à la culture (art. 31). 6

De plus, c’est une violation de la Convention de Genève de 1949 sur la sécurité des civils durant la guerre, une violation de la Déclaration Universelle des Droits Humains (spécialement des articles 3, 25-27), et de toute une série d’autres déclarations et conventions.7

 

4. Problèmes pastoraux

En plus de la recherche sociale effectuée sur le phénomène de l’enfant-soldat, il est important de comprendre la personne derrière les fusils. Il est important d’être Eglise au milieu de cette forme de déplacement car elle affecte à la fois les enfants-soldats eux-mêmes et les communautés dans lesquelles ils pourraient être intégrés.

a. La personne vulnérable de l’enfant-soldat

La majorité des enfants-soldats étaient des personnes vulnérables avant d’être recrutés.8 C’étaient des enfants de la rue, des orphelins, des réfugiés mineurs non accompagnés, des enfants exécutant des tâches agricoles dans les zones de conflits, des étrangers, y compris des enfants réfugiés. Privés de famille, de socialisation dans les écoles, de documents d’identité et d’éducation, ils sont les premiers candidats à l’enlèvement ou à la rafle forcée (bandes de racoleurs). 9 Les enfants ayant des liens familiaux plus forts, des documents d’identité et de l’éducation, sont moins susceptibles d’être pris. S’ils sont pris par une armée nationale, ils obtiennent quelquefois leur libération s’ils peuvent prouver leur âge et s’ils ont des membres de leur famille qui suivent les cas des enfants disparus.

Il y a aussi des personnes qui cherchent, parfois volontairement, à faire partie de forces militaires régulières ou irrégulières. Certaines s’enrôlent par suite des exigences de la loi nationale ou de la pression sociale. D’autres, spécialement les insurgés, s’y joignent pour se venger ou dans l’espoir d’avantages économiques. Pour d’autres, la vie militaire est attrayante à cause de ses symboles de pouvoir, comme les armes, et de prestige, comme les uniformes, les insignes et quelquefois même le salaire. Je me souviens d’avoir rencontré une famille chez-elle dans un faubourg de Monrovia (Libéria) en mai 1995. Le père montra du doigt ses deux fils adolescents et me dit: "Combien de fois leur ais-je dit de ne pas se joindre aux rebelles"..

b. L’entraînement des enfants-soldats

D’une façon générale, l’entraînement des enfants-soldats ne diffère pas de celui des recrues plus âgées. L’entraînement militaire de base est déjà quelque chose de dur et même de dégradant, même dans les pays "démocratiques". Les enfants souffrent les mêmes choses, et parfois même pire, spécialement quand ils sont brutalisés pour les endurcir à la bataille et aux atrocités. Les effets de cette façon de faire sur leur corps et leur psychisme pas encore complètement développés ne doivent pas non plus être sous-estimés. Concernant la nourriture et les soins médicaux, les recherches démontrent la tendance à moins bien soigner les enfants puisqu’ils occupent le rang le plus bas de l’échelle militaire. Les enfants plus jeunes sont aussi moins capables de prendre soin d’eux-mêmes en ce qui regarde l’hygiène de base, les premiers soins et les maladies que l’on peut prévenir. Il en résulte des blessures plus permanentes et même la mort.

De plus, il est évident que les groupes rebelles tuent quelquefois les jeunes recrues lorsqu’elles ne peuvent supporter l’entraînement ou qu’elles essaient de s’échapper. Il y a cependant quelques exceptions, comme aux Philippines, où on sait que les rebelles prennent davantage soin des enfants, évaluant leur situation physique et leur donnant du temps pour le jeu ou même l’éducation.

Mais un traitement déshumanisant est le plus souvent la règle. Dans de nombreux cas, les enfants sont forcés d’agir en bourreaux et tortionnaires, au point même de tuer parents ou proches parents en guise de rite d’initiation, ce qui a pour résultat un déplacement radical et les coupe de leur famille. De nombreux rapports parlent d’enfants absorbant de la drogue et/ou de l’alcool avant la bataille, et aussi soumis à des abus sexuels, spécialement les filles.

c. L’utilisation des enfants-soldats

Les enfants-soldats commencent habituellement par jouer un rôle d’aide, i.e. transporter du matériel, des munitions ou des rebelles blessés, piller pour de la nourriture, faire des tours de garde; et servir de messagers ou d’espions. Ces deux dernières tâches sont plus risquées puisque ceux qui sont pris par l’ennemi sont habituellement exécutés sommairement.

Tôt ou tard, cependant, ils finissent tous par combattre et par exécuter des tâches militaires régulières. Pendant qu’ils sont encore jeunes, certaines opérations, telles les missions suicide, sont le domaine spécial des adolescents, qui ont généralement moins le sens du danger, ce qui explique le taux élevé de décès. Quelques-uns sont même motivés sur le plan religieux par l’espérance du martyre. Le taux élevé de décès résulte aussi de la tactique impliquant l’attaque au moyen de vagues humaines, souvent sous l’influence de l’alcool et des drogues. Le rapport d’un témoin oculaire affirme: "Il y avait beaucoup de garçons qui se précipitaient sur le champs de bataille, et criaient comme des diables en se jetant sur les barbelés... Au début, ils semblaient immortels, invulnérables ou quelque chose d’extraordinaire, parce que nous tirions sur eux mais ils continuaient à venir". 10

Le traitement des filles est à peu le même que celui des garçons; cependant on leur assigne parfois des tâches particulières, comme celles d’être partenaires sexuels ou servantes d’officiers supérieurs.

La négligence par les enfants-soldats dans l’accomplissement de leur devoir mérite habituellement le même traitement que pour les plus âgés. Il y a cependant plusieurs cas attestés de corrections sévères et même d’exécutions sommaires. Les punitions sévères sont aussi en lien avec les suicides d’enfants.

d. Conséquences

A cause de leur vulnérabilité et de leur inexpérience, les enfants-soldats souffrent de blessures diverses souvent permanentes. Il existe de nombreux rapports sur des enfants blessés abandonnés dans la brousse ou même exécutés par leurs propres compagnons. Les handicaps les plus fréquents, cependant, sont la perte de l’ouïe, de membres et de la vue. Ils sont d’autant plus tragiques que de nombreux pays manquent de moyens pour soigner de tels soldats. Certaines capitales regorgent de soldats handicapés qui mendient dans les rues. Telle est leur récompense pour avoir servi leur pays. La situation de rebelles blessés de façon permanente est encore plus désespérée quoiqu’ils soient moins visibles dans les capitales.

Les enfants-soldats capturés subissent des traitements divers. Il existe des rapports d’exécutions sommaires, d’interrogatoires pénibles aussi bien que de tortures, de viols, de menaces de mort et d’emprisonnement de longue durée. D’autres sont incités à intégrer l’armée qui les a capturés. Certains sont libérés en vue d’un programme de réhabilitation. 11

Des détails supplémentaires ne doivent pas être non plus ignorés: les armées régulières ont généralement des périodes fixes de service militaire; les groupes d’insurgés n’en ont pas. Leurs enfants-soldats n’ont normalement aucun autre moyen que l’évasion risquée et la reddition s’ils veulent les quitter et essayer de commencer une vie normale,.

Les enfants-soldats ont souffert d’une vie complètement en-dehors de quoi que ce soit qui puisse être considéré comme un développement humain normal. L’enfance est perdue, avec toutes les conséquences dévastatrices que cela entraîne dans le présent et le futur. Ces conséquences affectent aussi les pays où ils vivent aussi bien que leur ordre social et leur sécurité, parce que les enfants-soldats non intégrés d’aujourd’hui forment les groupes criminels de demain.

Il est également prouvé que l’utilisation des enfants-soldats prolonge les conflits. Quand des soldats plus âgés sont en nombre insuffisant, il y a généralement de nombreux jeunes qui peuvent être forcés au service. Il existe des preuves supplémentaires du fait que plus le conflit dure longtemps, plus les soldats sont jeunes. Une étude sur les soldats en Afghanistan à la première étape du conflit a révélé qu’environ 10% avaient moins de 14 ans, et 16-18% entre 16 et 18 ans. Une enquête postérieure a montré que 19% avaient moins de 14 ans et 26% entre 16 et 18 ans. Ce qui veut dire que 45% étaient mineurs. 12 L’augmentation du nombre d’enfants-soldats signifie diminution de la sécurité, destruction des projets d’éducation et de la santé, et de la décroissance des prévisions de paix. L’expérience démontre également que la vie militaire et sa mentalité ne préparent guère à la diplomatie et à la négociation de la paix.

e. Réhabilitation

Pour les enfants-soldats ayant la chance de quitter la vie militaire ou de s’en échapper, la plus importante méthode de rééducation consiste à les réinsérer dans leurs familles et communautés. Le soutien des communautés ecclésiales peut être très important dans ce processus. Il comprend habituellement une activité comme l’éducation et l’apprentissage technique. J’ai vu personnellement des enfants-soldats dans des écoles de communautés de réfugiés, dans des centres de formation aux activités manuelles, dans des centres d’apprentissage pour mécaniciens en automobiles et tailleurs. La valeur de l’éducation comme activité attrayante pour les enfants-soldats est décrite dans des feuillets dont le but est de les inciter à quitter la vie de l’armée tels que ceux publiés au Libéria. 13 Il existe aussi des programmes qui impliquent le placement en institution des anciens enfants-soldats. J’ai également vu ce genre d’organisation à Freetown, en Sierra Leone, où on alphabétisait de vigoureux jeunes hommes et où on leur apprenait des éléments d’agriculture et de comportement social. Mais ce processus prend du temps et n’est pas nécessairement sans problèmes, comme en témoignent les blessures les plus fréquemment soignées dans l’institut: les nez ensanglantés. Les institutions essaient ensuite de réinsérer les anciens combattants dans leurs familles, de leur procurer un apprentissage technique, des emplois, etc. Ces derniers peuvent être difficiles à trouver dans un endroit comme la Sierra Leone, où l’économie est dans un état très précaire. Autre problème lié aux institutions: ce sont des réserves de troupes entraînées et endurcies à la bataille où les armées régulières puisent occasionnellement pour assurer le personnel dont elles ont besoin.

f. Plaidoyer pour la prévention

La clef de la prévention du recrutement des enfants-soldats est la bonne santé de la société civile, l’intégration de tous les citoyens dans cette société et surtout la situation de son unité de base, la famille. S’occuper du phénomène des enfants de la rue et des enfants étrangers non accompagnés est un réel besoin. Il en est de même pour l’effort, en général, de renforcer la société, spécialement la famille, l’application de la loi, et la responsabilité politique. Cela inclut de faire pression sur les gouvernements au sujet des obligations qu’ils ont assumées en signant la Convention des Droits de l’Enfant (CED). Cet effort inclut également l’attention aux détails bureaucratiques tels que l’enregistrement des naissances et de la nationalité des enfants (voir CDE art. 7 et 8), première défense légale contre l’enrôlement des mineurs.

Nous ne devons pas oublier non plus le défi de donner forme à un autre type société, là où la culture de la guerre et de la violence régresse. Ce sont des problèmes où l’Eglise, dont la mission est de promouvoir la justice et la paix, peut offrir une contribution spéciale.

 

5. Conclusion

Le contexte plus large des enfants-soldats comprend l’engagement des enfants dans la guerre. Les années entre 1945 et 1996 ont vu plus de 250 guerres importantes qui ont tué 23 millions de personnes. Le nombre des enfants qui en ont été victimes atteint 2 millions de morts, 4 millions d’handicapés, 12 millions de sans-foyers, 1 million séparés de leurs parents ou orphelins, 10 millions traumatisés psychologiquement. Les enfants-soldats sont parmi ceux-là. Derrière les statistiques il y a des personnes, dont la dignité a besoin d’être promue. Selon le Synode des Evêques de 1974, cela fait partie intégrante de la prédication de l’évangile tout comme d’autres oeuvres qui promeuvent la paix.

Les tragédies vécues par des personnes comme Abdul, et par tous les enfants-soldats qu’il symbolise, peuvent être évitées. C’est une question de volonté politique de respecter les engagements internationaux pris publiquement par presque toutes les nations du monde. Cette volonté doit venir de la base. Tous ceux qui sont impliqués dans la promotion de la justice et de la paix, particulièrement les organisations en lien avec l’Eglise, ont une tâche importante. Ceci s’applique à la fois à ceux qui se trouvent dans des zones de conflit ou dans les pays avoisinants et à ceux qui arrivent dans des pays dont la politique et l’économie peuvent influencer positivement les Etats impliqués dans des conflits, voire des groupes d’insurgés. Le vingtième siècle se termine sur un triste chapitre concernant des enfants au combat. Puisse le prochain millénaire assister à un changement.

Notes

1"Evêque de Bondo: ‘ L’Eglise est appelée à être prophétique’, M.I.S.N.A., 3 août 1999 (disponible sur www.misna.org.

2 "La Force de la Sierra Leone libère les enfants-soldats rebelles", rapport Reuters du 14 août 1999.

3 "Colombie: Libération des Otages de la FARC", Dépêches JRS, 53 17 juillet 1999.

4 Judith Miller et Paul Lewis, "La lutte pour empêcher les enfants de combattre", New York Times (version internet), 8 août 1999.

5 "Convention sur les pires formes du Travail chez l’enfant" tel que rapporté par les Dépêches JRS n. 54, 30 juillet 1999.

6 On peut trouver ces textes dans Les droits de l’Enfant, Document des Droits Humains no. 10 (Genève, Centre des Nations Unies pour les Droits Humains, 1996); il est aussi disponible au site web des Nations Unies.

7 Il suffit de citer l’introduction de la "Déclaration Maputo concernant l’utilisation des enfants en tant que soldats" du 22 avril 1999: "Les principes de Cape Town et les meilleures pratiques sur la prévention du recrutement des enfants dans les Forces Armées, la démobilisation et la réintégration sociale des enfants-soldats en Afrique (27-30 avril 1997), l’Organisation de l’Unité Africaine/Le Réseau Africain pour la prévention et la protection contre la maltraitance et la négligence envers les enfants, Conférence Continentale sur les enfants en situation de conflit armé, de juin 1997, et la Résolution 1659 (LXIV) sur la situation critique des enfants africains en situation de conflit armé, adopté par le Conseil des Ministres de l’OAU en juillet 1996, Yaoundé, Cameroun; la Charte Africaine des Droits et du Bien-être de l’enfant défend le recrutement et l’utilisation en tant que soldats d’enfants au-dessous de 18 ans; ... la législation nationale de la plus grande majorité des Etats Africains fixe à 18 ans l’âge minimum pour le recrutement militaire... le Statut de la Cour Criminelle Internationale qui considère comme un crime de guerre la conscription ou l’enrôlement d’enfants au-dessous de 15 ans ou leur utilisation pour participer activement aux hostilités". Le texte complet est disponible sur www.hrw.org.

8 Les données de recherche sur les enfants-soldats citées dans cet article sont tirées de Rachel Brett, Margaret McCallin et Rhona O’Shea, Enfants: Les Soldats invisibles: rapport sur la participation des enfants dans les conflits armés, les troubles internes et les tensions, pour l’Etude de l’ONU sur l’impact des conflits armés sur les enfants (Genève, Bureau Quaker des Nations Unies et Bureau Catholique International de l’Enfance, 1996). Henceforth, CIS.

9 Voir Donald G. McNeil Jr., "Les bandes de racoleurs alimentent en recrues le gouvernement de l’Angola", The New York Times , (édition internet), 20 janvier 1999.

10 Cité par CIS p. 53

11 Voir "Blama dépose son fusil et va à l’école" (Monrovia, Centre pour la prise de Pouvoir Démocratique, 1994).Ce livret, publié dans un anglais simple et avec de nombreuses illustrations, avait pour but d’encourager les enfants-soldats de la guerre civile libérienne à déposer leurs armes et à se rendre à la force de maintien de la paix, représentée comme une force qui les traite bien et les place dans les écoles.

12 CIS p. 45.

13 Voir "Flomo quitte la brousse pour l’école" (Monrovia, Centre pour la prise de Pouvoir Démocratique, 1994).