Bruno Chenu, Assomptionniste
LES EGLISES EUROPEENNES A GRAZ


Un Événement comme le Rassemblement œcuménique européen de Graz (Autriche) est particulièrement difficile à interpréter, étant donné la multitude de ses facettes. Les participants eux­mêmes, selon leurs attentes et les groupes qu'ils ont fréquentés (on a compté jusqu'à 83 réunions simultanées dans cette grande foire des idées et des réalisations), peuvent avoir des jugements assez diamétralement opposés, allant de l'enthousiasme du néophyte à l'inquiétude du fervent de l'unité. On se gardera donc ici de prononcer un jugement définitif, l'arbre se jugeant à ses fruits. Mais s'il est un consensus général, c'est bien celui qui porte sur la qualité exceptionnelle de l'accueil des habitants de Graz. C'est toute une ville qui a voulu vibrer à l'unisson d'un Rassemblement qui engageait à sa manière l'avenir de l'Europe.

Qu'on se rappelle Bâle, le premier Rassemblement œcuménique européen qui s'est tenu du 15 au 21 mai 1989. Pour la première fois depuis la Réforme, des chrétiens de toute confession et de toute l'Europe (à l'exception de l'Albanie) se rencontraient. La joie des retrouvailles fut telle qu'elle contribua, dit­on, à la chute, quelques mois plus tard, du mur de Berlin. L'Europe avait célébré son unité avant l'heure. Le cardinal Martini l'exprimait ainsi à Graz: «Bâle nous est apparu soit comme une "anticipation" et une "préfiguration" de ce qui est arrivé par la suite et qu'il nous a été donné de vivre, soit comme une "impulsion" et une "incitation" à pareil changement.»

La suite du film n'a cependant pas été à la hauteur des espérances. Après l'euphorie, les difficultés ont surgi de tous côtés. Le nationalisme a prospéré sur le terrain pourri par le communisme. Alors que Bâle avait solennellement déclaré: «Dans nos pays et sur notre continent, il n'existe aucune situation qui exige ou justifie le recours à la violence» (n° 61 du document final), l'implosion de l'ex-Yougoslavie a révélé le fossé qui sépare les bonnes intentions chrétiennes des stratégies de pouvoir et de conquête. On attendait une Europe guérie, nous avons eu droit à la résurgence des fanatismes les plus archaïques. De plus, selon les mots mêmes du patriarche de Moscou Alexis II, un rideau d'argent s'est substitué à l'ancien rideau de fer, «séparant non seulement les Etats, mais aussi les habitants à l'intérieur de chaque pays». La liberté nouvelle a suscité de nouvelles oppressions et de nouveaux esclavages. Et l'Europe de l'Est a la tentation d'accuser l'Europe de 1'Ouest d'être à l'origine de tout ce qui traumatise sa population (mafias, drogue, pornographie…)

De Bâle à Graz

Devant ces faits si contraires à l'esprit de Bâle, les chrétiens européens étaient poussés à une nouvelle humilité. Et si la Conférence des Eglises européennes (KEK), regroupant 115 Eglises, orthodoxe, anglicane vieille­catholique, protestante, et le Conseil des Conférences épiscopales européennes (CCEE), du côté catholique, ont décidé, au printemps 1994, un nouveau Rassemblement européen, ce n'était pas pour donner dans le triomphalisme. Un thème s'imposait à tous: celui de la réconciliation. Bâle s'était situé dans la mouvance du processus conciliaire lancé par le Conseil œcuménique des Eglises en faveur de la justice, de la paix et de l'intégrité de la création. La nouvelle réunion ne pouvait qu'élargir son champ de réflexion à toutes les questions qui hantent la conscience européenne: de la désunion des chrétiens à la purification ethnique, du pluralisme religieux aux nouvelles pauvretés. La simple convivialité devenait un programme.

Pour que la démarche fût cohérente avec le thème, il fut décidé que le travail intellectuel et théologique serait plutôt réservé à l'avant­Rassemblement et que priorité serait donnée sur place à l'information, l'échange, la confrontation des points de vue. On ne s'étonnera donc pas que le document final ait moins de tenue que celui de Bâle: les organisateurs eux­mêmes ne voulaient pas trop mobiliser les 700 délégués officiels sur le ciselage de textes. Mais la prière et l'étude biblique donnaient le fondement de chacune des journées. Selon le graffiti du métro de Londres cité par le Catholicos arménien Karékine Ier «Le monde est fragile. A manier avec prière».

Il a toujours été précisé que Graz n'était pas un deuxième Bâle. On ne peut donc juger l'un par l'autre. On remarquera cependant que le succès populaire a été encore plus manifeste cette année, avec la présence de plus de 10 000 participants, en dehors des 700 délégués officiels des Eglises et des invités. Et l'on ne pouvait que s'étonner de voir les Roumains aussi nombreux que les Allemands (1 200) et les Russes plus nombreux que les Français (411 contre 330). Alors que les responsables d'Eglise exprimaient une haute conscience des difficultés de la conjoncture présente, les chrétiens de la base étaient moins soucieux de collectionner les problèmes que de recueillir l'énergie de solutions nouvelles.

La lutte de réconciliation

Que l'histoire des hommes ne soit pas spontanément une avenue de la réconciliation, on peut en trouver la preuve en deux situations précises: l'Italie et la Grèce. L'Italie est un pays à forte majorité catholique. Mais il se trouve une petite minorité chrétienne oubliée dans les vallées du Piémont qui s'appelle l'Eglise vaudoise, avec un peu moins de 25 000 membres. La Grèce a elle aussi une majorité, orthodoxe, mais si écrasante que les catholiques latins et les gréco­catholiques (uniates) sont considérés comme des citoyens de seconde zone. La réconciliation est­elle à l'ordre du jour dans ces deux pays?

L'histoire italienne est particulièrement édifiante. Pendant huit siècles, les deux communautés, catholique et vaudoise, ont vécu séparément, sans manifester la moindre intention d'entrer en relation... à part les persécutions exercées par la première sur la seconde! C'était ainsi. La tenue du concile Vatican II a progressivement détendu l'atmosphère. Depuis quatre ans, les deux Eglises se réunissent autour de la même table pour discuter de la question des mariages mixtes. L'Eglise catholique a demandé pardon pour son attitude violente au long des siècles. Paolo Ricca, professeur à la Faculté de théologie protestante de Rome, en tire quelques enseignements:

Il n'est jamais trop tard pour se parler. Un éléphant peut dialoguer avec une fourmi. Et tout dialogue porte du fruit, un fruit qui se reconnaît dans les changements de mentalité que la relation avec l'autre induit nécessairement. L'important ne réside pas dans les documents produits par les commissions de dialogue, mais dans le changement des personnes. Et, grâce au dialogue, elles changent.

Lors de la préparation des délégués officiels français à Versailles au mois de mai, le groupe s'était donné comme objectif de tenter une médiation pour faire que se rencontrent, au niveau de chacun des pays, les diverses Eglises de Roumanie et de Grèce. Finalement, les Roumains ont pu se rencontrer sans intervention extérieure. Mais la Grèce était bien partie pour des réunions séparées. Une petite délégation française a permis une grande première: le dialogue entre orthodoxes, catholiques latins et gréco­catholiques. Le Conseil d'Eglises chrétiennes en France a évoqué ses initiatives, notamment son colloque sur l'évangélisation, en juin 1995. La question du prosélytisme était ainsi discrètement introduite, sans que soient occultées les difficultés qu'ont les non­orthodoxes en Grèce à être reconnus et à obtenir, par exemple, des permis de construire. Un évêque uniate a pu alors déclarer:

C'est la première fois que je me trouve avec mes frères orthodoxes. Ils nous accusent de prosélytisme, mais si nous le pratiquions, comment expliquer la diminution du nombre de nos fidèles? Devant Dieu, je jure solennellement que mon but n'est pas le prosélytisme. Nous voulons vraiment dialoguer.

Mgr Jérémie, président du Comité inter­épiscopal orthodoxe de France, a pu dégonfler l'accusation de prosélytisme et demander à ses frères orthodoxes de donner une meilleure image de la Grèce au monde chrétien. Un évêque orthodoxe a conclu: «Nous comptons sur la France, de par sa situation à distance de Rome, pour nous y aider!»

L'histoire réelle de Graz est sûrement faite de ces initiatives qui n'attirent pas l'attention des médias mais qui infléchissent insensiblement des positions durcies par des siècles de controverses ou d'ignorance mutuelle. L'unité chrétienne ne se réalisera pas par de grands coups d'éclat ponctuels, mais par de petites touches persévérantes en direction de l'autre.

La porte étroite de la repentance

Encore faut­il donner au terme de «réconciliation» toute son ampleur. C'était le propos du texte de base: «La réconciliation, don de Dieu et source de vie nouvelle». Une structure quasi liturgique s'est imposée aux rédacteurs: la joie du rassemblement à ce moment de l'histoire; l'action de grâce pour la miséricorde de Dieu; la repentance pour tout le mal commis; la justice comme préalable à la réconciliation; la déclinaison de «l'école de la miséricorde» selon les six sous­thèmes; la dimension sacramentelle de la réconciliation; une doxologie finale.

Dans l'évolution théologique de ce «texte de base», il est aisé de percevoir une insistance sur la résurrection du Christ et la confession du Dieu Trinité. A été introduit le thème de la nouvelle création:

Selon le témoignage des Apôtres, Dieu commence une nouvelle création en ressuscitant Christ d'entre les morts. Nous sommes appelés à briser le cycle de la violence dont la conséquence se traduit par une culpabilité et un châtiment, une colère et une vengeance continuels. Nous pouvons et devons sortir des liens de la culpabilité et des relations rompues, vers la paix de Dieu (A8).

Il n'y a pas de réconciliation sans conversion. «La réconciliation qui vient de Dieu nous conduit par la porte étroite de la repentance jusqu'à la large vallée de la vie réconciliée» (A 12). Il revenait à Mgr Kurt Koch, évêque de Bâle, de développer cette exigence dans sa prédication du culte de clôture à partir du texte de Jean 20, 19­23 (l'apparition du Christ ressuscité, envoi des disciples, don de l'Esprit Saint):

Entre la venue du Christ dans la solitude peureuse des disciples et notre départ à nous chrétiens, il y a la rupture de notre propre conversion [...] Car nous sommes nous­mêmes avant tout et toujours ceux qui reçoivent: les affamés de paix, les assoiffés de justice et les mendiants de réconciliation. Mais ce que nous recevons de Dieu, nous devons le redonner et le partager avec les autres humains, de sorte qu'ils puissent eux aussi participer à ce cadeau. Entre les deux se situe le chas d'aiguille de notre propre conversion, sans laquelle rien ne peut changer.

Dans sa démarche de réconciliation, l'assemblée de Graz a pu tirer profit de l'exemple de l'Afrique du Sud, avec la fameuse commission «Vérité et réconciliation». Mme Brigalia Hlophe Bam, secrétaire générale du Conseil des Eglises d'Afrique du Sud, a présenté ce travail avec une remarquable finesse d'analyse. Rappelons qu'il s'agit d'une instance d'écoute des victimes et des bourreaux, composée de 17 commissaires, qui doit «trouver un équilibre délicat entre l'approche du "Procès de Nuremberg", adoptée après la seconde guerre mondiale, et celle d'une "amnistie générale", adoptée dans de nombreux pays d'Afrique à la fin des guerres de libération» (Voir Etudes, mai 1997: Karine Muller, «Le pardon contre la justice»).

Et Mme Bam devait conclure de manière imagée:

Le processus "Vérité et réconciliation" et les autres processus similaires de transition en Afrique peuvent être comparés à un long service funèbre typiquement africain. Ce qui est "enterré", c'est un passé douloureux. Mais dans les habitudes typiquement africaines, "enterrer", au sens strict du terme, ne signifie pas effacer de la vie ou de la mémoire. En Afrique, nous croyons aux mortsvivants. Ainsi le passé, comme les morts, ne peut pas être totalement enterré. Cependant, comme dans les rites funéraires, toutes les diverses étapes, les tabous et les conventions doivent être accomplis correctement Sinon les âmes des morts ne trouveront pas le repos. Les mauvais esprits reviendront et dévoreront les enfants. Les défunts auront trop froid dans la tombe, ainsi ils reviendront pour nous hanter. Cela peut servir de leçon à l'Europe. Alors que le XXe siècle arrive à sa fin, il est peut­être bon pour l'Europe d'être confrontée à ses propres fantômes. Par exemple, les fantômes des deux guerres mondiales et leurs horribles conséquences pour le monde entier. Il ne peut y avoir de réconciliation si on ne fait pas la paix avec son passé. Il faut aller au­delà: la réconciliation ne peut pas être seulement une question de discours et de bons vœux. Il faut mettre en place des programmes et des projets concrets qui visent à rendre une vraie réconciliation possible.

Les fantômes de l 'Europe

Pour décliner la réconciliation sur le terrain d'une réalité conflictuelle, le Rassemblement de Graz s'était donné six sous-thèmes: La recherche de l'unité visible des Eglises; Le dialogue entre les religions et les cultures; L'engagement pour la justice sociale, notamment pour vaincre la pauvreté, l'exclusion et d'autres formes de discrimination; L'engagement pour la réconciliation entre les peuples et la promotion de méthodes non violentes de résolution des conflits; Une pratique nouvelle de la responsabilité écologique, eu égard, en particulier, aux générations futures; Le partage équitable avec les autres régions du monde.

Que retenir de ce débat tous azimuts qui voulait chasser les fantômes de l'Europe? Au niveau œcuménique, l'attitude orthodoxe mérite une attention spéciale: nous lui consacrerons la fin de cet article. La définition de l'unité chrétienne à Graz insiste à la fois sur la visibilité et la diversité comme richesse. Le plus stimulant se trouve dans les «recommandations» faites aux Eglises pour des engagements concrets:

1.1. Nous recommandons aux Eglises qu'à l'occasion de l'an 2000, elles expriment leur communion fraternelle par la préparation d'initiatives et d'actions symboliques, liturgiques et pastorales. Elles devraient surtout s'efforcer, en entrant dans le troisième millénaire, de pouvoir célébrer ensemble la fête de Pâques commune et de procéder à une reconnaissance mutuelle officielle et festive du baptême par toutes les Eglises.

  1. Nous recommandons aux Eglises de rédiger un document commun qui contienne les droits et les devoirs œcuméniques fondamentaux, et d'en déduire un certain nombre de directives, règles et critères qui aideront les Eglises, les responsables et tous leurs membres à faire la distinction entre prosélytisme et témoignage chrétien, ainsi qu'entre fondamentalisme et vraie fidélité de foi, et de façonner en définitive les relations entre Eglises majoritaires et minoritaires dans un esprit œcuménique.

Les relations avec le judaïsme ont fait l'objet d'une attention particulière. En se rappelant que Jésus est né juif et a vécu comme croyant juif, l'Eglise doit retrouver ses racines juives et combattre toute forme d'antisémitisme. D'où l'idée de consacrer une journée par an à la connaissance du judaïsme et à la rencontre avec la foi juive vivante, comme le font depuis peu les Eglises d'Italie.

Pouvait­on échapper aux revendications féministes? C'est devenu un rituel dans les rencontres œcuméniques. Le monde anglo­saxon y est plus sensible que le monde francophone. Graz a connu une manifestation pittoresque aux portes du hall de l'assemblée plénière. Les femmes se plaignaient d'avoir un lieu de réunion à bonne distance du centre du Rassemblement. Elles ont surtout déploré que les Eglises n'aient pas envoyé la proportion souhaitée de femmes déléguées, à savoir 40%. Mais les participantes non déléguées ont largement rétabli l'équilibre des sexes. Et la violence à l'égard des femmes, dans la société, mais aussi dans les Eglises, a été clairement dénoncée.

Sur fond d'ex­Yougoslavie, l'assemblée ne pouvait ignorer les bouffées de nationalisme qui avaient embrasé des régions entières. Comme le notait le texte des commissions Justice et Paix d'Europe en vue de Graz:

Un défi pour l'Europe d'aujourd'hui consiste à transformer le sentiment national, qui a été un instrument positif de lutte contre les totalitarismes de notre siècle, en une force d'ouverture et de solidarité. Le sentiment national, loin de nous enfermer dans notre identité et nos rancunes, doit devenir une modalité de la solidarité universelle.

Au niveau de la construction européenne, les Eglises insistent sur le volet social. «L'intégration d'Etats d'Europe centrale ou orientale dans des structures d'économie et de sécurité européennes occidentales court le risque de créer de nouvelles formes d'injustice et de marginalisation». La critique du néolibéralisme régnant ne manque pas de vigueur:

Au miroir de la miséricorde de Dieu, la société de concurrence, fondée sur les intérêts purement monétaires et la quête forcenée du profit, parait profondément brutale et impitoyable. Nous prônons dans nos Eglises le développement de systèmes économiques qui visent à protéger les faibles partout sur la terre et prennent pour critère la dignité inhérente à tous les êtres humains. Nous recherchons des systèmes qui encouragent les êtres humains a développer leur créativité non seulement pour le profit, mais aussi pour la solidarité et la solution des problèmes sociaux au travers d'un partenariat entre l'Etat et les initiatives individuelles et collectives (A27).

L'ouverture aux autres régions du monde peut se traduire concrètement par le soutien à une politique juste et humaine de l'immigration et par la remise de la dette des pays pauvres. Sur ce dernier dossier, l'argument est le suivant:

En collaboration avec d'autres partenaires, les Eglises devraient veiller à ce que les gouvernements européens collaborent dans le cadre du FMI et de la Banque mondiale, pour parvenir à des règlements réalistes et durables. Depuis 1984, des gouvernements africains ont transféré 150 milliards de dollars US à des instituts de crédit du Nord. La campagne doit assurer que les dettes ne se renouvellent pas, que leur remise aide ceux qui sont les plus pauvres et les plus vulnérables et ne profite pas aux élites corrompues. Ce thème sera hautement prioritaire à l'ordre du jour de la réunion du G­7 à Birmingham (juin 1998) et Berlin (1999).

Le repli orthodoxe

Revenons au problème crucial qui s'est posé à l'œcuménisme européen dans le contexte immédiat de Graz. Ce n'est un secret pour personne que l'Eglise catholique, en la personne de son pape Jean Paul II, mise énormément sur un rapprochement entre catholiques et orthodoxes. Il suffit, pour s'en convaincre, de mesurer la différence de traitement en ce qui concerne les Eglises d'Orient et les Eglises protestantes dans l'encyclique Ut unum sint (25 mai 1995). Jean Paul II aimerait voir se réaliser un pas décisif à l'occasion du Jubilé de l'an 2000. Le paradoxe vient du fait qu'au cours des années 90, les difficultés n'ont cessé de se multiplier. Et le Rassemblement de Graz a été le parfait reflet de la fracture persistante entre l'Est orthodoxe et l'Ouest catholique ou protestant.

Au mois d'avril dernier, tout semblait bien se présenter. Dans une déclaration en date du 24 avril, la KEK annonçait que les deux patriarches Bartoloméos Ier de Constantinople et Alexis II de Moscou avaient fait part de leur intention d'être présents à l'ouverture de la rencontre de Graz. Bartoloméos lirait un message et donnerait une bénédiction lors de la célébration œcuménique d'ouverture. Plus tard, dans la même journée, Alexis II prononcerait un discours lors de la séance plénière d'ouverture. Et l'on annonçait même un tête­à­tête entre les deux patriarches, le 20 juin, à Vienne, pour la première fois depuis le conflit de juridiction qui avait éclaté début 1996 sur l'organisation ecclésiale des communautés orthodoxes d'Estonie.

Au même moment, le Vatican et Moscou planifiaient en grand secret une rencontre entre Jean Paul II et Alexis II, deux fois reportée en 1996, le 21 juin, rencontre qui devait constituer un événement de première grandeur, puisque la première depuis le schisme de 1054. Mais l'information filtrait dans les médias et sur les lèvres du cardinal Silvestrini, avec la suggestion même d'une rencontre des trois «patriarches».

Premier coup de tonnerre dans le ciel des relations ecclésiales: le 30 mai, le patriarcat œcuménique de Constantinople fait savoir que le voyage de Bartoloméos Ier en Autriche est reporté et que le primus inter pares ne se rendra donc pas à Graz. Le communiqué officiel ne nomme personne, mais évoque une «lutte pour la supériorité de la part de certains» qui, selon les observateurs, vise en priorité Moscou. En termes voilés, Constantinople laisserait entendre que l'Eglise orthodoxe de Russie aurait des visées hégémoniques sur l'Orthodoxie. Voilà donc une pierre dans le jardin de Moscou.

Deuxième coup de tonnerre: le 11 juin, le Saint­Synode de l'Eglise orthodoxe de Russie annule la rencontre historique entre Alexis II et Jean Paul II. Le communiqué officiel «constate avec regret qu'actuellement [...] les conditions pour organiser une rencontre fructueuse entre les chefs des deux Eglises ne sont pas réunies». Le patriarche russe laissera entendre, le dimanche suivant, à la télévision, que le communiqué final proposé a été modifié de manière unilatérale par le Vatican, pour supprimer la mention du prosélytisme et le rappel que le mouvement uniate ne conduit pas à l'unité de l'Eglise. Voilà une pierre dans le jardin de Rome.

Mais le durcissement orthodoxe ne se fait pas seulement sentir dans les relations avec les catholiques. Le Conseil œcuménique des Eglises (COE) est à nouveau l'objet de critiques acerbes: on met en cause sa volonté de se donner un statut ecclésiologique; on dénonce son souci de l'homme et du monde plus manifeste que son souci du Christ; on supporte mal le féminisme et l'écologisme d'un organisme sensible à tout vent de relativisme doctrinal. Conséquence: le 20 mai, l'Eglise orthodoxe de l'ancienne république soviétique de Géorgie décide de quitter deux grandes organisations œcuméniques: le COE et la KEK, co­organisatrice de Graz. Cette décision a été prise lors d'une réunion d'urgence du synode de cette Eglise, à la suite des pressions exercées par les grands monastères qui parlent de l'«hérésie œcuménique» du patriarche Elie II et menacent de rompre la communion avec celui­ci. A Graz même, on apprenait qu'un journal de Belgrade avait annoncé la décision de l'Eglise orthodoxe serbe de quitter elle aussi le COE. Voilà pour la pierre dans le jardin de Genève.

La mesure des difficultés

Devant cette accumulation de décisions négatives à l'égard de l'œcuménisme contemporain, il ne faut sûrement pas accuser trop vite les partenaires du dialogue, mais prendre conscience de la situation actuelle des Eglises orthodoxes. On ne peut pas dire que celle­ci soit brillante. Le patriarcat œcuménique se trouve dans un environnement turc particulièrement hostile et il peine à exercer son ministère de communion à partir d'une implantation aussi fragile. De son côté, l'Eglise russe se remet difficilement de son épreuve stalinienne. Elle a perdu beaucoup de sa crédibilité auprès des jeunes générations à cause de ses compromissions. Elle n'a pas encore pris la mesure d'un changement social, qui exige un effort pastoral catéchétique et théologique ne pouvant être la simple ritournelle de «l'âme russe». Pour ne rien arranger, les relations inter-orthodoxes demeurent envenimées par les fièvres nationalistes. L'organisation de l'Eglise selon le principe de l'autocéphalie n'a pas que des mérites et entraîne de réelles tensions. Tout concourt donc à affaiblir la conviction œcuménique incontestable d'homme comme Bartoloméos et Alexis. Ils butent sur une opposition au sein même de leur Eglise et le souci de la communion les invite à prudence.

Si nous concentrons notre attention sur les rapports entre Moscou et Rome, nous nous apercevons que les griefs de l'Eglise russe à l'égard de l'Eglise romaine n'ont pas bougé au cours de dernières années. En janvier 1995, Alexis II avait explicité devant son Saint­Synode les trois raisons du malaise persistent avec les catholiques. La première concernait les «méthodes agressives (…)comme les occupations d'églises et autres actions violentes» de l'Eglise gréco­catholique en Ukraine sortie de la clandestinité en 1990. Le second reproche venait de la nomination par le Saint­Siège le 13 avril 1991, de trois administrateurs apostoliques pour la partie européenne de la Russie, la Sibérie et le Kazakhstan: selon Alexis II, ces structures ecclésiastiques «dépassent les besoins réels catholiques» et manifestent «une tendance à l'expansion et au prosélytisme». Les catholiques se comporteraient comme si la Russie était un désert spiritual. Enfin, le patriarche se plaint du non-respect sur le terrain des consignes données par l'Eglise catholique à ses membres, après un dialogue conséquent avec l'Eglise orthodoxe russe. Notamment le texte de la commission «Pro Russia» du 1er juin 1992, «Principes généraux et normes pratiques pour coordonner l'évangélisation et l'engagement œcuménique de l'Eglise catholique en Russie et dans les autres pays de la CEI» (La Documentation Catholique, 1992, p. 786­790.), et la déclaration de Balamand du 23 juin 1993 (La Documentation Catholique, 1993, p. 711­714.). Alors que l'Eglise catholique s'était engagée à ne prendre aucune initiative en terre russe sans en informer au préalable les autorités orthodoxes, Alexis II estime que «nous sommes toujours mis devant le fait accompli.»

Du côté catholique, on a bien conscience que l'attitude catholique n'est pas toujours en conformité parfaite avec les textes cités. Le moment n'est plus aux grandes déclarations d'intention, mais à une présence à l'autre aussi désintéressée que possible. Il suffit de parcourir la littérature que le patriarcat de Moscou offre sur l'Eglise catholique pour comprendre que les vieux stéréotypes à l'égard de «l'ennemi de l'intérieur» ne sont pas morts et qu'il faudra du temps pour les dépasser.

En même temps, si l'Eglise catholique veut bien reconnaître ses torts, elle aimerait que le partenaire en fasse autant, notamment à propos de la spoliation des Eglises gréco­catholiques après la seconde guerre mondiale. Rome ne peut biffer d'un trait de plume l'existence de ces Eglises uniates, même si elles incommodent Moscou. Ce n'est pas par hasard que Jean Paul II notait dans son message à Graz: «Nous avons besoin d'une purification de notre mémoire historique, qui porte encore les traces d'un passé troublé et parfois violent». Et l'on précise à Rome que le patriarche Bartoloméos avait été soigneusement tenu au courant du projet de rencontre entre Jean Paul II et Alexis II.

L'avenir de l'œcuménisme européen est donc lié plus que jamais à l'évolution de l'attitude orthodoxe. Certes, malgré les soubresauts récents, aucune porte n'est fermée. Chacun proteste de sa volonté de dialogue. Mais les Eglises d'Occident devront prendre plus au sérieux les revendications orientales; non pour les entériner automatiquement, mais pour suffisamment les comprendre, et alors exprimer en quoi elles paraissent légitimes ou illégitimes au regard d'une foi chrétienne œcuméniquement purifiée. Le métropolite Staikos, président du Conseil des Eglises d'Autriche, a le mot juste: «Nous n'en sortirons pas sans un dialogue ouvert, transparent et honnête, dans un esprit d'autocritique et d'humilité.»

On aura compris que le Rassemblement de Graz ne constitue pas une étape euphorique du processus œcuménique européen, mais simplement une étape réaliste. Devant les difficultés actuelles, il ne s'agit pas de prôner un œcuménisme à plusieurs vitesses, mais plutôt d'accepter de s'attendre, et surtout de s'expliquer. La seule certitude est que le chemin sera long.

Ref.: Études,

Septembre, 1997.