Bruno Chenu,
Assomptionniste
LES
EGLISES EUROPEENNES A GRAZ
Un
Événement comme le Rassemblement cuménique
européen de Graz (Autriche) est particulièrement difficile
à interpréter, étant donné la multitude de
ses facettes. Les participants euxmêmes, selon leurs attentes
et les groupes qu'ils ont fréquentés (on a compté
jusqu'à 83 réunions simultanées dans cette grande
foire des idées et des réalisations), peuvent avoir des
jugements assez diamétralement opposés, allant de l'enthousiasme
du néophyte à l'inquiétude du fervent de l'unité.
On se gardera donc ici de prononcer un jugement définitif, l'arbre
se jugeant à ses fruits. Mais s'il est un consensus général,
c'est bien celui qui porte sur la qualité exceptionnelle de l'accueil
des habitants de Graz. C'est toute une ville qui a voulu vibrer à
l'unisson d'un Rassemblement qui engageait à sa manière
l'avenir de l'Europe.
Qu'on
se rappelle Bâle, le premier Rassemblement cuménique
européen qui s'est tenu du 15 au 21 mai 1989. Pour la première
fois depuis la Réforme, des chrétiens de toute confession
et de toute l'Europe (à l'exception de l'Albanie) se rencontraient.
La joie des retrouvailles fut telle qu'elle contribua, diton, à
la chute, quelques mois plus tard, du mur de Berlin. L'Europe avait célébré
son unité avant l'heure. Le cardinal Martini l'exprimait ainsi
à Graz: «Bâle nous est apparu soit comme une "anticipation"
et une "préfiguration" de ce qui est arrivé par
la suite et qu'il nous a été donné de vivre, soit
comme une "impulsion" et une "incitation" à
pareil changement.»
La
suite du film n'a cependant pas été à la hauteur
des espérances. Après l'euphorie, les difficultés
ont surgi de tous côtés. Le nationalisme a prospéré
sur le terrain pourri par le communisme. Alors que Bâle avait solennellement
déclaré: «Dans nos pays et sur notre continent, il
n'existe aucune situation qui exige ou justifie le recours à la
violence» (n° 61 du document final), l'implosion de l'ex-Yougoslavie
a révélé le fossé qui sépare les bonnes
intentions chrétiennes des stratégies de pouvoir et de conquête.
On attendait une Europe guérie, nous avons eu droit à la
résurgence des fanatismes les plus archaïques. De plus, selon
les mots mêmes du patriarche de Moscou Alexis II, un rideau d'argent
s'est substitué à l'ancien rideau de fer, «séparant
non seulement les Etats, mais aussi les habitants à l'intérieur
de chaque pays». La liberté nouvelle a suscité de nouvelles
oppressions et de nouveaux esclavages. Et l'Europe de l'Est a la tentation
d'accuser l'Europe de 1'Ouest d'être à l'origine de tout
ce qui traumatise sa population (mafias, drogue, pornographie
)
De
Bâle à Graz
Devant
ces faits si contraires à l'esprit de Bâle, les chrétiens
européens étaient poussés à une nouvelle humilité.
Et si la Conférence des Eglises européennes (KEK), regroupant
115 Eglises, orthodoxe, anglicane vieillecatholique, protestante,
et le Conseil des Conférences épiscopales européennes
(CCEE), du côté catholique, ont décidé, au
printemps 1994, un nouveau Rassemblement européen, ce n'était
pas pour donner dans le triomphalisme. Un thème s'imposait à
tous: celui de la réconciliation. Bâle s'était situé
dans la mouvance du processus conciliaire lancé par le Conseil
cuménique des Eglises en faveur de la justice, de la paix
et de l'intégrité de la création. La nouvelle réunion
ne pouvait qu'élargir son champ de réflexion à toutes
les questions qui hantent la conscience européenne: de la désunion
des chrétiens à la purification ethnique, du pluralisme
religieux aux nouvelles pauvretés. La simple convivialité
devenait un programme.
Pour
que la démarche fût cohérente avec le thème,
il fut décidé que le travail intellectuel et théologique
serait plutôt réservé à l'avantRassemblement
et que priorité serait donnée sur place à l'information,
l'échange, la confrontation des points de vue. On ne s'étonnera
donc pas que le document final ait moins de tenue que celui de Bâle:
les organisateurs euxmêmes ne voulaient pas trop mobiliser
les 700 délégués officiels sur le ciselage de textes.
Mais la prière et l'étude biblique donnaient le fondement
de chacune des journées. Selon le graffiti du métro de Londres
cité par le Catholicos arménien Karékine Ier
«Le monde est fragile. A manier avec prière».
Il
a toujours été précisé que Graz n'était
pas un deuxième Bâle. On ne peut donc juger l'un par l'autre.
On remarquera cependant que le succès populaire a été
encore plus manifeste cette année, avec la présence de plus
de 10 000 participants, en dehors des 700 délégués
officiels des Eglises et des invités. Et l'on ne pouvait que s'étonner
de voir les Roumains aussi nombreux que les Allemands (1 200) et les Russes
plus nombreux que les Français (411 contre 330). Alors que les
responsables d'Eglise exprimaient une haute conscience des difficultés
de la conjoncture présente, les chrétiens de la base étaient
moins soucieux de collectionner les problèmes que de recueillir
l'énergie de solutions nouvelles.
La
lutte de réconciliation
Que
l'histoire des hommes ne soit pas spontanément une avenue de la
réconciliation, on peut en trouver la preuve en deux situations
précises: l'Italie et la Grèce. L'Italie est un pays à
forte majorité catholique. Mais il se trouve une petite minorité
chrétienne oubliée dans les vallées du Piémont
qui s'appelle l'Eglise vaudoise, avec un peu moins de 25 000 membres.
La Grèce a elle aussi une majorité, orthodoxe, mais si écrasante
que les catholiques latins et les grécocatholiques (uniates)
sont considérés comme des citoyens de seconde zone. La réconciliation
estelle à l'ordre du jour dans ces deux pays?
L'histoire
italienne est particulièrement édifiante. Pendant huit siècles,
les deux communautés, catholique et vaudoise, ont vécu séparément,
sans manifester la moindre intention d'entrer en relation... à
part les persécutions exercées par la première sur
la seconde! C'était ainsi. La tenue du concile Vatican II a progressivement
détendu l'atmosphère. Depuis quatre ans, les deux Eglises
se réunissent autour de la même table pour discuter de la
question des mariages mixtes. L'Eglise catholique a demandé pardon
pour son attitude violente au long des siècles. Paolo Ricca, professeur
à la Faculté de théologie protestante de Rome, en
tire quelques enseignements:
Il
n'est jamais trop tard pour se parler. Un éléphant peut
dialoguer avec une fourmi. Et tout dialogue porte du fruit, un fruit qui
se reconnaît dans les changements de mentalité que la relation
avec l'autre induit nécessairement. L'important ne réside
pas dans les documents produits par les commissions de dialogue, mais
dans le changement des personnes. Et, grâce au dialogue, elles changent.
Lors
de la préparation des délégués officiels français
à Versailles au mois de mai, le groupe s'était donné
comme objectif de tenter une médiation pour faire que se rencontrent,
au niveau de chacun des pays, les diverses Eglises de Roumanie et de Grèce.
Finalement, les Roumains ont pu se rencontrer sans intervention extérieure.
Mais la Grèce était bien partie pour des réunions
séparées. Une petite délégation française
a permis une grande première: le dialogue entre orthodoxes, catholiques
latins et grécocatholiques. Le Conseil d'Eglises chrétiennes
en France a évoqué ses initiatives, notamment son colloque
sur l'évangélisation, en juin 1995. La question du prosélytisme
était ainsi discrètement introduite, sans que soient occultées
les difficultés qu'ont les nonorthodoxes en Grèce
à être reconnus et à obtenir, par exemple, des permis
de construire. Un évêque uniate a pu alors déclarer:
C'est
la première fois que je me trouve avec mes frères orthodoxes.
Ils nous accusent de prosélytisme, mais si nous le pratiquions,
comment expliquer la diminution du nombre de nos fidèles? Devant
Dieu, je jure solennellement que mon but n'est pas le prosélytisme.
Nous voulons vraiment dialoguer.
Mgr
Jérémie, président du Comité interépiscopal
orthodoxe de France, a pu dégonfler l'accusation de prosélytisme
et demander à ses frères orthodoxes de donner une meilleure
image de la Grèce au monde chrétien. Un évêque
orthodoxe a conclu: «Nous comptons sur la France, de par sa situation
à distance de Rome, pour nous y aider!»
L'histoire
réelle de Graz est sûrement faite de ces initiatives qui
n'attirent pas l'attention des médias mais qui infléchissent
insensiblement des positions durcies par des siècles de controverses
ou d'ignorance mutuelle. L'unité chrétienne ne se réalisera
pas par de grands coups d'éclat ponctuels, mais par de petites
touches persévérantes en direction de l'autre.
La
porte étroite de la repentance
Encore
fautil donner au terme de «réconciliation» toute
son ampleur. C'était le propos du texte de base: «La réconciliation,
don de Dieu et source de vie nouvelle». Une structure quasi liturgique
s'est imposée aux rédacteurs: la joie du rassemblement à
ce moment de l'histoire; l'action de grâce pour la miséricorde
de Dieu; la repentance pour tout le mal commis; la justice comme préalable
à la réconciliation; la déclinaison de «l'école
de la miséricorde» selon les six sousthèmes;
la dimension sacramentelle de la réconciliation; une doxologie
finale.
Dans
l'évolution théologique de ce «texte de base»,
il est aisé de percevoir une insistance sur la résurrection
du Christ et la confession du Dieu Trinité. A été
introduit le thème de la nouvelle création:
Selon
le témoignage des Apôtres, Dieu commence une nouvelle création
en ressuscitant Christ d'entre les morts. Nous sommes appelés à
briser le cycle de la violence dont la conséquence se traduit par
une culpabilité et un châtiment, une colère et une
vengeance continuels. Nous pouvons et devons sortir des liens de la culpabilité
et des relations rompues, vers la paix de Dieu (A8).
Il
n'y a pas de réconciliation sans conversion. «La réconciliation
qui vient de Dieu nous conduit par la porte étroite de la repentance
jusqu'à la large vallée de la vie réconciliée»
(A 12). Il revenait à Mgr Kurt Koch, évêque de Bâle,
de développer cette exigence dans sa prédication du culte
de clôture à partir du texte de Jean 20, 1923 (l'apparition
du Christ ressuscité, envoi des disciples, don de l'Esprit Saint):
Entre
la venue du Christ dans la solitude peureuse des disciples et notre départ
à nous chrétiens, il y a la rupture de notre propre conversion
[...] Car nous sommes nousmêmes avant tout et toujours ceux
qui reçoivent: les affamés de paix, les assoiffés
de justice et les mendiants de réconciliation. Mais ce que nous
recevons de Dieu, nous devons le redonner et le partager avec les autres
humains, de sorte qu'ils puissent eux aussi participer à ce cadeau.
Entre les deux se situe le chas d'aiguille de notre propre conversion,
sans laquelle rien ne peut changer.
Dans
sa démarche de réconciliation, l'assemblée de Graz
a pu tirer profit de l'exemple de l'Afrique du Sud, avec la fameuse commission
«Vérité et réconciliation». Mme Brigalia
Hlophe Bam, secrétaire générale du Conseil des Eglises
d'Afrique du Sud, a présenté ce travail avec une remarquable
finesse d'analyse. Rappelons qu'il s'agit d'une instance d'écoute
des victimes et des bourreaux, composée de 17 commissaires, qui
doit «trouver un équilibre délicat entre l'approche
du "Procès de Nuremberg", adoptée après
la seconde guerre mondiale, et celle d'une "amnistie générale",
adoptée dans de nombreux pays d'Afrique à la fin des guerres
de libération» (Voir Etudes, mai 1997: Karine Muller,
«Le pardon contre la justice»).
Et
Mme Bam devait conclure de manière imagée:
Le
processus "Vérité et réconciliation" et
les autres processus similaires de transition en Afrique peuvent être
comparés à un long service funèbre typiquement africain.
Ce qui est "enterré", c'est un passé douloureux.
Mais dans les habitudes typiquement africaines, "enterrer",
au sens strict du terme, ne signifie pas effacer de la vie ou de la mémoire.
En Afrique, nous croyons aux mortsvivants. Ainsi le passé, comme
les morts, ne peut pas être totalement enterré. Cependant,
comme dans les rites funéraires, toutes les diverses étapes,
les tabous et les conventions doivent être accomplis correctement
Sinon les âmes des morts ne trouveront pas le repos. Les mauvais
esprits reviendront et dévoreront les enfants. Les défunts
auront trop froid dans la tombe, ainsi ils reviendront pour nous hanter.
Cela peut servir de leçon à l'Europe. Alors que le XXe siècle
arrive à sa fin, il est peutêtre bon pour l'Europe
d'être confrontée à ses propres fantômes. Par
exemple, les fantômes des deux guerres mondiales et leurs horribles
conséquences pour le monde entier. Il ne peut y avoir de réconciliation
si on ne fait pas la paix avec son passé. Il faut aller audelà:
la réconciliation ne peut pas être seulement une question
de discours et de bons vux. Il faut mettre en place des programmes
et des projets concrets qui visent à rendre une vraie réconciliation
possible.
Les
fantômes de l 'Europe
Pour
décliner la réconciliation sur le terrain d'une réalité
conflictuelle, le Rassemblement de Graz s'était donné six
sous-thèmes: La recherche de l'unité visible des Eglises;
Le dialogue entre les religions et les cultures; L'engagement pour la
justice sociale, notamment pour vaincre la pauvreté, l'exclusion
et d'autres formes de discrimination; L'engagement pour la réconciliation
entre les peuples et la promotion de méthodes non violentes de
résolution des conflits; Une pratique nouvelle de la responsabilité
écologique, eu égard, en particulier, aux générations
futures; Le partage équitable avec les autres régions du
monde.
Que
retenir de ce débat tous azimuts qui voulait chasser les fantômes
de l'Europe? Au niveau cuménique, l'attitude orthodoxe mérite
une attention spéciale: nous lui consacrerons la fin de cet article.
La définition de l'unité chrétienne à Graz
insiste à la fois sur la visibilité et la diversité
comme richesse. Le plus stimulant se trouve dans les «recommandations»
faites aux Eglises pour des engagements concrets:
1.1.
Nous recommandons aux Eglises qu'à l'occasion de l'an 2000,
elles expriment leur communion fraternelle par la préparation d'initiatives
et d'actions symboliques, liturgiques et pastorales. Elles devraient surtout
s'efforcer, en entrant dans le troisième millénaire, de
pouvoir célébrer ensemble la fête de Pâques
commune et de procéder à une reconnaissance mutuelle officielle
et festive du baptême par toutes les Eglises.
- Nous
recommandons aux Eglises de rédiger un document commun qui
contienne les droits et les devoirs cuméniques fondamentaux,
et d'en déduire un certain nombre de directives, règles
et critères qui aideront les Eglises, les responsables et tous
leurs membres à faire la distinction entre prosélytisme
et témoignage chrétien, ainsi qu'entre fondamentalisme
et vraie fidélité de foi, et de façonner en définitive
les relations entre Eglises majoritaires et minoritaires dans un esprit
cuménique.
Les
relations avec le judaïsme ont fait l'objet d'une attention particulière.
En se rappelant que Jésus est né juif et a vécu comme
croyant juif, l'Eglise doit retrouver ses racines juives et combattre
toute forme d'antisémitisme. D'où l'idée de consacrer
une journée par an à la connaissance du judaïsme et
à la rencontre avec la foi juive vivante, comme le font depuis
peu les Eglises d'Italie.
Pouvaiton
échapper aux revendications féministes? C'est devenu un
rituel dans les rencontres cuméniques. Le monde anglosaxon
y est plus sensible que le monde francophone. Graz a connu une manifestation
pittoresque aux portes du hall de l'assemblée plénière.
Les femmes se plaignaient d'avoir un lieu de réunion à bonne
distance du centre du Rassemblement. Elles ont surtout déploré
que les Eglises n'aient pas envoyé la proportion souhaitée
de femmes déléguées, à savoir 40%. Mais les
participantes non déléguées ont largement rétabli
l'équilibre des sexes. Et la violence à l'égard des
femmes, dans la société, mais aussi dans les Eglises, a
été clairement dénoncée.
Sur
fond d'exYougoslavie, l'assemblée ne pouvait ignorer les
bouffées de nationalisme qui avaient embrasé des régions
entières. Comme le notait le texte des commissions Justice et Paix
d'Europe en vue de Graz:
Un
défi pour l'Europe d'aujourd'hui consiste à transformer
le sentiment national, qui a été un instrument positif de
lutte contre les totalitarismes de notre siècle, en une force d'ouverture
et de solidarité. Le sentiment national, loin de nous enfermer
dans notre identité et nos rancunes, doit devenir une modalité
de la solidarité universelle.
Au
niveau de la construction européenne, les Eglises insistent sur
le volet social. «L'intégration d'Etats d'Europe centrale
ou orientale dans des structures d'économie et de sécurité
européennes occidentales court le risque de créer de nouvelles
formes d'injustice et de marginalisation». La critique du néolibéralisme
régnant ne manque pas de vigueur:
Au
miroir de la miséricorde de Dieu, la société de concurrence,
fondée sur les intérêts purement monétaires
et la quête forcenée du profit, parait profondément
brutale et impitoyable. Nous prônons dans nos Eglises le développement
de systèmes économiques qui visent à protéger
les faibles partout sur la terre et prennent pour critère la dignité
inhérente à tous les êtres humains. Nous recherchons
des systèmes qui encouragent les êtres humains a développer
leur créativité non seulement pour le profit, mais aussi
pour la solidarité et la solution des problèmes sociaux
au travers d'un partenariat entre l'Etat et les initiatives individuelles
et collectives (A27).
L'ouverture
aux autres régions du monde peut se traduire concrètement
par le soutien à une politique juste et humaine de l'immigration
et par la remise de la dette des pays pauvres. Sur ce dernier dossier,
l'argument est le suivant:
En
collaboration avec d'autres partenaires, les Eglises devraient veiller
à ce que les gouvernements européens collaborent dans le
cadre du FMI et de la Banque mondiale, pour parvenir à des règlements
réalistes et durables. Depuis 1984, des gouvernements africains
ont transféré 150 milliards de dollars US à des instituts
de crédit du Nord. La campagne doit assurer que les dettes ne se
renouvellent pas, que leur remise aide ceux qui sont les plus pauvres
et les plus vulnérables et ne profite pas aux élites corrompues.
Ce thème sera hautement prioritaire à l'ordre du jour de
la réunion du G7 à Birmingham (juin 1998) et Berlin
(1999).
Le
repli orthodoxe
Revenons
au problème crucial qui s'est posé à l'cuménisme
européen dans le contexte immédiat de Graz. Ce n'est un
secret pour personne que l'Eglise catholique, en la personne de son pape
Jean Paul II, mise énormément sur un rapprochement entre
catholiques et orthodoxes. Il suffit, pour s'en convaincre, de mesurer
la différence de traitement en ce qui concerne les Eglises d'Orient
et les Eglises protestantes dans l'encyclique Ut unum sint (25
mai 1995). Jean Paul II aimerait voir se réaliser un pas décisif
à l'occasion du Jubilé de l'an 2000. Le paradoxe vient du
fait qu'au cours des années 90, les difficultés n'ont cessé
de se multiplier. Et le Rassemblement de Graz a été le parfait
reflet de la fracture persistante entre l'Est orthodoxe et l'Ouest catholique
ou protestant.
Au
mois d'avril dernier, tout semblait bien se présenter. Dans une
déclaration en date du 24 avril, la KEK annonçait que les
deux patriarches Bartoloméos Ier de Constantinople et
Alexis II de Moscou avaient fait part de leur intention d'être présents
à l'ouverture de la rencontre de Graz. Bartoloméos lirait
un message et donnerait une bénédiction lors de la célébration
cuménique d'ouverture. Plus tard, dans la même journée,
Alexis II prononcerait un discours lors de la séance plénière
d'ouverture. Et l'on annonçait même un têteàtête
entre les deux patriarches, le 20 juin, à Vienne, pour la première
fois depuis le conflit de juridiction qui avait éclaté début
1996 sur l'organisation ecclésiale des communautés orthodoxes
d'Estonie.
Au
même moment, le Vatican et Moscou planifiaient en grand secret une
rencontre entre Jean Paul II et Alexis II, deux fois reportée en
1996, le 21 juin, rencontre qui devait constituer un événement
de première grandeur, puisque la première depuis le schisme
de 1054. Mais l'information filtrait dans les médias et sur les
lèvres du cardinal Silvestrini, avec la suggestion même d'une
rencontre des trois «patriarches».
Premier
coup de tonnerre dans le ciel des relations ecclésiales: le 30
mai, le patriarcat cuménique de Constantinople fait savoir
que le voyage de Bartoloméos Ier en Autriche est reporté
et que le primus inter pares ne se rendra donc pas à Graz.
Le communiqué officiel ne nomme personne, mais évoque une
«lutte pour la supériorité de la part de certains»
qui, selon les observateurs, vise en priorité Moscou. En termes
voilés, Constantinople laisserait entendre que l'Eglise orthodoxe
de Russie aurait des visées hégémoniques sur l'Orthodoxie.
Voilà donc une pierre dans le jardin de Moscou.
Deuxième
coup de tonnerre: le 11 juin, le SaintSynode de l'Eglise orthodoxe
de Russie annule la rencontre historique entre Alexis II et Jean Paul
II. Le communiqué officiel «constate avec regret qu'actuellement
[...] les conditions pour organiser une rencontre fructueuse entre les
chefs des deux Eglises ne sont pas réunies». Le patriarche
russe laissera entendre, le dimanche suivant, à la télévision,
que le communiqué final proposé a été modifié
de manière unilatérale par le Vatican, pour supprimer la
mention du prosélytisme et le rappel que le mouvement uniate ne
conduit pas à l'unité de l'Eglise. Voilà une pierre
dans le jardin de Rome.
Mais
le durcissement orthodoxe ne se fait pas seulement sentir dans les relations
avec les catholiques. Le Conseil cuménique des Eglises (COE)
est à nouveau l'objet de critiques acerbes: on met en cause sa
volonté de se donner un statut ecclésiologique; on dénonce
son souci de l'homme et du monde plus manifeste que son souci du Christ;
on supporte mal le féminisme et l'écologisme d'un organisme
sensible à tout vent de relativisme doctrinal. Conséquence:
le 20 mai, l'Eglise orthodoxe de l'ancienne république soviétique
de Géorgie décide de quitter deux grandes organisations
cuméniques: le COE et la KEK, coorganisatrice de Graz.
Cette décision a été prise lors d'une réunion
d'urgence du synode de cette Eglise, à la suite des pressions exercées
par les grands monastères qui parlent de l'«hérésie
cuménique» du patriarche Elie II et menacent de rompre
la communion avec celuici. A Graz même, on apprenait qu'un
journal de Belgrade avait annoncé la décision de l'Eglise
orthodoxe serbe de quitter elle aussi le COE. Voilà pour la pierre
dans le jardin de Genève.
La
mesure des difficultés
Devant
cette accumulation de décisions négatives à l'égard
de l'cuménisme contemporain, il ne faut sûrement pas
accuser trop vite les partenaires du dialogue, mais prendre conscience
de la situation actuelle des Eglises orthodoxes. On ne peut pas dire que
celleci soit brillante. Le patriarcat cuménique se
trouve dans un environnement turc particulièrement hostile et il
peine à exercer son ministère de communion à partir
d'une implantation aussi fragile. De son côté, l'Eglise russe
se remet difficilement de son épreuve stalinienne. Elle a perdu
beaucoup de sa crédibilité auprès des jeunes générations
à cause de ses compromissions. Elle n'a pas encore pris la mesure
d'un changement social, qui exige un effort pastoral catéchétique
et théologique ne pouvant être la simple ritournelle de «l'âme
russe». Pour ne rien arranger, les relations inter-orthodoxes demeurent
envenimées par les fièvres nationalistes. L'organisation
de l'Eglise selon le principe de l'autocéphalie n'a pas que des
mérites et entraîne de réelles tensions. Tout concourt
donc à affaiblir la conviction cuménique incontestable
d'homme comme Bartoloméos et Alexis. Ils butent sur une opposition
au sein même de leur Eglise et le souci de la communion les invite
à prudence.
Si
nous concentrons notre attention sur les rapports entre Moscou et Rome,
nous nous apercevons que les griefs de l'Eglise russe à l'égard
de l'Eglise romaine n'ont pas bougé au cours de dernières
années. En janvier 1995, Alexis II avait explicité devant
son SaintSynode les trois raisons du malaise persistent avec les
catholiques. La première concernait les «méthodes agressives
(
)comme les occupations d'églises et autres actions violentes»
de l'Eglise grécocatholique en Ukraine sortie de la clandestinité
en 1990. Le second reproche venait de la nomination par le SaintSiège
le 13 avril 1991, de trois administrateurs apostoliques pour la partie
européenne de la Russie, la Sibérie et le Kazakhstan: selon
Alexis II, ces structures ecclésiastiques «dépassent
les besoins réels catholiques» et manifestent «une tendance
à l'expansion et au prosélytisme». Les catholiques
se comporteraient comme si la Russie était un désert spiritual.
Enfin, le patriarche se plaint du non-respect sur le terrain des consignes
données par l'Eglise catholique à ses membres, après
un dialogue conséquent avec l'Eglise orthodoxe russe. Notamment
le texte de la commission «Pro Russia» du 1er juin
1992, «Principes généraux et normes pratiques pour
coordonner l'évangélisation et l'engagement cuménique
de l'Eglise catholique en Russie et dans les autres pays de la CEI»
(La Documentation Catholique, 1992, p. 786790.), et la déclaration
de Balamand du 23 juin 1993 (La Documentation Catholique, 1993, p. 711714.).
Alors que l'Eglise catholique s'était engagée à ne
prendre aucune initiative en terre russe sans en informer au préalable
les autorités orthodoxes, Alexis II estime que «nous sommes
toujours mis devant le fait accompli.»
Du
côté catholique, on a bien conscience que l'attitude catholique
n'est pas toujours en conformité parfaite avec les textes cités.
Le moment n'est plus aux grandes déclarations d'intention, mais
à une présence à l'autre aussi désintéressée
que possible. Il suffit de parcourir la littérature que le patriarcat
de Moscou offre sur l'Eglise catholique pour comprendre que les vieux
stéréotypes à l'égard de «l'ennemi de
l'intérieur» ne sont pas morts et qu'il faudra du temps pour
les dépasser.
En
même temps, si l'Eglise catholique veut bien reconnaître ses
torts, elle aimerait que le partenaire en fasse autant, notamment à
propos de la spoliation des Eglises grécocatholiques après
la seconde guerre mondiale. Rome ne peut biffer d'un trait de plume l'existence
de ces Eglises uniates, même si elles incommodent Moscou. Ce n'est
pas par hasard que Jean Paul II notait dans son message à Graz:
«Nous avons besoin d'une purification de notre mémoire historique,
qui porte encore les traces d'un passé troublé et parfois
violent». Et l'on précise à Rome que le patriarche
Bartoloméos avait été soigneusement tenu au courant
du projet de rencontre entre Jean Paul II et Alexis II.
L'avenir
de l'cuménisme européen est donc lié plus que
jamais à l'évolution de l'attitude orthodoxe. Certes, malgré
les soubresauts récents, aucune porte n'est fermée. Chacun
proteste de sa volonté de dialogue. Mais les Eglises d'Occident
devront prendre plus au sérieux les revendications orientales;
non pour les entériner automatiquement, mais pour suffisamment
les comprendre, et alors exprimer en quoi elles paraissent légitimes
ou illégitimes au regard d'une foi chrétienne cuméniquement
purifiée. Le métropolite Staikos, président du Conseil
des Eglises d'Autriche, a le mot juste: «Nous n'en sortirons pas
sans un dialogue ouvert, transparent et honnête, dans un esprit
d'autocritique et d'humilité.»
On
aura compris que le Rassemblement de Graz ne constitue pas une étape
euphorique du processus cuménique européen, mais simplement
une étape réaliste. Devant les difficultés actuelles,
il ne s'agit pas de prôner un cuménisme à plusieurs
vitesses, mais plutôt d'accepter de s'attendre, et surtout de s'expliquer.
La seule certitude est que le chemin sera long.
Ref.:
Études,
Septembre,
1997.
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