P. Robert Costet
Histoire de l'Evangélisation au Laos
(17 March 2000)


L’auteur de ce texte appartient à la Société des Missions Etrangères de Paris et est missionnaire en Thaïlande depuis plus de quarante ans à Ubon, diocèse frontalier du Laos.

La géographie explique l’histoire, en partie du moins. C’est vrai pour bien des pays, plus particulièrement pour le Laos. Le grand Laos, qui réunissait le Nord-Est thaïlandais avec le Laos actuel jusqu’en 1778, est entouré d’un rempart de montagnes : la chaîne anamitique à l’est, la chaîne de Phetxaboune à l’ouest, les monts de Banrek au sud et les montagnes du Yunnan au nord. Le Mékong, avec ses nombreux rapides et les chutes de Khone au sud, rend le Laos difficilement pénétrable par voie d’eau. Le pays, de type continental, n’a aucune ouverture sur la mer. Ceci explique que le Laos soit resté longtemps inconnu. La remarque du P. Marini dans son "Histoire nouvelle et curieuse des royaumes de Tonkin et de Lao", publiée en 1666 à Paris, qui écrivait que : "Entre tant de si puissants royaumes du dernier Orient, desquels on n’a presque jamais entendu parler en Europe, il y en a un qui se nomme Laos", est restée vraie pendant plus de 300 ans. L’Eglise catholique née au Laos à la fin du siècle dernier, n’a guère fait parler d’elle non plus. Est-ce une Eglise oubliée ? Pourtant, c’est une Eglise bien vivante, qui a rarement connu de jours paisibles, a parfois lutté, le plus souvent fui l’oppression, selon la tradition laotienne, pour préserver sa liberté. Cette histoire mérite qu’on s’y intéresse. Ici, on suppose connues la géographie et l’histoire politique du Laos. On s’intéressera essentiellement à l’histoire de l’évangélisation du pays.

Pendant trois siècles, les missionnaires ont rodé autour du Laos

Pendant trois cents ans, les missionnaires qui étaient envoyés porter l’Evangile au Laos, n’ont guère fait que tourner autour des barrières naturelles qui protégeaient le secret de ce pays sans pouvoir s’y fixer durablement. Ceux qui osaient s’aventurer dans les forêts tombaient, victimes de la malaria.

Cela commença en avril 1636 par un voyage d’exploration du P. Jean-Marie Leria, un jésuite piémontais, envoyé au Laos par ses supérieurs de Macao. Le passage lui ayant été refusé par les autorités frontalières du Siam, le Père Leria alla au Cambodge, se joignit à une caravane de marchands qui remontait la vallée du Mékong jusqu’à Vientiane. Il fut bien reçu par le roi Suriya Vongsa, mais ne put séjourner que 5 ans à Vientiane. Le père s’en retourna par le Tonkin. Il n’a rien écrit lui-même ; mais c’est certainement de lui que le P. Marini a tiré les premiers renseignements qui dévoilent un peu le secret de la vie des Laotiens. Cette première tentative fut un relatif succès suivi de nombreux échecs. Au temps de Mgr Laneau, premier vicaire apostolique du Siam (1674-1696), les PP. Grosse, M.E.P., et Angelo, O.F.M., s’installèrent à Sukhothai dans l’intention d’explorer une route vers la Chine par le Laos. Mais le P. Grosse mourut d’épuisement en 1686 et son compagnon revint à Phitsanulok. Nouvelles tentatives cette fois par le Tonkin. En 1773, le Tonkin reçoit juridiction sur le Laos. Les catéchistes Xuyên et Nhuong, envoyés de Vinh en 1785, tentèrent de gagner Xieng Khuang, mais ne purent s’y maintenir. L’année suivante, le catéchiste Xuyên revint avec le P. Bôn pour renouveler la tentative, mais ils ne furent pas plus heureux. C’est l’époque de la révolution française et l’on manque de personnel pour lancer une mission au Laos.

Du côté du Siam (ancien nom de la Thaïlande), le P. Vernhet en 1842 s’efforça de contacter les populations laotiennes dans la région de Phitsanulok. Voyant le peu d’intérêt des auditeurs, le père se découragea et se tourna vers l’évangélisation des Chinois dans la région de Bangkok. Mgr Miche, vicaire apostolique du Cambodge, reçut juridiction sur le Laos. Il envoya les PP. Triaire et Aussoleil vers le Nord-Laos en passant par le Siam. Ceux-ci partirent de Bangkok en octobre 1858 et arrivèrent à Nan le 19 décembre où ils furent bien reçus. Mais le 9 janvier 1859, le P. Triaire fut emporté par la malaria avec trois de ses compagnons de voyage et le P. Aussoleil revint à Bangkok.

Le Nord et le Nord-Est du pays continuaient pourtant à préoccuper les responsables du vicariat du Siam. Aussi, en 1865, le P. Clémenceau, alors supérieur de la mission, demanda des missionnaires à Paris pour commencer la mission du Laos. Cette même année, le P. Daniel écrivait que la mission du Siam avait l’intention de faire une nouvelle tentative au Laos, parce que, depuis longtemps, il pensait au Laos, ce vaste pays "où il n’y a pas un seul chrétien". En fait, comme bien souvent à cette époque au Siam, quand on parlait de "Laos", on y englobait le Nord et le Nord-Est du Siam qui, à l’origine, faisaient partie du Laos et étaient peuplés de Laotiens ayant la même langue, religion et coutumes. Le Laos et le Nord-Est étaient des régions totalement inconnues des prêtres de Bangkok. Pourtant, ce fut bien par le Nord-Est que le christianisme pénétra dans le Laos actuel.

Ce fut en 1866 qu’eut lieu la première tentative d’exploration de la route vers le Nord-Est. En janvier et février de cette année, les PP. Daniel et Martin, de la Mission de Bangkok, partis de Hatsaké (chrétienté proche de Prachin) s’aventurèrent jusqu’à Khorat, à travers la terrible forêt de la chaîne montagneuse de Phetxaboune, appelés Dong Phaya Fai (Phaya Jen aujourd’hui) qui sépare la plaine centrale du plateau de Khorat, partie du Lan Xang d’autrefois, avec deux catéchistes. Ils gravirent les escarpements de la montagne et après huit jours de marche harassante, ils arrivèrent à Khorat. Les autorités les logèrent dans la sala (abri) d’une pagode. Les pères ne restèrent que huit jours. Les gens de la ville souffraient d’une grande famine : ventre affamé n’a pas d’oreilles... Ils revinrent à leurs bases de départ. Quelques personnes s’étaient intéressées à la religion, mais rien ne fut organisé pour s’occuper d’eux.

L’idée d’aller porter la parole de Dieu au Laos faisait pourtant son chemin. Dans la mission de Bangkok, on ne parlait que du Laos. "Mais où commence le Laos? Où finit-il?", se demandait le vicaire apostolique. Il cherchait à s’informer pour avoir une idée claire de la mission. Au concile de 1870 (Vatican I), Mgr Dupont rencontra le préfet de la Propagation de la Foi qui lui confia officiellement l’évangélisation du Laos et fixa les limites de la mission. De retour au Siam, l’évêque était bien résolu à commencer cette mission. Mais la maladie et la mort du vicaire apostolique en 1872 retardèrent le projet. C’est à Mgr Vey, ordonné évêque en 1875, que revint l’honneur d’envoyer les premiers missionnaires au Nord-Est en 1881.

Les missionnaires catholiques s’installent au Nord-Est siamois

Le début de la mission au Nord-Est siamois a été souvent raconté. On s’intéressera seulement aux contacts des missionnaires du Nord-Est avec les populations du Laos. En fait, les pères dans la foi des chrétiens du Laos et du Nord-Est siamois sont les mêmes. D’ailleurs, chacun sait que la grande majorité de la population du Nord-Est vient du Laos, déportée autrefois par les rois de Siam à l’occasion des guerres entre les deux pays. Chassés par l’invasion des Hô chinois (Pavillons Noirs) vers 1873, les PP. Constant Prodhomme et Xavier Guego, MEP, arrivèrent à Ubon le 24 avril 1881. Ils créèrent rapidement trois centres d’évangélisation : Ubon dans le sud, Nakhorn Phanom et Sakon Nakhorn dans la partie nord.

Dans un premier temps, l’expansion du christianisme se fit surtout dans la partie siamoise à partir de ces trois centres. Mais bientôt les missionnaires traversèrent le Mékong. Avant l’arrivée des Français au Laos, le Mékong n’était pas une frontière puisque la zone d’influence siamoise s’étendait jusqu’à la chaîne anamitique.

C’est pourquoi passer du Siam au Laos ne posait aucun problème. Sur les deux côtés du fleuve habitait la même population, parlant la même langue, ayant les mêmes coutumes, observant la même religion. D’ailleurs, les villages établis sur les deux rives du fleuve avaient des parents de part et d’autre du Mékong. Le centre d’évangélisation se trouvait sur la rive siamoise.

Le premier missionnaire à pénétrer au Laos fut le P. Xavier Guego, car le voyage du P. Prodhomme vers Attoyen, en février 1884, n’eut pas de suite. Le P. Guego était un catéchiste apprécié. Certaines années, il eut jusqu’à 800 catéchumènes. Son centre d’activité fut d’abord Khamkeume, au Siam, à une dizaine de kilomètres au nord de Nakhorn Phanom. C’était un village chrétien de 800 habitants. Quand ses catéchumènes étaient baptisés, le père ne pouvait les garder à Khamkeume. Il les rassemblait dans divers villages de la région, surtout sur la rive siamoise, mais il alla en installer aussi du côté laotien. C’est aussi en 1886 que fut fondée la première chrétienté laotienne de Dôn Dône, île au milieu du Mékong, en amont de Nakhorn Phanom. En 1887, le P. Guego s’installa lui-même à Dôn Dône avec un vicaire siamois, le P. Clément Phring. De Dôn Dône, il contacta des hommes de tribus Sû qui vivaient dans les forêts du Laos. Ce fut l’origine des villages de Pong Kiv et Dong Mak Ba en 1889.

Le successeur du P. Guego à Khamkeume, le P. Rondel, apprenant que des Thaï-Phuens et Thaï Meuis de la région de Këng Sa Dok sur le Mékong, à 200 km à l’est de Vientiane, s’intéressaient au christianisme, alla les instruire avec ses catéchistes. Le premier baptême eut lieu en janvier 1889. Ce fut le début de la chrétienté de Këng Sa Dok.

C’est ainsi qu’avant la colonisation française, et avant la division du vicariat de Bangkok, le christianisme avait pris pied au Laos à partir du Siam. Les deux Pères fondateurs de l’Eglise du Laos sont les PP. Xavier Guego (1885-1918) et Alfred Rondel (1855-1927).

Laos, protectorat français: le désenchantement

De 1884 à 1887, la France entreprit d’étendre sa domination sur les principautés laotiennes au détriment du Siam. Auguste Pavie, nommé consul de France à Luong Phrabang en 1885, s’employa à ramener les frontières ouest du Laos au Mékong, malgré l’opposition du Siam. Il s’ensuivit une série d’incidents frontaliers qui furent réglés par le traité franco-siamois du 3 octobre 1893, par lequel les Siamois renonçaient à leurs prétentions sur le Laos. De ce fait, le Mékong était devenu une frontière politique.

On n’a peut-être pas assez remarqué combien ces événements ont affecté la mission catholique, dirigée par des missionnaires français : comment les Siamois n’auraient-ils pas soupçonnés les missionnaires français d’être de connivence avec les militaires de l’autre côté du Mékong ? Comment les Siamois n’auraient-ils pas soupçonné les chrétiens d’être une cinquième colonne qui se retournerait contre leurs compatriotes, en cas d’une invasion française ?

Effectivement, les missionnaires eurent à supporter bien des avanies, surtout dans les provinces de Sakon Nakhorn et Nakhorn Phanom. Des chrétiens furent mis en prison, sommés de quitter la religion des Français. Quant à la population du Nord-Est, autrefois méprisée par les chefs de district, grugée, assujettie aux corvées, elle voyait la fin de ses misères dans l’arrivée des Français. Les pauvres gens espéraient être enfin respectés, être traités avec plus de justice, devenir un peu plus libres. Les autorités siamoises s’en rendirent compte. Aussi changèrent-elles de tactique, se firent plus douces par crainte de voir la population fuir au Laos. Mais les Français déçurent profondément les Laotiens. L’anticléricalisme devint objet d’exportation à partir de 1903. Les corvées ne diminuèrent pas. Il n’y avait pas de dimanche pour les corvéables. Le serment de fidélité au roi fut prêté à la République dans une pagode avec eau lustrale, y compris pour les chrétiens. On mobilisait des porteurs en toute saison, même en période des champs. Comme le Laos ne rapportait rien pour remplir les caisses de la colonie, on vendit de l’opium aux populations villageoises. Chaque village devait obligatoirement en acheter une quantité déterminée tous les mois alors que les missionnaires avaient toujours lutté contre les opiomanes. Les Français détruisaient la famille et la société laotienne. Aussi, des chrétiens, dans la région de Këng Sa Dok en particulier, passèrent le fleuve et allèrent se cacher au Siam, à la grande satisfaction des Siamois. Les missionnaires furent soupçonnés d’être de mèche avec les fuyards. Situation inconfortable pour eux. La population laotienne n’avait rien à gagner à changer de maître. Les chrétiens n’avaient pas obtenu les privilèges auxquels ils rêvaient un peu trop haut. Les représentants de la France, recrutés dans la franc-maçonnerie, menaient une politique anti-cléricale ; cela était particulièrement vrai dans l’enseignement.

Pendant ce temps, au Laos, la mission progressait sans bruit, en dehors de toute influence française. En 1894, sept ou huit familles chrétiennes de Khamkeume allèrent fonder le village de Siamang au sud de Thakhek. Le P. Guégo quitta Dôn Dône en 1897 pour s’occuper des six chrétientés qu’il avait fondées autour de Thakhek, y compris Songkhorn en territoire siamois. Une de ces chrétientés fondée en 1897 à 30 km au sud de Thakhek, sur le Mékong, Xiengtang, était appelée à prospérer. Elle devait abriter le couvent des Amantes de la Croix à partir de 1919. Plus au nord, le P. Delalex, successeur du P. Rondel à Këng Sa Dok, fonda en 1893 une chrétienté qui aura également de l’importance dans l’avenir : c’est Paksan.

A partir de la province de Sisaket, le P. Couasnon alla fonder la première chrétienté du Sud-Laos à Bassak (Phra Non Nua), sur le Mékong en 1895. Cette fondation fut possible après la signature du traité de paix franco-siamois et après la mise en service de vapeurs des messageries fluviales. On cherchait à désenclaver la mission. Il serait plus facile de s’approvisionner à Saigon qu’à Bangkok. C’est la principale raison pour laquelle le P. Prodhomme avait envoyé le fondateur du village de Sithan pour fonder celui de Bassac. Le presbytère servait de procure. Comme, au début, il n’y avait pas de candidats au baptême, le P. Couasnon amena des jeunes gens de Sithan pour former un début de chrétienté. C’est le P. Couasnon, curé de Bassac, qui, le 29 septembre 1899, accueillit dans sa cure, Mgr Cuaz, premier vicaire apostolique du "Laos" venant prendre possession de son siège épiscopal à Nong Sëng.

Les vicaires et préfets apostoliques du Laos (1899-1940)

Le 24 mai 1899 fut érigé le vicariat apostolique du "Laos" comprenant le Laos protectorat français et le Nord-Est siamois (Phak Isan) détaché du vicariat de Bangkok. Nong Sëng, village chrétien sur les bords du Mékong au nord de Nakhorn Phanom, en territoire siamois, dès 1895, avait été choisi pour être le centre de la mission. Le premier titulaire en fut Marie-Joseph Cuaz (1862-1950). Mgr Vey l’avait proposé pour l’épiscopat parce que le P. Cuaz avait su garder de bonnes relations avec les Français lors de l’occupation de Chanthabaune par l’armée française, à la suite du traité de 1893. Mais Mgr Cuaz n’était pas préparé à la tâche qui l’attendait. Sensible et timide, il eut à souffrir de son entourage. Il s’efforça de redonner vie à une mission qui s’assoupissait un peu trop à son gré. Il envoya des missionnaires et un prêtre thaï pour commencer l’évangélisation des ethnies Khas du Sud. La chrétienté de Na Ngam fut fondée en 1905 et celle de Khampeng en 1907. De nombreux villages furent contactés. Mgr Cuaz avait établi un couvent pour les Amantes de la Croix à Nong Sëng en 1900, fit venir les Sœurs de St-Paul de Chartres en 1904, monta une imprimerie qui éditait des livres en laotien, un dictionnaire, un lexique et un manuel de conversation pour les futurs missionnaires. Mais, malade, il alla se soigner en France en 1908 et donna sa démission en 1912.

Mgr Constant Jean Prodhomme (1849-1920), second vicaire apostolique, était un vétéran de la mission. Quand il fut nommé vicaire apostolique en 1912, il avait 64 ans, n’avait plus les forces de sa jeunesse. La guerre de 1914-1918 et la maladie de quelques missionnaires lui enlevèrent la plupart de ses collaborateurs. En 1916, 21 missionnaires étaient absents et seulement 14 présents. La mission était paralysée, Mgr Prodhomme mourut en 1920 après avoir eu la consolation de bénir la première cathédrale du Laos en 1918. Mgr Ange Marie Gouin (1877-1945), troisième vicaire apostolique, fut nommé en 1922. Pieux, zélé, aimé de ses prêtres, il donna un nouveau dynamisme à la mission pendant les 20 ans qu’il présida aux destinées du vicariat. Il était aidé par des missionnaires qui ne ménageaient pas leur peine. Ce fut une période d’expansion de la mission dans le nord et le sud.

Au nord, le P. Thibaud, curé de Vientiane fut le premier missionnaire catholique à faire le voyage de Vientiane à Luang Phrabang en 1929, en partie à pied, sur une distance de 426 km par des chemins de montagne. Il fit un second voyage en 1930, acheta un terrain et alla jusqu’à Huei Sai. Son successeur, le P. E. Excoffon, construisit une église à Luang Phrabang en 1931, bénite par Mgr Gouin en 1932. L’Eglise commençait à s’implanter dans le nord.

Paksé est un grand marché dans la province du même nom dans le Sud-Laos. La ville attire les Laotiens des campagnes, mais aussi des Vietnamiens toujours plus nombreux et des montagnards des tribus Khas du Sud-Laos. Mgr Gouin y nomma le P. Jantet premier pasteur vers les années 1920. Déjà, les missionnaires avaient eu des contacts avec les Khas proches du Mékong. Mais à partir des années 1930-1935, les missionnaires s’éloignèrent davantage de la vallée du Mékong pour pénétrer à l’intérieur du pays et contacter les villages des diverses ethnies Khas. Des chrétientés Khas furent fondées à cette époque dans la direction de Kong Sedone Saravane et Paksong.

La division de la mission

Dès son accession à l’épiscopat, Mgr Gouin considérant son vaste vicariat et le petit nombre de missionnaires dont il disposait, pensa : "Pourquoi garder pour soi un si vaste vicariat si on ne peut pas l’évangéliser ?" Il s’était donc mis à la recherche d’une congrégation qui voudrait prendre la responsabilité d’une partie du vicariat. Les Pères de Betharram et les Franciscains de Vinh, contactés, déclinèrent l’invitation. Finalement, les Pères Oblats de Marie Immaculée acceptèrent de venir au Laos. Les trois premiers pères, les PP. Mazoyer, Loos Oregt et Brouillette, arrivèrent à Tha Khek en 1935. En juin 1938, la première préfecture apostolique de Vientiane, détachée du vicariat apostolique du "Laos", fut érigée avec Mgr Mazoyer, préfet apostolique, mais, à cause de la guerre, il fallut attendre 1948 pour que la mission démarra vraiment. En 1938, il y avait 1 300 chrétiens à Vientiane, 700 à Paksan et 800 à Kengsadok. Le P. Delalex avait visité Xieng Khuang. Il n’y avait qu’un embryon de chrétienté comme à Luang Phrabang et Hueisai. Les quatre missionnaires MEP se retirèrent, remplacés par neuf Pères oblats et un jeune prêtre laotien.

Mgr Gouin avait besoin de l’aide des religieuses. Il donna la règle des Sœurs de Saigon aux Amantes de son vicariat en 1928. Les religieuses étaient chargées de la catéchèse dans les postes de brousse et de l’entretien des églises.

Les Vietnamiennes n’étaient pas très à l’aise dans un couvent de Laotiennes. C’est pourquoi le P. Barbier, curé de Thakhek, cherchait une congrégation qui pourrait former des religieuses vietnamiennes. Les Sœurs de la Charité de Ste Jeanne Antide Thouret acceptèrent de venir au Laos. Elles arrivèrent en janvier 1933. Elles acceptèrent la responsabilité d’écoles et de crèches. Elles se répandirent dans les villes du Laos. Savannakhek fut leur centre.

L’affluence des Vietnamiens au Laos

Depuis fort longtemps, des Vietnamiens venaient au Laos ; certains fuyaient les persécutions, d’autres la police de leur pays, d’autres encore étaient poussés par la famine qui, à certaines périodes, a sévi au Vietnam. Mais, au temps de la colonisation française, le gouvernement du protectorat avait besoin de bras pour développer le réseau routier du Laos, pour exploiter les mines, pour l’administration, l’armée et la police. Il fallait des artisans, des horticulteurs, des ouvriers, des instituteurs... Les Français en trouvaient difficilement parmi les Laotiens : la population était peu nombreuse et les corvées mobilisaient beaucoup de main-d’œuvre. Le gouvernement fit donc largement appel à la main-d’œuvre vietnamienne des provinces de Vinh et Ha-Tinh. Ceux-ci vinrent très nombreux, et d’importantes colonies vietnamiennes furent fondées, même auprès des villes siamoises sur la rive droite du Mékong.

Un certain nombre de ces Vietnamiens étaient chrétiens, et les autres étaient à évangéliser. Ce fut donc un nouveau champ d’apostolat pour les missionnaires du Laos. Ces Vietnamiens chrétiens formaient des communautés ferventes, souvent très vivantes, qui ne se mêlaient pas aux Laotiens de tempérament plus nonchalant. Les Vietnamiens dominèrent vite à Vientiane (avec un ratio de 87 Vietnamiens pour 7 Laotiens en 1911) à Savannaket et à Paksé. La chrétienté de Thakhek doit son origine au groupe de Vietnamiens chrétiens venus travailler aux mines de Pongkin et Boneng. Le P. Barbier, missionnaire à Vinh, vint fonder cette chrétienté en 1932. Le P. Huu, prêtre vietnamien, lui succéda. Une communauté chrétienne en majorité formée par des Vietnamiens existait depuis 1931 à Savannakhet. Après le P. Excoffon de Xieng Vang, ce fut le P. Figuet de Song Khorn qui en assura le service. La mission de Vinh y envoya un catéchiste. En 1937, un prêtre de Vinh vint résider à Savannakhet. Les missionnaires et les prêtres, catéchistes de Vinh, avaient suivi cette population qui venait travailler au Laos. Les missionnaires du Laos se mirent également à l’étude du vietnamien.

L’Eglise du Laos rencontrait le même problème que l’Eglise du Cambodge et de la Thaïlande. Elle avait une communauté chrétienne formée surtout d’étrangers. Pourtant au Laos, semble-t-il, les missionnaires ne se laissèrent pas accaparer par les Vietnamiens au point de délaisser les Laotiens.

Les années sombres

Le 13 septembre 1940, le gouvernement de Thaïlande (nouveau nom du Siam) réclama la rétrocession des territoires laotiens de la rive droite du Mékong et des provinces cambodgiennes ayant appartenu au Siam. Sur le refus du gouvernement de Vichy, les hostilités s’engagèrent bientôt. Les missionnaires et religieux français du Nord-Est furent expulsés vers le Laos les 28 et 29 novembre 1940. Le Mékong devint une frontière fermée à la circulation. Du côté thaïlandais, ce fut la persécution religieuse. Deux religieuses du couvent de Xieng Vang, Sœur Agnès et Soeur Lucie, en service dans la province de Song Khorn en Thaïlande, ainsi que cinq autres personnes dont un catéchiste, furent fusillés parce qu’elles refusaient d’abandonner la religion catholique. Ces sept martyrs ont été béatifiés le 22 octobre 1989.

Les missionnaires venus de Thaïlande ne reçurent pas d’affectation au Laos dans l’espoir que cette bourrasque serait de courte durée. Le service des paroisses au Laos continua dans une atmosphère de crainte à cause des événements de Thaïlande. En 1942, Mgr Gouin, souffrant d’infirmités, donna sa démission de vicaire apostolique. Mais la guerre retardait les relations avec l’Europe. Ce fut seulement en 1944 que Mgr Thomine fut nommé vicaire apostolique et ordonné le 12 novembre de la même année à Thakhek.

La situation politique ayant évolué favorablement en Thaïlande, Mgr Thomine (1896-1945) décida d’aller reprendre sa juridiction sur la partie thaïlandaise, visita quelques chrétientés, alla même à l’ordination du premier évêque thaïlandais, Mgr Jacob Cheng, à Hua Phai, le 11 février 1945, et rentra au Laos à la fin février. Le 9 mars suivant, les Japonais s’emparèrent de l’Indochine. Mgr Gouin, Mgr Thomine et le P. Thibaud furent fusillés le 21 mars 1945 à 80 km au nord de Thakhek tandis que le P. Fraix était sauvagement supplicié à Savannakhek. Les autres pères se cachèrent dans la forêt ou s’enfuirent vers la Thaïlande. Dans le sud, trois pères furent internés à Paksé pendant quelques semaines puis relâchés. La situation resta confuse quelques mois. A la capitulation du Japon, en août 1945, la paix revint dans la région.

Le 10 avril 1947, Mgr Bayet fut nommé vicaire apostolique du Laos et du Nord-Est avec mission de préparer la division du vicariat. Finalement, par décret du 21 décembre 1950, Pie XII créa la préfecture apostolique de Thakhek par séparation du vicariat de Thare, en territoire thaïlandais. Le Laos devenait enfin religieusement autonome avec deux préfectures apostoliques : celle de Vientiane créée en 1938, et celle de Thakhek, avec Mgr Arnaud, nommé préfet apostolique le 21 juin 1951.

Formation des prêtres autochtones

La formation du clergé autochtone fut toujours un des premiers buts des missionnaires des Missions Etrangères et motiva également l’activité des Oblats de Marie Immaculée. La première école de catéchistes et le pré-séminaire de la mission du Laos furent ouverts à Dôn Dône en territoire laotien en 1891, c’est-à-dire dix ans après la venue des premiers missionnaires. L’établissement fut transporté à Nong Seng en 1903, puis fermé en 1908. Tous les séminaristes devaient obligatoirement continuer leurs études au Siam, d’abord à Bang Xang, puis à partir de 1934, à Sriraxa. De cette époque est sorti le premier prêtre laotien Jean-Baptiste Theng, originaire de Dôn Dône, ordonné à Nong Sêng le 31 janvier 1932. Par la suite, il travailla cependant presque toujours en territoire thaïlandais. Un séminaire fut ouvert en 1938 sous la direction du P. Fraix, mais fut fermé et détruit en 1940 au moment de la guerre franco-siamoise.

En 1942, les Oblats de Marie Immaculée ouvrirent le séminaire de Paksan, qui devint séminaire national à partir de 1948. Vingt ans après, il avait déjà formé neuf prêtres. Luang Phrabang ouvrit son propre séminaire en 1963 que la guerre obligea à fermer. Il y eut même un essai de grand séminaire à Tha Ngon de septembre 1957 à décembre 1959. Les grands séminaristes ont dû finalement faire leurs études à l’étranger : France, Italie, Canada, Vietnam. On ouvrit un grand séminaire inter-mission à Phnom Penh, mais celui-ci fut fermé à cause de la guerre en 1975. Récemment, en 1998, on a ouvert un grand séminaire national à Thakhek.

1952 à nos jours ... quelques repères

Il n’est pas encore possible de parler des événements, souvent douloureux, qui ont secoué l’Eglise catholique du Laos ces 40 dernières années. Après une vingtaine d’années de calme relatif qui ont suivi le début de l’autonomie religieuse du Laos par séparation du Nord-Est thaïlandais, ce furent vingt années sombres dont l’Eglise commence seulement à sortir. On ne fera ici qu’évoquer quelques événements concernant l’administration de l’Eglise.

1952 La préfecture de Vientiane devient vicariat apostolique avec Mgr Loosdregt, OMI, premier vicaire apostolique.

1957 Les Oblats italiens viennent en renfort au Vicariat de Vientiane.

1958 La préfecture apostolique de Thakhek devient vicariat apostolique avec Mgr Jean Arnaud, MEP, premier vicaire apostolique.

1963 Création du vicariat apostolique de Luang Phrabang par séparation du vicariat de Vientiane avec Mgr Berti, OMI, premier vicaire apostolique

1967 Création du vicariat apostolique de Pakse par division du vicariat de Thakhek avec Mgr Urkia, MEP, premier vicaire apostolique

1968 Mort accidentelle de Mgr Tito Banchong, administrateur du vicariat de Luang Phrabang

En conclusion, on peut dire que l’évangélisation a eu assez peu de succès auprès de la population laotienne qui observe le bouddhisme Theravada (Petit Véhicule), mais beaucoup plus dans les diverses ethnies du Laos qui observent les religions traditionnelles. Actuellement, sur une population d’environ 5 millions d’habitants, on compte 42 000 catholiques répartis en 4 vicariats apostoliques avec trois évêques (et un administrateur apostolique), 15 prêtres et environ 90 religieuses.

L’Eglise évangélique au Laos

Il n’y eut pas que les catholiques à porter la Parole de Dieu au Laos. Malheureusement, nous connaissons mal le rôle des Assemblées protestantes de Suisse dans lesquelles sont nées les vocations missionnaires pour le Laos. Le pionnier de cette mission est Gabriel Contesse, arrivé au Laos le 30 octobre 1902. Il s’installa au village de Songkhorne au sud de Savannakhet. Son premier converti fut Tit Pang, baptisé à Pâques 1905. G. Contesse fut suivi de M. Willy et son épouse. Contesse retourna en Suisse, s’y maria et revint au Laos avec son épouse. D’autres missionnaires suivirent dont les principaux furent Audétat, Widmer, Blanc, Brugger et les épouses. Les débuts au Laos furent très durs. Les missionnaires arrivaient sans expérience du pays, n’avait pas de soutien logistique, sans traditions. Ils durent tout apprendre par eux-mêmes. G. Contesse et sa femme furent emportés par le choléra en 1908. Les morts se succédèrent surtout parmi les enfants et les épouses des missionnaires.

A partir du centre de Songkhorne, l’Eglise protestante se développa lentement dans la province de Svannakhet : Këngkok en 1920, Non Bua en 1922, ... M. Malhaine, missionnaire laotien, fut envoyé à Luang Phrabang en 1926. Mais des missionnaires américains venant de Nan y étaient déjà allés en 1880, y revinrent en 1902 ; finalement, en 1926, ils y fondèrent une mission presbytérienne. La grande œuvre de la mission évangélique fut la traduction de la Bible, terminée en 1932, imprimée à Marseille. Tous les ans, des sessions bibliques étaient organisées à Songkhorne où tous les fidèles étaient invités en famille.

M. Brugger s’installa à Savannakhet en 1936 et Bernard Félix à Paksé en 1940. Les ethnies Khas étaient les principaux champs d’apostolat des missionnaires. En 1934, la tâche missionnaire fut divisée : le Nord devait relever des missionnaires américains tandis que le Sud-Laos restait le champ d’apostolat de la mission suisse. En mars 1945, bien que suisse, M. Brugger fut sauvagement torturé à Savannakhet par les Japonais au même moment que le P. Fraix. Puis, il fut relâché grâce à l’intervention de l’ambassade suisse prévenue par les Français. A ce moment, la mission comptait 12 stations dans le Sud. Aujourd’hui, les deux groupes d’Eglises sont rassemblés dans l’Eglise évangélique au Laos, seul groupement protestant important. Le seul autre groupement ayant une existence reconnue est l’Eglise adventiste, encore très petite.

Ref.: EDA, Dossiers et documents n. 10/99, Suplément EDA n. 299, Décembre 1999.