René De Haes, SJ.,
"ECCLESIA IN AFRICA" - UNE INVITATION A PASSER A L'ACTE


Depuis bientôt trente ans la pratique synodale est redevenue une tradition dans l'Église catholique romaine. En effet, depuis la fin du Concile Vatican II, les synodes ordinaires, extraordinaires, spéciaux, particuliers, régionaux, locaux et diocésains se succèdent et représentent à eux seuls un effort gigantesque d'application des intuitions doctrinales et pastorales du Concile ainsi qu'une lecture attentive et prospective des signes des temps.

 Dans cette liste déjà longue des Assemblées synodales, l'Assemblée spéciale pour l'Afrique du synode des évêques a été "un moment historique de grâce, comme le dit Jean-Paul II: le Seigneur a visité son peuple qui est en Afrique. En effet, ce continent vit aujourd'hui ce que l'on peut appeler des signes du temps, un moment propice, un jour de salut pour l'Afrique. II semble qu'est venue une "heure de l'Afrique", une heure favorable qui invite instamment les messagers du Christ à avancer en eau profonde et à lâcher les filets pour la pêche" (cf. Lc 5, 4) (6).

 Le synode "qui s'est voulu manifestation d'espérance et de résurrection, au moment même où les événements semblaient pousser l'Afrique au découragement et au désespoir" (1), a été intensément désiré par les Églises d'Afrique. Certains, entre les années 1977 et 1983, avaient même exprimé le voeu d'un Concile qui aurait pour tâche de faire une évaluation de l'évangélisation en Afrique en vue des grandes options à prendre pour l'avenir du continent. Après consultation des conférences épiscopales et de tous les évêques d'Afrique et de Madagascar, le Pape Jean-Paul II décide la convocation d'une Assemblée spéciale pour l'Afrique du synode des évêques dans le but de favoriser une solidarité pastorale organique dans tout le territoire africain et les îles adjacentes (5).

 Trois de ses réunions préparatoires se sont tenues sur le sol africain, avec la participation de Jean-Paul II, dans le respect des trois zones linguistiques du continent: à Yamoussoukro en 1990, à Luanda en 1992 et à Kampala en 1993. Et pour bien montrer qu'il s'agit d'un "synode en Afrique et destiné à l'Afrique" (homélie du 10 avril 1994), le Pape a toujours annoncé que la "phase romaine" des travaux serait suivie d'une "phase africaine" de célébration des fruits du synode, avec la présentation de l'exhortation apostolique postsynodale. C'est pendant son 11e voyage en Afrique que Jean-Paul II a effectivement présenté au Cameroun, le 14 septembre 1995, l'exhortation apostolique "Ecclesia in Africa", par laquelle le Pape renvoie à l'Eglise en Afrique son profil évangélisateur, fruit de quatre semaines de session à Rome, du 10 avril au 8 mai 1994. Au coeur de trois grandes villes africaines, Yaoundé, Johannesbourg et Nairobi, Jean-Paul II a parlé de la foi chrétienne engagée, cette foi qui n'est pas évasion du réel, mais grâce et force d'en haut pour la prise en charge d'un continent qui connaît de grandes souffrances, par une nouvelle génération de croyants, prêts à assumer l'avenir politique, économique, social et religieux de l'Afrique.

 Le 8 mai 1994, les évêques ont présenté au Pape le fruit de leur travail: soixante quatre propositions, dont beaucoup se retrouvent littéralement dans Ecclesia in Africa, ainsi que le message final de 16 pages pour tous les Africains, mais aussi à l'intention de l'Église du monde entier. "La culture qui donnait son identité à notre peuple est en crise profonde ... Notre identité est comme broyée dans l'étau d'une histoire impitoyable ... L'Afrique a besoin de saints prophètes", déclaraient les évêques.

1. Une parole de foi et d'espérance

 Ecclesia in Africa est d'abord une formidable parole d'encouragement, de stimulation à l'ouverture, au dynamisme de la foi et à l'engagement.

 Contre toute forme d'afropessimisme et

En dépit du panorama en majeure partie négatif que présentent beaucoup de régions de l'Afrique aujourd'hui et malgré les tristes expériences que connaissent de nombreux pays, l'Église se doit d'affirmer avec force qu'il est possible de surmonter ces difficultés. Elle doit aujourd'hui affermir chez tous les Africains l'espérance en une vraie libération (14).

 Voulu par le Pape comme un synode authentiquement africain et célébré en pleine communion avec l'Église universelle, ce synode a souligné en même temps l'engagement de tous les fidèles en faveur de l'Afrique (19).

 La première exigence à laquelle l'Église en Afrique doit faire face consiste à dire le plus clairement possible ce qu'elle est et ce qu'elle doit accomplir en plénitude afin que son message soit pertinent et crédible. "Église, que dis-tu de toi-même", la question posée par le Cardinal Montini au début du Concile Vatican II se repose à tout moment à chaque Église locale pour qu'elle manifeste la pertinence et la crédibilité du message de l'Église ainsi que du porteur de ce message. Les hommes, les jeunes surtout, tacitement ou à grands cris, nous demandent:

Croyez-vous vraiment à ce que vous annoncez? Vivez-vous ce que vous croyez? Prêchez-vous vraiment ce que vous vivez? Plus que jamais le témoignage de la vie est devenu une condition essentielle de l'efficacité profonde de la prédication. Par ce biais-là, nous voici, jusqu'à un certain point, responsables de la marche de l'Évangile que nous proclamons (21).

 L'histoire de la mission en Afrique, dont le Pape retrace l'évolution en trois étapes, est à elle seule une merveille de la grâce de Dieu. Cette histoire remonte à l'époque même de la naissance de l'Église. Les premiers siècles de la chrétienté virent l'évangélisation de l'Égypte et de l'Afrique du Nord où la vie chrétienne fut très intense et occupa une position d'avant-garde, aussi bien dans le domaine de la théologie que dans celui de la littérature chrétienne et de la sainteté. Une deuxième phase, concernant les régions situées au sud du Sahara, eut lieu aux XVe et XVIe siècles mais s'acheva au XVIIIe siècle, à cause de difficultés de divers ordres, par l'extinction de presque toutes les missions de cette région. Une troisième phase, caractérisée par un effort missionnaire extraordinaire, a commencé au XIXe siècle. La gloire et la splendeur de cette période sont illustrées de manière admirable par les saints que l'Afrique moderne a donnés à l'Église. "D'autres causes mûrissent. L'Église en Afrique doit veiller à rédiger son propre martyrologe, ajoutant aux magnifiques figures des premiers siècles,(...) les martyrs et les saints des époques récentes" (34).

 La croissance et l'enracinement de l'Église en terre africaine est un fait et l'évangélisation continue à promouvoir nombre des valeurs essentielles qui font tellement défaut au continent africain: espérance, paix, joie, harmonie, amour et unité. Car comme l'Assemblée eut le regret de constater:

Une situation commune est, sans aucun doute, le fait que l'Afrique est saturée de problèmes: dans presque toutes nos nations, il y a une misère épouvantable, une mauvaise administration des rares ressources disponibles, une instabilité politique et une désorientation sociale. Le résultat est sous nos yeux: misère, guerres, désespoir. Dans un monde contrôlé par les nations riches et puissantes, l'Afrique est pratiquement devenue un appendice sans importance, souvent oublié et négligé par tous (40).

 Le continent africain aujourd'hui saturé de problèmes a un extrême besoin de bons samaritains qui lui viennent en aide.

 Malgré son état actuel de pauvreté, l'Afrique est toutefois dotée d'une vaste gamme de valeurs culturelles et de qualités inestimables qu'elle peut offrir aux Églises et à toute l'humanité, comme le profond sens religieux, le sens du péché, le rôle de la famille et de la vie, la vénération des ancêtres, le sens de la solidarité et de la vie communautaire (42-43). Même si les ombres et le tragique pèsent encore lourdement sur l'Afrique, les peuples africains se sont engagés courageusement dans quelques options pleines de promesses pour l'avenir: la mise en route du processus démocratique, la mise en place d'un Etat de droit, le respect des droits et des libertés de l'homme. En dépit de faibles moyens dont elle dispose, l'Église en Afrique joue un rôle de premier plan en ce qui concerne le développement humain intégral et se situe résolument du côté des opprimés, des peuples sans voix et marginalisés (44-45).

2. Problèmes et défis

 Comment l'Église d'Afrique doit-elle faire avancer sa mission d'évangélisation à l'approche de l'an 2000 et comment les chrétiens africains pourront-ils devenir des témoins toujours plus fidèles du Seigneur Jésus? La réponse se trouve dans l'evangélisation en profondeur, dans l'approfondissement de la foi.

En tant qu'évangélisatrice, l'Église doit commencer par s'évangéliser elle-même par une conversion et une rénovation constante. Elle sera ainsi à même d'annoncer l'insondable richesse du mystère du Christ dans laquelle l'Église croit que toute l'humanité peut trouver, dans une plénitude insoupçonnable, tout ce qu'elle cherche à tâtons au sujet de Dieu, de l'homme et de son destin, de la vie et de la mort, de la vérité (47). Evangélisation en profondeur qui nécessite une inculturation véritable et équilibrée de l'évangile tout en regardant, non pas vers la soi-disant liberté du mode de vie moderne, mais les richesses des traditions africaines et la foi chrétienne vécue par le témoignage persévérant et fidèle d'une multitude (48).

 Un autre défi est lancé à l'Église en Afrique par les diverses formes de division qu'il faut apaiser par une pratique honnête du dialogue entre groupes ethniques, religion et confessions chrétiennes (49). Les grandes difficultés sociales et politiques rendent ce dialogue encore plus difficile et font en sorte que les pays en voie de développement, au lieu de se transformer en nations autonomes, préoccupées de leur progression vers la juste participation aux biens et aux services destinés à tous, deviennent les pièces d'un mécanisme, les parties d'un engrenage gigantesque. Cela se vérifie en particulier dans le domaine des moyens de communication sociale qui, étant gérés par le Nord, ne respectent pas la physionomie culturelle africaine et imposent une vision déformée de la vie et de l'homme qui ne répondent pas aux exigences du vrai développement (51-52).

 Pour accomplir cette évangélisation en profondeur, l'Église a besoin des agents de l'évangélisation solidement formés et crédibles, des laïcs, des prêtres et des religieux. La formation et ses exigences traversent toutes les pages de l'exhortation. Les passages les plus vigoureux concernent la formation des laïcs. Comment, en effet, ne pas s'interroger:

"L'Église en Afrique a-t-elle formé suffisamment les laïcs pour les rendre capables d'assumer toutes leurs responsabilités civiques et de réfléchir sur les affaires d'ordre socio-politique à la lumière de l'évangile et de la foi en Dieu"? Il faut une formation complète pour les laïcs. "Les chrétiens doivent être formés à vivre les implications sociales de l'Évangile de telle sorte que leur témoignage devienne un défi prophétique à tout ce qui nuit au vrai bien des hommes et des femmes d'Afrique, de même que de tous les autres continents (53-54).

3. L'inculturation véritable et équilibrée

 Pour que l'evangélisation atteigne "l'homme et la société à tous les niveaux de leur existence", l'Église en Afrique, terre devenue "nouvelle patrie du Christ" selon le mot de Paul VI, est désormais responsable de la mission sur le continent et dans le monde. L'évangélisation s'exprime dans des activités diverses: annonce, inculturation, dialogue, justice et paix, moyen de communication sociale.

 A plusieurs reprises revient dans Ecclesia in Africa l'importance particulière de l'inculturation pour l'évangélisation.

L'inculturation comprend une double dimension: d'une part "une intime transformation des authentiques valeurs culturelles par leur intégration dans le christianisme", et d'autre part, l'enracinement du christianisme dans les diverses cultures". Le Synode considère l'inculturation comme une exigence de l'évangélisation, l'un des enjeux majeurs pour l'Église dans le continent à l'approche du troisième millénaire (59).

 La Bonne Nouvelle n'est pas d'abord un système ou une doctrine, mais d'abord une personne, Jésus-Christ, le Verbe fait chair, qui a habité parmi nous. Parce qu'elle a été intégrale et concrète, l'incarnation du Fils de Dieu a été aussi une incarnation dans une culture déterminée. Mais l'incarnation du Verbe n'est pas un moment isolé. Elle révèle toute sa signification et sa force rédemptrice et transformatrice dans le mystère pascal et le mystère de la Pentecôte. Comme le Verbe de Dieu est devenu en tout semblable à nous, sauf dans le péché, ainsi l'inculturation de la Bonne Nouvelle intègre toutes les valeurs humaines authentiques en les purifiant du péché et en leur rendant la plénitude de leur sens (60-6l).

 La tâche est délicate et difficile, et doit respecter la compatibilité avec le message chrétien et la communion avec l'Église universelle afin d'éviter toute forme de syncrétisme. L'inculturation vise à permettre à l'homme d'accueillir Jésus-Christ dans l'intégralité de son être personnel, culturel, économique et politique, en vue de sa pleine et totale union à Dieu le Père, et d'une vie sainte sous l'action de l'Esprit-Saint. Aucun domaine de la vie de l'Église et de l'évangélisation n'est exclu et le document postsynodal encourage les pasteurs à exploiter au maximum les nombreux pouvoirs que la discipline actuelle de l'Église accorde déjà à ce sujet. L'application concrète aux réalités africaines du moment de l'idée-force de l'Église Famille de Dieu prônée par le synode comme une expression particulièrement appropriée de la nature de l'Église pour l'Afrique, peut révéler toute sa pertinence dans le domaine de la liturgie, la vénération des ancêtres, du monde des esprits, du mariage. Le synode demande d'examiner à fond tous les aspects culturels des problèmes posés du point de vue théologique, sacramentel, rituel et canonique. Pour cela un dialogue permanent d'abord au sein même de l'Église Famille, à tous les niveaux, est nécessaire afin de favoriser une solidarité pastorale organique, mais aussi avec tous les frères baptisés des autres confessions chrétiennes afin de rendre témoignage à l'Évangile dans le continent, ainsi qu'avec les musulmans de bonne volonté. Le dialogue serein et prudent avec la religion traditionnelle africaine mérite une attention particulière afin de préserver d'influences négatives qui affectent la manière de vivre de nombreux catholiques et de permettre l'assimilation de valeurs positives qui s'harmonisent avec le contenu de la foi (62-67).

4. Le développement humain intégral

 Les pages les plus nerveuses de l'exhortation sont consacrées aux problèmes du développement humain intégral, de justice et de paix. La matière à réflexion et à action ne manque pas dans ce secteur. S'appuyant sur le riche enseignement l'Evangelii Nuntiandi de Paul VI, le synode rappelle que la libération que l'évangélisation annonce vise l'homme intégral, tout entier, dans toutes ses dimensions, jusque et y compris dans son ouverture vers l'absolu, même l'Absolu de Dieu. L'Église avance donc avec les hommes et vit dans une solidarité totale et intime avec leur histoire, leur révélant leur dignité inaliénable d'enfant de Dieu qui ne peut se réaliser que dans la justice et la paix (68-69).

 L'Église doit donc continuer à jouer son rôle prophétique et à être la voix des sans voix, afin que partout la dignité humaine soit reconnue à toute personne et que l'homme soit toujours au centre de tous les programmes gouvernementaux. L'évangélisation doit promouvoir les initiatives qui contribuent à développer et à ennoblir l'homme dans son existence spirituelle. Elle doit dénoncer et combattre tout ce qui avilit et détruit l'homme. Mais il convient de souligner en même temps que l'annonce est toujours plus importante que la dénonciation et celle-ci ne peut faire abstraction de celle-là qui lui donne son véritable fondement et la force de la motivation la plus haute (70). En particulier, le monde des moyens de communication sociale, ce premier aréopage des temps modernes, qui fait de l'humanité un village global, a besoin d'être évangélisé. Les médias sont pour beaucoup de gens, le moyen principal d'information et de formation, ils guident et inspirent les comportements individuels, familiaux et sociaux. En Afrique où la transmission orale est une des caractéristiques de la culture, l'éducation et la formation en ce domaine revêtent une importance capitale (71).

 Le contenu des "propositions" remises au Pape par les Pères synodaux est bien repris et parfois même amplifié. Ainsi le Pape affirme froidement:

Je dois constater avec une grande tristesse que de nombreuses nations d'Afrique peinent sous des régimes autoritaires et oppressifs qui dénient à leurs membres la liberté personnelle et les droits humains fondamentaux, tout spécialement la liberté d'association et d'expression politique, de même le droit de choisir leurs gouvernants au moyen d'élections libres et impartiales (112).

5. La force du témoignage

 La tâche de l'Église en Afrique est immense, tous doivent y collaborer. Reste que l'élément central est bien le témoignage, fruit d'une profonde conviction personnelle suscitée par l'action discrète de l'Esprit. La préparation la plus raffinée de l'évangélisateur n'opère rien sans la force de l'Esprit. Sans lui, la dialectique la plus convaincante est impuissante sur l'esprit des hommes. Sans lui, les schémas sociologiques ou psychologiques les plus élaborés se révèlent vite dépourvus de valeur. Jean-Paul II rappelle dans l'encyclique Redemptoris Missio qu'on est missionnaire avant tout par ce que l'on est, en tant que membre de l'Église qui vit profondément l'unité dans l'amour, avant de l'être par ce que l'on dit ou par ce que l'on fait (77).

 L'inculturation par laquelle la foi pénètre la vie des personnes et de leurs communautés familiale, professionnelle et civile, est une voie vers la sainteté, dernier critère d'une inculturation réussie. Les agents de l'évangélisation à tous les niveaux ainsi que les structures indispensables d'évangélisation n'ont en réalité d'autre mission et d'autre finalité que réaliser le mot d'ordre du Seigneur: "Soyez parfaits comme votre Père céleste est parfait" (86-88).

 Les communautés ecclésiales vivantes et les familles sont reconnues comme les lieux de prière et d'écoute de la Parole de Dieu, de responsabilisation des membres eux-mêmes, d'apprentissage de la vie en Église, de réflexion sur les divers problèmes humains à la lumière de l'Évangile. Les laïcs et en particulier les catéchistes continueront à recevoir une formation doctrinale, spirituelle et pastorale appropriée. Les décideurs chrétiens seront soigneusement préparés à leurs tâches politiques, économiques et sociales par une solide formation à la doctrine sociale de l'Église, pour être des témoins fidèles dans leur milieu d'action (89-91). Les hommes et les femmes consacrés ainsi que les ministres ordonnés se souviendront de la remarque de saint Grégoire le Grand qui dit que le pasteur est la lumière de ses fidèles, avant tout par une conduite morale exemplaire et empreinte de sainteté (94-98). Le synode se réjouit du fait que les laïcs sont de plus en plus associés à la mission de l'Église en Afrique et Madagascar grâce au dynamisme des mouvements d'action catholique, des associations d'apostolat et des nouveaux mouvements de spiritualité aussi bien au niveau des adultes que des jeunes et des enfants. Ce dynamisme pourra donner aussi une nouvelle vitalité aux paroisses, aux écoles et aux universités et instituts supérieurs qui constituent des forums publics qui permettent de faire connaître très largement, dans un dialogue créatif, les convictions chrétiennes sur l'homme, la femme, la famille, le travail, l'économie, la société, la politique, la vie internationale, l'environnement, et à collaborer efficacement à la croissance d'une société africaine nouvelle, en gestation (99-103).

 Le tout est assorti d'un appel à faire diligence pour que l'autofinancement devienne de plus en plus effectif, grâce à la solidarité chrétienne des Églises soeurs et à la créativité et à la bonne gestion de l'Église locale. Il ne faut cependant pas oublier qu'une Église ne peut arriver à l'autosuffisance matérielle et financière que dans la mesure où le peuple qui lui est confié ne subit pas une misère extrême.

6. Construire le Royaume de Dieu

 Évangélisation et témoignage sont au service de la construction du Royaume de Dieu, de sorte que l'Église doit continuer à jouer son rôle prophétique et à être la voix des sans-voix. Ce qui suppose qu'elle soit un témoin énergique de justice et de paix dans ses structures et dans les relations entre ses membres. Forte de la vigueur et de la cohérence du témoignage ecclésial, l'Église sera aussi audacieuse dans son témoignage en paroles et en actes dans la construction de la société. En tant que corps organisé à l'intérieur de la communauté et de la nation, l'Église a en effet le droit et le devoir de participer pleinement à l'édification d'une société juste et pacifique avec tous les moyens qui sont à sa disposition (105-107).

 Après avoir insisté sur le devoir de collaborer avec les autres, le document évoque la bonne gestion des affaires publiques dans les deux domaines connexes de la politique et de l'économie, en en appelant surtout à la conscience et à la responsabilité des laïcs chrétiens compétents et engagés. Construire une nation est un processus ardu qui suppose des responsables politiques saints, dotés de grandes qualités dans l'art de gouverner, qui aiment leur peuple jusqu'au bout et qui désirent servir, plutôt que se servir.

 Le synode affirme, avec le Pape Jean-Paul II, que la démocratie authentique, dans le respect du pluralisme, est l'une des routes principales sur lesquelles l'Église chemine avec le peuple. Le laïc chrétien engagé dans les luttes démocratiques selon l'esprit de l'Évangile est le signe d'une Église qui se veut présente à la construction d'un État de droit, partout en Afrique (108-112). Conscient de la dimension internationale des problèmes surtout économiques de l'Afrique, le synode en appelle à la communauté internationale mais stigmatise en même temps la malhonnêteté de certains gouvernants corrompus qui, de connivence avec des intérêts privés locaux ou étrangers, détournent les ressources nationales à leur profit, transférant des deniers publics sur des comptes privés dans les banques étrangères. Il s'agit purement et simplement de vol, quelles que soient les fictions légales qui les couvrent (113-114).

 Des problèmes préoccupants pèsent lourdement sur l'Afrique, le fléau du sida, l'impact négatif de la situation économique de pauvreté sur les jeunes, les réfugiés et les personnes déplacées, le poids de la dette internationale, mais aussi des coutumes et pratiques qui privent les femmes de leurs droits et du respect qui leur est dû (115-121). La communauté ecclésiale cependant ne peut se dérober à sa mission de communiquer la Bonne Nouvelle, en utilisant les médias au service de l'évangélisation (115-126).

 Enfin un appel est lancé aux Églises particulières d'Afrique pour la mission au-delà des frontières, jusqu'aux extrémités de la terre. Le monde est en train de s'unifier toujours davantage, l'esprit de l'Évangile doit conduire à surmonter les barrières des cultures, des nationalismes, écartant toute fermeture, tout ethnocentrisme. C'est ainsi que l'Afrique s'intègre pleinement dans l'activité missionnaire de l'Église. Cet appel s'adresse en particulier aux évêques et aux prêtres. En tant qu'évêques catholiques ils ne peuvent pas ne pas partager le souci de toutes les Églises qui brûlait le coeur de l'Apôtre. On constate par ailleurs qu'un nombre croissant de prêtres africains répondent à l'appel à être témoins jusqu'aux extrémités de la terre. Cela exige un renouvellement dans la formation des prêtres afin de préparer une solidarité pastorale d'ensemble en Afrique, une grande maturité dans la vocation, une capacité de dépaysement et de détachement de leur patrie et famille, et une aptitude à s'intégrer dans d'autres cultures avec intelligence et respect (127-135).

 Pour témoigner de Jésus-Christ il faut être saints. Jean-Paul II répète à l'intention de tous les fidèles du Christ les paroles écrites dans Redemptoris Missio: "Tout missionnaire n'est authentiquement missionnaire que s'il s'engage sur la voie de la sainteté. Tout fidèle est appelé à la sainteté et à la mission. Les chrétiens des jeunes Églises d'Afrique sont l'espérance de l'Église qui a deux mille ans: étant jeunes dans la foi, ils doivent être comme les premiers chrétiens et rayonner (sic) l'enthousiasme et le courage, en un mot il faut se mettre sur la voie de la sainteté et témoigner de l'universalisme chrétien qui prend sa source dans la paternité de Dieu qui appelle tous les hommes à former une seule famille dans la solidarité universelle et la joie chrétienne. 'Le Seigneur est notre force et notre bouclier. En lui, notre coeur est en joie. En lui, notre coeur a foi'" (Ps 28, 7) (136-143).

7. Passer à l'acte

 Le titre du document postsynodal Ecclesia in Africa est sans équivoque. Il s'agit de l'Église catholique en Afrique. Le contenu s'efforce de résumer la richesse des interventions et des travaux du synode en reprenant la plupart des 64 "propositions" votées par les Pères du synode et soumises au Pape.

 Partant de l'événement ecclésial historique qu'a constitué le synode, le texte navigue constamment entre les défis présents et futurs et les réponses à y apporter. Il manque un plan rigoureux et les mêmes thèmes reviennent plusieurs fois, et surtout ceux de l'inculturation et de justice et paix sur lesquels le texte revient avec insistance.

 Le document postsynodal est une exhortation vigoureuse au courage. Il invite à envisager l'immense travail à accomplir avec foi et espérance à la lumière et dans la puissance du Christ Ressuscité. Le texte prône et réclame une Église prophétique, résolument située du côté des opprimés, des sans-voix et des marginalisés. La démocratie authentique est présentée comme une des routes principales sur lesquelles l'Église chemine avec le peuple. La promotion de la justice, de la paix et du développement est traitée de manière concrète et stimulante. La responsabilité et la complicité des grands et des décideurs politiques sont abordées sans complaisance.

 Le dossier de l'inculturation est traité avec plus de prudence et de timidité. Pourtant les attentes dans ce domaine en Afrique et Madagascar sont grandes. Malgré le fait que le thème revient à plusieurs reprises, l'exhortation en reste aux principes généraux, aux fondements théologiques, avec la seule évocation de "l'Église Famille de Dieu". Doit-on s'en étonner? Après un travail immense de survol de la problématique générale pastorale en Afrique et Madagascar accompli par le synode, il était difficile de s'attendre à des directives précises de la part des instances romaines. Après ce survol général, le Pape dit: Afrique, passez à l'acte, la balle est dans votre camp!

 Pour passer à l'acte, l'exhortation invite à créer des commissions d'études, notamment pour ce qui concerne le mariage, la vénération des ancêtres et le monde des esprits. En réalité, en beaucoup d'endroits, ces commissions ont déjà travaillé et livré les fruits de leur recherche avec autorité et compétence. Plusieurs évêques, dans leurs interventions dans les assemblées plénières, ont fait écho aux divers travaux des instituts de recherche et des facultés de théologie d'Afrique. Dans les domaines cités, le synode avait même formulé des "propositions" substantielles, mais qui ne sont pas reprises, ou bien partiellement, dans le document postsynodal. Pourquoi cette timidité à aborder l'inculturation concrète? Le texte, sans vouloir empiéter sur ce terrain des responsabilités pastorales des épiscopats locaux, aurait pu baliser la route d'une pratique pastorale inculturée en prenant position sur certaines pratiques au niveau du continent et en dépassant ainsi le discours abstrait qui à la longue risque de détourner les bonnes volontés vers d'autres horizons.

 Enfin, il y a aussi quelques silences regrettables comme l'écologie et la démographie, la recherche de nouvelles formes de ministère et la façon d'aborder la question du mariage en Afrique. Un prochain synode ou un Concile africain ne pourra pas éviter de donner des vraies réponses à de vraies questions posées par la situation de l'Église de Jésus-Christ en Afrique.

 Entre-temps, l'exhortation est une forte impulsion à une action audacieuse et prophétique dans la perspective du 3e millénaire. L'avenir de l'Afrique est entre les mains de Dieu et de chrétiens bien formés et crédibles capables de construire une Église pleinement catholique et pleinement africaine.

  • Les chiffres entre (...) réfèrent aux paragraphes du texte.

Ref. Revue Africaine des Sciences de la Mission, 1995/3