Michel Dujarier
MARC L'ÉVANGÉLISTE
Itinéraire d'un jeune missionnaire


Parmi les missionnaires dont le Nouveau Testament nous présente une image vivante, Paul est le plus célèbre. Sa conversion et son dynamisme apostolique ont fait de lui le modèle de l'apôtre, courageux et persévérant jusqu'au don de sa vie.
Mais il n'est pas le seul dont la tradition nous a gardé le souvenir. Nous connaissons beaucoup de ses compagnons qui, eux aussi, sont pour nous un exemple de zèle évangélique et missionnaire (Voir Alice Dermience, «Les collaborateurs apostoliques de Paul», Mission de l'Église n° 112, juillet 1996, pp. 12 à 18).
Jean, surnommé Marc
L'un d'entre eux présente à nos yeux un intérêt tout particulier: c'est un jeune homme du nom de Jean, surnommé Marc (Ac 12, 12). Il habitait à Jérusalem. Sa mère s'appelait Marie et son oncle Barnabas.
La première fois que nous entendons parler de lui, c'est au moment où, vers 43 ou 44, le roi Hérode Agrippa I commence à persécuter l'Église:
«A cette époque­là, le roi Hérode entreprit de mettre à mal certains membres de l'Église. Il supprima par le glaive Jacques, le frère de Jean. Et, quand il eut constaté la satisfaction des Juifs, il fit procéder à une nouvelle arrestation: celle de Pierre» (Ac 12, 2­3).
Pierre n'est pas au bout de sa mission. Le Seigneur le libère miraculeusement de la prison où il avait été enfermé. Aussitôt, l'apôtre cherche à rejoindre ses frères et soeurs chrétiens:
«Pierre se repéra et gagna la maison de Marie, la mère de Jean surnommé Marc; il y avait là une assez nombreuse assistance en prière» (Ac 12, 12).
Le jeune Marc appartenait donc à une famille devenue chrétienne. Lui­même avait peut­être eu l'occasion de rencontrer Jésus durant sa vie publique. Il l'avait même suivi comme un disciple fidèle puisqu'il était probablement avec lui au jardin des Oliviers lors de son arrestation, le soir du jeudi saint. C'est, en effet, ce que suggère une tradition qui voit en lui le personnage anonyme mentionné par l'évangéliste (Marc est le seul évangéliste à raconter cet incident; l'apparence autobiographique de ce détail a depuis longtemps suggéré qu'il pourrait s'agir de l'évangéliste lui­même (TOB note c). Certains en doutent, car, selon le témoignage de Papias (II siècle), Marc «n'avait pas entendu ni accompagné le Seigneur» (voir ci­dessous p. 4, note 4). Pourtant, le Canon de Muratori estime que Marc a dû connaître Jésus):
«Tous abandonnèrent Jésus et prirent la fuite. Un jeune homme le suivait, n'ayant qu'un drap sur le corps. On l'appréhende, mais lui, lâchant le drap, s'enfuit tout nu» (Mc 14, 50­52).
Certes convaincu, mais pas téméraire, le jeune disciple évita ainsi d'être arrêté. Il reconnaît lui­même sa faiblesse. Il est probable que, plus tard, il ait longuement réfléchi sur cet épisode avec Pierre - faible lui aussi - dont il fut le compagnon.
Un jeune missionnaire découragé
Cette dérobade de jeunesse n'empêcha pas Marc de devenir un chrétien soucieux de bien faire. Désireux de témoigner du Christ, il n'hésita pas à se proposer pour partir en mission au loin. C'est à Antioche de Syrie qu'il alla d'abord travailler.
Son oncle Barnabas était dans cette ville depuis plus d'un an. Aidé de plusieurs disciples, il y prêchait la Bonne Nouvelle et animait la sommunauté chrétienne qui se développait. Un jour, celle-ci le délégua, avec Saul, pour apporter aux frères de Judée le fruit d'une collecte (Ac 11, 29-30).
Quand ils repartirent, Marc profita de l'occasion pour aller avec eux à Antioche (Ac 12, 25). Il n'est pas nommé parmi les prophètes et les catéchistes de cette ville (Ac 13, 1); mais sans doute avait­il manifesté son désir de participer à l'évangélisation. Il partit donc en mission avec Barnabas et Saul à titre d'auxiliaire (Ac 13, 5).
Voilà nos deux missionnaires qui s'embarquent pour Chypre avec leur jeune assistant. Après avoir traversé toute l'île en y annonçant l'Evangile, ils reprennent la mer pour atteindre la province de Pamphylie, à Pergé.
Les premiers mois de ce voyage ont dû être assez durs physiquement et moralement. La vie de prédicateur ambulant est difficile. Jean­Marc trouve cette tâche trop risquée; il décide de rentrer chez lui:
«C'est alors que Jean se sépara d'eux pour retourner à Jérusalem. Quant à eux, ils poursuivirent leur route et arrivèrent à Antioche de Pisidie» (Ac 13, 13­14).
Prêt pour un nouveau départ
Lorsque Barnabas et Paul eurent évangélisé Antioche de Pisidie, Iconium, Lystre et Derbé, ils revinrent à Antioche de Syrie:
«A leur arrivée, ils assemblèrent l'Église et racontèrent tout ce que Dieu avait réalisé avec eux et surtout comment il avait ouvert aux païens la porte de la foi» (Ac 14, 27).
Vers l'an 50, nos missionnaires envisagèrent d'entreprendre un deuxième voyage missionnaire. Entre temps, Jean­Marc s'était ressaisi. Mûri, il se propose de nouveau pour partir avec eux; mais Paul s'y opposa:
«Barnabas voulait emmener aussi avec eux Jean, appelé Marc. Mais Paul n'était pas d'avis de reprendre comme compagnon un homme qui les avait quittés en Pamphylie et n'avait donc pas partagé leur travail. Leur désaccord s'aggrava tellement qu'ils partirent chacun de leur côté. Barnabas prit Marc avec lui et s'embarqua pour Chypre, tandis que Paul s'adjoignait Silas et s'en allait, remis par les frères à la grâce du Seigneur» (Ac 15, 37­40).
Marc partit donc avec son oncle pour l'île de Chypre, afin d'y «visiter les frères», voir où ils en étaient et affermir les communautés (cf. Ac 15, 36.41). Nous ne savons malheureusement pas jusqu'où cette tournée les conduisit.
Cette divergence de point de vue ne concernait pas le contenu du Message. Les deux équipes ont travaillé en deux régions différentes, mais dans la même perspective. Il n'y eut pas d'opposition fondamentale entre elles.
La preuve en est que, quelques années plus tard, nous retrouvons Marc aux côtés de Paul. (Nous ne prenons pas ici position sur l'authenticité paulinienne des épîtres pastorales). Dans sa lettre à Philémon, en effet, l'apôtre transmet le salut de Marc, son «collaborateur» qui se trouve avec lui à ce moment­là. Pareillement, l'épître aux Colossiens envoie «les salutations de Marc, le cousin de Barnabas» (Col 4, 10); et dans la deuxième lettre à Timothée, Marc est qualifié de «précieux pour le ministère» (2 Tim 4,11).
Compagnon de Pierre
Marc était devenu peu à peu un missionnaire convaincu et expérimenté, estimé de tous. Pierre le prit alors comme compagnon pour évangéliser la région de Rome. Il l'aimait tellement qu'il le considérait comme son enfant: «Marc, mon fils» (1 P 5, 13).
Ils ont certainement été très proches l'un de l'autre. Papias, évêque de Hiérapolis en Asie Mineure durant la première moitié du deuxième siècle, affirme qu'ils ont travaillé ensemble et que l'évangile rédigé par Marc reflète l'enseignement de Pierre:
«Marc, qui était l'interprète de Pierre, a écrit avec exactitude - mais pourtant sans ordre - tout ce dont il se souvenait de ce qui avait été dit ou fait par le Seigneur; mais, plus tard, il a accompagné Pierre. Celui­ci donnait ses enseignements selon les besoins, mais sans faire une synthèse des paroles du Seigneur. De la sorte, Marc n'a pas commis d'erreur en écrivant comme il se souvenait. Il n'a eu en effet qu'un seul dessein, celui de ne rien laisser de côté de ce qu'il avait entendu et de ne tromper en rien dans ce qu'il rapportait» (Fragment de «L'explication des paroles du Seigneur» de Papias, rapporté par Eusèbe de Césarée, H.E. III, 39, 15).
L'évangile écrit par Marc reflète donc l'enseignement de Pierre sur les actions et les paroles du Christ. A la fin du deuxième siècle, Irénée de Lyon nous le confirme quand il écrit:
«Après la mort de Pierre et de Paul, (ils furent martyrisés à Rome entre 62 et 67), Marc, le disciple et l'interprète de Pierre, nous transmit lui aussi par écrit ce que prêchait Pierre» (Irénée: «Contre les hérésies», III, 1, 1. En III, 10, 6, il parle encore de «Marc, interprète et compagnon de Pierre». Voir aussi Clément d'Alexandrie cité par Eusèbe de Césarée en H.E. VI, 14, 6 et les renseignements donnés par Eusèbe en H.E. II, 15, 1 ­ 2, ainsi que Clément dans GCS III, 206).
Missionnaire jusqu'au sang
Peut­on suivre Marc jusqu'au terme de sa vie? Sur ce point, hélas, il nous manque des documents d'époque, mais une tradition fondée existe qui nous a été transmise par Eusèbe de Césarée:
«On dit que ce Marc (= l'évangéliste) fut le premier à être envoyé en Égypte. Il y prêcha l'Évangile qu'il avait composé et il établit des Églises d'abord à Alexandrie même» (Eusèbe de Césarée, H.E. II, 16, 1).
Le succès même de son apostolat déclencha la persécution contre lui. Arrêté et attaché à la queue d'un cheval, Marc aurait été traîné ainsi sur la plage jusqu'à ce que mort s'en suive. L'Église d'Alexandrie et tous les chrétiens d'Égypte vénèrent fidèlement ce martyr comme étant leur père dans la foi. Aujourd'hui encore, nombreux sont les pèlerins qui viennent le prier dans la crypte où reposent ses restes. (Au IXe siècle, les Vénitiens prirent les reliques du martyr pour les placer à «Saint Marc» de Venise. Depuis 1968, elles ont été rendues à l'Église d'Alexandrie).


Dans sa simplicité et jusque dans sa faiblesse, le témoignage de Marc est riche. Il nous touche profondément. En ce jeune chrétien, nous nous retrouvons tous.
Nous nous disons disciples du Christ, mais notre peur ou notre égoïsme nous amène parfois à fuir la croix qui se présente sur notre route. La période de l'adolescence est celle des expériences d'autonomie juvénile souvent douloureuses.
Heureusement, soutenus par la foi persévérante de nos aînés, nous reprenons goût à la vie selon l'Évangile. Aux infidélités de jeunesse succède peu à peu une maturité d'adulte. Notre amitié pour le Christ devient mieux fondée et plus stable.
C'est alors que l'Esprit suscite en nous les premiers désirs d'engagement. «A cause du Christ et de l'Évangile», nous sommes prêts à prendre la route, à nous mettre au service des autres. Nous nous sentons responsables et nous assumons avec joie une mission, chez nous ou dans le tiers­monde.
Ce n'est pas toujours facile. C'est une probation, une épreuve. Il peut y avoir des moments durs, des échecs ou même des retours. Mais, de toute façon, l'engagement nous mûrit. Et alors, en adultes, nous entrons courageusement dans la vie, heureux de nous donner au Christ, à l'Église, à nos frères et soeurs d'ici et de partout.
Ainsi, peu à peu, notre vie se bâtit et s'enrichit grâce à tous ces engagements successifs qui, d'étape en étape, nous façonnent et nous mûrissent. Comme Jean­Marc, nous sommes d'abord «auxiliaires», puis «compagnons de travail» et même «précieux pour le ministère». Et nous trouvons la joie des «bons et fidèles serviteurs» (Mt 25, 21).
C'est le don total, le don de nous­mêmes renouvelé chaque jour, jusqu'au soir de notre vie. Ce peut­être aussi le don jusqu'au sang, si le Seigneur nous y appelle un jour. Mais peu importe la forme; ce qui compte, c'est de se donner et de se donner par amour.
Avec Marc, et avec Paul son maître dans l'apostolat missionnaire, efforçons­nous de redire au Seigneur:
«Je n'attache vraiment aucun prix à ma propre vie. Mon but, c'est de mener à bien ma course et le service que le Seigneur Jésus m'a confié: rendre témoignage à l'Évangile de la grâce de Dieu» (Act 20, 24).


Ref.: Mission de l'Église, No. 115, Avril 1997.