Parmi
les missionnaires dont le Nouveau Testament nous présente une
image vivante, Paul est le plus célèbre. Sa conversion
et son dynamisme apostolique ont fait de lui le modèle de l'apôtre,
courageux et persévérant jusqu'au don de sa vie.
Mais
il n'est pas le seul dont la tradition nous a gardé le souvenir.
Nous connaissons beaucoup de ses compagnons qui, eux aussi, sont pour
nous un exemple de zèle évangélique et missionnaire
(Voir Alice Dermience, «Les collaborateurs apostoliques de Paul»,
Mission de l'Église n° 112, juillet 1996, pp. 12 à
18).
Jean,
surnommé Marc
L'un
d'entre eux présente à nos yeux un intérêt
tout particulier: c'est un jeune homme du nom de Jean, surnommé
Marc (Ac 12, 12). Il habitait à Jérusalem. Sa mère
s'appelait Marie et son oncle Barnabas.
La
première fois que nous entendons parler de lui, c'est au moment
où, vers 43 ou 44, le roi Hérode Agrippa I commence à
persécuter l'Église:
«A
cette époquelà, le roi Hérode entreprit de
mettre à mal certains membres de l'Église. Il supprima
par le glaive Jacques, le frère de Jean. Et, quand il eut constaté
la satisfaction des Juifs, il fit procéder à une nouvelle
arrestation: celle de Pierre» (Ac 12, 23).
Pierre
n'est pas au bout de sa mission. Le Seigneur le libère miraculeusement
de la prison où il avait été enfermé. Aussitôt,
l'apôtre cherche à rejoindre ses frères et soeurs
chrétiens:
«Pierre
se repéra et gagna la maison de Marie, la mère de Jean
surnommé Marc; il y avait là une assez nombreuse assistance
en prière» (Ac 12, 12).
Le
jeune Marc appartenait donc à une famille devenue chrétienne.
Luimême avait peutêtre eu l'occasion de rencontrer
Jésus durant sa vie publique. Il l'avait même suivi comme
un disciple fidèle puisqu'il était probablement avec lui
au jardin des Oliviers lors de son arrestation, le soir du jeudi saint.
C'est, en effet, ce que suggère une tradition qui voit en lui
le personnage anonyme mentionné par l'évangéliste
(Marc est le seul évangéliste à raconter cet incident;
l'apparence autobiographique de ce détail a depuis longtemps
suggéré qu'il pourrait s'agir de l'évangéliste
luimême (TOB note c). Certains en doutent, car, selon le
témoignage de Papias (II siècle), Marc «n'avait
pas entendu ni accompagné le Seigneur» (voir cidessous
p. 4, note 4). Pourtant, le Canon de Muratori estime que Marc
a dû connaître Jésus):
«Tous
abandonnèrent Jésus et prirent la fuite. Un jeune homme
le suivait, n'ayant qu'un drap sur le corps. On l'appréhende,
mais lui, lâchant le drap, s'enfuit tout nu» (Mc 14,
5052).
Certes
convaincu, mais pas téméraire, le jeune disciple évita
ainsi d'être arrêté. Il reconnaît luimême
sa faiblesse. Il est probable que, plus tard, il ait longuement réfléchi
sur cet épisode avec Pierre - faible lui aussi - dont il fut
le compagnon.
Un
jeune missionnaire découragé
Cette
dérobade de jeunesse n'empêcha pas Marc de devenir un chrétien
soucieux de bien faire. Désireux de témoigner du Christ,
il n'hésita pas à se proposer pour partir en mission au
loin. C'est à Antioche de Syrie qu'il alla d'abord travailler.
Son
oncle Barnabas était dans cette ville depuis plus d'un an. Aidé
de plusieurs disciples, il y prêchait la Bonne Nouvelle et animait
la sommunauté chrétienne qui se développait. Un
jour, celle-ci le délégua, avec Saul, pour apporter aux
frères de Judée le fruit d'une collecte (Ac 11, 29-30).
Quand
ils repartirent, Marc profita de l'occasion pour aller avec eux à
Antioche (Ac 12, 25). Il n'est pas nommé parmi les prophètes
et les catéchistes de cette ville (Ac 13, 1); mais sans doute
avaitil manifesté son désir de participer à
l'évangélisation. Il partit donc en mission avec Barnabas
et Saul à titre d'auxiliaire (Ac 13, 5).
Voilà
nos deux missionnaires qui s'embarquent pour Chypre avec leur jeune
assistant. Après avoir traversé toute l'île en y
annonçant l'Evangile, ils reprennent la mer pour atteindre la
province de Pamphylie, à Pergé.
Les
premiers mois de ce voyage ont dû être assez durs physiquement
et moralement. La vie de prédicateur ambulant est difficile.
JeanMarc trouve cette tâche trop risquée; il décide
de rentrer chez lui:
«C'est
alors que Jean se sépara d'eux pour retourner à Jérusalem.
Quant à eux, ils poursuivirent leur route et arrivèrent
à Antioche de Pisidie» (Ac 13, 1314).
Prêt
pour un nouveau départ
Lorsque
Barnabas et Paul eurent évangélisé Antioche de
Pisidie, Iconium, Lystre et Derbé, ils revinrent à Antioche
de Syrie:
«A
leur arrivée, ils assemblèrent l'Église et racontèrent
tout ce que Dieu avait réalisé avec eux et surtout comment
il avait ouvert aux païens la porte de la foi» (Ac 14,
27).
Vers
l'an 50, nos missionnaires envisagèrent d'entreprendre un deuxième
voyage missionnaire. Entre temps, JeanMarc s'était ressaisi.
Mûri, il se propose de nouveau pour partir avec eux; mais Paul
s'y opposa:
«Barnabas
voulait emmener aussi avec eux Jean, appelé Marc. Mais Paul n'était
pas d'avis de reprendre comme compagnon un homme qui les avait quittés
en Pamphylie et n'avait donc pas partagé leur travail. Leur désaccord
s'aggrava tellement qu'ils partirent chacun de leur côté.
Barnabas prit Marc avec lui et s'embarqua pour Chypre, tandis que Paul
s'adjoignait Silas et s'en allait, remis par les frères à
la grâce du Seigneur» (Ac 15, 3740).
Marc
partit donc avec son oncle pour l'île de Chypre, afin d'y «visiter
les frères», voir où ils en étaient et
affermir les communautés (cf. Ac 15, 36.41). Nous ne savons malheureusement
pas jusqu'où cette tournée les conduisit.
Cette
divergence de point de vue ne concernait pas le contenu du Message.
Les deux équipes ont travaillé en deux régions
différentes, mais dans la même perspective. Il n'y eut
pas d'opposition fondamentale entre elles.
La
preuve en est que, quelques années plus tard, nous retrouvons
Marc aux côtés de Paul. (Nous ne prenons pas ici position
sur l'authenticité paulinienne des épîtres pastorales).
Dans sa lettre à Philémon, en effet, l'apôtre transmet
le salut de Marc, son «collaborateur» qui se trouve
avec lui à ce momentlà. Pareillement, l'épître
aux Colossiens envoie «les salutations de Marc, le cousin de
Barnabas» (Col 4, 10); et dans la deuxième lettre à
Timothée, Marc est qualifié de «précieux
pour le ministère» (2 Tim 4,11).
Compagnon
de Pierre
Marc
était devenu peu à peu un missionnaire convaincu et expérimenté,
estimé de tous. Pierre le prit alors comme compagnon pour évangéliser
la région de Rome. Il l'aimait tellement qu'il le considérait
comme son enfant: «Marc, mon fils» (1 P 5, 13).
Ils
ont certainement été très proches l'un de l'autre.
Papias, évêque de Hiérapolis en Asie Mineure durant
la première moitié du deuxième siècle, affirme
qu'ils ont travaillé ensemble et que l'évangile rédigé
par Marc reflète l'enseignement de Pierre:
«Marc,
qui était l'interprète de Pierre, a écrit avec
exactitude - mais pourtant sans ordre - tout ce dont il se souvenait
de ce qui avait été dit ou fait par le Seigneur; mais,
plus tard, il a accompagné Pierre. Celuici donnait ses
enseignements selon les besoins, mais sans faire une synthèse
des paroles du Seigneur. De la sorte, Marc n'a pas commis d'erreur en
écrivant comme il se souvenait. Il n'a eu en effet qu'un seul
dessein, celui de ne rien laisser de côté de ce qu'il avait
entendu et de ne tromper en rien dans ce qu'il rapportait»
(Fragment de «L'explication des paroles du Seigneur»
de Papias, rapporté par Eusèbe de Césarée,
H.E. III, 39, 15).
L'évangile
écrit par Marc reflète donc l'enseignement de Pierre sur
les actions et les paroles du Christ. A la fin du deuxième siècle,
Irénée de Lyon nous le confirme quand il écrit:
«Après
la mort de Pierre et de Paul, (ils furent martyrisés à
Rome entre 62 et 67), Marc, le disciple et l'interprète de
Pierre, nous transmit lui aussi par écrit ce que prêchait
Pierre» (Irénée: «Contre les hérésies»,
III, 1, 1. En III, 10, 6, il parle encore de «Marc, interprète
et compagnon de Pierre». Voir aussi Clément d'Alexandrie
cité par Eusèbe de Césarée en H.E. VI, 14,
6 et les renseignements donnés par Eusèbe en H.E. II,
15, 1 2, ainsi que Clément dans GCS III, 206).
Missionnaire
jusqu'au sang
Peuton
suivre Marc jusqu'au terme de sa vie? Sur ce point, hélas, il
nous manque des documents d'époque, mais une tradition fondée
existe qui nous a été transmise par Eusèbe de Césarée:
«On
dit que ce Marc (= l'évangéliste) fut le premier à
être envoyé en Égypte. Il y prêcha l'Évangile
qu'il avait composé et il établit des Églises d'abord
à Alexandrie même» (Eusèbe de Césarée,
H.E. II, 16, 1).
Le
succès même de son apostolat déclencha la persécution
contre lui. Arrêté et attaché à la queue
d'un cheval, Marc aurait été traîné ainsi
sur la plage jusqu'à ce que mort s'en suive. L'Église
d'Alexandrie et tous les chrétiens d'Égypte vénèrent
fidèlement ce martyr comme étant leur père dans
la foi. Aujourd'hui encore, nombreux sont les pèlerins qui viennent
le prier dans la crypte où reposent ses restes. (Au IXe
siècle, les Vénitiens prirent les reliques du martyr pour
les placer à «Saint Marc» de Venise. Depuis 1968, elles
ont été rendues à l'Église d'Alexandrie).
Dans
sa simplicité et jusque dans sa faiblesse, le témoignage
de Marc est riche. Il nous touche profondément. En ce jeune chrétien,
nous nous retrouvons tous.
Nous
nous disons disciples du Christ, mais notre peur ou notre égoïsme
nous amène parfois à fuir la croix qui se présente
sur notre route. La période de l'adolescence est celle des expériences
d'autonomie juvénile souvent douloureuses.
Heureusement,
soutenus par la foi persévérante de nos aînés,
nous reprenons goût à la vie selon l'Évangile. Aux
infidélités de jeunesse succède peu à peu
une maturité d'adulte. Notre amitié pour le Christ devient
mieux fondée et plus stable.
C'est
alors que l'Esprit suscite en nous les premiers désirs d'engagement.
«A cause du Christ et de l'Évangile», nous sommes
prêts à prendre la route, à nous mettre au service
des autres. Nous nous sentons responsables et nous assumons avec joie
une mission, chez nous ou dans le tiersmonde.
Ce
n'est pas toujours facile. C'est une probation, une épreuve.
Il peut y avoir des moments durs, des échecs ou même des
retours. Mais, de toute façon, l'engagement nous mûrit.
Et alors, en adultes, nous entrons courageusement dans la vie, heureux
de nous donner au Christ, à l'Église, à nos frères
et soeurs d'ici et de partout.
Ainsi,
peu à peu, notre vie se bâtit et s'enrichit grâce
à tous ces engagements successifs qui, d'étape en étape,
nous façonnent et nous mûrissent. Comme JeanMarc,
nous sommes d'abord «auxiliaires», puis «compagnons
de travail» et même «précieux pour le
ministère». Et nous trouvons la joie des «bons
et fidèles serviteurs» (Mt 25, 21).
C'est
le don total, le don de nousmêmes renouvelé chaque
jour, jusqu'au soir de notre vie. Ce peutêtre aussi le don
jusqu'au sang, si le Seigneur nous y appelle un jour. Mais peu importe
la forme; ce qui compte, c'est de se donner et de se donner par amour.
Avec
Marc, et avec Paul son maître dans l'apostolat missionnaire, efforçonsnous
de redire au Seigneur:
«Je
n'attache vraiment aucun prix à ma propre vie. Mon but, c'est
de mener à bien ma course et le service que le Seigneur Jésus
m'a confié: rendre témoignage à l'Évangile
de la grâce de Dieu» (Act 20, 24).
Ref.:
Mission de l'Église, No.
115, Avril 1997.