|
FABC
Ce bref exposé voudrait décrire les principales orientations pastorales et théologiques de la FABC durant les 27 années de son existence. Pour commencer, il est important de souligner le fait que, dans la pensée de la FABC, pastorale et théologie sont intimement liées. Les orientations théologiques ont pour contexte la réponse des évêques aux exigences de situations pastorales concrètes. Cest seulement dans cette perspective que lon parviendra à une vraie compréhension des réflexions de la FABC. De plus, le recueil de ces réflexions sest formé à partir dune écoute continue des nombreuses voix qui se font entendre sur le continent asiatique et dune lecture en profondeur des nombreux signes de notre temps. Manifestement, la profondeur et la richesse de ces réflexions ne peuvent se transmettre en quelques pages. Cet exposé essaie seulement de faire ressortir les convictions fondamentales qui sous-tend la pensée de la FABC et que lon retrouve dans les très abondants documents relatifs à la vie et à la mission de lEglise dont elle est le reflet. Chacune des réflexions présentées ici devraient être développées à laide de citations tirées de lensemble très riches des documents de la FABC. Pourtant, par souci de brièveté et de concision, ce survol se limitera à quelques passages choisis. Le lecteur pourra consulter utilement les deux volumes des documents de la FABC publiés par les Publications clarétiennes de Manille qui recouvrent la période 1970-1996. (2) Cet exposé se divise en quatre parties: I.
Une nouvelle manière dêtre Eglise en Asie. Chacune de ces quatre parties est intimement liées aux autres et lesprit de lune anime lautre. Une bonne perspective densemble ne peut se faire quen connexion avec chacune de ces quatre parties prises dans leur totalité. I. Une nouvelle manière dêtre Eglise en Asie Indiscutablement le souci pastoral prédominant de la FABC la souvent amenée à aborder des thèmes et des problèmes decclésiologie. Même quand elle a à traiter dautres questions, celles-ci relèvent dune même matrice, cest à dire de lintelligence quelle a de lEglise et de son rôle dans les conditions actuelles du continent asiatique. En dautres termes, une nouvelle manière dêtre Eglise en Asie est le principe qui doit nous guider pour comprendre lorientation densemble de la FABC. Ce qui en découle est exposé dans les paragraphes ci-dessous. 1. Lintelligence qua delle-même lEglise est celle dêtre réellement une Eglise locale. Cest une Eglise incarnée dans un peuple, une Eglise autochtone et inculturée. Le mystère de lincarnation de Jésus est la source et le principe fondamental pour comprendre ce que signifie être une Eglise locale. Cest le Corps du Christ réalisé et incarné dans un peuple particulier, dans le temps et dans lespace. 2. Le devenir de lEglise locale est façonné pour une grande part par ses relations avec le monde asiatique et la société qui lentoure. En outre, le mode dévangélisation est modelé par lhistoire, la tradition et la culture des peuples de ce très vieux continent. Tout ceci montre bien limportance centrale que recèle le processus dinculturation, lequel doit être lui-même compris de façon dynamique. Un des thèmes de Thèses à propos de lEglise locale éditées par le Bureau détudes des questions théologiques (anciennement Commission théologique consultative) est ainsi formulée : "une Eglise locale vit dans un processus historique continu dinculturation du fait que lEglise est une communauté de foi en expansion et que la culture elle-même continue dévoluer et de changer. Aujourdhui, une Eglise locale se réalise elle-même en répondant efficacement aux défis des forces nouvelles qui donnent naissance au processus de modernisation et qui touchent tous les aspects et tous les domaines de la vie dun peuple" (n° 6). En dautres termes et de façon plus simple, cest seulement en senracinant profondément dans la terre asiatique que lEglise dAsie sera réellement servante de la mission auprès des peuples dAsie. 3. Concrètement, les Eglises locales en tant que communautés de foi ont à devenir asiatiques dans leur façon de penser, de vivre et de partager leur propre expérience chrétienne avec les autres. La portée de cette affirmation ne peut être évaluée quà la lumière des 500 ans dhistoire de la mission dans chacune des régions de ce continent. Une telle identité asiatique suppose, dans son intégralité, le souci de lEglise pour les problèmes sociaux de lensemble des peuples dAsie. Cest un appel à porter témoignage, à partager ce que lon croit et vit et à recevoir ce que les religions dAsie et ses cultures ont à nous offrir. 4. Etre une véritable Eglise locale évangélisatrice signifie que le dialogue devrait être sa façon concrète dexister. La toute première Assemblée plénière de la FABC a indiqué trois directions à ce dialogue : dialogue avec les cultures, dialogue avec les autres religions et dialogue avec les pauvres. 5. LEglise est disciple de Jésus en Asie au service de la vie; elle est sacrement de la vie divine pour les peuples dAsie, sacrement de Jésus et du Royaume du Dieu de la vie. Sa position est prophétique et sans ambiguïté en faveur de la vie dans sa manière dêtre, son message, son témoignage et son action. Etre Eglise, cest partager la vie promise par le Christ venu pour "quils aient la vie et quils laient en abondance" (Jn 10/10). En Asie, lEglise est connue et vue comme celle qui nourrit, protège et valorise la vie. Autant dappels en direction de lEglise pour quelle devienne Eglise des pauvres. Cest parmi eux que le don divin de la vie est le plus menacé. "Nous entendons nous-mêmes devenir une nouvelle manière dêtre Eglise, immergés dans la vie des pauvres et luttant avec eux conformément à lEvangile, donnant ainsi le pouvoir aux anawim dAsie de devenir premiers serviteurs du Royaume de Dieu" (Colloque sur la doctrine sociale de lEglise dans le contexte de lAsie, n° 7) 6. Quant à la vie concrète de lEglise, la FABC la voit comme une communion de communautés. Effectivement et en profondeur, lEglise est une communion (koinonia) enracinée dans la vie trinitaire et donc, dans son essence, un sacrement (mysterium et sacrum) de Dieu qui se communique dans lamour et la réponse gracieuse de lhomme racheté dans la foi, lespérance et la charité. Cette communion est vécue dans lEglise comme une communion de disciples convaincus, prêtres ou laïcs, au travail pour la libération de lAsie. La cinquième Assemblée plénière explique clairement ce que signifie une communion de communautés à propos des petites communautés. Les laïcs, les religieuses et les prêtres sont tous ensemble appelés par la Parole divine regardée comme une présence quasi sacramentelle du Seigneur ressuscité, et sont conduits à former de petites communautés chrétiennes (par exemple : groupes de quartiers, communautés ecclésiales de base et communautés de lalliance). Ils prient et partagent ensemble lEvangile de Jésus, vivent leur vie quotidienne en se soutenant mutuellement et travaillent ensemble, unis comme sils nétaient quun seul esprit et un seul cur. LEglise devient une communion participative quand tous les croyants, prêtres religieuses et laïcs, consacrent leurs charismes à lédification de la communauté et à la réalisation de leur vocation évangélique. Pour cela, des structures participatives doivent être établies et continuellement réactivées. LEglise vit cette communion non seulement avec ceux qui vivent sa propre vie mais en lien avec les autres communautés et en collaboration avec les autres Eglises dans un témoignage évangélique et au service de notre peuple. II. Le défi de lévangélisation La seconde partie est le complément de ce que nous avons dit précédemment. Nous ne comprenons lEglise dAsie correctement quen la regardant par rapport au grand défi de lévangélisation. Nous sommes dans une époque nouvelle où les Eglises dAsie elles-mêmes ont à devenir sujets et porteuses dévangélisation dans leurs sociétés en rapide évolution et toujours plus complexes. Par la mission, lEglise dAsie se renouvelle elle-même et devient plus conforme à lEvangile. 1. Depuis ses débuts, la FABC a conçu la mission de lEglise en Asie comme une évangélisation. Ce quelle a décrit comme la proclamation de la Bonne nouvelle de lamour rédempteur de Jésus en réponse à la quête, en Asie, du sens et de la vie, de la liberté et de la prospérité, de la communion et de la paix. "Du Christ seul, nous croyons quil est pour tout homme le Chemin, la Vérité et la Vie (Jn 14/6) qui éclaire tous ceux qui viennent en ce monde". 3. Le chemin de la mission, cest le dialogue avec les réalités de lAsie. Cette réalité se nomme pauvreté, fortes cultures et grandes religions. Le dialogue à travers les églises locales qui se développent en Asie est le nud de lévangélisation. La toute première Assemblée plénière le notait : En prêchant lEvangile en Asie aujourdhui, il nous faut faire en sorte que le message et la vie du Christ sincarnent vraiment dans les esprits et dans la vie de nos peuples. Le point central de notre mission dévangélisation en ce point précis de notre histoire est la construction dune véritable Eglise locale. Il est important de noter combien lévangélisation est pensée et vue comme située historiquement, liée à un contexte, et non présentée dans labstrait. Cette réalité concrète historique est exposée plus loin par la cinquième Assemblée plénière quand elle déclare: la mission étant une continuation dans lEsprit de la mission du Christ, elle implique un être avec le peuple, comme létait Jésus. "Le Verbe sest fait chair et a habité parmi nous" (Jn 1.4). Par conséquent, la mission suppose dêtre avec les gens, de répondre à leurs besoins, dêtre sensible à la présence de Dieu dans leurs cultures et leurs traditions religieuses et de témoigner des valeurs du Royaume de Dieu à travers présence, solidarité, partage et parole. 3. La FABC insiste fortement pour dire que lévangélisation est la tâche de lEglise locale. Ce qui suivra corrobore la réalité historique concrète et le contexte relationnel de lévangélisation. Le sujet actif de la mission est lEglise locale, vivant et agissant en communion avec lEglise universelle. Ce sont les Eglises locales et les communautés qui peuvent discerner et réaliser (en dialoguant avec chacun et toutes les personnes de bonne volonté) comment lEvangile sera le mieux proclamé, lEglise bâtie, les valeurs du Royaume de Dieu réalisées à leur juste place et en temps voulu. 4. Les évêques ont déclaré sans ambiguïté quil existait une pratique asiatique caractéristique de la mission. Tout en situant la proclamation de Jésus comme centre et élément essentiel de lévangélisation et tout en sengageant personnellement dans une proclamation explicite de Jésus Sauveur, les évêques précisent quil sagit là dune pratique asiatique "caractéristique". Pour des chrétiens dAsie, proclamer le Christ signifie avant tout vivre comme lui, au milieu de proches et de voisins qui nont pas la même foi et ne sont pas de la même confession ni conviction, et, par la force de sa grâce, faire ce quil a fait. Une proclamation par le dialogue et les actes - cest là le premier appel lancé aux Eglises dAsie. Sans que notre statut de groupe minoritaire nous décourage, nous devons être prêts à des actions prophétiques qui devraient aider au démantèlement des structures de péché oppressives de notre peuple. 5. Le but de lévangélisation est le Royaume de Dieu. Le défi pour nous est cette proclamation de la Bonne Nouvelle : promouvoir justice, paix, charité, compassion, égalité et fraternité au sein des réalités asiatiques; en fait, il sagit bien de faire du Royaume une réalité. Le défi auquel nous sommes affrontés est celui de savoir coopérer avec tous les hommes de bonne volonté en union avec laction divine dans le monde au service de la justice et de la paix. 6. La FABC a également réfléchi aux motivations de la mission. Nous évangélisons appuyés sur un sentiment profond de gratitude envers Dieu le Père qui nous a béni de toutes bénédictions spirituelles dans le Christ (Eph 1.3). Mais la mission est aussi un mandat. Nous évangélisons parce que nous sommes envoyés dans le monde pour, de toutes les nations, faire des disciples. Notre foi en Jésus nous pousse à devenir ses témoins. Notre incorporation à lEglise par le baptême est aussi un appel à la mission. Finalement, lEvangile est un levain pour la libération et la transformation de la société. 7. Lévangélisation se poursuit, en Asie, au milieu de beaucoup de défis et despoirs. La sixième Assemblée plénière parle de forces de mort : tout ce qui réduit la vie et dévalue les êtres humains (la globalisation économique et ses victimes, les réfugiés et les marginalisés de partout, lexploitation de la femme et de lenfant, le terrorisme et la guerre, les courants religieux fondamentalistes, la destruction de lenvironnement). LAssemblée soutient les forces pour la vie : les mouvements populaires, loctroi aux pauvres de leurs droits, le désir grandissant dune démocratie participative, la solidarité avec les opprimés comme les femmes et les enfants, la protection de lenvironnement, lutilisation des media pour le soutien des valeurs et des mouvements populaires. 8. La dimension contemplative de lévangélisation est particulièrement propre à lAsie. Elle provient dune profonde expérience de la personne et du message de Jésus et nous conduit à une évangélisation effective. Prière et contemplation seront les supports solides de lévangélisation. En Asie, une crise affecte toutes les religions, à savoir la sécularisation et lérosion des vraies valeurs spirituelles. FABC II propose la prière comme un antidote et montre combien elle peut transformer les projets de développement et déducation et le déroulement de la vie quotidienne. Elle regrette que lEglise ne soit pas connue en Asie comme une communauté de prière et suggère quelques moyens pour quelle le devienne. Dans ce contexte, FABC II se réfère à ce que lhéritage spirituel de lAsie pourrait offrir : une prière magnifiquement développée de toute la personne où sont unis le physique, le psychique et le spirituel, la contemplation dune profonde intériorité et limmanence, de vénérables livres et écritures sacrées, des traditions dascétisme et de renoncement, des techniques de contemplation issues des anciennes religions orientales, des formules de prières simplifiées et dautres expressions de foi et de piété populaires accessibles aux gens simples dont les curs et les esprits se tournent ainsi aisément vers Dieu au cours de leur vie quotidienne. Une part de cette dimension contemplative dans lévangélisation est la pratique du renoncement à soi ou de la kenosis. LEglise na pas été envoyée pour observer mais pour servir, servir les peuples dAsie dans leur quête de Dieu et dune vie humaine meilleure, servir lAsie sous la conduite de lEsprit du Christ et à son exemple même, lui qui nest pas venu pour être servi mais pour servir et donner sa vie en rançon pour tous (Mc10.45), percevoir dans un dialogue avec les peuples dAsie et les réalités asiatiques quelles actions le Seigneur voudrait nous voir mener. 9. Si lEglise est une communauté de foi, lévangélisation devrait passer par son témoignage. Elle est appelée à témoigner du sens et des valeurs quelle professe, à les incarner dans la vie de son propre peuple, les actualisant par sa présence dans le dialogue et laction au sein de toutes les sphères de son activité, parce quelle est une Eglise présente dans lhistoire et le monde tel quil est et qui est le sien. Enfin, elle ne cesse de progresser dans sa mission, accompagnatrice de toute lhumanité dans son pèlerinage vers le Royaume du Père. III. Dialogue avec les frères et surs des autres religions Le dialogue interreligieux a été lune des principales préoccupations de la FABC et un des thèmes courants de presque toutes ses délibérations ordinaires sur lEglise et sa présence sur le continent asiatique. Linsistance répétée que le dialogue interreligieux relève et est une part de la manière dêtre des Eglises en Asie vient de la réalité concrète existentielle des sociétés multi-religieuses parmi lesquelles nous nous trouvons. Cest ce même dialogue qui a suscité ces réflexions théologiques sur les religions en Asie. La théologie des religions dAsie, par conséquent, nest pas le résultat de quelques déductions théologiques mais de la pratique concrète du dialogue. Et cela fait une grande différence. Cest en ce sens que la FABC a essayé dextraire de son expérience ce qui pourrait être, si on voulait lécouter, dun certain intérêt pour les autres Eglises dans le monde qui, elles aussi, se trouvent de plus en plus affrontées à des situations de religions multiples. Quoique, comme nous lavons noté plus haut, les réflexions sur le dialogue et la théologie des religions de la FABC puissent être trouvées dans presque tous ses document, deux sources importantes sont parvenues à une certaine maturation de réflexion : 1) La collection issue des rencontres des Instituts des évêques pour le dialogue interreligieux (BIRA). Le but de cette collection, fruit des rencontres épiscopales depuis 1979, était de comprendre et dapprofondir les implications théologiques du dialogue, de voir son importance pour lEglise en tant que telle en Asie et détudier les défis posés à la pastorale par le dialogue interreligieux. 2) Le document "Thèses sur le dialogue interreligieux" proposé par le Bureau pour les questions théologiques qui est la cristallisation des idées issues de la pratique du dialogue. Ce qui va suivre essaie de saisir lesprit et les caractéristiques des orientation de la FABC sur ce thème 1. Le fondement principal de la théologie du dialogue et des religions cest la certitude de luniversalité de la grâce de Dieu. Dieu qui se donne est quelque chose sur lequel nous, êtres humains, ne pouvons exercer aucun contrôle. Les chemins de la grâce divine sont mystérieux et nous connaissons mal les chemins de Dieu aux prises avec les hommes placés dans une large variété de situations, y compris religieuses. Mais nous savons que le Christ est le centre universel de Dieu dans son dialogue avec lhumanité. Cest pourquoi nous devrions connaître ce que Dieu a dit et continue de dire de mille façons. Y consacrer toute notre attention est en définitive rendre hommage à la grâce divine. 2. Nous devrions également savoir que, pour les êtres humains, il y a mille façons de répondre à la grâce divine rencontrée dans les situations concrètes existentielles qui sont les leurs, y compris les religions auxquelles ils appartiennent. Dans un sens, les religions peuvent être considérées comme des réponses à la rencontre avec le mystère de Dieu ou lultime réalité. 3. Ce qui a été dit montre que les traditions religieuses de lhumanité ont une place dans léconomie divine du salut. Ce qui a été clairement exprimé dans cet exposé vraiment lapidaire de la première Assemblée de la FABC : nous les recevons comme autant déléments significatifs et positifs de léconomie du dessein salvifique de Dieu. 4. Les deux prises de conscience ci-dessus nous conduisent à respecter les traditions religieuses de nos amis et même à apprendre deux. Car lexpérience religieuse de nos amis relève des voies impénétrables du salut de Dieu et témoigne de lesprit insondable des êtres humains qui lui répondent. Doù, quant à la pratique du dialogue, nous sommes en fait dans la droite ligne de ce que dit Jean Paul II du "dialogue du salut" : "Le dialogue interreligieux à son niveau le plus profond est toujours un dialogue de salut parce quil cherche à découvrir, clarifier et comprendre mieux les signes du long dialogue que Dieu poursuit avec lhumanité" (Discours au Conseil pontifical pour le dialogue interreligieux, n°2, 13 nov.1992). 5. Notre attitude de dialogue et lexpérience religieuse de nos amis sapprofondissent à travers la prise de conscience que lEsprit de Dieu est au travail parmi eux et que ses actions vont au delà des frontières de lEglise. Cest une vérité incontournable que lEsprit de Dieu est au travail dans toutes les religions traditionnelles. Dialoguer est alors un voyage en compagnie de lEsprit pour découvrir doù il vient et où va sa grâce. Ce qui explique pourquoi il sagit dun acte spirituel et quon ne peut accomplir ce voyage que si lon est ouvert à lEsprit et sensible à sa voix. Une dimension qui nous fait comprendre pourquoi le dialogue est quelque chose que Dieu désire. 6. Ce dialogue ne peut jamais être opposé à lexpérience que nous avons du mystère de Jésus Christ et à notre foi en la présence salvatrice de Dieu dans sa vie, son enseignement, sa mort et sa résurrection. Cette expérience et cette foi, nous les partageons avec nos amis de foi différente. Le défi, pourtant, pour nous en Asie, est de proclamer Jésus Christ de telle façon que cela ne constitue pas une exclusion des expériences religieuses que nos amis ont vécues dans leurs religions traditionnelles. Ce qui nous amène au point suivant, les relation existantes entre dialogue et évangélisation. 7. Dialogue et évangélisation ne sont pas mutuellement exclusives, mais sont complémentaires. Pourtant, comme la souligné une consultation cuménique commune de la FABC et de la CCA (Conférence chrétienne dAsie) en 1987 sur cette question du dialogue, dialogue et évangélisation ne sont pas liés mais chacun possède "son intégrité et sa liberté" propres et ses caractères distincts. Mais un point important est ici à noter : pour que dialogue et proclamation soient efficaces, nous avons besoin en Asie de lesprit de kenosis (renoncement) de Jésus. Pour un continent qui durant toute son histoire a donné une grande valeur au renoncement, triomphalisme, déploiement de fastes et de pouvoir ne témoignent pas en faveur de labnégation de Jésus en croix; cest souvent à partir de notre faiblesse que lamour divin se manifeste le plus clairement, comme une grâce vivifiante. En dautres termes, la manière dont nous remplissons notre mandat évangélique en Asie ne peut pas sen tenir au seul dialogue mais peut être influencé par sa pratique. 8. Notre dialogue avec nos amis de foi différente devrait se traduire dans un travail commun réalisé ensemble pour ce qui constituait la question centrale de Jésus dans son enseignement - le royaume de Dieu dans sa vision universaliste. Et cest en agissant ensemble que les relations nouées dans le dialogue se renforceront. Le fait que dans nos différents pays nous partageons la même histoire et les mêmes situations sociales et politiques nous fait plus proches les uns des autres, au-delà des frontières et nous pousse à donner une réponse aux nombreux problèmes cruciaux quaffrontent les gens. 9. Dans notre travail commun avec les autres peuples dAsie, nous partageons avec eux le même et commun héritage asiatique : karuna ou compassion. Notre commune action se situe dans lesprit dharmonie qui est un idéal hautement prisé en Asie. Effectivement, lInstituts des évêques pour le dialogue interreligieux (BIRA) sest consacré entièrement à lapprofondissement de ce concept dharmonie; et le Bureau détudes des questions théologiques a publié un long document sur ce sujet. En Asie, lharmonie semble désigner, en un certain sens, le cur intellectuel et affectif, religieux et artistique, personnel et sociale au niveau des personnes comme des institutions. Doù la nécessité dune étude en profondeur de la théologie de lharmonie dans le contexte asiatique, harmonie conduisant au dialogue interreligieux tel quil nous est clairement apparu. Le thème de lharmonie, outre quil nous fournit une structure commune de participation pour la transformation des sociétés asiatiques, est devenu aujourdhui un concept clé dans le dialogue et la coopération interreligieuse en Asie. 10. Finalement, une question importante de pastorale que pose la FABC touche aux moyens et aux institutions pouvant traduire dans la réalité son idée de dialogue. Avant tout, lattention est donnée à la nécessité dune formation adéquate au dialogue à tous les niveaux. Etant donné que lEglise administre un grand nombre décoles et autres institutions éducatives, ces dernières devraient être des centres importants de formation au dialogue. De plus, à moins que nos catéchistes ne prennent, eux aussi, le problème du dialogue interreligieux au sérieux, nous ne pourrons pas conduire nos fidèles à surmonter les vieux préjugés et les attitudes négatives envers les religions traditionnelles de leurs voisins, ni les aider à forger de nouvelles et bonnes relations. Les communautés de base et les communautés ecclésiales offrent de bonnes conditions pour la formation des fidèles à la pratique du dialogue. Les conférences épiscopales sont appelées à développer la formation des prêtres, des religieuses et des laïcs pour une éducation des personnes au dialogue et une sensibilisation aux autres confessions religieuses. Davantage encore, tout ceci appelle la création de nouvelles structures adéquates de formation au dialogue. IV. Evangile et implication socio-politique Dans ses efforts pastoraux, la FABC a essayé de lier foi et situations socio-politiques. Manifestement, dans les pays très avancés comme le Japon, les conditions sont assez différentes de celles dune économie en croissance rapide comme celle de Corée, de Taiwan, de Malaisie et plus encore différentes de celles des pays toujours marqués par la pauvreté comme les Philippines et les pays dAsie du sud. Lorientation sociale de la FABC ressort des différentes comptes-rendus quon peut lire dans de nombreux documents. Cependant, on les trouvera plus facilement dans la série des documents de lInstitut des évêques pour laction sociale (BISA) parue de 1974 à 1987 et dans la nouvelle série du Conseil pour laction sociale à partir de 1993. La première chose quil nous faut noter est la méthodologie suivie. Lorientation sociale nest pas le résultat de réflexions théoriques sur une situation concrète, mais souvent le résultat dun contact direct avec des réalités sociales et des tentatives de la part des évêques de simmerger eux-mêmes dans ces réalités. Cette sorte de méthodologie suivie par la BISA aide les évêques à bien connaître et à réfléchir avec une certaine perspicacité à quelques importants problèmes de société. De plus, grâce aux contacts directs et aux programmes dimmersion, il en est résulté une méthodologie de cycle pastoral. Nous voudrions, ici, porter notre attention sur un certain nombre de traits saillants de lorientation sociale de la FABC. 1. Cest une exigence de lEvangile que nous soyons solidaires des peuples dans leurs luttes. Etre avec les gens est plus important que faire quelque chose pour eux. Par conséquent notre engagement social commence au niveau de lêtre en solidarité avec les gens, spécialement avec les pauvres et les marginaux de nos sociétés dAsie. 2. Ce qui nous guide dans cet engagement, cest dabord et avant tout lexemple de Jésus lui-même. Dans cet être avec les gens nous expérimentons le mystère de lincarnation, la solidarité de Dieu avec les êtres souffrants. Secondement, la vision de Jésus quant au Royaume de Dieu nous aiguillonne à travailler à la création dune société juste et égale pour tous. Il sagit dun nouvel ordre des choses selon le plan de Dieu. Nous devons travailler à ce plan en modelant lhistoire de nos sociétés dans la perspective de lultime vision du Royaume de Dieu. Troisièmement, nous rencontrons la présence de Dieu et son action dans les réalités sociales et profanes. De là, notre engagement dans la transformation des réalités socio-politiques nest pas simplement une occupation profane mais quelque chose que nous tenons de notre expérience de la présence de Dieu dans les réalités socio-politiques de notre continent. Quatrièmement, notre participation dans le domaine du social et notre engagement envers les pauvres sont une part intégrante de notre travail dévangélisation. Lenseignement du Synode de 1971 sur la justice dans le monde est très clair sur ce point. 3. Tout ce qui vient dêtre écrit a des conséquences quant à la vie concrète et à lexercice de la mission des Eglises dAsie. Le plus important défi pour lEglise est de devenir réellement une Eglise des pauvres. Car, si lEglise est linstrument du Royaume de Dieu et si ce Royaume est lui-même annoncé aux pauvres (Lc 4.18), alors les Eglises dAsie, en tant que communautés des disciples de Jésus en Asie, ne peuvent pas ne pas devenir vraiment des Eglises ayant opté pour les pauvres. Ce qui est aussi confirmé par ce que nous savons de la structure des Eglises locales dAsie grâce à leur dialogue avec les pauvres. Les conséquences dune telle option trouvent leur expression dans ce que dit le tout premier Institut des évêques pour laction sociale : Ainsi opter pour les pauvres comprend des risques de conflits avec les droits acquis ou lestablishment, religieux, économique, social, politique. Il comprend également pour les responsables de lEglise tout particulièrement, une perte de sécurité et ce, non seulement matérielle mais spirituelle. Car cela signifie opter pour la recherche inhabituelle dune certaine ligne directrice et non pour des méthodes théologiques et sociologiques toutes prêtes comme celles développées surtout en Occident, mais pour un discernement du processus historique issu du milieu même de notre peuple. 4. Etre capable aujourdhui de prendre conscience de ce quétait la solidarité de Jésus pour les pauvres et les peuples en lutte exige de nous dentreprendre une profonde analyse des causes des situations présentes où se trouvent nos sociétés. Elle viennent de situations telles que celles de lhistoire coloniale, des structures féodales et du modèle contemporain de développement importé en Asie et adopté par les asiatiques eux-mêmes. Il ny a quune approche éclairée, creusant en profondeur ces causes, qui puisse nous aider à changer la situation présente. En fait, lanalyse de la situation devient un élément très important de la méthodologie de la FABC. Lanalyse saffine quand elle se penche sur des problèmes concrets comme les travailleurs migrants, la main duvre industrielle, le tourisme exploiteur et les réfugiés (4). 5. Les documents de la FABC considèrent avec inquiétude la pénétration progressive de léconomie de marché libérale presque partout en Asie. Alors quils ne nient pas le progrès économique dans de nombreuses parties du continent, les conséquences négatives et sérieuses du présent modèle de développement sont clairement désignées. Ce modèle actuel de développement encourage lindividualisme et lesprit de compétition tout en causant la perte de la solidarité et de lharmonie. 6. Dans lactuel scénario socio-politique des sociétés asiatiques, un des instruments essentiels pour la défense des pauvres et des victimes se trouve dans le concept des droits de lhomme. Cest pourquoi lEglise devrait orienter son action en direction de la défense des pauvres et des maillons les plus faibles de la société. Cependant une certaine correction est nécessaire. Le concept des droits de lhomme tel quil sexprime en Occident semble mettre laccent principal sur les droits des individus. Dans le contexte asiatique, par contre, les droits de lhomme sont envisagés davantage dans un contexte collectif et communautaire. Le concept des droits de lhomme devrait être un instrument au service de la solidarité et de lédification dune communauté. 7. La nature et lamplitude des problèmes socio-politiques en Asie sont telles que leur solution demande de plus en plus laide de ressources asiatiques. Nous avons la conviction que les grandes civilisation dAsie avec leur histoire millénaire et leur force possèdent les ressources nécessaires pour surmonter la présente crise. Nous avons besoin seulement de les trouver et de les amener à simpliquer dans la situation actuelle. 8. Le rôle social des Eglises dAsie doit être vivifié par une vision spirituelle. La FABC parle de la dimension contemplative du développement humain. Il nous faut voir la présence de Jésus dans les missions dAsie qui luttent et souffrent. Les membres de la BISA expriment leur perception spirituelle en disant que le Seigneur de lhistoire est au travail dans ce monde de pauvreté. Voyant le Seigneur parmi les pauvres, comprenant le sens de son action parmi eux, discernant la direction que prend son travail avec eux, nous sentons profondément à lintérieur de nous quel défi plus spécifique nous avons à affronter. Nous pouvons aussi tirer des ressources spirituelles de lAsie celles qui nous aident à découvrir la présence de Dieu dans toutes les réalités qui nous entourent, y compris les réalités socio-politiques. Notre spiritualité a besoin dêtre reliée aux nombreux signes despérance que nous trouvons dans nos sociétés asiatique. Un de ces signes, par exemple, est le réveil que lon constate parmi les pauvres et les victimes de nos sociétés et leur détermination à transformer linjuste ordre actuel des choses. Nous ne pouvons pas ne pas voir la présence et la force de Dieu dans ce mouvement. De plus, nous trouvons un intense désir parmi nos peuples de créer des communautés de paix et dharmonie. Finalement, la coopération grandissante parmi les fidèles des différentes religions traditionnelles pour créer une société juste augure bien du futur de lAsie. (1)
Voir EDA Dossiers et documents N°3/96 Ref.: Dossiers et documents n. 7/99, Supplément EDA n. 293, Septembre 1999.
|