Monique Fabre, RSCJ
Nos Congregations en face de la dette mondiale
Conférence donnée pour SEDOS à Rome, le 17 février 1998


Suite au Séminaire du SEDOS du 11 octobre 1994 sur "la Dette internationale et la réponse de l'Eglise", un groupe de recherches de nos diverses Congrégations s'est constitué en janvier 1995. Les deux sous-groupes francophone et anglophone avaient pour but :
a - comprendre les systèmes économiques de nos jours, les rôles du FMI, de la Banque Mondiale, des banques de développement, des gouvernements dans le problème de la Dette mondiale.
b - entamer un processus de conscientisation de nos Congrégations sur ce problème.
c - ouvrir de petites pistes, entreprendre de petites actions à notre portée, non pour résoudre le problème, mais pour faire ce qui est en notre pouvoir.

Comment avons-nous travaillé ?

- personnellement et dans les groupes respectifs à un rythme mensuel en général, avec des documents, livres, exposés.
- avec l'aide de personnes extérieures, d'experts ponctuels ou qui participaient régulièrement au groupe, tel un ancien consultant de la Banque Mondiale.
- avec quelques rencontres communes des 2 groupes linguistiques pour partager l'état de nos recherches.

Nous avons ensemble réalisé une démarche auprès de personnalités françaises participant à la rencontre du G7 à Lyon en juin 1995.

Même en travaillant séparément nous sommes arrivés à des conclusions similaires, et nous souhaitons vous partager quelques unes de nos convictions et le point où nous sommes aujourd'hui.

A. LA CRISE DE LA DETTE : UNE FENETRE SUR L'ECONOMIE GLOBALE?


C'est une erreur de traiter la dette comme un problème en soi. La crise de la dette est le symtôme d'un malaise plus fondamental dans l'économie.. Il faut traiter à la fois le symptôme et le mal qui en est la cause. Le symptôme, la dette elle-même, pèse lourdement sur les pays les plus pauvres. Mais il a des causes dans les pratiques et les structures économiques. Si on n´en tient pas compte, même si la dette est effacée, au bout d´un certain temps, une nouvelle crise surgira avec des situations équivalentes.

On attribue généralement le point de départ de la dette au choc pétrolier des années 70 : les pétrodollars ont afflué dans les banques à un moment où le monde développé était en récession. Les pays en voie de développement ont constitué alors des débouchés pour ces fonds et les organismes de crédit ont cherché , parfois de façon agressive, à leur faire des prêts.

Toutefois, ceci n´explique pas la crise de la dette des années 80 et suivantes, car les prêts sont normalement investis pour produire des revenus qui permettent le remboursement de la dette. Parmi les causes réelles de la crise de la dette, nous avons relevé:

* la chute des prix des produits de base à la fin des années 70 due à la récession dans le monde développé et à l'augmentation de la production des produits agricoles. Cette instabilité des prix de produits de base est un problème structurel de l'économie de marché.
* la corruption de beaucoup de gouvernements dans les pays en développement, avec en arrière plan l'absence d'une procédure internationale en cas d'insolvabilité et le fait que les créditeurs pouvaient prêter aux gouvernements, même corrompus, avec l'assurance que les dettes passeraient aux gouvernements suivants. Ces créditeurs ont fait des prêts irresponsables.
* l'adoption de taux de change fluctuants qui ont entrainé pour les pays dont la monnaie est faible une augmentation du service de la dette qui s´effectue généralement en dollars américains,
* l'application de taux d'intérêt variables qui ont augmenté effectivement de 7% à 19,5%.
* des modèles de développement qui ont conduit à des tentatives d'industrialisation inadaptée aux pays en développement.

Une de nos principales conclusions est que, pour répondre sérieusement à la crise de la dette, nous devons regarder au-delà de la dette. Nous devons entreprendre un processus long et continu d´analyse et de campagne afin que peu à peu, on regarde l'économie du point de vue des pauvres et qu'on travaille à des changements à différents niveaux afin de réaliser une économie globale plus juste.

B. VERS DES INITIATIVES AU NIVEAU DE LA MICROECONOMIE


Nous sommes persuadés qu'il faut agir au niveau local, au niveau de la microéconomie et valoriser ce qu'on peut appeler des initiatives alternatives de la "force historique des pauvres", selon Gabriel Marc du Comité Catholique contre la Faim et pour le Développement ( CCFD ). C'est-à-dire des alternatives au système financier dominant.

Parmi les causes de l'origine de la dette, très schématiquement on peut dire ceci : il y a eu des investisseurs qui ont prêté de l'argent à des débiteurs en passant par des intermédiaires. Il n'y avait pas de connexions matérielles et de relations directes entre les deux, d'où un manque de responsabilité dans la gestion des fonds soit de la part du prêteur, soit de la part de l'emprunteur. Par contre l'intermédiaire s'enrichit grâce aux fluctuations des taux d'intérêt et aux variations des taux de change des monnaies. A partir de là, nous avons pris conscience qu'il faut créer un système où celui qui prête et celui qui emprunte se connaissent et soient engagés tous les deux dans les projets pour lequel le prêt est nécessaire ; ces projets doivent être réalisables et répondre aux besoins locaux réels. Cela ne peut se faire qu'à l'échelle de la microéconomie.

Localement, nous pouvons promouvoir des associations d'entraide à petite échelle afin que le capital investi reste sous le contrôle des prêteurs et des emprunteurs et non des usurpateurs du marché bancaire économique. Sinon, les emprunteurs dépendent de ces derniers. Il existe déjà de ces microréalisations qui sont élaborées, décidées, assumées, réalisées par les gens sur place. L'expérience montre que dans de telles conditions, le remboursement des dettes peut atteindre 80 à 90 %. On favorise ainsi le sens de la responsabilité et de l'honnêteté. Et on évite l'endettement ultérieur.

Quelques exemples : dans le Sud de l'Inde, une vingtaine d'associations de femmes ont été créées dans les villages,

* organisant des activités économiques communes ( tissage, élevage de vaches, production à partir des feuilles de bananes),
* créant une banque d'épargne et de crédit à partir des contributions des associées,
* s'impliquant dans les services locaux : magasins de distribution des rations alimentaires ( la corruption a été éliminée ), services publics de transport, de santé, de développement rural.

Ces associations ont obtenu un statut consultatif pour la planification du développement rural ainsi que des services et des coopératives dans une zone donnée. La fédération des associations est même arrivée à proposer des candidates aux élections rurales. Elles sont devenues une force de changement dans le pays. Pourquoi ? parce qu'on a rendu ces femmes aptes à mettre en oeuvre leur potentiel, leur capacité d'action et de production. Elles ont accès aux ressources, contrôlent le processus de production et ont le droit de disposer de leurs produits.

Je pourrais citer l'histoire des caisses populaires dans l'ex-Zaïre qui montre qu'en 20 ans, on est arrivé :

- à garder de l'argent en réserve
- à ne pas le dépenser n'importe comment
- à assurer un service de dépôts et de gestion suivie et honnête.

Les membres-adhérents ont eu accès à des prêts pour la construction sur la recommandation de deux cautionneurs, et ils ont pu bénéficier de services d'achat de matériels dont ils avaient besoin.

Dans le cadre de la FAO, des fonds de crédit rural sont allés vers des groupes de familles qui solidairement s'engagent au remboursement selon un taux prévu et modéré.

C. DES INVESTISSEMENTS ALTERNATIFS


Quand nous ne sommes pas sur place pour favoriser ce type d'entraide par associations, coopératives, voici une autre possibilité pour nos Congrégations : si nous avons des fonds, nous pouvons les investir d'une manière utile et juste et mettre notre capital à la disposition d'organismes qui ont une politique d'investissements éthiques, qui s'engagent à investir avec un sens de la responsabilité sociale. Investir avec le sens de la responsabilité sociale, c'est promouvoir des valeurs telles que le bien commun, la justice, la solidarité, la confiance réciproque, la vérité et la transparence. Je nomme deux organismes, non pour leur faire de la publicité, mais comme exemples:

- la SCOD ( EDCS ) ou Société Coopérative Oecuménique de développement dont on nous a parlé récemment à la rencontre organisée par la Commission JPIC.
- la CBIS ( Services d'investissements des Frères des Ecoles Chrétiennes aux USA ).

Ces organisations octroient des prêts à intérêt modéré à des personnes ou groupes marginalisés, spécialement des pays en développement, qui se voient refuser de tels prêts par les établissements financiers habituels. Les fonds de ces organismes viennent généralement des Congrégations, des Eglises, etc...

Je cite aussi la Banque Grameen en Belgique, Banque des pauvres, qui accorde des microcrédits aux déshérités, aux intouchables bancaires. Son fondateur la qualifie de banque différente : " nous avons regardé comment fonctionnaient les banques et nous avons fait le contraire."

D. POURQUOI SOUTENIR LA CAMPAGNE DU JUBILE 2000 ?


Nos groupes de travail du Sedos ont choisi de soutenir et promouvoir la Campagne du JUBILÉ 2000 lancée en Grande Bretagne et qui est devenue une Campagne internationale pour alléger la dette.

Un des aspects de cette Campagne est la Pétition du Jubilé 2000 qui demande " une unique annulation, pour l'an 2000, des arriérés de la dette non remboursable, due par les pays les plus pauvres du monde, selon une procédure indépendante, transpa-rente".

La Campagne pousse aussi à reconnaitre la responsabilité de tous, créditeurs et débiteurs, et appelle les leaders des pays créditeurs à faire les pas nécessaires pour prévenir le retour de niveaux d'endettement aussi élevés. La Campagne agit donc sur le problème de la dette et sur ses causes.

Nous sentons que toutes nos Congrégations religieuses devraient soutenir la Pétition parce que :

- une annulation de la dette libérerait beaucoup de pays pauvres du contrôle excessif des créditeurs qui imposent des conditions et des programmmes d'ajustement structurel au détriment des pauvres.
- nos Congrégations sont une puissance par leur nombre et leur internationalité et elles peuvent avoir une influence, unies avec d'autres groupes religieux, des ONG et d'autres organismes qui cherchent des solutions au problème.
- participer à la Pétition du jubilé 2000, c'est se faire les défenseurs des sans voix : en collectant des signatures dans tous les lieux où nous sommes et où nous travaillons, nous devenons une voix pour ceux qui ne peuvent pas faire entendre la leur.

Il y a peut-être une autre manière de collaborer à cette Campagne : nous savons combien il est important qu'une remise ou un allègement de la dette soit au bénéfice de tout le pays et spécialement des plus pauvres. L'allègement de la dette, dans un premier temps n'apportera pas de fonds aux pays débiteurs, mais elle restaurera leur autonomie et leur permettra de prendre en mains leur propre développement. Les gouvernements devraient s'engager à améliorer les conditions de vie et favoriser le développement de leurs populations. Nous soulignons les possibilités que nous donne encore notre internationalité : nous pouvons inviter les ONG qui sont sur place, les églises locales, des groupes de pression à agir sur leurs gouvernements afin que la réduction de la dette serve vraiment les plus pauvres et améliore leurs conditions de vie, de santé, d'éducation, etc...Nos communautés peuvent susciter les initiatives des associations locales afin qu'elles prêtent leurs voix à ceux qui n'en ont pas, et deviennent ainsi des partenaires dans ce processus de conscientisation.

Nos réseaux internes de Justice et Paix peuvent faciliter cette collaboration.

E. CONCLUSION


J'aimerais dire un mot sur notre présence dans les pays en développement et fortement atteints par la dette externe.

Parler d'inculturation de nos Congrégations est une expression maladroite et banale. Ce que nous voulons dire, c'est que la présence de nos communautés et d' oeuvres dans les pays les plus touchés par la crise de la dette doit être inculturée et significative pour les gens qui nous entourent.

Significative dans notre style de vie, dans nos habitations, dans les moyens que nous utilisons, qui doivent être adaptés à la population environnante.

En vivant de ce que nous gagnons, en partageant matériellement et spirituellement dans nos commu-nautés, nous témoignons de ce qu'est une vie digne dans un contexte modeste.

Ce témoignage est une forme d'éducation pour les gens au milieu desquels nous vivons : souvent ils ont pris l'habitude de recevoir des autres, de dépendre, ce qui est déshumanisant. Il faut apprendre à exploiter les ressources locales, à utiliser ce qu'on a sur place. Sans exclure des aides ponctuelles.

L'éducation et la formation sont le fondement de tout développement humain, social et économique et sont bien dans la mission de nos Congrégations qui ont fait une option préférentielle pour les pauvres.