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Le P. Claude Flipo, S.J., est rédacteur en chef de la revue Christus. Article reproduit de Christus, no. 166, 1995, pp. 149-155. Jonas n'est pas content du tout. Fâché à mort contre Ninive, et contre Dieu: "Je savais que tu es un Dieu bienveillant et miséricordieux, qui revient sur sa décision. Et c'est bien pourquoi je voulais fuir à Tarsis". Pour l'amener à voir les choses autrement, Dieu le prend avec humour: "Tu pleures ce ricin que tu n'as pas planté, fille d'une nuit... Et moi, je n'aurais pas pitié de Ninive, la grande ville où il y a plus de cent vingt mille êtres humains qui ne savent pas distinguer leur droite de leur gauche, et des bêtes sans nombre!" Tarsis, Ninive. C'est Ninive qui intéresse Dieu, et le sort de tant de gens si déboussolés qu'ils en sont devenus méchants. Mais c'est Tarsis qui habite les rêves de Jonas, la maison de campagne bien à l'abri de l'agitation et de la violence, loin de cette Parole si dérangeante. Tentation tout humaine de se fabriquer une religion tranquille, et un Dieu muet: "Maintenant que Paris, ses pavés et ses marbres/ Et sa brume et ses toits sont bien loin de mes yeux,/ Maintenant que je suis sous les branches des arbres/ Et que je puis songer à la beauté des cieux [...]/ Je viens à vous, Seigneur, père auquel il faut croire" (Les Contemplations, XV ("Avillequier"). Mais, si Dieu préfère s'occuper du sort des Ninivites, ne serait-ce pas d'abord dans la ville agitée et bruyante qu'il faut le chercher? La ville immense, large de trois jours de marche, où règne la confusion, cité de Dieu, cité du diable, mélangées. Rien ici, en apparence, de la claire opposition que célébrait saint Augustin: "Deux amours ont fondé deux cités; l'amour de soi jusqu'au mépris de Dieu a engendré la cité terrestre, l'amour de Dieu poussé jusqu'au mépris de soi a engendré la cité céleste" (AUGUSTIN, La Cité de Dieu, 14,28). Ici, tout crûment, la cité des hommes, bon grain et ivraie. De la distance avant toute chose Parabole pour notre temps! Nombreux, aujourd'hui, sont ceux qui sont appelés à exercer, chacun pour sa part, la mission prophétique du Christ dans la condition commune à tous. Mais cette mission suppose qu'on ait appris à se comporter, dans le tourbillon urbain, avec une sorte de distanœ intérieure. "Se tenir au-dessus de son ouvrage", disait le père de Pascal. Comment donc sauvegarder, dans la précipitation contagieuse, la possibilité même d'une écoute intérieure? Il faudrait pour cela, selon la belle maxime de Nicolas Barre, "que l'intérieur soit plus grand que l'extérieur". Maîtrise de soi, ascèse de l'action adaptée aux circonstances actuelles... On pourrait définir cette ascèse nécessaire comme "l'aptitude acquise à se maintenir dans un état psychique, nerveux, physique tel qu'on puisse être spirituellement attentif au moment présent" (René Voillaume). Rien de neuf en tout cela, dira-t-on. Sinon qu'il faut remonter le courant. Surfing, zapping ne sont plus seulement des modes, mais une façon de vivre en surface, un évitement de la profondeur. Bernanos stigmatisait déjà cette sorte d'esthétisme: "Le sol humain est si riche que cette mince couche superficielle suffit pour une maigre moisson, qui donne l'illusion d'une véritable destinée". Or, la ville, par ses incitations permanentes, ses effets de miroir et sa publicité, modèle à notre insu des conformismes. Le système exige, pour se maintenir, que la demande de biens non nécessaires soit continuellement sollicitée. Et, bien sûr, elle ne peut le faire que par des appels incessants au désir le plus 'commercial'. Comme le remarquait Aldous Huxley: "L'homme a toujours été la proie des distractions, qui sont le péché originel de l'esprit; mais jamais encore on n'avait tenté d'organiser et d'exploiter les distractions pour en faire, en raison de leur importance économique, le cœur et le centre vital de la vie humaine" (HUXLEY, Aldous, Dieu et moi, Seuil, Paris, p. 141). Ne pas rester à la surfaœ, jeter les filets en eau profonde! Chacun connaît aujourd'hui ces images à trois dimensions, appelées auto-stéréogrammes, qui, sous l'apparence d'un motif anodin mille fois répété, cachent un objet ou une scène invisible. Pour l'apercevoir, il faut exercer son regard afin d'exploiter l'une de nos facultés, la vision stéréoscopique: lâcher prise, laisser flotter le regard à travers l'image et attendre tranquillement que les connexions cérébrales se fassent. Soudain, le galion naufragé au fond des mers ou le bouquet de tulipes apparaît, aux yeux étonnés et ravis, avec une netteté et un relief saisissants. Le bon usage de la ville suppose que l'on s'exerce à voir la profondeur des choses. "Retournez la médaille, disait Vincent de Paul, et vous verrez dans les pauvres l'image du Christ". Autrement, on ne voit rien, on n'entend rien, on en reste aux apparences. "J'ai vu la misère de mon peuple, je l'ai entendu crier — dit le Seigneur à Moïse. Et maintenant, je t'envoie...". L'Épître aux Hébreux dit de Moïse: "Comme s'il voyait l'invisible, il crut". C'est bien cela: la foi donne des yeux pour voir. Première contemplation évangélique des Exercices ignatiens: "Voir comment Dieu regarde la sphère du monde, pleine d'hommes...". La profondeur des choses, c'est le regard que Dieu porte sur la ville, "où tant d'hommes ne savent distinguer leur droite de leur gauche". L'unique nécessaire Distance, certes, mais en vue de la présence. Ici nous guette un autre piège: après la superficialité, la dispersion. Soucis de toute sorte pour venir à bout de l'agenda. La ville est le lieu du multiple et de la fièvre. Savoir s'organiser, souvent renoncer. Savoir aussi déléguer. Ordonner son action autour des vraies priorités, dégagées de l'accessoire. Art qui s'apprend, exigeant, patient. Les anciens disaient que le moine (de monos, seul) n'est pas seulement un célibataire. C'est une personne qui a réalisé son unité intérieure par l'intégration progressive de toutes ses passions dans le seul désir nécessaire. Jésus n'a pas reproché à Marthe de s'occuper du ménage, mais d'être divisée, inquiète. Dans l'ordre de l'action, cette unité intérieure s'appelle l'intention droite. Saint Thomas d'Aquin, un expert, définit ainsi l'intention: "Le mouvement de la volonté, qui se porte vers le moyen en tant qu'il est ordonné à la fin, s'appelle élection. Mais le mouvement de la volonté qui se porte vers la fin, en tant que celle-ci est atteinte par les moyens qui lui sont ordonnés, on l'appelle intention" (D'AQUIN, Thomas, Somme théologique, la 2ae, q 12, a 4, ad 3). Une affirmation qu'Ignace aura entendu commenter à la Sorbonne et qu'il aura recopiée de sa belle écriture pour l'intégrer à la substance des Exercices. Au fond, le problème spirituel de nos grandes villes, c'est de ne pas mélanger la droite et la gauche, les moyens et les fins. Les chrétiens héritent en ce domaine d'une riche tradition. "L'intention simple est l'œil simple dont parle le Christ (cf. Mt 6, 22), qui garde le corps entier, c'est-à-dire toutes les œuvres et toute la vie de l'homme, dans la lumière. Cette intention ne vise que Dieu et toute chose par rapport à Dieu. Elle chasse la duplicité. Elle rassemble dans l'unité de l'esprit les facultés dispersées et ajuste l'esprit à Dieu. C'est pourquoi il nous faut habiter dans l'unité de notre esprit par cette intention simple qui fait ressembler à Dieu et trouver le repos dans l'action même" (VAN RUUSBROEC, Jan, Ecrits II. Les Noces spirituelles, Bellefontaine, 993, p. 165). On reconnaît là ce qu'Ignace, en effet, appellera l'intention 'droite', dégagée des vues 'obliques': "Si tout est donné par surcroît à ceux qui cherchent d'abord le Royaume de Dieu et sa justice, pourra-t-il manquer quelque chose à ceux qui cherchent uniquement la justice du Royaume de Dieu et le Royaume lui-même? A ceux qui reçoivent comme bénédiction non la rosée du ciel et les gras terroirs (cf. Gn 27,28), mais uniquement la rosée du ciel? Ceux, dis-je, qui ne sont pas divisés; ceux qui fixent leurs deux yeux sur les biens célestes" (DE LOYOLA, Ignace, "Lettre à Contarini, août 1537", dans Écrits, DDB, 1991, p. 654). La ville est multiple, innombrable. Elle peut devenir légion', quand elle nous possède (cf Mc 5, 9). Mais le cœur libéré y reste uni à Dieu au milieu des 'tracas', comme le dit Marie de l'Incarnation en évoquant les dix années qu'elle vécut à Tours au service de son beau-frère: "Je passais presque les jours entiers dans une écurie qui servait de magasin, et quelquefois il était minuit que j'étais sur le port à faire charger ou décharger les marchandises. Ma compagnie ordinaire était des crocheteurs, des charretiers et même cinquante ou soixante chevaux dont il fallait que j'eusse le soin... Et cependant tous ces tracas ne me détournaient point de Dieu, mais plutôt je m'y sentais fortifiée, parce que tout était pour la charité et non pour mon profit particulier... J'étais fort joyeuse avec ceux avec qui il me fallait être et on croyait que je me plaisais avec eux; mais c'était l'union que j'avais avec Dieu qui me rendait aussi gaie et allègre..." (DE L'INCARNATION, Marie, Ecrits I, pp. 162-163). Joyeuse et paisible, dit-elle, "aussi tranquille que si j'eusse été dans la solitude la plus retirée". Si le Seigneur ne bâtit la cité Jonas aussi est seul. Seul, mais triste. Il fait son métier de prophète, mais le cœur à distance de Dieu et des hommes. Solitude des grandes villes qu'on peut traverser sans regarder personne, le nez collé á la tâche, indifférent. "Dans quarante jours, Ninive sera détruite". Quel intérêt, dès lors! Pourtant, Jonas avait à peine marché une journée en proférant l'oracle que déjà ses habitants croyaient en Dieu: les petits, les grands, le roi, hommes et bêtes requis de faire pénitence et de l'invoquer. Dieu vit leur réaction, mais Jonas semble, quant à lui, ne rien voir du tout. Imaginons Jonas heureux, regard transformé, revenant sur ses pas comme Dieu sur sa décision. Imaginons-le se faire concitoyen des Ninivites, pour refaçonner avec eux le visage de la ville. Dans le rapport adopte par l'épiscopat français, le 2 novembre 1994 à Lourdes, Proposer la foi dans la société actuelle, les évêques soulignent combien la foi des chrétiens anime des combats pour la dignité des hommes et, plus précisément, "permet de pratiquer un va-et-vient effectif entre la lutte et la contemplation, entre la vie spirituelle et l'engagement social", spécialement en faveur des exclus. Chacun a présent à l'esprit ces figures de croyants. Un trait leur est commun: "Une certaine façon de faire face aux aléas de l'existence, d'être présent aux autres, de durer dans leurs responsabilités et de donner à d'autres le goût des responsabilités". Foi qui construit la personne, force d'inspiration et aussi instance de discernement pour pratiquer l'accueil comme le refus, 'l'accueil de ce qui construit réellement des libertés, le refus de ce qui les détruit ou les entrave". Lutte et contemplation! Le problème est vital. L'oraison ne peut exister d'une manière abstraite. Elle est la prière d'un homme engagé dans la construction de la cité, d'un homme politique', au sens noble de ce mot, qui désigne l'art de bâtir ensemble la communauté des hommes, de créer un espace où ils puissent se réaliser pleinement. "Si le Seigneur ne bâtit la cité, c'est en vain que peinent les ouvriers". Pour reprendre ici le langage de saint Augustin, c'est l'amour de Dieu, reçu et communiqué, qui construit la cité de Dieu, celle où la Sagesse aime jouer avec les enfants des hommes. Tel est le problème de la prière aujourd'hui, que le Père Daniélou avait fortement souligné (DANIÉLOU, Jean, L'oraison problème politique, Fayard, Paris, 1965). L'oraison n'est pas seulement anticipation de la vie éternelle, elle est aussi constitutive de l'ordre temporel, de la civilisation au sens plein du mot. Si bien qu' "entre le domaine de l'homme intérieur et le domaine de la civilisation, il ne saurait y avoir de coupure radicale". La politique, espace du débat entre les hommes et du débat des hommes avec Dieu, ne peut être abandonnée aux intérêts partisans. Elle a vocation de devenir un haut lieu de la vie dans l'esprit: "Seigneur, tu nous assures la paix. Dans toutes nos œuvres, toi-même, agis pour nous" (Is 26, 12). La ville est par excellence ce lieu du discernement, parce qu'elle est le creuset de l'humanité, l'espace de décision où se construit l'avenir commun. Lieu du politique, certes, mais aussi de ces multiples corps intermédiaires (entreprise, santé, éducation, culture) où se forgent les mentalités, tout comme les solidarités. L'Église n'a pas à en rougir: on ne peut aujourd'hui travailler dans une association de solidarité, sans y rencontrer de nombreux chrétiens, hommes et femmes pour les autres. Ils en sont eux-mêmes convaincus: "Si grande est la place que Dieu leur a assignée qu'il ne leur est pas permis de déserter". L'image de la mission est en train de changer: elle n'est plus seulement celle des terres lointaines, mais celle des grandes cités remplies d'hommes, débordantes, parfois inhumaines. Pour y faire entendre la Parole, Jonas a besoin de recul et, pour agir, de discernement. L'activisme a fait son temps. L'essentiel n'est pas d'en faire plus, mais de poser des actes qui, par leur qualité humaine et spirituelle, soient signifiants du Christ, des actes qui parfois, certes, vont à contre-courant et suscitent l'incompréhension ou même le rejet, mais qui réveillent aussi la profondeur de l'homme et sa dimension divine. Jonas passa trois jours et trois nuits dans le ventre du poisson. Signe de Jonas, le seul qui soit donné à cette génération. Seule, en effet, la parole du Christ ressuscité peut toucher la grande ville, si sûre d'elle-même et pourtant si fragile. Le chrétien d'aujourd'hui, en notre Occident séculier où l'évangile semble si souvent marginalisé, doit passer lui aussi par l'eau et par le feu.
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