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Martine
Floret * Introduction Imaginez ! Nous sommes au Nord du Burkina Faso : il fait plus de 40 degrés celsius à l’ombre, et une quarantaine de personnes, en majorité des femmes, participent à une session "Femmes et hommes, partenaires en développement". Par choix stratégique pour ne pas effrayer avec un nouveau mot, la mention "Genre" n’apparaissait pas dans le titre de la session même si nous l’avons utilisée tout au long de la rencontre1 de quatre jours. Avec deux autres québécoisES, je participe à la co-animation de cette rencontre qui se situait dans le cadre d’un travail de collaboration entre un organisme de coopération internationale2 québécois, la Fondation Jules et Paul Émile Léger, et son partenaire terrain, l’Organisation catholique pour le Développement et la Solidarité (OCADES)3. Au cours de la deuxième journée, fin d’après midi, l’ambiance s’enflamme quelque peu. En effet, une femme, religieuse, donne comme contre-exemple au partenariat, la situation suivante : Monsieur le curé dit : "Sœur Euphrasie, vous irez demain à Bam (ville voisine) pour une réunion des femmes". Et la sœur de répondre simplement "Oui, monsieur le curé". Un prêtre enchaîne en reconnaissant que la pastorale est trop "une pastorale de curés". Et une autre intervenante d’ajouter que certains programmes du diocèse arrivent à la dernière minute, ceux qui décident n’ont besoin que d’éxécutantEs. Vous ne trouverez peut-être rien de très nouveau dans ces exemples. Pourtant je crois pouvoir y appliquer la réflexion d’Anita Caron analysant la situation québécoise des rapports homme-femme dans l’Église4 : "bien que timide encore, cette prise de position incarne, de toute évidence, une ouverture à des changements qui se traduit notamment par une dénonciation du caractère patriarcal de l’Église (…). Il demeure qu’un bon nombre sont de plus en plus capables de reconnaître qu’en dépit des fonctions qu’elles exercent, elles sont toujours, dans l’Église, des fidèles de seconde classe". À partir de cette observation, enrichie par des témoignages d’autres consultantEs d’OCI, je me suis demandé si nous ne venions pas d’assister à une sorte de contamination de l’Église par le Genre à travers ces remises en question de fonctionnement touchant aux relations femmes-hommes, clercs-sœurs-laïcs. Le responsable du bureau local diocésain de développement m’a d’ailleurs confirmé qu’une telle prise de parole publique était une nouveauté. Alors pourquoi ne pas oser une certaine utopie prospective, comme nous y invitait, en août dernier Ivone Gebara, "ayons des laboratoires d’utopie, essayons-les". Je m’y risque maintenant en me basant sur l’approche Genre telle qu’elle est présentée en développement international ainsi qu’à partir de textes et discours de l’Église afin d’étayer mon intuition première sur une possible contagion. Mon exposé se divisera donc en trois parties. 1 - L’approche genre et développement 5 Travaillant dans un OCI, membre déléguée, entre autres, du Comité québécois femmes et développement (CQFD), j’ai ainsi eu la chance de participer à ses différentes réunions. L’une d’entre elles fut d’ailleurs consacrée à un bilan de l’approche GED, dix ans après6. La perspective GED, s’origine dans les années 80 alors que des chercheures femmes du Nord et du Sud critiquent les approches jusqu’alors promues en développement comme celles de Promotion des femmes ou encore d’Intégration de la Femme au Développement (IFD). L’approche Promotion se caractérise par une action "pour" elles : on leur proposait de participer à des actions sur des terrains leur étant traditionnellement dévolus (couture, cuisine…) sans réellement les rendre agentes de programmes. Elles étaient exclusivement confinées et confirmées dans leur rôle de mère7 et restaient des exécutrices. L’Intégration de la femme au développement fit un deuxième pas en souhaitant les intégrer dans l’élaboration de projets terrain mais là encore sans réelle analyse des causes de leur marginalisation : "elle ne questionne pas la base des rapports sociaux entre les hommes et les femmes"8. De plus, cette approche considère les femmes comme "un problème à résoudre"9. Or, et je cite : "il ne s’agit pas de faire participer les femmes dans des projets conçus et contrôlés par d’autres, mais plutôt de les appuyer dans leurs propres démarches au sein d’organisations qu’elles se sont données, (...) et se poser la question du pouvoir"10. Une nouvelle approche a donc émergé, l’approche GED. Elle vise : "la transformation des rapports entre les hommes et les femmes (…). Le but de l’analyse GED est que les femmes et les hommes agissent comme décideurs, que les marginalisés et les femmes acquièrent un pouvoir sur leur vie, l’"empowerment", que les relations inégales se transforment"11. Cette approche se caractérise par une analyse contextuelle selon les rôles ou différents types de travail (productif, reproductif, social) et selon les besoins (pratiques/stratégiques). Elle questionne également le pouvoir afin de renforcer celui d’agir, de se prendre en charge, de décider. Ainsi, nombre d’OCI québécois travaillent avec des partenaires du Sud et portent l’approche GED à travers des analyses contextuelles, l’élaboration conjointe de projets, leurs réalisations et leurs évaluations. Les organismes du Sud semblent adopter cette ligne de transformations sociales et culturelles. La mise sur pied de coopératives pour femmes, des projets de micro-crédits gérés par des femmes, leur participation à la marche mondiale des femmes et des projets de formation en sont l’illustration et les signes d’un engagement à changer des structures et à déplacer des pouvoirs12. 2 - Église et développement Comme nous avions en présence sur le terrain de notre session au Burkina un OCI et un organisme d’Église, je me propose maintenant de regarder par touches impressionnistes comment cette dernière se situe en développement en mettant en évidence certains aspects qui m’apparaissent très contradictoires. En effet, une fois de plus, vous pourrez constater que l’Église met de l’avant un discours qu’elle ne s’applique même pas à elle-même. Rappelons que c’est par son activité missionnaire que l’Église a participé et continue de vouloir participer en faveur du développement des peuples13 : "l’activité missionnaire apporte aux pauvres lumière et encouragement pour leur véritable développement (…) développement intégral ouvert sur l’Absolu"14. S’inspirant de Sollicitudo rei socialis15 (1987), Jean Paul II met l’accent sur l’esprit d’initiative et, fait encore plus remarquable, sur la relativité des structures. C’était au Mexique en 1990, et je cite : "Le développement humain exige un esprit d’initiative, de la part des personnes mêmes qui en ont besoin. Chacun doit agir selon sa propre responsabilité, sans attendre tout des structures sociales, d’assistance ou politique…"16. L’Église mentionne également la nécessité de changements institutionnels, institutions qui sont génératrices d’injustice dans le monde17. Mais Mgr Camara, archevêque de Recife (Brésil) de préciser : "le changement de structures dans les pays en développement sera impraticable sans le changement des structures dans les pays développés"18. Enfin, l’Église dans ses différentes interventions écrites en faveur d’un développement intégral, parle largement d’égalité et de justice. Pourtant, comme le rappelait encore récemment Joan Chittister à l’occasion de la première Conférence internationale de Women’s Ordination Worldwide à Dublin en juin 2001, "nous avons une Église qui prône l’égalité mais maintient une ecclésiologie de supériorité". Plus localement encore, le Synode africain a mis l’accent sur l’Église famille de Dieu et sur la justice avec une option préférentielle pour les déshéritéEs. Pourtant, dans le texte final Ecclesia in Africa, exhortation apostolique post-synodale, Jean Paul II, tout en déplorant et condamnant "les coutumes et pratiques qui privent les femmes de leurs droits et du respect qui leur est dû"19, a censuré le début de la phrase20 des pères synodaux qui situait le problème dans de nombreux pays d’Afrique "et quelquefois aussi dans l’Église". De plus, il n’a pas repris leurs recommandations concrètes notamment le numéro 48 : "... Que l’Église établisse des ministères pour les femmes et intensifie ses efforts pour favoriser leur formation"21. Un théologien, grand connaisseur de l’Afrique, note d’ailleurs à ce propos : "Difficile d’écarter avec plus d’élégance, et sous le couvert d’une formulation indolore et sans âge, une suggestion jugée pour le moment inopportune"22. Finalement, par ce très rapide parcours à travers des textes de l’Église sur le développement, nous pouvons retenir trois éléments : -l’Église parle presque toujours pour les autres -elle n’invite que très rarement à une auto-critique -elle n’emploie jamais le terme Genre mais en est encore à la Promotion des femmes, approche largement dépassée dans le milieu de la coopération internationale puisqu’elle nie en grande partie la responsabilisation des personnes dans la mesure où l’on pense "pour" elles. Or, comme l’écrivait Ivone Gebara dans son ouvrage Le mal au féminin : "une réflexion sur le Genre (…) catégorie très peu utilisée en théologie, (permet de mettre à jour) tout un système de relations de pouvoir basé sur le rôle social, politique et religieux de notre réalité d’êtres sexués"23. N’est-ce pas ce qui permettrait de réaliser efficacement un développement véritablement intégral pas seulement pour les autres, les pays du Sud, mais aussi pour nous ? 3 - Quelle contagion par le genre ? L’Église dans les pays du Sud a mis sur pied des bureaux diocésains de développement et de solidarité. Ils œuvrent sur un terrain dont ils n’ont pas l’exclusivité (comme en catéchèse ou en pastorale) mais collaborent avec d’autres OCI locales et internationales. Ces dernières travaillent notamment à la conscientisation des populations avec l’approche GED. Si je reviens à mon exemple d’introduction, durant ces journées de session nous avons assisté à un événement doublement novateur. En effet, c’était la première fois qu’un tel rassemblement avait lieu sur le sujet "Femmes et hommes partenaires en développement" en touchant aux causes d’inégalités dans les rapports de genre. Pour la première fois, des femmes et hommes identifiaient ainsi en public des exemples de ce que je nommerai un dysfonctionnement ecclésial, comme me l’a confirmé un responsable burkinabé. Un premier pas venait d’être franchi : une sorte de contestation à l’interne, même si, arrivées à l’étape de pistes concrètes à envisager, les participantEs n’en ont formulé aucune en direction de l’Église. Pourtant, à n’en pas douter, un processus de changement touchant aux rapports femmes-hommes à l’intérieur même de l’Église est amorcé au Burkina. Le terrain du développement ne serait-il pas alors un lieu de naissance et de propagation de rapports équitables entre femmes et hommes sujets ? Attitude qui se répercuterait ensuite, comme nous l’avons observé, à l’intérieur du fonctionnement de l’Église. Et ce, par le fait même que des femmes et des hommes travaillant en développement transmettent par ricochet leurs prises de conscience dans d’autres secteurs de la société dont celui de l’Église. Au terme de cet exposé, je ne peux m’empêcher d’établir un parallèle avec un autre sujet pas si éloigné du développement surtout quand on le présente comme intégral. Je veux parler du récent scandale des violences sexuelles24 faites à des religieuses par des clercs dans certains pays d’Afrique. Sujet plus que douloureux. La publication de différents documents à ce propos, ne laisse-t-elle pas aussi présager que de l’intérieur même de l’Église les langues vont se délier et dénoncer enfin ouvertement des dysfonctionnements graves touchant ici directement aux droits de la personne ? L’Église va-t-elle laisser passer l’occasion de s’appliquer la même justice que celle qu’elle demande pour les sociétés civiles où sont bafoués de tels droits ? Souhaitons que non et qu’elle mette en pratique ses propres paroles : "… Nul ne doit, parce qu’il est associé d’une manière ou d’une autre à l’Église, se voir priver des droits habituels"25. Conclusion Il est indéniable que des femmes et des hommes, jusqu’alors vuES comme la masse des croyantES, osent aujourd’hui s’exprimer et contester un certain ordre établi en faveur du pouvoir de certains. Et je pense qu’ils le découvrent ou redécouvrent en Afrique, en grande partie par le travail de conscientisation opéré par des organismes de développement non exclusivement d’Église. Par la même occasion, ils mesurent l’importance de se solidariser26 à travers des actions de développement et commencent à vouloir faire de même à l’intérieur de l’Église. Il y a fort à parier qu’une telle onde de choc entraînera des mouvements de peur, de surplus de contrôle comme nous le constatons déjà chez certains. Ils se targuent d’agir pour le respect du bien commun, de l’unité de l’Église mais pour ce faire, censurent le pluriel, le dialogue avec l’altérité. Nous avons d’ailleurs constaté, lors de la session au Burkina, que la plus grande résistance est venue de jeunes prêtres nouvellement ordonnés. Leur pouvoir leur semblait sans doute menacé et leur formation, à notre avis, ne les a pas outillés pour dialoguer théologiquement ni autocritiquer un certain fonctionnement ecclésial, dont le leur. Pourtant, comme le dit un proverbe burkinabé : "Si les fourmis se rassemblent, elles peuvent soulever un éléphant". Ces fourmis sont à l’œuvre même dans des contrées que l’on ne regarde pas toujours. Oui, j’ai vu des femmes et des hommes commencer à soulever l’éléphant du poids socio-écclésio-culturel des inégalités de genre. Et en ce sens, je crois que la contagion par le genre a commencé à se répandre au sein même de l’Église par ceux que l’on nomme "les simples" baptisés ! Notes * Responsable du dossier Formation à l’Entraide missionnaire (OCI – Montréal). Maîtrise en théologie pratique de l’Université de Montréal. 1. La session fut initiée par un organisme de coopération québécois en collaboration avec l’organisme catholique de développement et de solidarité du lieu (OCADES). 2. Organisme de coopération internationale abrégé par OCI. 3. Organisme fondé par la Conférence épiscopale du Burkina, présent dans plusieurs diocèses du pays et reconnu par le gouvernement. 4. Anita Caron, "Une ouverture à des changements possibles", dans Les rapports homme-femme dans l’Église catholique : perceptions, constats, alternatives, IREF, n.4, Montréal, 1999, p. 85-86. 5. Genre et Développement communément abrégé par GED. 6. L’approche Genre et Développement : dix ans après, CQFD, 2000. 7. Cf. Isabelle Jacquet, Développement au masculin/féminin. Le genre, outil d’un nouveau concept, L’Harmattan, Paris, 1995, p. 86. À ce propos, j’ai d’ailleurs constaté qu’un certain nombre de religieuses œuvrant dans le diocèse de Ouahigouya offraient de la formation pour jeunes filles dans ces mêmes secteurs traditionnels. Elles reconnaissaient être confrontées à un problème : ces jeunes filles ne trouvaient pas d’emploi et souvent allaient se prostituer à la capitale. Pourtant, elles ne remettaient pas encore en cause leur modèle éducatif. 8. Sonia Grmela, Proposition "pour une politique féministe du développement de l’AQOCI", mai 1995, CQFD, Montréal, 1995, p. 10. 9. Centre Tricontinental, Rapports de genre et mondialisation des marchés, L’Harmattan, Paris/Montréal, 1999, p. 5. 10. Les femmes : symboles à la mode ou véritables partenaires en développement, CQFD, Montréal, 1988, p. 5. 11. Sonia Grmela, Proposition "pour une politique féministe du développement de l’AQOCI", CQFD, Montréal, 1995, p. 2-3. 12. Cf. Idq, p. 21. 13. Pour un bref historique sur la question développement et Église, voir Ion Bria, dir., Dictionnaire œcuménique de missiologie, Cerf/Labor et fides/Cle, Paris, Genève, Yaoundé, 2001. 14. Redemptoris Missio, n. 59. 15. Sollicitudo rei socialis, n. 44 "Chacun doit découvrir et profiter du mieux possible de l’espace de sa propre liberté. Chacun devrait être capable d’initiatives qui répondent aux exigences mêmes de la société". 16. Jean Paul II, "Appel aux habitants de la vallée de Chalco", dans DC, n. 2008, 17 juin 990, 605. 17. Cf. Solidarité et développement. L’engagement de l’Église catholique, Cerf, Paris, 1992, p.142. 18. Cité dans idq, p. 129. 19. Ecclesia in Africa dans Maurice Cheza, Le synode africain, Karthala, Paris, 1996, p. 353, n. 121 20. Cf. René Luneau, Paroles et silences du Synode africain, Karthala, Paris, 1997, p. 181. 21. Maurice Cheza, Le synode africain, Karthala, Paris, 1996, p. 262, n. 48. 22. René Luneau, Paroles et silences du Synode africain, Karthala, Paris, 1997, p. 182. 23. Ivone Gebara, Le mal au féminin, L’Harmattan, Paris/Montréal, 1999, p. 94. 24. Voir à ce propos le site internet de Culture et foi qui a constitué un dossier sur le sujet, dont le reportage (16 mars 2001) du National Catholic Reporter. C’est par ce dernier que l’affaire a été rendue publique. (www.culture-et-foi.f2s.com) 25. "La justice dans le monde", DC, n. 1600, 2 janvier 1972, n. 7. 26. Cf. Jean-Marc Ela, "L’avenir de l’Afrique", dans, L’avenir du développement, Col. Alternatives Sud, L’Harmattan, France/Canada, vol. IV, 1997, 100-120.
Réf. : Texte de l’auteure. Janvier 2002.
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