Mgr Maurice Gaidon
Préside
nt du Groupe de recherches "Arts, Cultures et Foi" Évêque de Cahors, France
La Vérité de l'Évangile, c'est qu'il fait vivre


1. L’impression première, massive, est celle d’un désert culturel quand il s’agit de travailler consciemment à la promotion d’un humanisme plénier impliquant une ouverture au transcendant. L’air respiré dans notre actuelle société manque de l’oxygène indispensable à la croissance d’un homme animé par le souffle de l’Esprit et celui-ci donne souvent l’impression d’errer sans but bien défini, épuisant ses capacités d’Absolu dans la multiplication de plaisirs fugaces ou de désirs inassouvis. Le tout sur fond d’une culture où la dérision l’emporte sur l’adoration et le bruit sur le silence. L’homme du XXIeme siècle débutant est-il condamné à ne point trouver de sources où étancher sa soif de Dieu et découvrir sa vocation divine ? Il est vrai que les images dont sont abreuvés nos contemporains, les rythmes qui les assourdissent et les sons et couleurs qui les agressent ne peuvent que contribuer à déstabiliser adultes et jeunes ... souvent grâce à la complicité et à la bienveillance de ceux qui ont en charge le bien de la cité. Un exemple parmi beaucoup d’autres : en la petite ville de Cahors, au cœur de la Semaine Sainte, les édiles en place organisent depuis trois ans un festival tous azimuts pour les jeunes livrés à des spectacles qui ne risquent pas de les ouvrir au mystère de la Résurrection ! Le Saint Père dénonce cette « culture de mort » qui s’est emparée de notre univers sécularisé et « désaxé » puisqu’ayant perdu l’axe qui l’oriente vers sa véritable vocation. J’arrête là un diagnostic maintes fois établi dans les documents du Saint-Siège et les encycliques du Saint-Père.

Il y a mieux à faire que de dénoncer les ombres qui règnent aujourd’hui. Notre société révèle un goût renouvelé pour les questions spirituelles et beaucoup des observateurs de notre temps sont attentifs à la recherche de sens que manifestent les nouvelles générations bien différentes de la génération précédente. Nous n’en sommes plus au triomphe des « maîtres du soupçon » qui exercèrent leur hégémonie dans les esprits des intellectuels des années d’après-guerre. D’autres courants ont pris le relais encore que les maîtres à penser d’hier s’efforcent de maintenir leur pouvoir grâce en particulier aux médias dont ils tiennent encore les commandes. Grâce aussi aux arts plastiques qui se font les apologistes d’un univers marqué par la déchirure et parfois par le blasphème.

Mais voici que se lèvent des créateurs soucieux de retrouver l’importance du visage et du corps transfigurés par la lumière d’En-Haut. On les rencontre désormais à l’occasion des rassemblements suscités par une jeunesse qui aspire à ce que lui soient révélées les richesses du Mystère chrétien. Les J.M.J de Paris ont permis à cette nouvelle génération de faire passer son message et sa quête d’un sens qui l’emporte sur des intérêts immédiats, gérés par les idoles du temps qui ressemblent étrangement aux idoles dénoncées par les prophètes de l’ancien et du nouveau Testament. Ces jeunes s’en vont boire aux sources de la prière dans les monastères ou dans les haut-lieux que redeviennent les centres de pèlerinage. Ils sont avides de compagnonnage avec les témoins d’hier que sont les saints. Certains s’engagent au service des médias et apportent à nos radios chrétiennes une véritable compétence au service de l’évangélisation. On les retrouve à Radio Notre-Dame et à Radio Fourvière dont l’influence radiophonique ne cesse de s’étendre. Notre région Midi elle-même vient de travailler à la mise en place d’un nouveau studio dont la charte s’inscrit délibérément dans un climat d’identité chrétienne.

Il faut citer ici l’importance des hebdomadaires diocésains et nationaux qui font souvent un excellent travail de diffusion de la pensée chrétienne. Je souligne la qualité de « Famille chrétienne » et de « France catholique » : deux hebdomadaires qui n’ont pas pris la place qu’ils méritent dans une presse qui a les faveurs d’une part importante du clergé attaché encore à « La Vie » ! Il suffit de chercher dans les annonces de ces hebdomadaires pour réaliser combien sont nombreuses les propositions offertes aux chrétiens désireux d’éclairer et de fortifier leur foi comme aux jeunes tentés par l’aventure spirituelle. Il faudra du temps pour dresser un barrage évangélique devant le déferlement des courants matérialistes et hédonistes de la publicité et du pouvoir médiatique.

On pourrait penser que les institutions d’Église qui entrent dans le cadre de l’école catholique pourraient jouer un rôle de premier plan pour l’éducation des jeunes et leur ouverture à un humanisme plénier. Je n’en suis pas sûr, si j’en crois ce que je constate, l’absence de motivations chez beaucoup d’enseignants qui n’assument pas leur responsabilité quand il s’agit d’affirmer résolument les couleurs. Jugement sévère et rapide : j’en conviens, mais mon expérience me fait toucher du doigt la fragilité d’un enseignement qui est obligé de composer avec les instances de l’État. La laïcité « à la française » a fini, là comme ailleurs, par persuader les citoyens qu’il faut les tenir à distance du phénomène religieux relégué soigneusement dans la sphère du « privé »...

Demeure importante l’influence intellectuelle et spirituelle des « Instituts catholiques » dans la société française. Tout près de nous, Toulouse ouvre ses portes à de nombreux laïcs désireux d’acquérir une formation théologique afin de se mettre au service des communautés chrétiennes. Il en est ainsi ailleurs : une raison de se réjouir et de penser que se forment ainsi ceux qui seront demain des témoins de l’humanisme plénier que veut promouvoir l’Église de Jésus-Christ.

Nos grands séminaires se doivent d’être au premier rang pour travailler à ce que les prêtres de demain soient des hommes de l’Évangile chez lesquels éclate la vérité d’un message qui veut nous faire vivre « en plénitude ». La réforme engagée au niveau des études et de la formation spirituelle donne à espérer. Une carence demeure : le peu de formation donnée en ce qui concerne l’importance de la beauté comme langage sur Dieu.

2. Il est certain qu’en d’autres temps l’Église et son message ont été sources de fécondité créatrice en nombre de secteurs de la pensée et de l’art. Édifices religieux et musées sont là pour apporter un éclatant témoignage de cette imprégnation évangélique qui fut à l’origine de tant de chefs-d’œuvre offerts à notre admiration et à notre méditation. En ce vingtième siècle, laïcs, et clercs ont apporté leur contribution à la vie culturelle de leurs contemporains. Qu’on songe à la place des poètes et des romanciers, des philosophes aussi dans les années qui précédèrent et suivirent la guerre de 1914. Chacun connaît le rôle éminent qu’ils ont tenu dans notre société d’alors.

Julien Green est mort ; Olivier Messiaen est mort ; Manessier est mort ; Jean Guitton vient de mourir... les successeurs sont-ils prêts à prendre le relais ?

Notre Église a-t-elle donné à la Beauté la place qui lui revient dans l’annonce de la Parole ? J’ai gardé le souvenir de mes années de séminaire où j’avais pour Supérieur le Chanoine Jean Mouroux (auteur du « Sens chrétien de l’homme ») et pour maître-de-chapelle Joseph Samson qui reprenait à son compte la fameuse prophétie de Dostoїevski « la beauté sauvera le monde ». Mais l’enseignement officiel laissait entendre que l’art n’était point au programme et qu’il pouvait même être un compagnon inquiétant sur le chemin du sacerdoce. Je pense que ce temps-là est dépassé et que les futurs pasteurs sont davantage ouverts au langage de la beauté, « nom liturgique de Dieu » (O. Clément).

Car c’est à la liturgie en premier qu’il appartient de réhabiliter l’approche de Dieu par la beauté des rites et la qualité des célébrations. La réforme liturgique manquerait son objectif si elle négligeait cet aspect essentiel souligné par nombre de croyants et par nombre d’artistes. Mais fait-on assez appel à leur art pour nous introduire au cœur du mystère célébré ? Les productions musicales en vogue dans nos paroisses sont souvent d’une affligeante pauvreté, notes et textes confondus. Un sursaut salutaire semble devoir nous désembourber mais il reste tant à faire. Il faut noter comme très positif les nombreux jeunes qui se mettent à l’apprentissage de l’orgue : encore faut-il que leur soit laissé la possibilité de faire sonner leur instrument !

Quant à la piété populaire, elle trouve de quoi apaiser sa faim dans certains monastères et surtout dans les lieux de pèlerinage qui ont repris du service en ces dernières décennies. Aux sanctuaires de veiller à la qualité des liturgies célébrées et au respect des démarches des « petits et des humbles » qui ont droit d’être initiés à la beauté comme révélatrice de Dieu. En ce domaine, Lourdes a fait de remarquables efforts et la liturgie qui l’anime est de grande qualité. Ce sanctuaire organise chaque année un festival de musique qui permet à de nombreux compositeurs d’être sollicités par l’Église au bénéfice de la liturgie. Je suis sûr qu’on pourrait citer de nombreux exemples de ce type en différents diocèses de notre pays.

Certains groupes et certaines communautés nouvelles portent très fort ce souci de contribuer à l’enrichissement du patrimoine culturel au service des hommes de leur temps. Il serait bon de les interroger car ils représentent une force d’avenir qui mérite d’être connue et encouragée. On trouverait même en leurs rangs d’authentiques artistes désireux d’annoncer l’Évangile dans le langage qu’ils manient avec talent.

3. Les attentes de nos contemporains sont certes marquées par l’attente de la satisfaction des biens les plus immédiats et les plus tangibles, attente entretenue par une publicité qui use de tous ses artifices pour faire rêver et séduire les téléspectateurs.

Mais il est d’autres attentes plus ou moins consciemment exprimées et qui se manifestent en certains temps forts de nos vies en société : certains mots reviennent alors comme des réalités incontournables : « être libre » ; « s’éclater et être bien dans sa peau » ; « jouir et profiter de la vie » : thèmes qui empruntent leur phraséologie aux discours en vogue il y a trente ans...

Ces attentes peuvent être des points d’accrochage pour un travail d’évangélisation et la jeune génération peut prêter l’oreille à toute proposition de l’Évangile « école d’apprentissage de la liberté et de l’amour ». Ce qui est nouveau pour beaucoup qui ont grandi dans un environnement intellectuel dénonçant le dogmatisme et l’intolérance de l’Église face aux légitimes revendications des hommes. Encore faut-il que ce langage puisse être tenu aux jeunes par les témoins évangéliques, clercs et laïcs confondus dont le comportement doit s’imprégner de ces valeurs de liberté dans l’Esprit et d’amour - miséricorde. En ce domaine le Saint-Père a ouvert une brèche dans l’indifférence du monde des jeunes et des adultes : à sa suite, l’efflorescence actuelle des rassemblements et des marches-pèlerinages s’avère comme révélatrice d’une soif d’authenticité et de vérité sans fards du message d’amour et de liberté que redevient l’Évangile en notre désert spirituel.

Comment reprendre contact avec le monde des responsables politiques si souvent ignorants de la doctrine sociale de l’Église ? Immense question à laquelle s’efforcent de répondre ceux qui ont porté traditionnellement ce souci pastoral : je songe particulièrement au travail des Jésuites et des Dominicains... L’actuelle crise des vocations a creusé leurs rangs et leur influence est moindre qu’elle ne le fut en d’autres temps, en France du moins ! A l’heure où les évêques de France travaillent à « réhabiliter la politique », il convient de se demander si les futurs prêtres ont une connaissance suffisante en ces matières.

Quant aux instances universitaires, il est difficile de savoir comment l’Église est en lien avec elles. Le temps est derrière nous que celui du rayonnement de la « Paroisse universitaire et des aumôneries des facultés et des grandes écoles ». J’avance prudemment ces assertions qui reposent plus sur une impression que sur des enquêtes scientifiquement menées. Il faut souligner combien les évêques sont pauvres quand il s’agit de trouver des prêtres capables d’affronter un univers qui en effraie plus d’un... Les permanents laïcs ne peuvent à eux seuls faire face aux questions qui leur sont posées, encore que la formation théologique de certains les rende aptes à « rendre compte de leur foi ».

C’est peut-être dans le domaine de la culture artistique que l’Église dispose d’instances capables de susciter l’intérêt des créateurs. Je suis frappé de constater combien le thème « culture et foi » prend sa place dans nos diocèses, si j’en crois le nombre non négligeable de comités déjà existants ou en formation. Cela est vrai au premier plan pour Paris mais aussi en certains lieux de nos provinces. A l’heure où les municipalités se font un devoir de remettre en valeur leur patrimoine religieux, il serait bon de marquer notre intérêt et d’apporter nos conseils au monde de ceux qui interviennent sur le terrain. D’où l’importance du rôle des commissions diocésaines d’art sacré.

A titre d’exemple, qu’il me soit permis de citer le travail culturel de qualité qui est offert à l’abbaye de Sylvanès dans le diocèse de Rodez. Musiciens, hommes de théâtre et peintres y trouvent la possibilité de déployer leur art dans un contexte où la beauté liturgique est pleinement honorée.

Comment ne pas reconnaître l’intérêt que portent certaines communautés nouvelles à ce monde des artistes ? « Les Frères de S. Jean », « la communauté de l’Emmanuel » et d’autres groupes ont le souci de mettre la beauté au service de l’Évangile et, pour cela, font appel à des créateurs de notre temps. Autant de signes d’un printemps encore timide mais significatif.

Le petit Comité récemment mis en place sous le sigle « arts, cultures et foi » se propose d’organiser une exposition en l’an 2001 en faisant appel à des créateurs auxquels sera proposé un thème d’inspiration évangélique. Projet ambitieux et peut-être difficile à conduire, mais qui est une tentative de renouer des liens avec un monde qui se sent parfois abandonné par l’Église.

L’année jubilaire offrira de multiples occasions de faire appel aux artistes de notre temps et déjà des initiatives surgissent. Lieux de pèlerinages, monastères, cathédrales devront prendre une place importante en cette aventure de grande ampleur. La récente contribution de l’abbaye de Cîteaux ouvre des perspectives prometteuses : sans hésiter les Cisterciens ont mis à contribution de nombreux créateurs pour chanter, à leur façon et dans leur langage, l’immense personnalité de S. Bernard et de son œuvre. Ce fut une réussite exemplaire, encore que difficile à conduire !

Quant au dialogue avec les non-croyants, il est plus du domaine « des témoins que des maîtres » pour reprendre l’heureuse expression de Paul VI. Comment ne pas évoquer ici l’énergique formule de Claudel :

« La vérité du pain, c’est qu’il nourrit
la vérité du vin, c’est qu’il enivre
la vérité de l’Évangile, c’est qu’il fait vivre »

« Vivre en plénitude » dans « la liberté de l’Esprit » : tel est l’impérissable message que Jésus confie à ses disciples. A eux d’en porter témoignage.

Ref.: CULTURES ET FOI, Vol. VII, n. 2, 1999.