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Francis
George
Le 30 septembre 1999, lors dune allocution au Ier Congrès américain de la mission qui sest tenu à Parana en Argentine, le cardinal Francis George, archevêque de Chicago (États-Unis), a examiné les défis lancés à lÉglise par la mondialisation. Quelques 2900 délégués participaient à ce Congrès. Selon le cardinal, il est de la mission de lÉglise de travailler à une mondialisation respectueuse de la personne humaine. Plus consciente que jamais de linterdépendance des peuples de la terre, lÉglise catholique doit rester unie, favoriser le dialogue interconfessionnel, pour créer de la solidarité, mieux effacer les divisions et faire en sorte que la mondialisation soit une chance pour lhomme, la justice et la paix. Voici le texte du cardinal George (Texte original anglais dans Origins du 16 décembre 1999. Titre et traduction de la DC) : Au moment de clore cette décennie et ce siècle, il est de plus en plus clair quun nouvel ordre mondial prend forme. Au début de cette décennie, nous avons vu seffondrer le communisme en Europe de lEst et donc se terminer la Guerre Froide. Cet événement a mis fin à la division bipolaire du monde sur le plan politique et, en loccurence, à son partage entre économies capitalistes et socialistes. Ce qui a remplacé lordre mondial de la Guerre Froide, qui a duré pendant plus de quarante ans, cest ce que lon nomme, aujourdhui, la mondialisation. Alors que celle-ci ne fait quémerger en tant que nouvel ordre mondial, les contours quelle redonne au monde et les directions quelle semble prendre nous paraissent progressivement plus clairs. Étant donné les effets de cet ordre mondial sur les personnes concrètes, il revient à lÉglise - qui a été chargée par le Christ de se soucier de tout - de sy engager comme elle le fait dans toutes les cultures : à la fois pour affirmer ce qui est bon et noble dans celui-ci, et pour confronter ses carences et ses défauts à la lumière et à la puissance de la Bible. Au cours de cet exposé, je souhaite explorer les défis que la mondialisation lance aujourdhui à la mission de lÉglise. Vaste tâche, bien sûr, qui ne peut être entièrement accomplie dans un tel exposé. Je vais donc essayer de définir à la fois les principaux défis lancés par la mondialisation et les ressources proposées par lÉglise pour relever ces défis, dans la présentation de son message de Jésus-Christ. Je commencerai par une courte description de la mondialisation telle quelle se révèle au monde aujourdhui puis continuerai par une brève évaluation de ses aspects positifs et négatifs. Nous devrons ensuite prêter attention à la manière dont lÉglise, dans sa mission dévangélisation, devrait et peut répondre à ces défis. Je conclurai cet exposé par quelques réflexions sur la mondialisation à la lumière de la nouvelle évangélisation et du grand Jubilé. Quest-ce que la mondialisation ? Beaucoup
defforts sont faits, aujourdhui, pour tenter dexpliquer
ce quest la mondialisation. Il sagit dun phénomène
tellement vaste, quessayer de le comprendre de manière exhaustive
peut mener à léchec. Laissez-moi commencer par une image qui peut
nous aider à comprendre la mondialisation au niveau technique comme
au niveau spirituel.
Quest-ce donc que la mondialisation ? Dune manière simple, on peut dire que la mondialisation est comme une extension et une compression simultanées du temps et de lespace. Dun côté, la mondialisation a relié des gens et des lieux du monde entier, dune manière jusquici inconnue de lhumanité. Dun autre côté, ces mêmes connexions ont créé une densité de relations pouvant devenir envahissantes et même opprimantes pour la communauté humaine. Lordinateur fournit une image de cette extension et de cette compression : Internet et la toile mondiale (Web) représentent cet état dinterconnexion étendue du monde ; la puce informatique, où linformation est comprimée dans un tout petit espace, nous donne une image de ce que le monde est devenu. Les forces ambivalentes de lexpansion et de la compression créent une puissante dynamique et révèlent les profondes contradictions internes à la mondialisation, sur lesquelles je reviendrai dans un moment. Afin dessayer de comprendre comment opère la mondialisation dans notre univers actuel, je parlerai brièvement de la manière dont elle implique quatre dimensions de notre vie : les dimensions technologique, économique, politique et culturelle. La dimension technologique Ce sont les avancées rapides en matière de technologie de la communication qui ont permis la mondialisation. Le succès de lordinateur personnel dans les années 80 et la possibilité dinterconnexions offertes par la toile mondiale et Internet dans les années 90, ont créé une forme de communication pouvant transporter de grandes quantités dinformation de façon extrêmement rapide. Cela a étendu le champ et réduit le temps de communication de façon spectaculaire. Cest cette possibilité de mettre en relation tant de gens et dinstitutions, et de rendre cette interaction rapide et relativement aisée, qui est à la base de la mondialisation telle que nous la vivons. Le flot dinformation que permet cette nouvelle technologie des communications en est la preuve. Linformation est plus accessible et plus abondante pour un nombre toujours plus grand de personnes. Par ailleurs, la facilité de se transporter sur de longues distances a entraîné à la fois la migration de populations désireuses daméliorer leur sort économique et politique, et le mouvement rapide des capitaux et des biens de consommation. Bien sûr, ces migrations et mouvements ne sont pas nouveaux. Mais ils interviennent à une échelle inconnue jusquici. La dimension économique Cest sur le plan économique de la vie humaine que la mondialisation sest fait particulièrement ressentir. Le transfert rapide dinformation et de capitaux permet daccélérer et dintensifier les transactions commerciales. Lordre économique émergeant de cette possibilité est un capitalisme de marché mondial souvent appelé capitalisme néolibéral parce quil ressemble beaucoup au capitalisme libéral de la fin du XIXe siècle. Cest une forme de capitalisme de moins en moins contrôlé ou réglementé par des instances culturelles ou gouvernementales. Celui-ci a lié entre eux plus de pays que cela navait été possible auparavant. Il constitue cependant lun des profonds paradoxes de la mondialisation. Malgré sa capacité à améliorer la vie de tous, il a - au moins jusquici - élargi le fossé entre quelques groupes et individus immensément riches et un nombre toujours plus grand de gens emprisonnés dans les difficultés économiques ou même la misère. Le rapport 1999 du programme de développement des Nations Unies indique que lécart entre les riches et les pauvres se creuse de plus en plus au lieu de se resserrer. Je reviendrai sur ce point. De même, malgré son aptitude à relier les gens dans cette nouvelle organisation économique, il a surtout mis en relation les plus privilégiés dentre eux, que ce soit dans les pays riches ou dans les pays pauvres. La dimension politique La conséquence politique des technologies de communication et de transport, les forces puissantes du capitalisme mondial et les images culturelles envahissantes qui sinsinuent dans la vie quotidienne est un état-nation affaibli. Les communications sautent par dessus les frontières nationales. Une économie de marché mondialisée limite le contrôle du gouvernement, réduisant limportance et le pouvoir de létat-nation. Par ailleurs, les accords économiques entre les nations ont créé des blocs qui restreignent la souveraineté nationale : lUnion Européenne, lALENA, et le Mercosur sont toutes des organisations bien connues. Enfin, leffondrement du monde bipolaire de la Guerre Froide sest accompagné dun accroissement des conflits de petite échelle, qui, la plupart du temps, aujourdhui, se déroulent à lintérieur des États-nations et non plus entre eux. À cause de ces guerres, on assiste à un déferlement de personnes déplacées et de réfugiés sans équivalent depuis la fin de la seconde guerre mondiale. Alors que le pouvoir politique se déplace, lÉtat-nation ne disparaîtra pas tout de suite, mais ses pouvoirs et ses rôles sont en train de changer. Nous sommes également témoins de limportance grandissante des organisations transnationales non contrôlées par létat telles que les organisations non-gouvernementales dans la sphère politique. Celles accréditées par les Nations Unies ont une influence toute particulière. La dimension culturelle De ce réseau dinterconnexions développé grâce aux technologies de la communication, est né une sorte de culture mondiale. Cette culture est surtout marquée par des signes de consommation : nourriture, habillement et loisirs. Beaucoup de ces signes de consommation ont pour origine - au moins au début - les États-Unis : les hamburgers de McDonald, le coca-cola, les tee-shirts, les chaussures de sport, la musique rock, les films vidéo et le cinéma. Parce quil sagit de sociétés privées, elles appartiennent à des investisseurs répartis dans tout lhémisphère et dans le monde entier. Bien que ces signes culturels soient reçus et interprétés différemment dans le monde, selon les cultures, elles créent un langage culturel commun, en particulier chez les jeunes. Alors que la gamme des produits culturels et des modes de vie est plus vaste, une sorte de scepticisme à légard de la capacité de lintelligence humaine à saisir la vérité a surgi. Lesprit post-moderne déconstruit la synthèse intellectuelle mais lui résiste. Paradoxalement, la diversité post-moderne semble entraîner luniformisation de la culture. Les pouvoirs uniformisants des formes économiques de la mondialisation donnent limpression quil ny a pas dalternative au capitalisme néolibéral. Cette économie de marché, décrite par le Pape Jean-Paul II dans Centesimus annus (cf. DC 1991, n. 2029, p. 518-532. NDLR) - fondée sur la propriété privée, le marché libre et linitiative économique individuelle mais conçue de sorte que léconomie soit au service de le personne et non pas que la personne soit au service de léconomie - pourra-t-elle émerger de ce nouvel ordre économique mondial ? Les pouvoirs uniformisants de la mondialisation culturelle semblent venir à bout de formes dart, de la musique et même de la langue de cultures locales. Bien que lespagnol reste la langue la plus parlée dans lÉglise catholique, langlais est devenu la langue de la mondialisation. Ces forces qui poussent à luniformisation sont profondément ressenties. Vu leur ampleur, bien des gens se sentent incapables de les contrôler. Parallèlement, certains signes continuent dindiquer que leur pouvoir englobant pourrait être moindre quil ny paraît aujourdhui. Le Programme de développement des Nations Unies appelle à une plus grande réglementation de la mondialisation économique, ce qui montre une prise de conscience du problème mais napporte pas de solutions. Des études indiquent également que des signes de culture mondialisée peuvent sinsinuer dans une culture, sans pour cela en éradiquer les expressions culturelles locales ; parfois même, ils les intensifient. Il est, en fait, de plus en plus admis que pour comprendre la mondialisation, il ne faut pas se contenter de regarder ses aspects uniformisants. Il faut plutôt rigoureusement fixer notre regard sur le point dintersection entre ce qui est mondial et ce qui est local. Très peu de gens, à lexception dune petite élite dirigeante et culturelle, vivent exclusivement à léchelle de la mondialisation. La plupart des gens en ressentent leffet quand celle-ci entre en interaction avec leur environnement local. Lune des attitudes les plus répandues relatives à la mondialisation, est la résistance par la réaffirmation de lidentité locale. Cest là lune des causes de laccroissement du nombre des conflits dans le monde aujourdhui. Parfois, lidentité religieuse a été utilisée afin de rendre encore plus claire cette identité et cette différence locale vis-à-vis des voisins, ce qui a souvent entraîné la violence. En dautres endroits, cela a aussi contribué au renouveau de langues et de coutumes. Dans les deux cas, ce qui est local est vécu plus intensément puisque contrarié par lincursion de ce qui est mondial. Cette interaction entre ce qui est mondial et ce qui est local sest combinée à la migration des peuples (à la fois volontaire et forcée) pour créer des interactions inégalées au niveau de leur intensité et de leur étendue. De nombreux pays dAmérique sont depuis longtemps multiculturels. Ce qui est nouveau, cest lintensité de linteraction entre les cultures. Les États-Unis et le Canada sont maintenant les deuxième et troisième pays les plus multiculturels dans le monde (après lAustralie). Les États-Unis sont également le cinquième plus grand pays de langue espagnole au monde. Le
fait que les cultures se frottent les unes aux autres a entraîné une
fragmentation culturelle et lémergence de nouvelles formes de
culture. Rappelons que les cultures ont toujours emprunté les unes aux
autres. Mais ce que nous voyons aujourdhui, cest une fragmentation
culturelle, surtout en milieu urbain. Mondialisation : une évaluation Après avoir dit tout cela sur la mondialisation, comment devons nous lévaluer ? Il y a une tendance, surtout dans les cercles religieux, à se focaliser sur les aspects négatifs. Une grande partie de cette évaluation est justifiée. Mais le fait de se focaliser exclusivement sur les aspects négatifs de la mondialisation empêche de percevoir deux choses importantes. Premièrement, la mondialisation comporte des aspects positifs devant être reconnus. Deuxièmement, on ne peut pas simplement condamner en bloc la mondialisation étant donné que tous les phénomènes culturels sont ambigus du point de vue de lÉvangile, et quaucune alternative nest en vue. On ne peut ni passer sous silence la mondialisation, ni lui échapper facilement. Si lÉglise veut sengager dans le monde - comme il avait été clairement souligné quelle devait le faire au Concile Vatican II -, nous ne devons pas tout bonnement esquiver, ignorer ou même condamner une force si considérable dans le monde daujourdhui. Cest pourquoi je souhaite examiner à la fois les résultats positifs et négatifs de la mondialisation. Aspects positifs : la mondialisation en tant quopportunité Je souhaiterais ici insister sur deux aspects positifs de la mondialisation. Ils représentent à eux deux lopportunité quoffre la mondialisation. Cest tout dabord la possibilité dune plus grande interconnexion mondiale. Grâce aux technologies de communication et de transport dont nous bénéficions aujourdhui, nous avons la chance de pouvoir vraiment devenir une famille humaine étroitement reliée. Cest primordial pour une Église qui se dit catholique. La possibilité qui soffre à nous, cest cette vision que lon a de la terre à partir du vaisseau spatial Appolo 8. Comme nous le verrons, cela implique certaines choses qui ont été à maintes reprises exprimées par le Pape Jean-Paul II dans son appel à une plus grande solidarité humaine. Cela nous permet daborder un deuxième aspect positif de la mondialisation : laccès à linformation et le resserrement des distances permettraient daccroître les possibilités de développement humain. Les technologies de communication, dans cette nouvelle ère mondiale, ont permis de protéger les droits de lhomme de manière effective. Le mouvement contre lutilisation des mines antipersonnelles, par exemple, a été entièrement mené sur Internet. Les reportages télévisés sur la famine et les souffrances provoquées par la guerre ont mobilisé lopinion publique et forcé les gouvernements à réagir face à ces tragédies humaines. Sur le plan de la médecine, la mondialisation entraîne des campagnes déradication totale de certaines maladies. En dautres termes, laccès à linformation et le resserrement des distances peuvent améliorer la qualité de la vie humaine de manière significative. Aspects négatifs : la mondialisation en tant quidéologie Trois
domaines en particulier ont attiré lattention des détracteurs
de la mondialisation. Ce sont, en premier lieu, les valeurs qui ont
souvent conduit à la mondialisation économique et culturelle : à savoir,
la recherche du profit économique considéré comme lobjectif humain
suprême et lassimilation de lêtre humain à un consommateur.
Si le seul profit - et plus particulièrement le profit à court terme
- est reconnu comme la valeur organisatrice dun système économique,
alors les êtres humains et les sociétés humaines sont condamnés à souffrir. Le second aspect négatif de la mondialisation, cest le fossé toujours plus large entre les riches et les pauvres. Léconomie mondiale promet à ceux qui se soumettent à ses lois, de meilleures conditions de vie économique. Mais ce que beaucoup expérimentent, cest lexclusion ou lexploitation plutôt que la participation à cette richesse de plus en plus grande. En réponse, des voix toujours plus nombreuses appellent à une réglementation de cette économie afin que la richesse soit répartie plus équitablement. Le problème, bien sûr, cest quil nexiste pas dinterlocuteur politique pour léconomie mondiale et quun gouvernement mondial nest généralement pas souhaité non plus. En dautres termes, les dynamiques économiques ne peuvent pas être dissociées des facteurs politiques et culturels. Regardez, par exemple, les différences entre les économies post-marxistes de la Pologne et de la Hongrie et celle de la Russie. Les deux premières bénéficiaient dun contexte culturel permettant un revirement économique, ce qui nétait apparemment pas le cas de la Russie. Le troisième aspect négatif a trait à la fracture des cultures et des modes de vie que les forces uniformisantes de la mondialisation entraînent dans leur sillage. Une partie de la dignité humaine réside dans le droit à la culture, qui est une manière authentique mais distinctive dêtre un être humain. Cest un point sur lequel le Saint-Père a insisté sans relâche lors de ses voyages autour du monde. Priver les peuples de leur langue et de leur mode de vie, les obliger à sinsérer dans dautres schémas de vie, cest leur dérober lune des dimensions de base de leur humanité. Par ailleurs, la réponse intégriste à la mondialisation culturelle saccompagne souvent doutrages envers les droits de lhomme et de conflits. Les défis missionnnaires de lÉglise à lâge de la mondialisation Que signifient alors les possibilités et les défis de la mondialisation pour la mission de lÉglise aujourdhui ? Le Saint-Père a, pour la première fois, parlé de mondialisation à loccasion de la Journée mondiale de la Paix en 1998. Dans son message, il reconnaissait la manière dont le monde changeait (cf. DC 1999, n. 2195, p. 1-6. NDLR). Au vu des changements politiques et surtout économiques, il a posé une série de questions sur lintégration et la justice. Afin de créer une société plus équitable et de favoriser la paix dans le monde, il a avancé deux principes : premièrement, avoir un plus grand sens de la responsabilité du bien commun et, deuxièmement, ne jamais perdre de vue la personne humaine qui doit être au centre de tout projet social. En bref, il dit que relever le défi consiste à assurer une mondialisation de la solidarité, une mondialisation sans marginalisation. À la lumière de ces paroles du Saint-Père, je proposerais de nous concentrer sur deux tâches qui pourraient définir la mission de lÉglise à lâge de la mondialisation et permettre didentifier trois types de ressources que lÉglise pourrait proposer pour mener à bien ces deux tâches. Deux tâches 1. Proclamer et défendre la personne humaine À la base même dune mondialisation juste et équitable, se trouve la dignité de la personne humaine, un thème sur lequel le Pape Jean-Paul II est revenu sans cesse depuis sa première Encyclique, Redemptor hominis (1). Sans ce point de convergence, tout projet de société est voué à ségarer et à réduire à lesclavage plutôt quà libérer. Nous devons faire de la proclamation de la vérité sur la personne humaine le centre de notre proclamation missionnaire dans un univers mondialisé. La Rédemption que nous avons reçue en Jésus-Christ témoigne de la manière dont Dieu perçoit et aime chaque être humain. 2. Créer une culture de vie Notre attitude vis-à-vis de la dignité humaine étant profondément influencée par les valeurs contenues dans la culture de chacun, la seconde tâche majeure dune église est la conversion de la culture. Selon les termes de lExhortation apostolique Ecclesia in America, les cultures touchées par la mondialisation doivent être guidées par une vision morale de « la dignité humaine, de la solidarité et de la subsidiarité » (2). Comme lexplique lExhortation apostolique, cette transformation pousse à la fois à inculquer ces valeurs positives dans chaque culture et en interaction entre les nations, ainsi quà réduire de façon concomitante les effets négatifs de la mondialisation sur les pauvres et les faibles. La conversion mondialisée de la culture implique également de soutenir les organisations internationales qui sefforcent de créer et de soutenir une culture de vie. Laissez-moi donner un exemple dune réponse adéquate à un problème crucial dans les pays dAmérique : leur dette extérieure massive. Pour traiter de ce problème central dans la vie des gens de nos pays, deux stratégies sont nécessaires. Dune part, nous devons atténuer les effets négatifs de la dette, qui draine les ressources dun pays et nuit surtout aux pauvres. Des efforts concertés sont indispensables pour que les pays et les organismes créanciers réduisent la dette - ou même lannulent entièrement dans certains cas. Alors que les institutions financières mondiales et que les pays les plus industrialisés se sont efforcés dadmettre ce problème, tous les efforts ont été jusquici insuffisants. Dautre part, cependant, nous devons promouvoir une culture interne à chaque nation débitrice qui puisse garantir que les prêts et les investissements consentis sont utilisés pour le bien commun et dans le but dune vraie promotion humaine. Ainsi, les éléments culturels qui encouragent le copinage, la corruption et la fraude doivent être éliminés à lintérieur même du pays. En tant que chrétiens, nous sommes appelés à travailler à ces deux dimensions. Trois ressources 1. La catholicité de lÉglise à une époque de mondialisation Lune
des grandes ressources quapporte lÉglise catholique à la
mission de lévangélisation à lâge de la mondialisation,
cest sa catholicité. Jentends ici catholicité sous ses deux
dimensions théologiques : son épanouissement dans le monde entier et
la plénitude de vérité quelle apporte à la famille humaine. Le message de foi prêché par lÉglise offre une vision morale et spirituelle pour une société juste et équitable à une époque de mondialisation. Les vérités quelle a reçues du Christ encouragent lÉglise à proclamer la dignité de la personne humaine, le caractère central de la personne humaine pour tout projet social, lappel à la solidarité parmi tous les membres de la famille humaine, la présence à la fois du bien et du mal dans chaque culture et la mission de réconciliation de Jésus-Christ pour rassembler toutes choses sur terre en une offrande à Dieu (cf. Ep 1, 10; Col 1, 20). Laissez-moi esquisser pour vous la manière dont je vois la présentation de ces vérités. Une Église réellement catholique propose le message de salut à tout le monde, sans exception et sans distinction ; tous sont invités à la table du banquet du Royaume de Dieu. Lefficacité de cette proposition se fonde sur notre propre conversion permanente, sur un continuel « changement de mentalité » (metanoia), sur le fait de se détourner constamment de son moi radicalement autonome et isolé, un changement provoqué par la rencontre avec le Christ dans son corps, lÉglise. Dans cette conversion et communion ecclésiale constantes, notre relation avec les autres dans le Christ est approfondie. Linculturation de la foi - la conversion dune société et dune culture que permet le fait de prêcher qui est le Christ dans un langage compréhensible par le peuple - commence par lidentification des semina Verbi présentes dans toute culture puis continue par lidentification déléments démoniaques également présents dans toutes les cultures. Ce discernement apparaît dans la vie des évangélisateurs eux-mêmes, eux qui sont les témoins du pouvoir de la grâce de Dieu. De tels évangélisateurs catholiques doivent être en profonde conversation avec le Christ mais aussi avec ceux quil a placés sur leur chemin. 2. Lappel à une nouvelle évangélisation La nouvelle évangélisation à laquelle notre Saint-Père a appelé pour la première fois lors dune visite à Haïti, prend en compte la manière dont le monde a changé et sinterroge sur la façon dont le message de salut de Jésus-Christ peut être entendu par ceux qui, ayant à un moment donné accepté la Bible, lont maintenant délibérément mise de côté. Ce rejet conscient de la foi nest pas seulement présent dans ce nouvel Aréopage des mass media et de la science dont parle le Pape dans son Encyclique Redemptoris missio (3). Il lest aussi dans le point de vue différent de nombreux hommes et femmes daujourdhui, de groupes entiers qui vivent dans un ordre mondial où les anciens repères ne permettent plus de sorienter. Si nous gardons à lesprit les principes de la nouvelle évangélisation, notre mission sera plus efficace dans un univers mondialisé : elle est biblique ; universelle dans son service auprès de tous les peuples ; dialogale dans son respect de la liberté de conscience ; culturellement adaptée tout en transformant les sociétés, innovatrice dans son utilisation des nouveaux moyens de communication; et elle relève de la responsabilité de tous les membres de lÉglise. La nouvelle évangélisation présuppose un dialogue à la fois oecuménique et interconfessionnel. Le Christ et son Église nétant quun, la désunion ecclésiale est un scandale qui affaiblit la prédication de la Bible. Les économies, les sociétés, les cultures mondialisées ne répondront quà une Église réellement unifiée. Alors que, au cours du nouveau millénaire, les communautés de foi redeviendront les principaux façonneurs et levain de la culture, le dialogue interconfessionnel est dautant plus impératif. Particulièrement crucial est le dialogue entre le catholicisme et lislam, tous deux en expansion. Les relations entre les catholiques et les musulmans détermineront la mondialisation plus profondément quaucun accord économique ou politique. 3. Célébration du grand Jubilé La célébration du grand Jubilé est une troisième ressource pour la mission dans un contexte de mondialisation. Le Jubilé est porteur de messages essentiels pour la mission. Tout dabord, il exprime le caractère gratuit de lamour de Dieu qui a offert son Fils pour le salut de notre monde. Dans un monde où toute relation menace dêtre commercialisée, où les actes généreux et gratuits sont considérés comme une perte éventuelle de profit, le message expliquant comment Dieu agit gratuitement pour sauver le monde nous conduit vers un nouveau monde plus authentique. En second lieu, dans la Bible, jubilé signifie remise de dette et renouveau. Si la vraie mondialisation est lintégration et la participation, alors cette intégration et cette participation doivent être rendues possibles en permettant aux pauvres de prendre un nouveau départ. LÉglise apporte ses ressources pour soutenir ce rêve de recommencement où la justice puis, la paix auront plus de chance de réussir parce que toutes deux senracinent dans lamour. Conclusion Afin de soutenir cette activité missionnaire, nous devons avoir une spiritualité missionnaire qui puisse nous soutenir, nous guider et nous nourrir dans notre appel. Je reviens ici à limage de la terre vue de lespace: notre monde est, après tout, très petit à léchelle du cosmos. Il est fragile. Ses divisions et ses barrières sont bâties par la main de lhomme et nous, croyants, devons être ceux qui perçoivent doù vient le monde et où il va. Le monde, sous toutes ses dimensions, vient de Dieu. Cest la création de Dieu et elle porte lempreinte de sa propre image. Il a donc une dignité, une bonté et une beauté indéniables, peu importe combien les péchés ont défiguré le visage du monde. Le monde est parti pour un voyage au-delà de ses ruptures et de ses divisions, vers une nouvelle harmonie et communion avec Dieu, un voyage que les Lettres de saint Paul aux Éphésiens et aux Colossiens appellent réconciliation. En pleine fracture que le monde ressent plus vivement à cause de la mondialisation, le message de réconciliation de toutes choses dans le Christ est une vérité que notre monde brûle dentendre. Quelques
décennies avant quil ne devienne commun de parler de mondialisation,
Jean XXIII a appelé le Concile Vatican II à revitaliser la mission de
lÉglise dans le monde. Il a lancé cet appel pour que lÉglise,
en tant quassemblée globale, mondiale et universelle soit, de
manière plus visible, le sacrement de lunité de la race humaine
après que les divisions nationales, culturelles et économiques nous
ont entraînés dans des guerres et des carnages lors de la première partie
du ce siècle. Lappel à une mission qui soit réellement catholique,
cest le véritable appel du Concile. Pour des raisons diverses,
le Concile na pas encore été reçu comme un appel de lÉglise
à changer le monde. Beaucoup dénergie a été dépensée pour changer
lÉglise selon divers schémas ; pas assez na été consacrée
à nous changer, nous, avec laide de lÉglise, afin que nous
puissions changer le monde. 1
Redemptor hominis (DC 1979, n. 1761, p. 301-323) Ref.: La documentation catholique, n.2220, 20/02/2000.
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