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Giulio
Girardi
POUR
UN AUTRE JUBILÉ DE L'AN 2000 SE MOBILISER POUR LA LIBÉRATION
DES PEUPLES INDIGÈNES ET DES OPPRIMÉS
Le texte que
nous publions cidessous propose une façon "différente"
de célébrer le jubilé de l'an 2000. Il puisse simultanément
aux sources bibliques du jubilé et aux situations actuelles des
peuples indigènes en Amérique latine. Il est dédié
à la mémoire de Mgr Leónidas Proaño, ancien
évêque de Riobamba en Équateur, ami et défenseur
des Indiens. Les réflexions ici proposées n'émanent
pas directement d'un auteur latinoaméricain (contrairement
à nos habitudes), mais d'un homme dont plusieurs textes ont été
récemment diffusés par les médias latinoaméricains
de défense des droits de l'homme ou liés au courant des
théologies de la libération. Il s'agit de Giulio Girardi,
philosophe et théologien, membre de la Coordination italienne
de solidarité avec les peuples indigènes. Cet article
dont nous publions la seconde partie a été diffusé
par Cencos Iglesias, décembre 1996 (Mexique).
Le
jubilé dans la perspective d'Israël et de Jésus
Le jubilé chrétien prétend s'inspirer de la tradition
biblique et surtout du message de Jésus. Le pape rappelle (Il
s'agit de la lettre apostolique Tertio Millenio Adveniente
[NdT].) que dans l'Ancien Testament (comme par exemple dans le Lévitique,
25 et dans le Deutéronome [Dt 15, 111]), le jubilé
était un temps particulièrement consacré à
Dieu au cours duquel on laissait se reposer la terre, on devait libérer
les esclaves juifs et remettre toutes les dettes. Un temps au cours duquel
on proclamait également "l'émancipation" de tous
les habitants qui aspiraient à la liberté. À cette
occasion, tous les Israélites recouvraient la possession de la
terre de leurs pères, si éventuellement ils l'avaient vendue
ou si, étant réduits en esclavage, ils l'avaient perdue.
Par conséquent, l'année jubilaire devait restaurer l'égalité
entre tous les fils d'Israël et rétablir entre eux la justice
sociale. Cela supposait que le gouvernement et la législation s'étaient
donnés pour tâche de protéger les plus faibles et
de garantir leurs droits face à l'arrogance des plus riches.
À partir de cet arrièrefond biblique on comprend la
profonde réinterprétation du jubilé que Jésus
propose quand, se présentant aux habitants de Nazareth, il leur
cite le passage d'Isaïe : "L'Esprit du Seigneur est sur moi
parce qu'il m'a conféré l'onction pour annoncer la bonne
nouvelle aux pauvres. Il m'a envoyé proclamer aux captifs la libération
et aux aveugles le retour à la vue, rendre la liberté aux
opprimés, proclamer une année d'accueil par le Seigneur"
(Lc 4, 1619). Pour Jésus, le jubilé est un temps de
libération totale; or, la libération constitue précisément
l'essence de sa mission.
Il est cependant bien difficile de trouver un écho de cette conception
du jubilé dans la façon dont elle est envisagée par
le pape car elle manifeste un ecclésiocentrisme qui éclipse
le point de vue des opprimés (...).
Certes, la référence aux pauvres et aux exclus qui sont
l'objet d'une option préférentielle de la part de l'Église
est présente dans les préoccupations du pape. "Il faut
dire avant tout que l'engagement au service de la justice et de la paix
dans un monde aussi profondément marqué que le nôtre
par tant de conflits et par d'intolérables inégalités
sociales et économi-ques est un aspect éminent de la préparation
et de la célébration du jubilé." Cependant,
la préoccupation qui se manifeste sincèrement dans cette
déclaration ne supprime pas la distance qui existe entre le jubilé
de l'Église romaine et celui de la Bible, entre le jubilé
proclamé par le pape et celui qui fut proclamé par Jésus.
D'une part, parce que la référence aux pauvres et aux exclus
n'apparaît plus comme l'essentiel du jubilé mais qu'il en
est seulement un aspect secondaire auquel le pape ne s'intéresse
qu'à la fin du document lorsqu'il explique quel sera le contenu
de la préparation de la troisième année. D'autre
part, parce que cette référence ne faisant plus allusion
à la libération des esclaves a perdu la charge subversive
qui la caractérisait du point de vue de la société
dans la conception biblique et surtout à travers la proclamation
jubilaire de Jésus.
Pour
un jubilé célébré du point de vue des indigènes
engagés dans un mouvement de libération
Je veux à présent faire une proposition qui permettrait
de retrouver le sens originel du jubilé du point de vue de la pénitence
et de la libération et de redonner à l'option pour les pauvres
son rôle central en tant que caractéristique de l'événement.
L'idée a surgi de la concomitance entre la transition du deuxième
au troisième millénaire et la décennie internationale
des peuples indigènes telle qu'elle a été proclamée
par les Nations unies (10 décembre 1994 10 décembre
2004). La proposition consiste à envisager la transition du deuxième
au troisième millénaire du point de vue des peuples indigènes
qui émergent à la conscience et à la dignité
en tant que sujets.
En 1992, nous l'avons déjà rappelé, bien des personnel,
des groupes, des mouvements, des comités se sont mobilisés
pour s'opposer aux commémorations du cinquième centenaire
de la conquête et de l'évangélisation et surtout pour
refuser l'idéologie qui les avait inspiré, une idéologie
de conquête et de domination. Ce refus allait de pair avec la mise
en valeur du point de vue des peuples indigènes au sujet de ces
exploits et de l'ensemble de l'histoire. Il me semble également
urgent de procéder à une analyse de l'idéologie qui
inspire le projet de célébration du millénaire, compris
comme une exaltation des 2 000 ans de civilisation chrétienne.
Car il est impossible de ne pas avoir le même jugement sur le cinquième
centenaire et sur les deux mille ans. La conquête coloniale et les
conquêtes qui ont engendré la modernité sont l'aboutissement
naturel d'une idéologie et d'une pratique impériales qui
ont marqué notre ère de bout en bout.
Certes, l'impérialisme ne marque pas seulement l'ère chrétienne,
car celleci se contente de faire se perdurer des idéologies
et des pratiques antérieures. Cependant, ceci constitue pour les
croyants le nud du problème qui les angoisse: Pourquoi le
christianisme n'atil pas changé le cours de l'histoire?
Pourquoi n'a-t-il pas réussi à briser la loi du plus fort
et s'estil incliné devant elle? Pourquoi le message libérateur
exprimé par Jésus estil si souvent devenu, dans l'interprétation
proposée par les Églises, un appel à la soumission
et à la résignation? Estil légitime de penser
que le christianisme n'a pas changé le monde parce que le monde
a changé le christianisme?
S'interroger sur le sens des deux derniers millénaires revient
à se hasarder à une évaluation de la civilisation
de l'Occident chrétien et, par conséquent, de l'évangélisation.
S'interroger sur les perspectives du troisième millénaire
revient à se demander si celuici doit se situer en cohérence
par rapport aux deux premiers ou si ne s'impose pas plutôt par rapport
à eux une rupture et une inversion de tendance.
Dans ce contexte, affirmer notre identification avec les peuples indigènes
signifie assumer leur point de vue dans l'estimation de l'histoire passée
et la prévision de l'histoire à venir, assumer le point
de vue des exclus de notre civilisation et non celui des puissances dominantes.
Il s'agit là d'un choix de civilisation qui est inséparable
d'un choix de vie.
Envisager le jubilé du point de vue des exclus revient à
retrouver son sens originel de pénitence et de libération,
à redécouvrir son poids de subversion. Cela signifie que
toutes les Églises devraient proclamer le message de Jésus
en s'engageant aux côtés des peuples indigènes et
de tous les opprimés du monde dans leur combat pour leur libération,
c'estàdire dans leur effort pour s'affirmer comme sujets
de leur propre histoire. Cela signifie qu'il faut dénoncer courageusement
le crime et le péché structurels qui induisent l'exclusion
de la plus grande partie de l'humanité ainsi que l'idéologie
libérale qui les produit. Cela signifie que la priorité
de la mobilisation jubilaire doit être non pas l'unité entre
les Églises mais la solidarité entre les peuples et continents;
une réconciliation qui transformera non seulement les relations
interpersonnelles mais surtout les relations structurelles entre le Nord
et le Sud.
Cela signifie encore qu'il faut lutter pour que les pays riches remettent
la dette des pays pauvres car celleci est devenue l'instrument le
plus mortifère de leur exploitation et de leur domination; bien
plus, il faut que les pays riches reconnaissent la dette qu'eux-mêmes
ont contractée à l'égard des pauvres au cours de
leur histoire et qu'ils s'engagent à la leur payer. Cela signifie
enfin qu'il faut soutenir les peuples indigènes dans la lutte qu'ils
mènent pour récupérer la terre de leurs ancêtres
qui leur a été violemment enlevée par les conquistadors
d'hier et d'aujourd'hui.
Le
jubilé de l'an 2000 temps de conversion pour les Églises
Envisager le jubilé du point de vue des peuples indigènes
impose également aux Églises l'obligation de reconnaître
leur responsabilité dans la genèse d'une civilisation génocide
non seulement du côté des chrétiens mais aussi du
côté des Églises en tant que telles et de leur pratique
évangélisatrice; il faut pour cela mettre en question le
projet jubilaire d'autocélébration et entreprendre au contraire
un cheminement de conversion. Il leur faut alors assumer à présent
et jusque dans ses ultimes conséquences l'option en faveur des
opprimés, prendre parti pour les peuples qu'ils ont contribué
et contribuent encore à asservir, reconnaître la dette historique,
culturelle et économique qu'elles ont visàvis
de ces peuples et s'engager à les rembourser.
Pour ces Églises, la manière la plus chrétienne de
célébrer le jubilé serait de prendre l'initiative
de restituer aux peuples indigènes les terres qui leur furent enlevées
par les conquistadors et les colonisateurs et qui aujourd'hui font partie
du patrimoine ecclésiastique. En ce sens il me semble extrêmement
important de souligner le témoignage, souvent inconnu ou caché,
des prêtres et des évêques qui ont eu le courage de
reconnaître dans la pratique cette dette historique de l'Église
et ont commencé à la rembourser, ce qui leur a valu de devoir
affronter la persécution non seulement des grands propriétaires,
des gouvernements et des bandes paramilitaires mais aussi de certains
de leurs frères dans le sacerdoce, de l'épiscopat et de
la curie romaine.
Annoncer au monde un jubilé de libération ne serait nullement
crédible si les Églises n'avaient pas le courage de le ratifier,
comme le fit Jésus, par le témoignage de leur propre engagement.
Pour toutes les Eglises locales la célébration du jubilé
serait plus authentique si elles consacraient au service des opprimés
et de leur libération tous les moyens qu'elles vont investir dans
l'organisation de pèlerinages massifs vers le "Centre de la
chrétienté". Car le centre authentique de la chrétienté
c'est le Seigneur présent dans la vie, la souffrance et la lutte
des opprimés.
Le
témoignage prophétique et subversif de Mgr Proaño
Dans cette perspective la figure de Mgr Leónidas Proaño,
évêque de Riobamba, Equateur, apparaît comme une figure
emblématique: il a consacré sa vie à la promotion
des peuples indiens dans la société et dans l'Église,
en leur rendant leur fierté d'être indiens, héritiers
de grandes cultures et de grandes religions. Il ne s'est d'ailleurs pas
contenté d'un simple engagement politique et culturel mais il a
remis aux Indiens des terres du diocèse, reconnaissant par là
le droit historique qu'ils avaient sur ces terres et considérant
que ce geste n'était qu'une restitution (Mis en accusation par
les grands propriétaires terriens, par le gouvernement et suspecté
par une partie de la hiérarchie catholique, Mgr Proaño fut
l'objet d'une enquête ordonnée par le Vatican en décembre
1972. Cf. DIAL D 85, 87, 156, 190, 331, 350 [NdT].).
Je tiens à rappeler cette page glorieuse de l'histoire de l'Église
en rapportant les paroles de Mgr Proaño luimême: "En
effet, la population du diocèse de Riobamba était composée
de deux tiers d'indigènes. J'ai constaté que leur situation
était déplorable à tous points de vue: économique,
social, éducatif, politique, religieux. Ils vivaient dans la misère
la plus totale; ils étaient victimes du mépris de tous;
ils se trouvaient terriblement marginalisés par la société
et même par l'Église. L'Église de Riobamba était
propriétaire de grandes étendues de terres et avait hérité
de systèmes postcoloniaux. C'était une honte, mais la réalité
était ainsi.
Munie des autorisations ecclésiastiques néces-saires et
au terme d'un long processus préparatoire, l'Église a remis
gratuitement 370 hectares de terre à une coopérative de
familles indigènes qu'elle avait ellemême contribué
à promouvoir.
Peu de temps après, quand le gouvernement équatorien de
l'époque a promulgué la première loi de réforme
agraire, l'Église, moyennant une convention, a fait don de l'une
de ses plus grandes propriétés pour que soit mise en place
la réforme agraire pour des milliers de familles indigènes.
Dans le même but, quelques années plus tard, elle s'est défait
du reste de ses propriétés.
L'Église de Riobamba a ainsi purifié son visage souillé
depuis des siècles par sa condition de grande propriétaire
terrienne. C'est ainsi que, le visage pur, elle a pu se mettre du côté
"des plus pauvres parmi les pauvres" dans leur juste lutte pour
revendiquer leur droit à la terre".
Les initiatives de Proaño ont suscité une prise de conscience
des Indiens et ont contribué à les mobiliser pour qu'ils
réclament leurs terres aux autres propriétaires et aux évêques.
Telle est l'origine de la guerre que leur ont déclarée d'une
part les grands propriétaires et d'autre part les évêques.
C'est ainsi qu'a commencé un processus de "déproanisation"
qui perdure et s'est amplifié après sa mort et qui prétend
non seulement enlever toute légitimité à ses initiatives
et à les bloquer mais qui s'est aussi donné comme objectif
de détruire, comme étant subversif, le message évangélique
qui inspire sa pensée théologique et pastorale.
Je voudrais lancer ici un appel aux chrétiens d'Amérique
latine et d'Europe qui sont engagés aux côtés des
indigènes pour que, dans le contexte du jubilé et de sa
préparation, ils coopèrent à la défense du
patrimoine des peuples indiens et de l'Église en soutenant moralement
et matériellement la Fondation peuple indien de l'Équateur,
(Fundacion Pueblo Indio del Ecuador, Ruiz de Castiela 216 y Sosaya,
apartado 170316 A, tel 529361, fax 235098 Quito
Ecuador directora ejecutiva: Nidia Arrobo Rodas.) instituée
par Mgr Proaño luimême, laquelle reste fidèle
à sa pensée et contribue aux célébrations
du dixième anniversaire de sa mort (1998).
Le
jubilé, temps d'ouverture
macrooecuménique
Il ne s'agit pas seulement pour les Églises de rendre les terres
à leurs propriétaires légitimes mais encore de reconnaître
leur responsabilité dans le génocide culturel et religieux
subi par les indigènes et, par voie de conséquence, de se
demander honnêtement quelle est la conception de l'évangélisation
qui a légitimé ces crimes objectifs (sans pour autant méconnaître
la bonne foi et le dévouement de tant de missionnaires).
Dans ce contexte, l'cuménisme du jubilé est appelé
à faire un saut qualitatif. D'abord, en dépassant les frontières
des Églises pour s'étendre à toutes les religions
qui sont engagées dans la libération des hommes et des peuples
et tout particulièrement aux religions ancestrales des peuples
indigènes. Ensuite, en établissant avec ces dernières
une relation de dialogue et de réciprocité, ce qui suppose
l'abandon du présupposé de la supériorité
et de l'ethnocentrisme historique du christianisme. Troisièmement,
en inscrivant expressément parmi les objectifs commune la restitution
des terres aux peuples indigènes de la part des Églises.
Quatrièmement, et particulièrement pour les Églises
qui comptent une forte présence indigène, l'cuménisme
suppose la capacité de reconnaître leur identité historique,
de la confronter à la culture européenne et de se renouveler
en permettant aux indigènes d'être des acteurs à part
entière, en contribuant au sauvetage de leurs cultures et de leurs
religions et en s'ouvrant à leur apport spécifique: ceci
implique qu'elles se transforment en une Église indienne, qu'elles
mettent en place une liturgie indienne, une lecture indienne de la Bible,
une théologie indienne, etc. Pour l'Église universelle,
l'expérience de ces Églises locales représente un
appel radical à la conversion et à la mobilisation qui soit
en cohérence avec l'option pour la promotion des opprimés
en tant que sujets autonomes. Je veux conclure cette réflexion
en rappelant les paroles que Mgr Proaño prononça de son
lit, quelques heures avant sa mort (Cf. DML Hors série A 73
et D 1357 [NdT]).: "Il me vient une idée, il me
survient une idée: c'est que l'Église est la seule responsable
de la situation d'oppression des Indiens. Quelle douleur! Quelle douleur!".
Ce testament nous provoque de façon terriblement efficace à
une relecture évangélique du jubilé en tant qu'appel
au repentir et à la conversion des Églises d'une part et
d'autre part en tant qu'annonce de libération pour les pauvres.
Ref.:
Dial,
No. 2056, juillet 1997.
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