Mgr JEAN-CLAUDE BOUCHARD, O.M.I.
LA MISSION DE L'ÉGLISE EN AFRIQUE AUJOURD'HUI


Mgr Jean-Claude BOUCHARD, o.m.i., est missionnaire en Afrique depuis les années soixante. Il est originaire du Canada, diocèse de Rimouski au Québec, où il est ne en 1940. Il est évêque de Pala au Tchad depuis 1977. L'article qu'il signe ici est une conférence prononcée le 5 janvier 1996 pour le centenaire de la congrégation religieuse des Xavériens.

INTRODUCTION

 Dans cette intervention, je citerai plusieurs fois les propositions du synode pour l'Afrique. Ces propositions sont le fruit de l'Esprit-Saint et de l'expérience des évêques d'Afrique. Qu'on pense au texte des Actes des Apôtres: "L'Esprit-Saint et nous-mêmes, nous avons décidé que..." (15:28). De plus ces propositions furent approuvées par le Pape et largement utilisées dans son Exhortation apostolique Ecclesia in Africa. Malgré les limites liées à un tel texte, je considère ces propositions comme une sorte de charte pour l'évangélisation des pays d'Afrique dans les années à venir.

 À cette expérience et à ces convictions des Églises d'Afrique, j'ajouterai ma propre expérience et mes propres convictions. Je vous prie de me pardonner si je me permets une certaine liberté de parole; mais c'est pour faire honneur à la grandeur et aux exigences de notre vocation missionnaire. Avant d'être évêque, je suis aussi missionnaire et religieux.

 Nous sommes tous d'accord pour affirmer, avec le Concile, que "de sa nature, l'Église, durant son pèlerinage sur terre, est missionnaire" (Ad gentes, n. 2) et que, comme partout et toujours, sa principale mission en Afrique aujourd'hui est d'annoncer l'Évangile. Là où les choses se compliquent, c'est quand on commence à se demander quel Évangile annoncer? comment annoncer l'Évangile? Je répondrai à ma façon à ces questions en relevant ce qu'on pourrait appeler les défis ou les priorités de l'annonce de l'Évangile aujourd'hui en Afrique, au Tchad, au Cameroun.

I. LES PRIORITÉS DE LA MISSION

1. Partir de la réalité concrète

 À l'exemple du concile Vatican II, les évêques d'Afrique sont partis de la réalité, c'est-à-dire de la situation concrète des hommes et des femmes de l'Afrique d'aujourd'hui, mais aussi des succès et des ratés de l'évangélisation:

Nous réjouissant des nombreuses bénédictions apportées en Afrique au cours des siècles d'évangélisation et y remerciant Dieu des nombreuses grâces reçues, nous ressentons cependant une profonde inquiétude et nous appelons urgemment à une nouvelle évangélisation de l'homme et de la femme africains, blessés dans leur dignité par le passé colonial, opprimés par des guerres intestines, désorientés par la confusion créée par les sectes, manipulés par les influences des mass média locaux ou étrangers, victimes d'idéologies étrangères à leur culture.

Le synode souhaite que dans l'Exhortation apostolique soit mentionnée cette situation actuelle de l'Afrique, pour aider à déterminer les urgences pastorales et missionnaires et quelles paroles de salut doivent être adressées aux hommes et aux femmes de ce continent (Proposition 2).

 Il est fondamental de partir ainsi de la réalité concrète. Évangéliser, en effet, ne consiste pas à apporter une morale, une doctrine, une nouvelle religion plus moderne, là où cela n'existe pas encore. Pas même à apporter la Parole de Dieu, si cette Parole est conçue comme un simple enseignement, fût-il extraordinaire. Il suffirait alors de connaître cette Parole, d'être baptisé pour être évangélisé (certains conçoivent encore ainsi l'évangélisation). On évangéliserait partout de la même façon, en Europe, en Amérique, en Asie, en Afrique. On évangéliserait aujourd'hui comme hier et comme demain. Et ce qui a marché en Europe devrait marcher ailleurs, d'autant plus que les valeurs occidentales semblent appelées à conquérir le monde.

 Non! La proposition dit bien qu'il faut que ce soit à la situation actuelle de l'Afrique de permettre la détermination des priorités et "quelles paroles de salut doivent être adressées aux hommes et aux femmes de ce continent". Nous sommes en Afrique dans des endroits bien précis et à un moment bien précis. Et tout cela, qu'on en soit convaincu ou non, conditionne au plus haut point l'évangélisation. Avec les mêmes paroles, Dieu parle différemment selon ses interlocuteurs et selon leur situation. Qu'on pense à l'actualisation constante de l'Évangile dans le Nouveau Testament selon les auditeurs; qu'on pense aussi à l'attitude de Jésus.

 Partir de l'homme dans le processus d'évangélisation, au lieu de partir de l'Église ou de la doctrine, est capital pour que l'évangélisation soit vraiment évangélisation, que l'Évangile soit vraiment Évangile, c'est-à-dire Bonne Nouvelle. On ne peut pas dire Bonne Nouvelle sans ajouter: pour qui? L'homme doit toujours être au centre de l'engagement de l'Église, pour l'évangélisation comme pour la promotion sociale. Mais l'homme n'est pas seulement individu, il est société, culture. Et c'est tout cet ensemble qui est destinataire de l'Évangile.

2. La primauté de l'homme, destinataire

 de l'évangile

 Dans la mission évangélisatrice de l'Église, c'est l'homme qui est premier et non pas l'Église, ni même la Parole de Dieu. L'Église n'existe pas pour elle-même mais pour annoncer l'Évangile aux hommes, là où ils sont et tels qu'ils sont. La Parole de Dieu n'est pas pour elle-même, ni pour Dieu, mais pour révéler à l'homme sa vraie vocation. Elle n'est plus parole si elle n'est pas reçue; elle n'est pas Bonne Nouvelle si elle n'a aucune pertinence aux yeux des hommes et si elle tombe en dehors de l'essentiel de leur vie. "Une évangélisation sans libération de l'homme n'a pas de sens" (Jean-Paul II).

 Ça fait peur à certains de parler de la primauté de l'homme. C'est comme si on bénissait tout ce que font les hommes, et Dieu sait que ce n'est pas beau du tout parfois, ou encore qu'on enlevait quelque chose à Dieu ou à l'Église, quand ce n'est pas aux pasteurs. Et pourtant Dieu veut faire alliance avec chaque être humain et chaque peuple. L'histoire des hommes, remplie de péché, doit devenir une histoire sainte. Et c'est bien parce que l'homme est pécheur, individuellement et en société, qu'il a besoin du salut et est donc le destinataire de l'Évangile. Aurions-nous oublié l'attitude de Jésus et ses paroles: "Je suis venu appeler non pas les justes, mais les pécheurs pour qu'ils se convertissent" (Lc 5:32); "le sabbat a été fait pour l'homme et non l'homme pour le sabbat" (Mc 2:27).

 Jean-Paul II, dans un de ses textes les plus audacieux, il faudrait souvent méditer ce texte afin d'en voir toutes les implications, affirme: "L'homme, dans la pleine vérité de son existence, de son être personnel et, en même temps, de son être communautaire et social - dans le cercle de sa famille, à l'intérieur de sociétés et de contextes très divers, dans le cadre de sa nation ou de son peuple (peut-être plus encore de son clan ou de sa tribu), même dans le cadre de toute l'humanité - cet homme est la première route que l'Église doit parcourir en accomplissant sa mission: il est la première route et la route fondamentale de l'Église, route tracée par le Christ lui-même, route qui, de façon immuable, passe par le mystère de l'Incarnation et de la Rédemption" (Redemptor hominis, n. 14).

 C'est bien ce qu'avait enseigné le concile Vatican II, en affirmant que "par son incarnation, le Fils de Dieu s'est en quelque sorte uni Lui-même à tout homme" (Ad gentes, n. 22). Cela veut dire que l'Église doit être dans le monde, comme le levain dans la pâte, qu'elle doit vivre en solidarité totale avec les hommes, partager leur histoire et leur destin et croire que l'Esprit est encore à l'oeuvre dans le monde d'aujourd'hui.

 J'ai comme l'impression d'un retour en arrière actuellement, sous prétexte que le concile aurait idéalisé le monde. Le risque existe pour l'Église de se tenir à l'extérieur et de s'ériger en juge. Pourtant, "Évangélisatrice, l'Église commence par s'évangéliser elle-même", ce qui suppose "une conversion et une rénovation constantes, pour évangéliser le monde avec crédibilité" (Evangelii nuntiandi, n. 15). Envoyée, c'est à l'Église de s'adapter.

3. Pour accueillir l'Évangile il faut d'abord exister

 Presque à la fin du document du synode pour l'Afrique, la proposition 61 dit ceci: Le Synode déplore grandement la présentation très négative que les médias font de l'Africain: il y voit une insulte qui humilie celui-ci, et il demande que cela cesse immédiatement". On ne peut être plus clair. Et je crois qu'il ni a pas seulement que les médias qui devraient se sentir interpellés. Les médias sont aussi le reflet des sociétés dont nous venons. Nous-mêmes nous avons souvent la critique facile.

 Cette affirmation des évêques africains est à rapprocher de celle de la proposition 2, que j'ai déjà citée, sur l'homme et la femme africains blessés dans leur dignité, opprimés, désorientés, manipulés, victimes. Tout cela est vrai, et ça ne change rien que ce soit souvent le fait des dirigeants mêmes des pays d'Afrique, qui ont pris le relais de la colonisation. Pour le petit peuple, le résultat est le même et le risque est grand qu'il en vienne à sombrer totalement dans le désespoir.

 Nous, responsables d'Église, ou partenaires des populations, devons être très attentifs à cette situation de l'homme africain. Éviter tout geste, toute parole qui peut blesser l'homme dans sa dignité et le démobiliser. Nous parlons actuellement beaucoup de justice et de droit. Eh bien! tout homme a le droit de voir sa dignité respectée. Que l'annonce de l'Évangile et l'engagement pour la promotion humaine cherchent toujours à restaurer la dignité et la confiance, à faire grandir, à favoriser l'autonomie et la prise en charge. Cela est valable même à l'intérieur de l'Église: le synode a en effet insisté sur l'effort que doit faire l'Église en vue d'arriver à plus d'autosuffisance (prop. 52). Dans ce sens, nous avons un effort d'autant plus grand à faire que nous revenons de loin.

 J'interprète le cri des évêques africains: "Nous ressentons cependant une profonde inquiétude et nous appelons urgemment à une nouvelle évangélisation de l'homme et de la femme africains...", comme le constat que l'évangélisation en Afrique n'a souvent pas vraiment eu lieu ou qu'elle a tout au moins souffert de graves lacunes et déviations. Cela est dû à de multiples facteurs qu'il n'est pas possible d'énumérer ici, mais qu'il faudrait analyser d'un peu plus près si nous cherchons véritablement un renouveau de l'évangélisation.

 Le synode réaffirme que "l'évangélisation atteint l'homme et la société à tous les niveaux de leur existence" (prop. 3) et tout le monde parle de "nouvelle évangélisation", mais je trouve bien peu de réponses au "comment cela va-t-il se faire?" D'autant plus que les situations sont bien différentes: déchristianisation en Europe, religion populaire en Amérique Latine, évangélisation superficielle en Afrique. Je crains fort d'ailleurs que la forte tendance à l'uniformité et au centralisme dans notre Église ne soit un des principaux obstacles à ce renouveau de l'évangélisation.

 En conclusion de cette première partie, je dirais ceci: encore plus en Afrique qu'ailleurs actuellement, un prêtre, une équipe missionnaire, une Église ne peuvent annoncer correctement l'Évangile sans être à l'écoute du monde africain, attentifs à la vie des personnes et aux situations sociales. Si l'Évangile que nous annonçons n'est pas partie prenante dans ce qui fait la vie des gens, il ne sera que vernis superficiel, comme le dit Paul VI (Evangelii nuntiandi, n. 20). Si on me demande quel défaut je considère le plus grand pour un missionnaire (ou un prêtre), je répondrai: celui de ne pas savoir écouter. Nous sommes tellement pressés, nous avons tellement de choses importantes à dire que nous n'avons pas le temps d'écouter. Et c'est très grave. Pour parler intelligemment à quelqu'un, surtout de Dieu, il faut d'abord se taire et écouter. C'est aussi la meilleure façon d'apprendre la langue.

II. LA MISSION EN AFRIQUE

1. Justice et Paix

 Étant donné la situation du continent, il n'est pas étonnant que ce thème ait été l'un des principaux du synode et qu'il occupe une place importante dans les propositions. Le vocabulaire utilisé est souvent très fort. Ce sont des choses qu'on connaît, mais ce qui m'intéresse surtout ce sont les appels précis lancés à l'Église et les directives données.

 On ne risque pas de se tromper en affirmant qu'une des principales lacunes de l'évangélisation en Afrique a été de négliger les exigences sociales de l'Évangile. Être en situation régulière était à nos yeux plus important que de "pratiquer le droit et la justice", comme dit la Bible. La "doctrine sociale de l'Église" a occupé une place infime dans la formation des catéchumènes et des baptisés. L'Église s'est engagée dans le développement mais c'était l'affaire des gens spécialisés: sœurs, enseignants, infirmiers, agents du développement. Les communautés n'ont pas vu leur rôle dans cet engagement et ne le voient pas bien encore.

 Le synode demande de renverser cette tendance et fait des propositions en ce sens. J'en retiens deux ici: 1) d'abord, la création dans les paroisses, les diocèses et les pays, de commissions Justice et Paix, pas seulement pour dénoncer les injustices mais pour "éveiller les communautés chrétiennes à leurs responsabilités évangéliques dans la défense des droits de l'homme" [prop. 46]; 2) ensuite, l'importance de la formation: "La formation du clergé, des religieux et des laïcs, donnée dans les domaines propres de leur apostolat mettra l'accent sur la doctrine sociale de l'Église. Chacun selon son état apprendra ses droits et ses devoirs, le sens et le service du bien commun, la gestion honnête de la chose publique, sa manière propre d'être présent à la vie politique de sorte à intervenir d'une manière crédible face aux injustices sociales" (prop. 47).

 Il reviendra maintenant aux Conférences épiscopales et aux Églises de donner des directives concrètes pour que ces propositions du synode ne restent pas lettre morte.

 L'Église elle-même n'est d'ailleurs pas exempte d'injustice. La proposition 46, par exemple, affirme clairement que les femmes sont souvent privées de leurs droits et du respect qui leur est dû et souligne l'urgence d'associer les femmes aux instances de décision, aux ministères, à la formation. Elle demande aussi aux conférences épiscopales de promouvoir le rôle et les droits des femmes dans la famille et la société.

 Je souligne enfin que les deux lignes en exergue au chapitre sur Justice et Paix disent ceci: "Le développement intégral suppose le respect de la dignité humaine qui ne peut se réaliser que dans la justice et la paix". J'en tire la conclusion que cette question doit être présente à notre esprit dans tout ce que nous faisons. L'Église a un rôle prophétique en ce sens et elle doit mettre elle-même en pratique ce qu'elle prêche.

2. L'inculturation

 Tout le monde en parle, souvent d'ailleurs à tort et à travers. Ce fut aussi un des thèmes principaux du synode. Les diverses propositions affirment en effet que l'inculturation "est une priorité et une urgence dans la vie des Églises en Afrique pour un enracinement réel de l'Évangile" (prop. 29), qu'elle est "une exigence de l'évangélisation" (prop. 30) et un de ses "enjeux majeurs" (prop. 33), qu'elle "englobe tous les domaines de la vie de l'Eglise et de l'évangélisation: théologie, liturgie, vie et structure de l'Église" (prop. 32). Tout cela est vrai, mais risque d'avoir bien peu d'impact si cet aspect de l'évangélisation n'est pas défini avec plus de rigueur et n'est pas sciemment intégré aux plans pastoraux.

 Comme il l'a fait pour d'autres questions délicates (par exemple, le mariage), le synode a proposé la création de commissions d'étude sur l'inculturation. Mais, en attendant, la déculturation de l'Afrique progresse à une vitesse extraordinaire et pas seulement par la télévision satellitaire ou les films vidéo. Cela me fait parfois penser aux projets pour le reboisement: pendant qu'on parle de l'urgence, qu'on fait des recherches et des conférences, qu'on lance timidement de petite projets, l'Afrique se déboise à une vitesse record.

 Malheureusement, l'Église fait aussi partie, souvent d'ailleurs par ignorance ou négligence, des auteurs de cette déculturation. En février dernier, étant à la recherche d'un joli crucifix africain sculpté, j'ai fait le tour des boutiques d'objets religieux de Ouagadougou. Je n'ai pas trouvé mon crucifix, mais par contre j'ai été atterré par ce que j'ai vu: cet amalgame d'objets saintsulpiciens importés qu'on propose à la vente. Est-ce si inoffensif? Je ne le crois pas. Si on finit par trouver cela normal, c'est sans doute que le mal est plus profond qu'on pourrait le croire.

 Le synode demande "de la confiance et de la liberté pour les Églises locales" (prop. 29). Mais, en même temps, il "invite les pasteurs à exploiter au maximum les nombreux pouvoirs que les réglementations actuelles de l'Église accordent déjà" afin de favoriser l'inculturation. Il est important de rapprocher ces deux affirmations. Il est vrai que les Églises particulières sont habilitées à demander plus de pouvoir, car je suis convaincu qu'elles seules peuvent répondre adéquatement à certaines exigences d'une évangélisation vraie. C'est pourquoi Paul VI demandait qu'on laisse les Églises particulières "trou-ver leur propre visage" (Evangelii nuntiandi, n. 63).

 Mais il est aussi vrai que souvent nous, pasteurs, ne faisons pas usage des pouvoirs ou des facultés que nous avons parce que nous sommes les premiers à n'avoir pas compris l'importance de la culture dans l'évangélisation, ou encore parce que cela nous demanderait trop d'efforts.

 Que l'évangélisation se fasse ou ne se fasse pas, que l'inculturation soit rendue possible ou non, cela peut dépendre en grande partie de la façon dont nous faisons notre travail ordinaire: traduire la Bible, confectionner des catéchèses et des lectionnaires, organiser la liturgie, le catéchuménat et les ministères, établir des critères pour l'admission aux sacrements de l'initiation, bâtir des programmes de formation ...

 Il serait important, par exemple, de s'arrêter aux problèmes de traduction: c'est faire affront à la Parole et aux auditeurs ou lecteurs que d'utiliser des traductions incompréhensibles ou erronées. Cela pouvait se justifier aux premiers temps de la mission, mais plus maintenant. C'est une question de conscience professionnelle et de compétence, en Bible et en langue. Et si on ne l'a pas, la compétence peut s'acquérir.

 Il y aurait aussi beaucoup à dire sur les catéchèses, passées mais aussi présentes, qui sont souvent, avec les livres scolaires, des modèles de déculturation. Il est très difficile de faire des catéchèses, surtout qu'on n'utilise malheureusement pas assez celles qui existent déjà, c'est-à-dire la Bible. On préfère mettre la Bible au service de ses propres catéchèses. Je reviendrai à la Bible plus loin.

 On pourrait aborder encore l'organisation de l'année liturgique: pourquoi ne collerait-elle pas plus à l'année traditionnelle d'ici, en respectant évidemment les grandes fêtes chrétiennes? La confection de lectionnaires plus adaptés: pourquoi tous les catéchumènes et baptisés du monde doivent-ils entendre les mêmes paroles de la Bible en même temps et quelle que soit leur situation ou leur préparation? Qu'est-ce qui empêche, comme dit le synode, de choisir "quelles paroles de salut doivent être adressées aux hommes et aux femmes de ce continent", (ou de ce pays)? Dans mon diocèse, nous travaillons actuellement sur un lectionnaire liturgique plus simple et plus adapté.

 En tout cas, une chose est claire: dans le mot inculturation il y a le mot culture et la culture est quelque chose de global et d'organique, comme disent les spécialistes. Il englobe toute la vie d'un peuple. Le synode l'a dit d'ailleurs. L'inculturation est donc bien autre chose que l'emprunt de coutumes ou l'adaptation de rituels, comme on pourrait le croire.

3. Redécouvrir la Bible

 Ce thème seul pourrait être l'objet d'une conférence. Je dois me limiter mais je ne peux pas ne rien dire, tellement je trouve que ce sujet est important. Nous, missionnaires avons été envoyés pour annoncer l'Évangile. Nous sommes donc par définition des spécialistes, dans le bon sens, de la Parole de Dieu; l'annoncer est notre raison d'être. Alors se pose tout de suite la question: quelle partie de notre emploi du temps est occupée par l'étude de la Parole, la rumination de la Parole, l'écoute de la Parole redite par les Africains qui l'ont assimilée et en vivent, et qui la redonnent? "L'ignorance des Écritures, c'est l'ignorance du Christ", a dit saint Jérôme.

 De fait, je suis convaincu que nous sommes des ignorants de la Bible, par notre faute mais aussi par la faute de notre Église qui, pour son malheur, a troqué autrefois la Parole vivante de Dieu pour le catéchisme. Et il ne faut pas chercher plus loin une autre des causes d'un certain échec de l'évangélisation en Afrique. Alors que l'homme africain est tout près des réalités et du langage de la Bible, on lui a présenté des résumés de doctrine souvent liés à une théologie plus rationnelle que biblique. Depuis le début du siècle, les catholiques ont fait un gros effort pour récupérer la Bible, mais il n'est pas sûr qu'elle soit devenue le centre de l'évangélisation.

 À ce sujet les propositions du synode m'ont laissé sur ma faim. On y souligne fortement l'importance de la Bible, mais on ne voit pas très bien comment l'utiliser. Et en voulant tout sauvegarder, on mélange tout. Je trouve que la proposition 7 est un modèle du genre: "Puisque la révélation de Jésus-Christ nous est donnée dans la Bible, confiée à l'Église et interprétée par elle, celle-ci doit être le livre de référence de l'évangélisateur et des évangélisés. Cela ne supprime pas, cependant, la nécessité d'avoir des catéchismes qui soient enracinés dans la Bible, repensés dans chaque culture et élaborés conformément au "Catéchisme de l'Église catholique".

 Et pourtant il y a une telle richesse dans la Bible. On y trouve l'histoire de l'évangélisation, qui continue aujourd'hui, le contenu de l'évangélisation et la pédagogie de l'évangélisation. Et tout cela a Dieu lui-même pour auteur. Comment prétendre évangéliser avec des paroles d'homme, alors que nous avons la parole même de Dieu? Le Dieu du catéchisme ne peut être que notionnel, alors que celui de la Bible est vivant et agit.

 Mais je voudrais surtout m'attarder sur l'importance de la Bible comme histoire. Elle est tout le contraire d'une parole figée, passée, fût-elle très édifiante et très utile pour la vie chrétienne. Dieu intervient dans l'histoire, l'histoire des personnes et l'histoire des peuples. Pour lui, mille ans sont comme un jour; c'est toujours aujourd'hui. Son intervention donne sens et valeur à notre temps, comme aux temps anciens. L'Ancien Testament préparait le Nouveau, mais il est toujours d'actualité. Par la parole qu'il contient, Dieu agit encore aujourd'hui et prépare toujours les hommes à recevoir le Christ.

 Les Actes des Apôtres continuent de s'écrire, partout à travers le monde, au Cameroun, au Tchad. Ça, les gens doivent le savoir. On ne vient pas à l'Église pour se sauver seul, ponctuellement; on entre dans quelque chose qui nous dépasse.

 Mais pour que cela soit possible, il faut que les peuples d'Afrique aient une histoire. Il n'y a pas si longtemps, on enseignait dans les écoles d'Afrique l'histoire de l'Europe. Tous les peuples ont leur histoire, appelée à devenir histoire sainte, comme ils ont une langue capable de dire la Bonne Nouvelle et une culture dans laquelle la Parole doit s'incarner. C'est cela l'inculturation au fond et c'est très important.

 Ce qui se passe aujourd'hui, dans beaucoup de pays d'Afrique, semble tellement inhumain qu'on a beaucoup de mal souvent à y discerner la présence et l'action de Dieu. "Dieu nous a abandonnés", disent d'ailleurs les gens. Alors, si on est chrétien et habité par l'espérance, on peut voir cette situation différemment, comme une sorte de mystère pascal en train de s'accomplir. Toute cette violence qui règne contient aussi une profonde aspiration à la liberté, à une vie plus décente, à une vraie prise de responsabilité, à la redécouverte de son être propre; en un mot: une soif d'indépendance vraie.

 L'Afrique moderne a le droit et le devoir d'exister et d'écrire sa propre histoire. Et ce mouvement, irréversible, se doit de rencontrer en vérité la libération apportée par le Christ et proclamée par l'Église. Je sais que les populations comptent beaucoup sur la solidarité de l'Église pour les aider à réaliser ces aspirations. Il serait dommage de les décevoir.

 Encore un mot sur la Bible. On ne peut pas la méditer, la vivre et rester identique. Je crois que c'est là qu'on peut trouver l'unité de nos vies et de notre travail. Pour Dieu, évangélisation et développement sont tout un: l'humain est destiné à être assumé dans le divin.

4. L'oralité

 Beaucoup parmi vous ont entendu parler de l'expérience de transmission orale de l'Évangile qui a cours dans mon diocèse depuis plus 20 ans maintenant. Cette expérience a fait couler pas mal de salive et d'encre. Beaucoup en ont parlé sans savoir de quoi il s'agissait en réalité. On l'a réduite parfois à apprendre des textes par coeur pour passer les examens du catéchuménat ou encore pour les redire le dimanche. Ce n'est pas étonnant, car il s'agit en fait d'une question très complexe, comme l'inculturation dont elle fait partie comme fait culturel. Là aussi, il faudrait toute une conférence, mais ce n'est pas l'endroit; référez-vous à ce que j'ai déjà écrit sur le sujet. Mais je veux quand même faire un bref commentaire du synode pour l'Afrique à ce sujet.

 Dans la proposition 60, le synode reconnaît que "l'oralité est une des dimensions spécifiques des cultures africaines". Mais c'est dommage que les rédacteurs n'en tirent pas les conclusions. Ils se contentent de parler des radios locales, d'une meilleure collaboration avec Radio-Vatican, d'une radio continentale et des retransmissions via satellite!

 À la proposition 6 sur "la Bible dans l'évangélisa-tion", il est dit de faire tous les efforts pour faciliter l'accès à la Parole de Dieu dans les Écritures, par exemple "en la mettant entre les mains de tous les fidèles dès leur plus jeune âge". Je pose la question: pourquoi pas dans la tête, plutôt qu'entre les mains? Nos évangiles écrits se sont formés par l'oralité: leur contenu a d'abord été mémorisé et transmis oralement avant d'être fixé par écrit pour la postérité. Ce processus ne suppose-til pas que chaque peuple, chaque génération fasse revivre l'Évangile, s'en approprie vraiment le contenu, se le transmette de façon vivante et s'en fasse comme une tradition?

 Durant des siècles, tout le savoir s'est transmis en Afrique de façon orale: généalogie familiale, histoire, traditions, coutumes, comportements, récits didactiques et divertissants. L'oralité n'est pas une pauvreté, l'absence d'écriture, mais elle est au contraire une grande richesse, un puissant moyen de communication, de dialogue et de rencontre, parce qu'elle suppose la présence de celui qui parle et de celui (ou ceux) qui écoute. Nous connaissons la force de la parole en Afrique. Nous découvrons constamment que l'homme africain est un maître de la parole, de la communication. Au lieu de mettre cette richesse culturelle au service de l'annonce de l'Évangile, par ignorance ou peur de la difficulté, nous préférons en faire un homme du cahier ou du livre. C'est flagrant pour la catéchèse, les réunions, la formation, la prière, la liturgie, le chant.

 Il s'agit d'une question complexe, mais on n'a pas le droit de faire comme si elle n'existait pas; ou alors ce n'est pas la peine de parler d'inculturation. À tous, Jésus veut pouvoir dire comme à Nazareth: "Aujourd'hui, cette écriture est accomplie pour vous qui l'entendez (à vos oreilles)" (Lc 4:21). St Paul ajoute que la foi vient de l'oreille (cf. Rom 10:17).

 Je termine ce paragraphe en citant ce que j'ai déjà écrit ailleurs: "En Afrique, maintenir la Parole de Dieu dans un livre, la lire (et parfois de quelle façon!) au lieu de la proclamer en communauté, est un sacrilège, envers la Parole de Dieu et envers la culture locale. La Parole de Dieu est une parole vivante, destinée à être proclamée, apprise, mangée (Marcel Jousse), assimilée, vécue. Ceci me semble valable tant pour la catéchèse que pour la liturgie".

 J'ajoutais: "On risque de constater encore longtemps l'ignorance religieuse des masses si on continue à annoncer l'Évangile avec des moyens réservés à une minorité de lettrés" (Dans La transmission orale de l'Évangile dans le diocèse de Pala pour le Colloque de théologie catéchuménale de Lyon, juillet 1993).

5. Missionnaires et religieux

 Ce sera mon dernier point et ma conclusion. Qu'est-ce que ça change (ou devrait changer) aujourd'hui en Afrique que de faire partie d'un institut missionnaire? Tout prêtre de nos régions, en effet, est appelé à annoncer l'Évangile, à faire la première évangélisation, pourrait-on dire, et non pas à assurer le service pastoral ordinaire de communautés et de paroisses organisées.

 Religieux missionnaires, nous devons être des apôtres mais aussi ce que j'appellerais des spécialistes de la mission pour le monde d'aujourd'hui. Pas des spécialistes qui connaissent tout et n'ont rien à apprendre, mais au contraire des gens qui sont convaincus qu'ils ont tout à apprendre parce qu'ils désirent annoncer l'Évangile à des peuples tout à fait différents d'eux par la vie, la culture, la mentalité. Cette façon d'être homme, différente de la mienne, n'en est pas moins valable et doit être également assumée par le Christ. Le religieux missionnaire, qu'il soit européen ou africain (pas question de faire des Xavériens ou des Oblats au rabais parce qu'ils sont africains), devrait être un maître en mission.

 C'est-à-dire d'abord quelqu'un qui a été préparé, formé en vue de la mission. Je trouve qu'on ne fait pas assez dans ce sens actuellement. C'était peut-être excusable il y a 50 ans d'arriver en mission sans préparation spécifique. Mais avec les progrès des sciences humaines et religieuses, ça ne l'est plus aujourd'hui. Il faut que cette préparation soit amorcée durant les études mais continuée après, en fonction de la destination des missionnaires. L'Afrique, l'Asie, l'Amérique Latine, sont des réalités bien différentes. J'ai parfois l'impression que nos propres supérieurs ne sont pas convaincus de cela ou bien qu'ils sous-estiment les difficultés, avec le résultat que ceux (ou celles) qui arrivent ne sont pas prêts souvent pour affronter la tâche à laquelle on les destine. Ce n'est bon ni pour la mission ni pour le missionnaire. De nos jours, à certains points de vue, les laïcs envoyés par les organismes sont parfois mieux préparés que les prêtres, les frères ou les religieuses.

 Mais la préparation ne remplacera jamais les qualités humaines et spirituelles nécessaires à la mission. Ces qualités ressortent de tout ce qui précède. Il faut être capable de s'adapter, d'écouter, de respecter l'autre dans sa différence, de le traiter non seulement comme un égal en humanité mais comme un frère. Il faut apprendre à aimer l'autre, tel qu'il est et quel qu'il soit. Cela n'est pas facile, pas plus ici qu'ailleurs. Il est si facile par contre de s'aimer à travers l'autre, de chercher sa propre gloire plutôt que le bien de l'autre. Le meilleur modèle du missionnaire demeure le Christ: il nous faut fréquenter assidûment l'Évangile et essayer d'imiter le Christ dans son respect infini de l'autre (même et surtout pécheur) et son désir de le faire grandir à tout prix. Souvenons-nous toujours qu'avant d'être prêtres, frères, sœurs, nous sommes aussi humains, chrétiens et pécheurs.

 Mais si le missionnaire est un spécialiste de la mission, il serait très dangereux qu'il le soit seul. Au plan pastoral, les prêtres missionnaires, c'est valable aussi pour tous, sont insérés dans une Église, sont des collaborateurs de l'évêque et des autres agents pastoraux. Ils n'ont pas "leurs oeuvres" en dehors des projets pastoraux et des priorités du diocèse. Il y a là une solidarité et une complémentarité essentielles.

 Notre vie religieuse est au service de notre vie apostolique, de notre tâche d'annoncer l'Évangile. Je ne crois pas que ce soit diminuer la vie religieuse pour autant, car il y a plusieurs types de vie religieuse. Notre vie religieuse active me semble se situer tout droit dans la ligne de l'évangélisation et cela peut lui apporter une aide précieuse. Le témoignage prophétique précède et accompagne toute évangélisation et la vie religieuse peut être un soutien très fort pour l'apostolat.

 Me référant à mon expérience personnelle comme missionnaire et comme évêque de Pala, je ne peux pas dire qu'il y ait eu des problèmes majeurs entre les religieux et l'évêque ou encore avec les prêtres diocésains. Il n'y a pas si longtemps, presque tous étaient français (j'étais une des exceptions) et l'évêque jusqu'à maintenant est aussi religieux. La situation change cependant rapidement, en ce sens que ce qui représente de fait une nouvelle richesse pour notre Église constitue aussi une difficulté: il s'agit des origines très diverses du personnel missionnaire actuellement. Nous sentons donc le besoin d'aider les nouveaux arrivants à compléter leur formation et à s'insérer.

 C'est ainsi que nous aurons prochainement une session de formation pour les nouveaux (elles), comprenant linguistique, anthropologie et pastorale. Cette formation devrait favoriser l'unité, la collaboration future et une plus grande efficacité.

 Le travail en mission exige aussi durée et stabilité. C'est particulièrement vrai quand il faut apprendre des langues difficiles. De ce côté-là, le fait d'être religieux représente souvent une garantie, quoiqu'il y ait eu et qu'il y ait encore dans le diocèse de Pala des prêtres Fidei donum qui ont donné à l'Afrique la plus grande partie de leur vie apostolique. Je profite de l'occasion pour demander aux supérieurs religieux d'être très attentifs à cette exigence de la durée avant de rappeler du personnel pour d'autres fonctions.

 Il peut arriver qu'il y ait des conflits entre des engagements de congrégation ou d'équipe et d'autres engagements professionnels ou encore d'Église. Souvent il suffit d'un peu de bonne volonté et d'organisation pour éviter ces conflits. Quand ce n'est pas possible, ne faut-il pas donner la priorité aux engagements apostoliques (professionnels) et ecclésiaux? Dans tous les cas, nous avons une responsabilité vis-à-vis des gens et il y va de notre crédibilité.

 Il me reste un dernier point et ensuite je m'arrête, ayant déjà suffisamment abusé de votre patience, un point important mais que je traiterai brièvement: la vie communautaire.

 Les instituts religieux insistent de plus en plus actuellement sur la vie communautaire. Je suis bien d'accord avec ce partage de vie et de travail. On ne peut pas annoncer l'Évangile seul. Dans le passé, trop d'individualisme, causé souvent par l'isolement, a pu grandement nuire à l'évangélisation de certaines régions. Ce n'était pas bon non plus pour les individus. J'encourage donc la vie fraternelle entre les prêtres, pas seulement les religieux, et je voudrais même qu'elle aille plus loin dans l'amitié, l'écoute de l'autre, le partage et le soutien mutuel. Dans la remise en question aussi. Autrefois on parlait de correction fraternelle. Le nom importe peu, mais on doit être capable de s'aider entre frères, de s'interpeller avec amour mais en vérité. Sinon, il manque quelque chose. Je suis parfois obligé d'intervenir dans des équipes de religieux ou de prêtres parce que les confrères ou les supérieurs n'ont pas le courage d'accomplir leur devoir.

 Mais vie d'équipe ou vie communautaire ne veut pas dire nécessairement cohabitation permanente, ni une autosuffisance de l'équipe qui ferait que celle-ci serait fermée sur elle-même. Les exigences du travail apostolique sont prioritaires et il faut aussi tenir compte des conditions matérielles concrètes. Quelqu'un a pu parler de la pastorale de la poussière: on est toujours pressé et sur les routes. Les kilomètres coûtent cher; si le prêtre ne fait qu'intervenir, sans jamais être à la disposition des gens, gratuitement, il manque à son devoir.

 "Venez et voyez. Ils demeurèrent auprès de lui ce jour-là" (Jn 1:39). Nous aussi nous devons rester, demeurer dans les villages, auprès des gens. C'est vrai qu'il y a tellement à faire, mais cela ne justifie pas de négliger l'essentiel.

 Je termine par une citation du fondateur des Xavériens, Monseigneur Guido Conforti, citation que je viens de trouver et qui me semble bien résumer mon intervention:

Oui. Allez prêcher la fraternité universelle proclamée par le Christ, destinée à abattre toutes les barrières et à faire de tous les hommes - sans détruire les nationalités et les droits qui y sont reliés - une grande famille.

Ref. Mission de l'Église en Afrique,
 Vol. III, No. 2, 1996.