Pétronille Kayiba, OP
Essai d'approche féminine du problème africain
(October 1999)


Introduction

A l’aube du troisième millénaire le portrait de l’Afrique se présente fatalement triste. Il n’est plus à démontrer que le continent africain végète dans les ténèbres de la mort, exilé de tout progrès. L’ignorance, la misère sous toutes ses formes, la "chasse à l’homme", la débauche et la cupidité ne sont pas exclues de notre horizon. Kä Mana résume cette réaction en ces mots durs: "nous sommes passés du stade du Tiers-Monde à un stade de hors monde"1. Et pour J.M. Ela, l’irruption des pauvres constitue un réel défi qui est lancé à l’Afrique de la veille du troisième millénaire2.

Profondément niée dans son existence par la misère et l’isolement ou mieux l’"informalisation", l’Afrique doit être perçue en profondeur comme l’un des pôles privilégiés de la libération3.

Quand on est femme, tout simplement femme, on se sent profondément blessée dans sa féminité face à une telle situation. La question devient d’autant plus pressante et plus angoissante quand on est théologienne, celle qui, au même titre que le théologien, a le charisme d’éclairer la situation existentielle concrète dans laquelle ils vivent. Néanmoins, un fait qui peut bouleverser un observateur de la scène théologique anjourd’hui en Afrique est sans douse l’oubli de la prise en compte de la femme dans le débat sur le problème de la libération de ce continent.

Aujourd’hui, les facultés de théologie, notamment protestantes et catholiques ont ouvert leurs portes aux femmes. La création du "Cercle des théologiennes africaines concernées" en 1989 a marqué un tournant décisif dans l’émergence sur le continent d’ "une théologie au féminin plus formelle et sans doute plus systématique"4. Cela exige nécessairement un élargissement du discours théologique pour une prise en compte effective de l’altérité existentielle et rationnelle de la femme. En effet, la femme devra trouver sa part de responsabilisation dans le grand débat de libération face à l’informalisation de l’Afrique et de sa population.

Dans cette perspective, le discours féminin aura pour tâche première de refaire la théologie de la création. Recentrée dans cette expérience fondatrice, elle pourra redéfinir à son compte le type d’intersubjectivité et de spiritualité à développer. I1 s’agit d’une intersubjectivité et d’une spiritualité capables de remettre debout l’Africain(e) face à sa misère.

1. La création: fondement du discours et de l’action féminine

L’histoire du traité de la création élaboré par des mâles, nous montre que par manque d’expérience corporelle de cet acte premier du Créateur, ceux-ci ne l’ont comprise que dans le sens purement notionnel, anhistorique. En un mot, ils l’ont placée dans des concepts abstraits de la métaphysique classique.

Or, nous savons que la métaphysique se structurait dans le dualisme grec de matière-esprit. Inoculé dans la pensée chrétienne, ce dualisme a conduit au dégoût de tout ce qui est biologique. Quand nous, femmes, parlons de la création, il ne s’agit plus de concepts purement abstraits. Au contraire, c’est un vécu. Notre propre biologie est faite pour la création. Elle est le lieu où nous expérimentons et dialoguons avec la vie dès le premier matin de son éclosion.

Notre être de femme participe de manière particulière à la vie dans son fondement. C’est dire que nous, femmes, participons de manière singulière à la surfécondité de Dieu. Nous savons expérientiellement que créer est un processus historique qui se déploie dès avant le moment de la conception, au moment de la conception, pendant la gestation et la maternité. La femme sait expérientiellement que la création signifie entretenir quotidiennement. Pour la femme, la création ne relève pas de la crédibilité et de la pertinence conceptuelle. Il s’agit plutôt d’une découverte du salut, du don total de vie, dans une alliance assurée de manière indéfectible par celui qui est le Créateur et le Libérateur. En d’autres mots, la création est pour la femme une structure de découverte de la réalisation du plan de Dieu par des événements salutaires. La théologie biblique et systématique actuelles nous révèlent qu’Israël a compris la création à partir de l’acte libérateur de l’Égypte. Les premiers chrétiens comprendront la création à partir de la Rédemption réalisée par le Christ. Leur raisonnement est "post eventum".

Le peuple de l’ancienne alliance tout comme celui de la nouvelle alliance s’était dit: si Dieu nous sauve aujourd’hui, il doit être le Créateur du monde. Analogiquement, nous pouvons dire que, toute proportion gardée, la femme étant la source de la vie humaine, elle doit en être aussi une libératrice principale. Nous voulons dire que la femme a la responsabilité de manifester que création et salut forment un même mystère dans l’économie de l’auto-communication de Dieu en Jésus-Christ et dans l’Esprit. C’est de cette auto-communication que naît l’espérance. Nous femmes, nous savons expérientiellement que la vie est plus forte que tout. Nous savons plus que tout le monde que l’Espérance de la vie dépend pour beaucoup de notre gestion de l’ethos vital. Cette vérité est affirmée par Rose Fernando en ces termes: L’avenir de la planète dépend de la capacité et de la compétence des femmes, non seulement à protéger la vie mais à promouvoir la totalité et l’intégrité de toute création"5.

C’est dire qu’une vraie pensée théologique féminine trouve son dynamisme dans la personne même de la femme en tant que source de vie, soutien de la vie, protectrice de la vie d’une part et d’autre part, dans le Christ. Dans notre perspective, l’être de la femme en tant que réponse discursive (théologie) est constitutive à la personne du Christ: promesse et accomplissement du don de Dieu. En tant qu’Africaines, nos ancêtres savaient déjà que la corporéité est une base irréductible dans l’acquisition d’un savoir libérateur, voire dans l’accomplissement des actions transformatrices. Dès lors, nous pouvons affirmer que la théologie africaine féminine n’aura pas peur d’intégrer la corporéité comme lieu théologique. Ce lieu théologique sera un espace herméneutique à partir duquel nous comprendrons le rôle et la portée de l’initiation ainsi que son projet éducatif.

Dans ce domaine, la pensée féminine a un mot à dire car

"Toute femme est une école (..) et c’est d’elle que les générations reçoivent vraiment leur croyance. Longtemps avant que le père songe à l’éducation, la mère donne la sienne qui ne s’effacera plus. Cette éducation première est un prolongement du don de la vie. L’éducatrice est aussi celle qui transmet la culture6. En tant que participante, de manière singulière, au mystère de la création et de la transmission de la vie dans toutes ses dimensions, jusqu’à la culture, la femme est un ressort de la transformation et de la libération de notre société. Il me semble que cet aspect n’est pas encore souligné chez nous en Afrique. On préfère réserver à la femme des fonctions de coulisse. Par conséquent, elle est tenue enfermée dans l’informel économique, politique et érotique.

L’échec du système bancaire dans nos sociétés africaines a fini par condamner doublement la femme. Elle est descendue dans les rues où elle sert non seulement d’ instrument informel bancaire mais également sa beauté et son charme sont exploités pour l’enfermer davantage dans l’informel érotique.

L’échec de nos politiques africaines comme conséquence de la dépendance et du refus de l’éthique se révèle aujourd’hui comme un véritable autel où la femme est sacrifiée. Cela est aussi vrai pour les fruits de ses entrailles: la population africaine.

Ces systèmes politiques décadents avaient bâti leur idéologie de mobilisation sur des anti-valeurs telles que: la corruption, l’exploitation, le mensonge, la violence, l’érotisme. C’est ainsi qu’on assistera au Congo-Kinshasa alors Zaïre à un mouvement d’animation populaire où la femme se déploiera entièrement comme être érotique. Il ne sera pas faux d’ affirmer que la dérive que nous connaissons aujourd’hui en Afrique est liée au fait que la personne à laquelle Dieu a donné le charisme d’être debout là où Il crée a été rendue informelle. Elle a été cachée dans l’ombre. Même ceux de nos leaders qui prétendent lutter pour la vie, n’échappent pas à cette réalité, en violant la personne et la conscience de la femme. La femme ainsi désarticulée, la transmission de la vie et de la culture par elle en pâtit. En termes clairs, je veux dire que la crise africaine repose sur la crise d’origine, de l’entretien de la vie et de la transmission de la culture. Donc, le manque de respect fondamental pour la femme a conduit l’Afrique au manque de respect fondamental pour la vie.

Ce que j’affirme s’est bien vérifié dans l’histoire de notre pays et aussi dans celle de la France antique. Quand les hommes de l’empire Kongo commencèrent à vendre la femme, son partenaire et sa progéniture à l’étranger, c’est à la femme qu’est revenue la lourde responsabilité de décrier ce déshonneur et elle s’est pointée jusqu’au bûcher sans reniement. Je fais mémoire de la jeune Dona Béatrice alias Kimpa Vita qui, à son époque déjà, pensait à l’inculturation de la foi chrétienne et particulièrement de la vie consacrée.

Deux points caractérisent essentiellement la proclamation de la prophétesse Kongo. D’abord, la révolte contre les missionnaires blancs impliqués dans l’esclavagisme, et puis la fondation d’un tout nouveau royaume du Kongo7.

Dona Béatrice est une véritable figure de lutte, de la libération, fondée sur les principes bibliques. Avant son inquisition, elle fit une confession à un prêtre capucin, Lorenzo da Lucca. Cela montre que contrairement à la pensée coloniale qui voulait la discréditer en la qualifiant de sorcière, on doit affirmer aujourd’hui qu’elle est un symbole de lutte prophétique dont l’Afrique a besoin. Elle avait une vue bien large sur la nation, une vue qui embrassait l’économique, la politique, le culturel et le religieux. Elle était une créatrice d’un nouvel imaginaire social. Elle avait accepté d’affronter le feu et la mort pour maintenir le sens et la réalité de la nation. Tel fut le cas de Jeanne d’Arc en France. C’est bien après des siècles qu’un homme, Simon Kimbangu, apparaîtra pour affronter l’étranger. Ceci signifie que lorsque la vie est menacée ou reniée, c’est toujours la femme qui est la première à être touchée. C’est elle aussi la première à changer l’imaginaire et les structures de la société.

De plus en plus, on doit se rendre compte que la femme est vraiment "Eve", c’est-à-dire mère de toute vie, de toute société et de toute culture. Elle est la structure toujours dynamique, capable de faire sauter les projets qui sont en opposition avec le don de la création. Son être est créateur de vie, contre le chaos et l’anomie. La loi de son être c’est la vie dans l’ordre, un ordre qui se structure écologiquement, économiquement, politiquement, bref de manière humaine et humanisante.

L’échec africain est donc lié au double refus de la reconnaissance de la femme. D’abord, niée par l’étranger qui l’a vendue et ensuite par les dictateurs africains qui l’on réduite à un objet d’érotisme. Face à cette situation, la femme est conviée à se déployer pour organiser une nouvelle intersubjectivité.

2. Nouvelle intersubjectivité

La femme se définit absolument comme un être relationnel. Sa biologie même indique qu’elle est une structure d’accueil de l’autre. Elle est une structure qui fait naître l’autre: une structure qui parle de et à l’autre avant que celui-ci ne soit conscient de son être.

A cause de cette structure patiente, tolérante et accueillante, elle a été trompée, considérée comme une naïve. Désormais, la femme doit développer une nouvelle forme de relationnalité, capable de faire ressortir sa mission de témoin de la vie, de la révélation, du dialogue franc et de l’annonce de la sortie de la duplicité meurtrière.

"Nous (femmes) sommes appelées à résister à toutes les formes d ’injustice, d ’oppression, et de violence. Le viol (sous toutes ses formes) est de plus en plus courant. II nous faut résister à ces formes de violence que sont l’utilisation de la femme comme objet de consommation ou dans la publicité, par exemple. II nous faut résister aux démons de la consommation du matérialisme. Dans toutes les cultures, l’histoire témoigne de femmes qui ont résistées héroïquement. Aujourd’hui, nous sommes appelées à dépasser une résistance passive, un fatalisme qui, en "Afrique" est une mauvaise interprétation de la religion pour en venir à la résistance libératrice de l’homme et de la femme"8.

C’est de là que naît l’urgence de créer des mouvements de résistance qui mobilisent les femmes pour qu’elles luttent contre ce que nous appelons "l’informel érotique". C’est une idéologie qui pense que la femme joue un rôle très important dans l’ordre informel. En fait, cet informel s’identifie à ce que les mamans africaines appellent le "travail du lit". C’est au lit que la femme a de l’ impact et de l’ influence sur ceux qui dirigent la nation. Cette logique est à décrier et à combattre. Celle qui est mère de la vie, de la société et de la culture ne peut pas être condamnée à l’ombre. Pour ne pas se laisser tromper par ces idéologues de l’informel, la femme devra développer une relationnalité qui fait d’elle un partenaire de l’homme.

Le partenariat est le refus de la complémentarité. En effet, cette dernière, disent les théologiennes, n’est pas libératrice mais oppressive comme l’est le système colonial9. Pour Rose Fernando, le partenariat "est une invitation à approfondir notre capacité de travailler en corresponsabilité, à participer, à discerner et à prendre des décisions"10. Quant à Monique Hébrard, elle soutient qu’il s’agit de faire que les femmes aient une influence certaine. Cette influence, elles l’ont depuis toujours mais elles ne sont pas vraiment partenaires. Elles restent, malgré l’évolution, d’éternelles secondes11. Il est donc clair que la complémentarité est à dépasser car elle rend la femme annexe et complément de l’homme. C’est cette même intersubjectivité de complémentarité que l’Occident utilise comme idéologie dans son intercontinentalité avec l’Afrique. C’est par elle que l’Occident nous a rendu un complément informel de son économie, de sa politique, de sa culture et de sa religion.

L’Afrique tout comme la femme doivent se libérer de la complémentarité pour devenir des partenaires dignes et responsables par rapport à l’autre qui est en présence. Il s’agit d’une nouvelle altérité fondée sur l’anthropologie de la création: "homme et femme à son image, il les créa (Gn 1, 27). On peut prolonger en disant que chaque société a été créée par Dieu pour qu’ensemble avec d’autres elles deviennent image de Dieu et sa ressemblance.

Comprenons que, quand la femme parle du partenariat, elle vise une intersubjectivité au service de l’épanouissement de l’autre. Pour y arriver, nous devons "estimer à sa juste valeur notre féminité afin de prendre en compte la valeur des autres sans distinction. Pour travailler à l’épanouissement des autres, hommes et femmes (...), il nous faut abandonner notre instinct de domination»12 .

Les pouvoirs en place en Afrique sont axés sur la domination. Ils refusent l’épanouissement de la communauté continentale. Complices des projets des Occidentaux, ils usent de la violence pour réifier la vie, lui enlever toute sa dynamique et tout son goût. Pour nous femmes, par qui la vie naît, cette situation nous atteint et nous blesse jusqu’au plus profond de notre personne. Face à la violence et à l’agression, nous devons nous dresser contre des structures injustes et le désordre établi. Nous avons à prendre notre juste place dans la construction de la société. En cela, notre contribution sera de grande importance à cause de nos qualités "de compassion, de non-violence et de non-agressivité, en vue de parvenir à des stratégies non violentes en réponse à tout ce qui est violence dans notre monde. La femme a une grande responsabilité pour construire un avenir non violent»13 .

En fait, la vocation commune de toute femme face à cette situation de violence, c’est d’être espérance de vie. La féminité comme espace d’espérance et de vie est le lieu où toutes les femmes se rejoignent. La féminité est contre les guerriers frénétiques, les tyrans implacables, et leurs exécuteurs bornés. Il s’agit pour nous femmes d’être sacrement de la vie. En observant l’Afrique au moment de grandes calamités, nous constatons que les femmes sont vraiment le "signe de la vie". Dans le cas de famine extrême comme en Éthiopie et de guerre comme en Angola et au Rwanda, pour ne citer que ceux-là, les femmes demeurent préoccupées par le souci de soigner et de protéger la vie de leurs enfants ainsi que celle de leurs époux. C’est dire que contre la situation violente, la femme réagit par des attitudes d’amour.

Dans notre situation du Congo-Kinshasa, le rôle de la maman dans la construction de la nation est silencieuse mais sérieuse. Les produits de consommation directe sont le fruit du travail de la femme: manioc, riz, légume, les billets de banque sont des choses qui dépendent de la sueur des mamans.

Néanmoins, il lui reste à s’engager activement au niveau formel. C’est-à-dire au forum et dans des lieux où se décide l’avenir du pays et du continent. Il s’agit pour nous de ne plus rester les bras croisés quand nous savons que notre avenir et celui de notre progéniture sont en jeu. Comme l’a fait remarquer Kä Mana, il nous faut éviter la naïveté intellectuelle qui consiste à faire la science là où il s’agit de faire la guerre. La non-violence qui est notre option fondamentale, ne nous empêche pas d’avoir des stratégies rigoureuses qui fassent reculer le projet méchant de la néocolonisation. Ce projet est déterminé à nous rendre des purs informels. C’est en cela que les études sociologiques de Jean-Marc Ela nous sont d’une grande importance incontournable. A ce sujet, le Professeur Buetubela retient notre attention lorsqu’il affirme qu’"il nous est désormais interdit d’ignorer ou de faire semblant d’ignorer la lutte pour la survie que mènent les hommes et les femmes de notre pays (...) C’est dire que le combat pour la mobilisation ne peut être mené ou gagné par une catégorie de personnes, encore moins par une seule personne. Il faut tout un réseau de points de résistance pour refuser et démanteler un système totalitaire»14.

3. La justice: un défi pour la féminité

L’ axe fondamental de tout point de résistance est l’ engagement pour la justice et la paix.

Pour nous chrétiens(nes), la justice n’est pas d’abord une donnée juridique. Elle est une relation originale entre notre Dieu et nous.

Cette relation a un double mouvement: le salut que Dieu nous accorde gratuitement et notre réponse qui fait que nous soyons justes du moment où nous adoptons une conduite conforme à sa volonté.

Dans le concret de notre situation, le comportement social, politique, économique, culturel et religieux est en opposition avec la volonté de Dieu. Ne pas nous situer en faux par rapport à ce comportement serait une négation foncière de notre propre identité de chrétien et chrétienne. Dans cette perspective, la justice s’impose comme un défi de la féminité en particulier et de la société en général. De la féminité dans la mesure où c’est de la femme et par elle que naît la vie. C’est la femme qui est la première éducatrice et c’est à elle que revient la tâche de transmettre la culture comme je l’ai souligné plus haut.

La femme africaine a ce défi concret de transmettre à ses fils les valeurs de la justice. C’est dans ce sens qu’elle constitue le pivot de tout réseau de points de résistance face à tout système totalitaire.

Le défi de la justice est en second lieu un problème social et ecclésial. En effet, les évêques réunis affirment: "Entendant le cri de ceux qui souffrent violence et sont écrasés par les systèmes et les mécanismes injustes, tout comme le défi d ’un monde dont la corruption contredit le plan du Créateur, nous avons pris conscience ensemble de la vocation de l’Église à être présente au coeur du monde pour annoncer aux pauvres la Bonne Nouvelle, aux opprimés la délivrance, aux affligés la joie»15.

Cette option claire des pères synodaux rencontre fondamentalement la mission du Christ en Lc 8, 16-21. En Jésus-Christ, la lutte pour la libération est constitutive de toute proclamation de l’Évangile.

Ainsi, la femme est doublement interpellée par la nature et par la foi. Baptisée dans la mort et la résurrection du Christ, elle n’a pas le droit de renoncer à sa mission humaine et chrétienne. Cette mission est son identité première, constitutive de sa dignité de femme et de chrétienne. Dans les stratégies de production des structures de résistance, la femme doit se démarquer du système phallocratique africain qui a perdu son sens de secret. Il devient urgent que le silence comme lieu de naissance de la vie dans toutes ses dimensions soit restitué dans notre société. C’est par le silence seulement que les femmes "africaines ont mandat d’être créatrices de confiance dans un monde corrompu et en détresse"16.

La sacramentalité de la femme africaine dans notre situation ne consiste pas à dire que notre imaginaire est inapte à la création. Cela est contre le fait même de la femme. A notre sens, sa sacramentalité consiste en son témoignage concret dans la justice. C’est une justice qui se vit et se partage avec le pauvre, l’exclus et le nécessiteux. Parler du pauvre en Afrique ne signifie pas un fait qui concerne une minorité. La pauvreté et l’exclusion sont le lot de notre histoire. Le témoignage de la femme consistera à faire renaître cette majorité pauvre à la vie. C’est en fait, rendre ces pauvres "capables de participer aux affaires qui les concernent et de contester les structures basées sur des relations d’exploitation"17.

Notons cependant que dans cet engagement pour la justice, un défi nous guette plus particulièrement nous qui vivons en Afrique. Il s’agit de la division sous plusieurs formes.

"Les anciennes divisions des nations et des empires, des races et des classes, possèdent maintenant de nouveaux moyens techniques de destruction; la course rapide aux armements menace le plus grand bien de l’homme, la vie; elle rend les pauvres, peuples ou individus encore plus pauvres et enrichit seulement ceux qui sont déjà puissants (..). L’impact du nouvel ordre industriel et technologique, s ’il n ’est pas combattu et dépassé par l’action sociale et politique, favorise la concentration des richesses, de la puissance du pouvoir de décision, entre les mains d ’une élite dirigeante, privée ou publiquet"18.

Les observateurs avertis de la situation africaine disent que les divisions que nous vivons en Afrique sont voulues et commandées aussi par l’extérieur. De fait, si nos dirigeants se laissent guider par l’extérieur, c’est parce qu’ils sont farouchement rongés par la cupidité. Ils ont perdu le sens du sacré, et de la vie. Ils ont en même temps perdu leur personnalité africaine qui consiste à vivre en relation de communauté de destin. Ces relations sont le lieu par excellence de libération. Pour nous femmes, l’économie telle qu’elle est organisée tant au niveau mondial que continental et national (des Etats africains) se présente comme une structure qui menace la personne humaine. Pire que cela, elle atteint celle-ci jusque dans sa structure.

L’Afrique est considérée comme la "femme naïve", la "femme sans rationalité ". L’ordre économique international exploite ainsi sans complaisance les fruits de son sol et de son sous-sol. Il abuse de son patrimoine humain. L’Afrique devient non seulement une mère veuve, mais également une mère-prostituée. Cette prostitution n’est pas volontaire. Elle a cru se donner pour la construction de l’humanité, à partir des valeurs de justice, de vérité et de paix. Mais hélas, les autres ne l’entendent pas de cette oreille.

Néanmoins, la prise de conscience que la femme acquiert progressivement, nous rassure sur le fait que l’Afrique pourra s’attendre à des jours d’Espérance. Les femmes ont donc à jouer un rôle déterminant dans la libération de l’Afrique. C’est une libération qui est englobante dans la mesure où elle concerne la logique et la réalité de la "prostitution économique". De même que les Africains ont installé l’Africaine dans l’informel érotique, ainsi sont-ils arrivés eux-mêmes à prostituer économiquement leur chère Mère-Afrique. Dans cette logique, ils ne peuvent qu’être incapables d’accoucher d’une société qui rencontre nos aspirations profondes en tant que femmes, mères, citoyennes de ce grand continent. Pour nous femmes, sans distinction aucune, le lieu d’espérance de vie, c’est la féminité comme espace humain et chrétien. La féminité comme lieu d’espérance de vie a un message qui se veut un cri, une annonce et une proclamation.

Un cri parce que la misère qui touche toute vie entame notre être de mère de la vie. A ce titre, nous ne pouvons que crier. Mais, notre cri connaît une transmutation et devient une annonce. La prise en charge de soi et de la société par la femme est l’aune qui fera dire à notre peuple que "nous gardons l’Espérance".

Cette annonce est une proclamation dans la mesure où nous confessons que la vie du Christ, que nous avons reçue par le baptême, est plus forte que tout. Nos ancêtres l’avaient déjà compris. Ils ont créé des initiations pour combattre l’usure du temps et la désarticulation sociale occasionnée par l’anomie. En effet, cette désarticulation renverse l’échelle des valeurs entre l’économique égoïste et la sphère de la relationalité humaine et humanisante.

En tant que mères de toute société et chaînon de transmission de la culture, nous avons la mission de maintenir cette sève ancestrale. Nous avons la responsabilité de la transmettre à travers notre sang à tous nos filles et nos fils. C’est à ce prix seulement que nous pouvons réaliser notre féminité comme fécondité de justice et de paix. Femmes d’Afrique, nous sommes réputées fécondes. Et pourtant, beaucoup d’auteurs ont voulu introduire un dualisme dans cette fécondité. En affirmant que nous sommes assoiffées d’une fécondité physique et pas spirituelle, on traduit une attitude de négation par rapport à notre être.

Pour les Africains, il n’y a aucune fécondité qui ne soit intégrale. Leur vision est plus intégrative et intégrale. C’est dire qu’il n’y a de vraie biologie humaine que spirituelle, mutatis mutandis de vrai spirituel humain que biologique.

C’est cet arrière-fond qui empêche l’Africain d’engager son fils ou sa fille dans une fécondité fondée sur un principe dualiste, d’opposition entre le biologique et le spirituel. C’est cette opposition qui fait qu’en Afrique, le problème de développement est posé entre autres en terme de taux de natalité.

J.M. Ela fait remarquer que dans les discours officiels, la question de la femme en Afrique ne se concentre que sur la planification familiale. Aussi, les seules statistiques dont on dispose sont les données de fécondité19.

La femme africaine est féconde intégralement et elle intègre dynamiquement la fécondité dans l’économique, le politique, le culturel et le religieux. Plus que jamais, on doit se rendre compte que la femme africaine est accoucheuse de la société dans toutes ses composantes. Depuis que les hommes ont voulu prendre sa place en la reléguant à l’informel érotique qui a comme critère déterminant la fécondité physique, ils ont accouché d’un monstre horriblement violent. En fait, ils ont oublié qu’accoucher, c’est un privilège singulier que Dieu a donné à la femme.

A mon sens, j’estime qu’au moment où l’on se bat pour retrouver ou mieux pour la renaissance de notre continent, il est important de recourir aux valeurs féminines qui ont été informalisées. Ces valeurs sont l’intériorité, l’écoute, le don de soi pour la vie, l’intuition, la patience et l’ intelligence. C’est en cela que la femme est le pivot central de tout réseau de résistance. Si cela n’est pas pris en compte, on verra se perpétuer la dérive de l’accouchement mâle de la société. Il suffit de penser au Sida, aux enfants de la rue, les réfugiés, les guerres, la malnutrition ...

Cependant, la femme n’aura pas la prétention de se libérer seule, ni de libérer l’autre et la société. La libération est principalement le chemin de la femme avec l’homme. Pour reprendre les mots de François Genuyt parlant de la naissance du Christ, "ni le père, ni la mère, ni leur complémentarité supposée, ne suffisent pour donner la vie à l’enfant"20.

Conclusion

Dans cette étude, j’ai tenté de constater l’absence de la femme dans le grand débat sur le problème de la libération en Afrique. Ainsi, j’ai essayé d’envisager des perspectives de réflexions dans l’horizon féminin.

Le premier point suggère la théologie de la création comme point de départ pour fonder le discours et l’action féminin. Tandis que le deuxième point est une invitation aux femmes à sortir de l’informel pour développer une nouvelle forme de relationnalité, capable de faire ressortir notre mission de témoin de la vie, de la révélation, du dialogue franc et de l’annonce de la sortie de la duplicité meurtrière. Et enfin, le troisième point souligne l’impératif de la justice comme un défi de notre féminité en particulier et de la société en général. Elle est le lien de notre sacramentalité.

Néanmoins l’absence de théologiennes dans le débat de la libération se justifie par le fait que les questions posées relèvent de la théologie systématique. L’opportunité ayant offert aux femmes d’accéder aujourd’hui à la formation théologique devra permettre nécessairement l’élargissement effectif du discours théologique en Afrique. Dans ce sens il sera souhaitable d’intégrer des professeurs femmes spécialistes, notamment en exégèse et en dogme, dans nos instituts de formation théologique. Cela permettra, à coup sûr, à notre théologie d’être à la mesure de la double polarité humaine. Il faut souligner aussi que la spécialisation en théologie exige un long temps de préparation. Il revient au premier chef, à nous femmes d’encourager, de motiver et de soutenir dans tous les sens celles qui embrassent ce type de formation.

Notes

1 Kä MANA, "Bousculer l’imaginaire missionnaire en Afrique", in Revue africaine des science de la mission, 1, 1994, p. 393-394.
2 ELA J.M., L’Afrique: l’irruption des pauvres. Société contre ingérence, pouvoir et argent, Paris, l’Harmattan, 1994.
3 Id., "Eglise sacrement de libération", in Africa the Kairos of a Synod Sedos symposium on Africa, april-may 1994, Rome, Sedos, 1994, p. 108. Revue
africaine des sciences de la mission, 7, 1997, p. 55-72.
4 Mbari H.T., "Entre colonialisme et inculturaton. Des théologies en Afrique", in Concilium, 263, 1996, p. 39.
5 Fernando R., "En contexte interreligieux", in Spiritus, n. 137, 1984, p. 413.
6 Hourcade J., "Dans la tradition et aujourd’hui", in Spiritus, 137, 1984, p. 431.
7 Pour plus de renseignement à ce sujet, se référer à:
-Sinda M., Le missionnaire congolais et ses incidents politiques, Paris, Payot, 1972.
-Ndaywel-è-N.I., Histoire du Zaïre. De l’héritage ancien à l’héritage contemporain, Bruxelles, Duculot, 1997.
8 Fernando R., art.cit, p. 411.
9 Handl M., "La moustache du Tigre. Homme et femme, partenaires de la mission", in Spiritus 137, 1984 p. 412.
10 Fernando R., art.cit., p. 412.
11 Hebrard M., "Les ministères: possibilités actuelles et perspectives pour les femmes", in Spiritus, 137, 1984, p. 412.
12 Fernando R., art.cit p. 412.
13 Ibid.
14 Buetubela B., "Discours de clôture", in 19e semaine théologique de Kinshasa, du 21 au 27 novembre 1993, Kinshasa, Facultés Catholiques de Kinshasa,
1993, p. 355.
15 Conférence des Evêques Catholiques des Etats-Unis, L’enseignement social catholique et l ‘économie américaine. Lettre pastorale, 1986, n. 5.
16 Nasimiyu W., "Religieuses africaines", in Spiritus 137, p. 399.
17 Ibid., p. 400.
18 Conférence des Evêques des Etats-Unis, op.cit., n. 10.
19 Ela J.-M., L’Afrique: l’irruption des pauvres. Société contre ingérence, Pouvoir et Argent, Paris, l’Harmattan, 1994.
20 Genuyt F., "La nomination de Jésus dans l’Evangile selon Saint Matthieu", in CLERGET J. (dir.), Le nom et la nomination, Toulouse, 1990, 279-294.

Ref.: Revue africaine des sciences de la mission, n. 7, Décembre 1997.