José Mpundu
Défense des droits de la personne et non-violence - Le Groupe Amos à Kinshasa


Le Zaïre, comme beaucoup d'autres d'États africains, est engagé depuis 1990 dans la lutte pour l'édification d'un État de droit. Dans ce combat pour la liberté, la justice et la paix, nous rencontrons des personnel et des groupes prêts à payer le prix.

Portrait

 Le groupe Amos rassemble des chrétiens, hommes et femmes, laïcs et prêtres, catholiques et protestants, qui veulent contribuer à l'instauration d'une société où la personne humaine est respectée dans ses droits fondamentaux. Ce groupe a fait l'option de la non-violence évangélique active dans son style de vie et dans ses actions.

Genèse du groupe

 Le groupe Amos n'est pas l'œuvre d'une personne qui en serait comme le "président-fondateur". Il est le fruit d'une volonté de se mettre ensemble pour être plus forts dans la lutte pour la justice et la paix.

 Tout a commencé avec la rencontre organisée le 22 mai 1989 par un petit groupe de Pères Scheutistes œuvrant à Kinshasa. J'étais invité à y partager mon expérience en vue de la création d'une commission Justice et Paix dans leur Congrégation. Au terme de nos échanges, nous nous sommes mis d'accord pour ouvrir le groupe à d'autres personnes qui poursuivent le même idéal.

 Pour ne pas en rester à des intentions pieuses, nous avons décidé de participer à un séminaire sur la non-violence évangélique active. Cette session d'août 1989 fut animée par Jean Goss, témoin contemporain de cette forme de vie et d'action. Le 2 octobre 1989, au cours d'une réunion d'évaluation du vécu, le groupe commença à s'organiser. Chacun de nous prit la décision d'adopter un style de vie et d'action non-violent.

Une situation de dépendance

 L'un des droits humains fondamentaux les plus méconnus, c'est le droit à l'autonomie, à l'autodétermination sur tous les plans: politique, économique, culturel et social. Un regard sur notre histoire nous fait constater que le centre des décisions qui déterminent la vie de notre pays se trouve à l'étranger. Malgré l'indépendance qui nous a été donnée en 1960, nous continuons à vivre comme une colonie internationale.

 Nos dirigeants politiques sont choisis et manipulés par les puissances occidentales. Ce sont des marionnettes placées là pour jouer le jeu de leur maître à penser. Les grandes puissances économiques fixent elles-mêmes les prix des matières premières achetées chez nous. Sous couvert de coopération économique et par l'entremise des organismes internationaux de financement, particulièrement la Banque Mondiale et le Fonds Monétaire International avec ses programmes d'ajustement structurel (PAS), elles contribuent à la détérioration de la situation socio-économique de notre peuple et à sa paupérisation. Le rôle joué par la Troïka (Belgique, France, États-Unis) dans la désignation du premier ministre et dans le maintien du Chef de l'État actuel est plus que jamais déterminant. Notre identité culturelle est méconnue au profit d'une culture d'emprunt. Pour être valable, l'homme zaïrois doit reproduire la culture occidentale.

Pour une libération intégrale

 Ce tableau peint l'injustice et la violence dont nous sommes les victimes. Mais nous en sommes aussi les auteurs par notre attitude de résignation et par la défense de certains de nos intérêts matériels immédiats. Le groupe Amos lutte pour une société qui s'autodétermine et se prend en charge sur tous les plans. Notre utopie de base est donc celle d 'une libération totale et intégrale de notre peuple: libération politique, économique, culturelle, sociale et religieuse; libération de tout l'homme et de tous les hommes. Celle-ci se fera par le peuple opprimé lui-même. Il s'agit de libérer l'opprimé et l'oppresseur qui est, de quelque manière lui aussi, un opprimé.

 Cette libération est une utopie: jamais totalement réalisée, elle reste pourtant un combat de tous les instants. Elle est pour nous le rêve mobilisateur du Dieu de Jésus-Christ. Ce même Dieu, qui a sorti le peuple hébreu de l'esclavage de l'Égypte et qui a marché avec lui dans le désert, continue à faire route avec tous les opprimés et à inspirer leur combat pour la libération. Nous croyons profondément en ce Dieu de la vie, Dieu de l'histoire et Dieu dans l'histoire. C'est lui qui prend l'initiative de la libération des hommes et mène ce combat jusqu'à la victoire finale accomplie par la résurrection du Christ.

Actions et méthodes

 Des actions de conscientisation: nous animons différentes sessions et donnons des conférences pour la formation et la sensibilisation partout où l'on nous invite. Nous n'organisons pas ces activités pour les gens mais les laissons s'organiser eux-mêmes. Nous venons animer à leur demande, selon leurs besoins et les objectifs qu'ils se sont fixés. Ainsi, petit à petit, les gens apprennent à se prendre en charge et à s'autodéterminer.

 Nous privilégions les thèmes suivants: la non-violence évangélique active, l'analyse sociale, la démocratie, les élections, l'autogestion, les méthodes d'animation de groupe et d'autres thèmes proposés par les gens.

 Pour ces actions de conscientisation, nous utilisons la méthode active et participative. La première chose à faire lorsque nous arrivons dans un groupe, c'est de l'écouter sur ses attentes. Ensuite, nous posons des questions aux participants en vue de leur faire découvrir par eux-mêmes ce qu'ils veulent savoir. Ils se mettent en petite groupes pour un travail de recherche. Enfin, après une mise en commun, nous faisons souvent un exposé complémentaire où nous synthétisons ce qui a été trouvé, donnons des compléments d'information et ouvrons de nouvelles perspectives pour des actions transformatrices.

 Nos sessions de formation durent généralement trois soirées d'au moins deux heures chacune. La première soirée est toujours consacrée à l'analyse critique de la réalité. Au cours de la deuxième soirée, nous cherchons la lumière de la Parole de Dieu en exploitant beaucoup le livre de l'Exode qui nous paraît être l'expérience fondatrice du peuple élu. Il nous est arrivé d'aller animer dans des groupes non chrétiens ou qui ne se disent pas explicitement chrétiens: la deuxième partie de la session recourt alors aux valeurs universelles d'amour, de justice et de vérité. La dernière soirée est consacrée à la recherche et à la programmation des actions à mener pour changer la situation et construire une société meilleure.

 Des actions de revendication: le groupe Amos n'a pas encore organisé d'actions spécifiques. Nous avons néanmoins participé à la préparation, à l'organisation et à la réalisation de la marche du 16 février 1992 par laquelle le peuple réclamait la réouverture de la Conférence Nationale Souveraine fermée injustement par le gouvernement de Mr Nguza.

 Dans le cadre de la commémoration de cette journée symbole pour le peuple, nous organisons avec la participation d'autres associations des actions pour revendiquer l'exécution des acquis de la Conférence Nationale Souveraine. Par exemple, nous essayons d'obtenir que la journée du 16 février soit une journée fériée dans toute l'étendue de la République. Cela n'est pas du tout facile.

 Des actions de construction alternative: Là, nous devons reconnaître que nous ne sommes pas très engagés. Nous avons lancé un appel pour des actions de prise en charge économique par le peuple. Mais cette action n'a pas connu un grand suivi.

 Nous avons aussi lancé un appel pour réfléchir à la construction d'une école alternative. Suite à cet appel, une association s'est créée regroupant des enseignants, des parents et des élèves-étudiants pour revendiquer à la fois leurs droits bafoués par le gouvernement et jeter les bases d'une école alternative. Cette association se dénomme "Solidarité pour une Éducation Meilleure" (SEME).

 Le groupe Amos s'est donc plutôt spécialisé, au plan de l'action, dans la formation et la conscientisation du peuple. Nous pensons qu'un peuple conscientisé est capable de revendiquer ses droits et de mener des actions constructives alternatives. Pour l'aider, nous mettons à sa disposition de petites brochures, des bandes dessinées sur les différents sujets que nous abordons. Nous voulons éviter de nous transformer en nouveaux maîtres qui sasont tout et dictent au peuple ce qu'il doit faire. Ce serait recréer une nouvelle dictature.

Les difficultés rencontrées

 Le groupe Amos se veut un groupe informel sans trop de structures contraignantes. Nous fonctionnons sans avoir de siège avec permanence administrative. Un animateur principal choisi par les membres assure la gestion du groupe durant trois ans avec la collaboration d'une équipe. Nous refusons de demander de l'aide auprès des bailleurs de fonds pour financer nos activités. Face à l'offre du gouvernement belge, nous avons eu de sérieuses discussions dans le groupe. La tentation était forte d'accepter. Mais, après de longs débats, nous avons fini par maintenir notre position qui nous permet d'être indépendants par rapport à toutes les puissances économico-politiques. Ce mode de fonctionnement n'est pas toujours accepté par tous les membres. Certains exigent que nous adoptions l'organisation des autres groupes existants.

 Certaines prises de position politiques ont aussi provoqué des tensions dans le groupe. Ainsi, lorsqu'en 1992, il s'est engagé dans un document qui interpellait le premier ministre élu à la Conférence Nationale Souveraine, Etienne Tshisekedi, certains membres se sont retirés.

 Quelques actions du groupe ont en outre provoqué le mécontentement de l'autorité ecclésiastique qui tolère le groupe, sans plus.

Résultats et espérances

 Les résultats de l'action du groupe se manifestent à travers ce que nous appelons les petites victoires d'un peuple en lutte, un peuple qui apprend tout doucement à se prendre en charge et commence à devenir auteur de son histoire; un peuple dont la conscience de son pouvoir s'éveille progressivement et qui n'est plus disposé à confier ce pouvoir à n'importe qui. Ce résultat, le groupe Amos ne peut pas se l'attribuer à lui seul. Il ne fait que contribuer, selon son charisme propre, à l'oeuvre de tout un peuple où se retrouvent des organisations non gouvernementales de développement, de défense des droits de la personne et d'autres associations socioculturelles.

 Ces résultats, si minimes soient-ils, sont pour nous source d'espérance. Ils nous donnent le courage de continuer malgré les embûches. Ils nous font espérer qu'un jour, au Zaïre, comme dans le monde, la personne humaine sera respectée dans ses droits et vivra dans sa dignité d'enfant de Dieu.

Ref. Chronica,
 no. 1, Jan. - Févr. 1997.