Marie-Angèle Kitewo, S.N.D.
UNE SPIRITUALITE AFRICAINE: DEFI DE LA CREATIVITE


 Toute activité missionnaire peut se justifier au nom de la Bonne Nouvelle qu'il faut proclamer à travers le monde. Au nom de la Bonne Nouvelle, nous sommes sortis de bonne heure de nos maisons, comme l'a fait le Semeur dans Luc 8:5-8, Marc 4:1-9 et Matthieu 13:1-9. Il est sorti pour semer du bon grain. Nous aussi, nous sommes sortis pour rencontrer nos frères et soeurs qui sont en attente, ou non, de la Bonne Nouvelle. Nous en connaissons la définition et la valeur. C'est pourquoi nous nous sentons animés et mêmes poussés par le zèle de la propager le plus loin possible dans notre monde. Nous le faisons, ou du moins nous essayons de le faire, parce que nous sommes sûrs de sa force créatrice ou re-créatrice.

 Il serait bon peut-être, de nous demander quelques fois, au nom des peuples et cultures que nous rencontrons: ce message, pour qui est-il Bonne Nouvelle? Quelles en sont les conséquences dans la vie des cultures qui l'accueillent?

 Pour le Semeur de l'Evangile, sa semence est dite: "bonne, c'est du bon grain"; pourtant la récolte qui a suivi a été évaluée différemment: très bonne, bonne, insuffisante et même inexistante; car une partie de la semence est tombée dans les épines, elle a été étouffée; une autre partie, tombée sur le sol rocailleux, est desséchée et, finalement, celle tombée sur le chemin, a été piétinée par les passants, et mangé par les oiseaux.

 Le message évangélique deviendrait la Bonne Nouvelle pour ceux et celles qui le reçoivent dans la mesure où il leur offre des moyens pour atteindre les objectifs primordiaux de leur existence. Ceux-ci peuvent varier d'une culture à l'autre. Voilà pourquoi la connaissance des cultures de ces peuples est impérative. Généralement parlant, aux yeux de beaucoup de chrétiens et de missionnaires en Afrique, il y a encore une hiatus entre les traditions religieuses émanant des cultures et certaines expressions de foi prêchées par l'Eglise Catholique. Il en résulte que dans certains cas, le chrétien se trouve dans un dilemme.

 Nous pouvons reconnaître plusieurs catégories de personnes à travers la réponse que Jésus a donnée à ses disciples qui lui demandaient les explications de cette parabole. Jésus les décrit ainsi:

- Ceux qui accueillent la parole et puis l'abandonnent très vite;
- Ceux qui croient pour une courte durée;
- Ceux qui sont préoccupés de tant d'autres soucis;
- Ceux qui l'écoutent, l'accueillent, la gardent, et produisent du fruit par leur persévérance.

 Cette parabole fait aussi penser aux diverses manières dont l'individu peut être affecté par son groupe. Bien que Jésus ait parlé au pluriel ("Ceux qui..."), il y a moyen de voir dans sa réponse un aspect d'individualisme quant à la manière de vivre la Parole entendue et accueillie. Il n'y a pas d'éventuelle implication sur la communauté à laquelle ces catégories de personne pourraient appartenir. En effet, disons-le en passant, le principe d'appartenance au groupe est fondamental dans la vie des Africains, il détermine l'identité et la position de la personne au sein de ce groupe.

 En guise de paraphraser la réponse de Jésus - tout en l'appliquant aux cultures africaines - je dirais que trois domaines culturels peuvent être identifiés:

- Des domaines culturels dont les principes de base sont diamétralement à l'opposé de la Bonne Nouvelle; celle-ci, par conséquent, n'a pas la chance d'être accueilli, ou du moins, difficilement. Le domaine de la sorcellerie, par exemple, s'ouvrirait difficilement à l'Evangile.

- Ceux dont certains éléments de base sont de pierres d'attente;

- Ceux, flexibles, caractérisées par une certaine ouverture. Peu importe le type de culture à laquelle nous nous adressons, il importe que nous en ayons une certaine connaissance pour permettre à la parole que nous "semons" de pouvoir s'incarner et devenir vie.

 Ceci dit, parlons un peu du titre de l'exposé: le titre proposé pour mes deux exposés, comme d'ailleurs le thème général de la semaine traite de la spiritualité de la mission de l'Eglise. En ce qui me concerne, j'essayerai de parler un peu de la notion de spiritualité dans le contexte africain. Ensuite, et comme par ricochet, proposer certains éléments qui peuvent favoriser une certaine harmonisation de la Bonne Nouvelle en terre africaine.

I. UNE SPIRITUALITE AFRICAINE

 M'inspirant de l'article "Spirituality in the African Perspective" ("la Spiritualité dans la Perspective Africaine", [KALILOMBE, P (Mgr) "Spirituality in the African Perspective" in A. I. M. Monastic Bulletin N° 58, pp 7-22; 1995]) de Mgr Patrick Kalilombe (1995), je dirais que dans la perspective africaine, la spiritualité est faite des attitudes, des croyances et pratiques qui animent la vie des peuples et les aident à atteindre les réalités supersensibles.

 Cette définition fait écho à une des interprétations des religions traditionnelles africaines. (Ici, le terme "tradition" n'a aucun aspect temporaire. Il souligne l'appartenance aux coutumes, qui assurent les traditions). Elles se définissent, non pas à partir d'un système élaboré de dogmes, mais plutôt à partir des attitudes, des pratiques, qui permettent une certaine communion avec le monde des puissances invisibles. Il est vrai que dans la pensée africaine, une religion équivaut essentiellement à une manière de vivre dans ce monde en relation avec le monde invisible. Cette relation affecte la vie entière de l'individu, aussi bien que celle de la communauté, prise comme un tout, là où l'individu se développe et se réalise. En d'autres termes, la religion se préoccupe tout à la fois des croyances et des rituels qui en sont des expressions et des symboles. Tout cela implique une relation entre l'être humain et les êtres supranaturels (Vansina, J 1973:221).

 Néanmoins, la spiritualité ne peut pas être conçue comme une propriété privée d'une telle religion donnée; elle existe dans toutes les religions et dans toutes les cultures. C'est ce qui fait que nous pouvons la définir de plusieurs façons. En effet, si nous acceptons que la spiritualité est un aspect de la culture humaine, dans le sens qu'elle détermine une manière de vivre ses relations en conformité avec cette culture, il est évident alors qu'il faut parler des formes de spiritualité comme il y a des cultures. Les différences entre les formes de spiritualité ne s'articulent pas en termes d'opposition, par exemple, "africaines" opposé à "non-africaines", mais plutôt en termes de formes d'expression. Les Africains eux-mêmes ne sont pas liés par une spiritualité uniforme et unique.

Quelques Principes de base d'une Spiritualité africaine
(Cas de Kiziku chez les Bakoongo du Zaïre)

 Si nous voulons découvrir la spiritualité africaine et en pénétrer le sens, il nous faudra la chercher à travers les rites pratiqués par le peuple à la recherche de solutions aux problèmes qui affectent la vie de l'individu aussi bien que celle de la communauté. (Vansina, cité par MACGAFFEY, W., Religion and Society in Central Africa: The Bakoongo of Lower Zaïre; The University of Chicago Press, 1986:1). En guise d'illustration, je voudrais décrire, en résumé, un des rites de guérison appelé KIZIKU, tel qu'il a été pratiqué chez les Bakoongo du Zaïre, afin de nous rendre compte du type de spiritualité.

 Kiziku est principalement un rite traditionnel de guérison. Son rôle spécifique est de faciliter le dialogue entre les membres d'un clan et leurs ancêtres (les morts-vivants) en vue de trouver ensemble une solution aux problèmes qui déstabilisent la vie communautaire. C'est un événement auquel j'ai été présente il y a un certain nombre d'années. Même aujourd'hui, les cas de Kiziku ne sont pas rares parmi les Bakoongo.

 Les membres d'un clan se sont vus victimes d'une variété de malchances tel que: nombreuses maladies incurables, nombreux décès, surtout les décès subits, plusieurs cas de chômage parmi les membres du clan, stérilité parmi les femmes mariées, les jeunes filles n'avaient pas la chance de se trouver un fiancé. En plus de cela, une mauvaise récolte a aggravé la situation. Il faut aussi noter l'existence d'une division entre les membres du clan, elle datait de plusieurs années. Conscients de cet état de choses, les responsables ont pris la décision de s'adresser aux ancêtres à travers le rite de Kiziku afin de redresser la situation. Le jour venu, les membres importants du clan se sont rassemblés dans leur village d'origine. Le porte-parole introduisit la réunion par un récit allégorique qui présentait le léopard et le rossignol qui, chacun voulait bâtir une cité de vie harmonieuse. Le rossignol réussit parce qu'il respectait et aimait tous les habitants de sa cité, tandis que le léopard échoua puisqu'il tuait et mangeait les siens. Il fut alors abandonné par tous. Sa cité devint une forêt dans laquelle il vit en solitude.

 Cette introduction fut suivie d'une longue discussion qui a duré toute une nuit. Son objectif était d'obtenir l'agrément de tous, afin de s'unir pour rétablir l'entente dans le clan et, ensuite, s'adresser aux ancêtres pour le bien-être de tous les membres du clan. L'objectif fut atteint.

 Au cours de la seconde nuit, par des chants et appels, les participants ont invoqué les ancêtres afin qu'ils indiquent les moyens ou les objets qu'ils devaient utiliser pour se débarrasser de toutes ces maladies et malchances. A travers des objets symboliques (bracelets), la volonté des ancêtres fut interprété par l'assemblée. Ce fut le moment alors d'entamer la partie du rite qui traitait de Kiziku même.

 Les chants et danses autour du grand feu eurent pour but d'appeler les esprits des ancêtres à joindre l'assemblée, et dire ce qu'ils pensaient de la réunion. Encore une fois, la réponse fut donnée, et à travers les symboles: (une femme en trance certifia que les ancêtres étaient contents de la réunion et de ses résultats, si contents qu'ils furent attirés par les chants et vinrent danser avec l'assemblée. Cette joie de l'au-delà envahit les participants au rite. Ils l'exprimèrent par des cris, des chants et des danses qui durèrent jusqu'à l'aube. C'était là l'expression de reconnaissance aux ancêtres pour leur intervention.

 Bien que sommaire, cette description nous met en présence d'une réalité vécue, un exemple où la vie et la religion vont main dans la main. Il y a un transfert presque directe de ce monde vers le monde invisible. Rappelons-nous que la religion africaine est essentiellement comprise comme une manière de vivre dans ce monde en relation avec le monde invisible (P. Kalilombe, 1995:7). Le rite nous a dévoilé le vrai visage des participants, leur identité dépouillée de tout élément secondaire tel que l'instruction reçu à l'école.

 Les activités qui ont pris place au cours du rite, aussi bien que des attitudes attendues des participants découlent des principes culturels de base. Pour le cas des Bakoongo, le rite a souligné l'importance de la croyance dans les ancêtres.

 Il est vrai que tous les peuples ont leurs ancêtres; même dans l'Eglise Catholique nous parlons de "nos ancêtres dans la foi". La différence réside dans le type de relations que nous entretenons avec eux. Jamais je n'ai entendu les chrétiens invoquer Abraham ou les Apôtres, par exemple, de venir les joindre 'physiquement' et leur parler, comme cela existe dans le cas des rites. Les ancêtres des Africains sont des êtres vivants, des 'morts-vivants'. Ces êtres font partie de l'univers de beaucoup de peuples en Afrique. Il y a un réseau de relations continuelles les uns avec les autres qui affecte et oriente toutes les activités de la personne aussi bien que celles de la communauté toute entière, je veux dire, le clan (Kalilombe, ibidem; BOCKIE, S., Death and The Invisible Powers: The World of Kongo Belief. Indiana University Press. 1993: préface, x).

 Raconter une telle expérience rituelle devant une assemblée comme celle-ci risque de susciter des questions sur l'intégrité de la foi catholique de ce peuple, et la mienne aussi. (Notez bien que tous les participants à ce rituel étaient chrétiens et le sont encore en ces jours; les catholiques étaient majoritaires).

 Devant cette situation, les attitudes des messagers/ messagères de la Bonne Nouvelles varient: il peut y avoir condamnation de ces pratiques, parce qu'elles sont jugées mauvaises, opposées à la foi catholique. A la place, le peuple serait invité à accepter de nouvelles théories développées par ces apôtres pour nier l'action des ancêtres. Une telle attitude pourrait provoquer une certaine rupture entre les messagers/messagères et les peuples auxquels ils s'adressent, au point de dire, comme à Athènes: "Nous t'entendrons là-dessus une autre fois" (Actes 17:32). Il arrive que ceux qui, pour l'une ou l'autre raisons, se conforment à ces théories de négation, éprouvent une certaine insécurité dans leur vie, parce qu'ils croient fermement à l'importance des ancêtres dans leur culture. Le résultat est un dilemme tel décrit dans cette chanson zaïroise:

"Chrétiens, vous voilà malheureux!
Le matin à la messe, le soir chez le devin!
Amulette en poche, scapulaire au cou!"

 Il y a donc un certain schisme 'imposé' entre la spiritualité traditionnelle et la chrétienté, une opposition même, là où nous devrions voir une variation. Ces personnes sont taxées de mener une double vie. Pourtant, dans beaucoup de cas, ceci exprime tout simplement le besoin de résoudre leurs problèmes. Les gens savent et croient que l'un des moyens efficaces pour obtenir de bons résultats dans leurs activités et d'entretenir de bons rapports avec les ancêtres. Ils sont fondateurs et gardiens des clans dont ils assurent la pérennité.

 Dans le cas où il n'ya pas de condamnation de la croyance dans les ancêtres, faut-il croire que le messager/messagère partage la même croyance avec le peuple? Ici, l'identité du messager entre en ligne de compte. S'il s'agit d'un(e) non-Africain(e), ses efforts peuvent ne pas être pris en considération. C'est une amusante plaisanterie, une moquerie camouflée; puisque cette personne n'appartient pas socialement au même groupe. Elle est étrangère à la culture du groupe. Les ancêtres en question ne sont pas 'siens'. La situation n'est pas plus claire dans le cas d'un apôtre africain: son comportement à cet égard peut être pris comme une confirmation ou un reproche à ce que le peuple croit...

 La croyance aux ancêtres peut être considérée comme un système inachevé des relations entre les humains et les êtres de l'au-delà. Je dis "inachevé" dans le sens où les relations s'arrêtent au niveau des ancêtres, elles n'incluent pas l'Etre Suprême. Même dans ce cas, ne pas inclure l'Etre Suprême ne veut pas dire l'ignorer ou le nier. Il y a une nette distinction quant à la nature des êtres qui composent la cosmogonie des peuples africains: (1) les ancêtres, qui sont des êtres humains créés par l'Etre Suprême; ils sont dans leur second état de vie après avoir vécu le premier dans ce monde. (2) Toutes sortes d'esprits, des bons et des mauvais et leurs représentations. (3) Les êtres humains, ils sont, eux, dans leur première étape de la vie. Beaucoup de récits cosmogoniques racontent la création de ces êtres par l'Etre Suprême.

 Je ne vous apprends rien de nouveau en disant qu'il y a de ces peuples africains qui confessaient l'existence de Dieu avant l'arrivée des premiers missionnaires chrétiens sur leurs territoires. Je dirais même qu'ils connaissaient Dieu, dans le sens africain que, connaître le nom d'une personne, c'est aussi connaître la personne elle-même.

 Considérant les types des rapports entretenus entre les êtres du monde visible entre eux, et avec ceux du monde invisible, nous pouvons retenir quelques caractéristiques de la spiritualité africaine. C'est une spiritualité essentiellement du dialogue et de communion.

1. Spiritualité du Dialogue

 Ce dialogue est à situer au niveau ontologique aussi bien qu'au niveau éthique. Le dialogue est ce qui constitue le trait dominant des rites traditionnelles, comme Kiziku. Ce dernier est le lieu par excellence de rencontre entre les deux mondes, le monde visible, et le monde invisible. Il ne peut être compris qu'en fonction du dialogue.

 Au niveau ontologique, et suivant la cosmogonie des peuples (Luba, Bambara...), il y a un lien entre le dialogue et le fait que l'Etre Suprême a pourvu l'être humain de la parole afin qu'il ait la faculté de répondre, et ainsi établir un dialogue non seulement avec l'Etre Suprême, mais aussi avec les semblables, les créatures. Sur le plan éthique, le dialogue est ce qui assure une dynamique fondamentale au sein de toute chose, parce que chacune n'est que parce qu'en-train-de-répondre. Rien n'est statique, plat ou neutre (KIBWILA, Yala A.M. "A l'école de prière, une Pastorale initiatique de la mystique Evangélique" in La Prière Africaine, Actes du 2è Colloque Internationale du 10-12 Janvier, 1994 (Kinshasa), 1994:109).

 Dans le rituel Kiziku cité plus haut, le dialogue apparaît comme ce qui justifie l'existence même du rituel. C'est grâce au dialogue que la volonté des ancêtres peut être communiquée et interprétée par les humains. Les membres du clan pouvaient alors mesurer la participation de leurs ancêtres dans la recherche des solutions aux problèmes claniques. Plusieurs formes d'expression comme invocations, chants, symboles et conversations ont été utilisées pour assurer le dialogue entre les deux mondes.

Invocations: Une des parties du rituel est faite des appels adressés aux ancêtres pour les inviter à joindre l'assemblée et prendre part aux activités de la réunion.

Chants: En plus de ces appels, il y a une série de chants connus comme chants d'invocation par lesquels le peuple a exprimé le besoin d'établir des contacts spéciaux avec ses aînés dans l'au-delà. Le caractère dialogal apparaît aussi bien dans le thème général de ces chants, et à travers leur structure. Ils sont souvent chantés en dialogue, comme le montre la séquence suivante, extraite d'une chanson en honneur de jumeaux (Considérés comme 'enfants spéciaux et mystérieux', les jumeaux sont parfois traités comme les ancêtres avec lesquels ils sont intimement associés, selon la culture des Bakoongo. Ceci apparaît dans les cas des maladies des jumeaux eux-mêmes ou de leurs proches):

Solo: Ils sont venus des abîmes
  Ces enfants sont difficiles

R/:  Des abîmes, eh yaaya
  Nous enfants (jumeaux) sommes difficiles

Solo: Des abîmes, eh yaaya
  Remboursez notre argent

R/:  Des abîmes, eh yaaya
  L'emprenteur n'est pas ici

Solo:  Des abîmes, eh yaaya
  Remboursez notre argent

R/:  Des abîmes, eh yaaya
  Vous vous payerez vous-mêmes.

 C'est une conversation entre les deux groupes des participants; ils représentent le dialogue entre l'esprit de jumeaux / ancêtres qui réclament leur droit, et la famille. Le chant raconte en même temps, le phénomène des jumeaux tel qu'il est conçu par le peuple, comme faisant partie des croyances de sa culture. Les participants sont convaincus que leurs appels sont entendus, car des êtres auxquels ils s'adressent sont vivants, même s'ils sont invisibles.

 Avec la même conviction, le même dialogue est pratiqué dans la messe dite "en rites zaïrois". Elle commence avec des invocations, lesquelles sont des expressions de la foi commune dans l'intervention des forces de l'au-delà:

Prêtre:  Nous sommes tous à Dieu

Assemblée:  (Il est) notre origine et notre fin.

Prêtre:  Sainte Marie, reste avec nous, Toi, la mère de Dieu, reste avec nous, Ecoute notre prière, reste avec nous. Reste avec toutes les personnes qui participent à la messe aujourd'hui.

Assemblée: Reste avec nous, reste avec toutes ces personnes.

Prêtre: O vous, nos ancêtres, restez avec nous, Vous qui avez adoré Dieu en toute honnêteté, restez avec nous. Ecoutez notre prière, restez avec nous, restez avec toutes les personnes qui offrent la messe aujourd'hui.

Assemblée:  Restez avec nous, restez avec toutes ces personnes.

 Dans les deux cas, l'objectif visé est le même: à travers des invocations les participants cherchent à établir un contact spécial avec les leurs dans le monde invisible afin de communier aux mêmes réalités de la vie. Nous pouvons dire que dans beaucoup de cas, l'invocation caractérise un événement important.

 Dans le contexte des rites de guérison, par exemple, elle introduit vers une action qui devrait s'accomplir avec la collaboration des puissances invisibles. C'est par l'invocation que le leader (prêtre, pasteur, ngaanga, ou n'importe quel expert) introduit le dialogue avec ses partenaires.

Symboles et Conversations: Tout appel suppose une réponse. Aux invocations lancées au cours de rite, par les participants, les réponses sont données de différentes manières. Ce sont des signes, des paroles et des symboles interprétés par des experts. Dans le cas de Kiziku, cette interprétation a été confirmée par le message d'une femme en trance qui parlait au nom d'une ancêtre dont elle représentait les traits physiques. Son message se conformait aux attentes de l'assemblée. L'objectif de la réunion était atteint grâce au dialogue entre les membres.

2. Spiritualité de la Communion

 La communion est ce qui, généralement, suit le dialogue, elle est son point d'aboutissement. Etant donné que l'individu évolue et évalue son accomplissement personnel en fonction du groupe d'appartenance, nous pouvons parler de l'existence d'une certaine 'parenté' qui garde les membres du groupe solidaires. De là découlera l'hospitalité ou la célébration de l'accueil de l'autre, dans le cas où le groupe vit en harmonie; dans le cas contraire, c'est le rejet, la haine même. Dans un cas comme dans un autre, nous reconnaissons cette communion dans le sens de "contamination" collective par les mêmes sentiments. Mais, c'est une communion bien limitée; elle ne va généralement pas plus loin que les countours du groupe. L'hospitalité réservée à un étranger relève d'autres bases. C'est plutôt une protection personnelle que la communion. En effet, l'étranger est un inconnu, ses pensées restent cachées. Il est donc préférable de gagner ses faveurs que de l'indisposer, car cela pourrait coûter cher à soi-même ou au groupe.

 Il en découle de cette communion un certain partage de responsabilités au point où chacun peut s'attribuer l'honneur des succès d'un membre du groupe, comme aussi l'on est l'objet d'une honte causée par des fautes commises par un membre du groupe. Bien qu'en réalité il y a des cas des personnes qui se séparent ou sont séparées du groupe, la tradition veut que la communion soit maintenue. D'où l'insistance sur la conservation des liens, comme exprimée par le proverbe suivant: "Nsinga kaanda niinga wuniingaanga, ka wutabukaa ko" (le fil qui rattache les membres du clan peut s'amincir, mais ne peut pas se briser). L'aspect négatif de cette communion est la tendance du groupe de se refermer sur lui-même, excluant toute personne qui n'atteste aucun lien en commun.

3. Spiritualité Horizontale

 Le caractère horizontale est évident dans les relations entre les membres du groupe, dans ce monde, et ceux du monde invisible. C'est une sorte de partage de vie basée sur l'organisation sociale. Il y a une dépendance mutuelle qui inspire à la fois la confiance, mais aussi la crainte. Comme illustré par le rituel Kiziku, le dialogue se fait entre les habitants des deux mondes, les uns considérés comme des aînés, à cause de leur expérience de vie ici-bas et dans l'au-delà. Les autres comptent sur la protection de leurs aînés.

 Dans beaucoup de cultures africaines, la place donnée à Dieu, laisse souvent dans l'ombre le type de relations existant entre l'Etre Suprême et les humains. Cela a conduit certains auteurs à conclure qu'il n'y a pas du tout de relations, ou bien que ces peuples ne connaissent pas Dieu. Par contre, pour un auteur comme Bockie (1993), les ancêtres sont regardés comme médiateurs entre Dieu et les hommes parce qu'ils sont près de lui et partagent certaines de ses qualités, telles que l'invisibilité. Par conséquent, Dieu n'est pas adressé directement par les êtres humains. Les expériences vécues prouvent le contraire, les chrétiens parlent directement à Dieu, tout en s'adressant à leurs ancêtres.

 A propos de "N'kisi" (c'est un savoir et une technique pour guérir), par exemple, le peuple Bakoongo du Zaïre affirme avec conviction que c'est un savoir et des techniques reçus de Nzaambi (Dieu). Il les a communiquées à leurs ancêtres dès l'origine de l'organisation du dit peuple, pour la prospérité et la protection des clans. Ainsi, lors de l'application de ces objets, Nkisi, l'expert invoque aussi bien la puissance divine que l'aide de ses ancêtres. De ce fait, force nous est de souligner encore un autre aspect de cette spiritualité africaine, à savoir:

4. Une Spiritualité sous le regard de Dieu

 Bien que des peuples en Afrique confessent l'existence de l'Etre Suprême comme origine de toutes les choses, la notion de Dieu varie d'un peuple à l'autre. En parlant de la spiritualité sous le regard de Dieu, je voudrais simplement souligner cette conscience des peuples de reconnaître l'Etre Suprême comme celui qui voit tout, qui sait tout, et peut tout faire. C'est une des conséquence découlant naturellement de la conception de Dieu Créateur.

 Des expressions comme "Nzaambi mbaangi" (Dieu est témoin), ou "Kaluunga mwaasi kena" (le Tout Puissant est comme une porte ouverte, Il voit tout), traduisent une notion ambiguë de l'omniprésence et l'omniscience de l'Etre Suprême. Cette conscience fait naître chez l'individu religieux des attitudes de confiance mais aussi de crainte. Ce Dieu est spécialement invoqué dans des circonstances conflictuelles où l'on se sent opprimé. C'est une des explications de la prolifération des groupes de prières à Kinshasa et dans de grands agglomérations du pays, en cette période des crises politiques et économiques du Zaïre.

II. CREATIVITE D'UNE EGLISE

 Il ne s'agit pas ici d'établir une liste d'actions spécifiques à entreprendre. Il s'agit plutôt de souligner deux éléments de base qui déterminent la créativité de l'Eglise. Deux impératifs devraient orienter les chrétiens et les leaders des Eglises locales dans leurs efforts de créativité: il faut tout d'abord reconnaître et accepter les différences; ensuite, déterminer les objectifs de cette créativité.

Les différences:

 En parlant des différences, je voudrais souligner et prévenir contre cette habitude de chercher "des pierres d'attente" à travers les cultures africaines. Raisonner en ces termes est équivalent à évaluer ces cultures en fonction d'une autre, ou les comparer à un modèle quelconque. Accepter les différences nous aiderait à considérer ces cultures telles qu'elles sont.

 L'avènement de Jésus et son message a été un événement sans précédent. Même si l'Ancien Testament est considérée, dans un sens, comme la préparation de la mission de Jésus, cela ne diminue pas le fait que son message est "autre chose", différent, les écritures le soulignent: "Il a été dit"... "Moi je vous dis..." (Mt 5:20 sv). Les persécutions organisées par les Juifs contre les apôtres et les premiers chrétiens sont une preuve de cette nouveauté qui dérangeait. La Bonne Nouvelle de Jésus, en son temps, ou à nos jours, est un message qui doit être incarné afin de porter le fruit qui demeure, comme nous l'avons souligné dans l'introduction, en référence à la parabole du Semeur. C'est d'une rencontre harmonieuse entre la semence et le sol que résulte le fruit en abondance. Mais, l'incarnation n'est pas possible sans la connaissance approfondie de l'Evangile et celle des cultures auxquelles nous nous adressons.

Les Objectifs:

 Quant aux objectifs de la créativité, il est important de nous demander quel type de chrétien et quel type d'environnement lui faut-il pour s'accomplir.

 La référence faite à la cosmogonie de quelques cultures africaines nous donne l'idée de la manière dont l'Africain représente son monde spirituel et religieux. La prospérité, le mieux-être, sont parmi les soucis primordiaux qui l'occupent. C'est ce qui explique la nature de ses relations avec les êtres spirituels du monde invisible. Les réponses reçues de ces esprits ne sont pas toujours la bonne réponse, elles peuvent conduire à l'erreur. C'est pourquoi il est d'une importance capitale que le christianisme doit être présenté avec toute sa richesse, capable de donner des réponses concrètes et efficaces aux problèmes des chrétiens (MILINGO, E. (Mgr) The World in Between: Christian Healing and the Struggle for Spiritual Survival; C Hurst and Co. London, 1994: 77).

 En observant la façon dont nos Eglises locales fonctionnent, en Afrique, une série de questions peut se poser:

- Quels étaient les objectifs des missionnaires qui ont établi de petits et grands séminaires en Afrique?

- Qu'est-ce qu'un prêtre autochtone représente au sein de son peuple, au sein de l'Eglise Universelle?

- Comment expliquer l'absence quasi-totale d'une référence aux coutumes et traditions dans les programmes des cours, si ces prêtres sont destinés à être pasteurs de leur peuple?

 Les réflexions philosophiques et théologiques forment l'épine dorsale de ces programmes. Il me semble qu'elles porteraient beaucoup de bon fruit si elles s'appliquaient aussi aux traditions et coutumes dans lesquelles les chrétiens vivent.

 Les mêmes questions posées plus haut peuvent s'appliquer à tous les consacrés africains de congrégations religieuses. L'équilibre dans ces domaines est la condition primordiale de l'identité du chrétien, du religieux/religieuse, et de la spiritualité africaine capable d'engendrer une Eglise à visage africain.

CONCLUSION:

 Au cours de cette réflexion, mon intention était de présenter quelques aspects de la spiritualité africaine. Celle-ci est essentiellement basée sur la croyance aux ancêtres et la relation avec les deux mondes. Etant donné le caractère dynamique du message évangélique lui-même, la mission de l'Eglise serait de faciliter son incarnation dans les cultures. A cet effet, l'exemple de Saint Paul dans sa prédication est éclairant, quand il montre aux Juifs la supériorité de Jésus par rapport à Moïse, à Melchisedek; la supériorité du sacrifice de la croix par rapport aux sacrifices du sang des chèvres et des taureaux. Ainsi, un Africain peut bien vivre en chrétien, tout en croyant aux ancêtres à condition qu'il soit amené à découvrir et à reconnaître la hiérarchie transcendante des relations. Cette rencontre est aussi une sorte de bonne terre qui pourra produire du bon fruit pour une créativité d'une Eglise.

Référence:

MULAGO WA CIKALA , M. La Religion Traditionnelle des Bantu et leur Vision du monde; P.U.Z Faculté de Théologie Catholique, Kinshasa 1973.