Peter Hans Kolvenbach, SJ
Supérieur Général de la Compagnie de Jésus

Europe: le rôle de l’Eglise
Conférence donnée aux Pays-Bas en 1997; traduite du néerlandais par les soins du P. R Hostie S.J.


L’Europe évoque bien des problèmes. Certains sont primordiaux. S’agit-il de redécouvrir l’unité de ce continent ou de la créer de toutes pièces? Dans la seconde hypothèse, l’Europe n’aurait jamais existé; dans la première, il s’agit de découvrir ce que nous avons toujours été: des Européens. L’idéal européen se présente tout autrement si nous pouvons nous inspirer d’une histoire et d’une culture communes. Sinon, nous prenons comme point de départ la conviction qu’une Europe unifiée à contre-gré est capable de se défendre contre les puissances économiques qui partout dans le monde se liguent contre elle.

De fait, chacun de nous a appris l’histoire de nos contrées comme un enchaînement ininterrompu de guerres et de conflits, d’invasions et d’occupations. La crise des Balkans n’est pas terminée. L’Europe en tant que telle n’a pas pu y jouer un rôle. La solution provisoire a été imposée par les Etats-Unis. Malgré la pacification, l’Europe rencontre nombre de foyers de discorde: le Kosovo, les minorités hongroises, la Moldavie, la Bessarabie et la moitié turque de Chypre. La confédération des Etats russes (l’Arménie et la Bessarabie) est menacée. Le Pays basque espagnol a affaire avec le terrorisme. Des minorités refusent de faire partie d’un ensemble national: la Catalogne en Espagne, la Corse en France, la Padanie lombarde en Italie. Et ce ne sont que quelques exemples. Il y a plus. En lisant les journaux ou en regardant la télévision, on constate que chaque pas vers un renforcement de l’Europe se heurte à des contre-courants.

Par delà les divisions

La non-unité de l’Europe se reflète dans les rapports entre les Eglises. Bien sûr, les responsables religieux se rencontrent dans de nombreuses organisations ecclésiales européennes. Les autorités politiques font de même. Mais dans la réalité quotidienne, un nouveau Yalta n’est aucunement exclu. Le rideau de fer idéologique entre l’Ouest et l’Est risque d’être remplacé par une frontière religieuse. Elle sépare l’Orthodoxie, qui considère l’Europe de l’Est comme son territoire inaliénable, de la chrétienté, plus ou moins ébréchée, enracinée à l’Ouest. Le dialogue entre les Eglises de la Réforme s’oriente vers une reconnaissance mutuelle de la diversité dans la foi plus que vers une unité dans le Christ. Le concile Vatican II a découvert l’œcuménisme comme un vœu du Christ; aussi des rapprochements se sont-ils opérés. Pouvons-nous dire, pour autant, que, après mille ans de séparation et de méfiance, nous abordons l’an 2000 avec plus d’unité, au sens fort du terme? Les désunions qui se manifestent à l’intérieur des Eglises semblent l’emporter.

De plus, en Europe, les chrétiens ne sont plus seuls. Dans de nombreux pays, l’islam est devenu la seconde religion: il y compte des millions de sujets. Ce que l’Europe a toléré et organisé à Auschwitz reste une plaie douloureuse pour la Synagogue, aux effectifs réduits. Chaque décision de l’Europe concernant le Proche-Orient la revive. L’islam de l’Afrique du Nord et des pays du Levant ne fait pas partie de l’Europe. Mais ce qui se passe à Jérusalem ou en Algérie affecte inévitablement l’Europe. Les religions peuvent être perçues comme fautrices de troubles et de guerres, comme en témoignent les Balkans. La politique, pas plus que la religion, n’est un appui automatique pour l’unité de l’Europe.

Cette esquisse négative et sombre démontre que l’unité de l’Europe ne peut se construire sur la base d’une communauté naturelle. Le chemin vers l’unité et vers la réunification exige la réconciliation et la collaboration délibérée. Sinon, l’Europe se ruinera dans ses contradictions internes. Nous ne nions pas ces éléments de fait: ils sont négatifs. Mais l’image retracée jusqu’ici resterait partiale si nous omettions ce qui unifie indiscutablement l’Europe. Appendice relativement restreint du continent asiatique, elle est nettement délimitée par trois plans d’eau et par l’Oural. La plupart des langues appartiennent aux groupes indo-européens. Les spécialistes sont à même d’y découvrir les paroles et les pensées des habitants de l’Europe. Le tout est devenu une communauté culturelle: elle est marquée par le droit romain et par la pensée grecque; elle a été baptisée avec l’annonce de l’Evangile; elle a été portée vers toutes les parties du monde grâce à l’aventure dans le Nouveau Monde...

A quoi il convient d’ajouter les idéaux de la Révolution française, la Déclaration des droits de l’Homme, et même les deux guerres mondiales, déclenchées en Europe et pour elle ! Le mur de Berlin a fait prendre conscience qu’une Europe divisée est contre nature.

Sans une économie de marché établie d’un commun accord, l’Europe est dans l’impossibilité de se maintenir face aux pressions économiques qui se développent dans le monde entier.

Le résumé succinct d’une histoire millénaire met en évidence le côté positif: les Européens ont plus en commun que ce qu’ils veulent bien croire. Quoi qu’il en soit, ils sont acculés à la collaboration, en ces temps où tous les pays et tous les peuples sont interdépendants.

Le rôle historique des Eglises

Le rôle des Eglises dans cette évolution est indéniable. C’est l’Eglise catholique qui a enseigné aux peuples d’Europe ce que l’homme et l’humanité peuvent et doivent être dans les perspectives révélées par le Créateur et le Sauveur. Peu à peu, l’Europe a pris conscience des valeurs qui s’articulent à la justice et à la paix, à la liberté et à la charité. L’homme européen se tient à distance d’une Eglise qui se veut Mater et Magistra, pour reprendre ces valeurs à son propre compte. Mais il se laisse encore éduquer et inspirer par l’Evangile. Il vit la liberté, l’égalité et la fraternité comme des acquisitions personnelles. L’empire romain, informé par l’Eglise catholique, devient culture chrétienne.

Actuellement, l’Europe est tentée de cultiver les valeurs humaines indépendamment de l’Evangile et hors des Eglises, en ne s’appuyant que sur ses propres forces. Ce processus est désigné par le terme « sécularisation ». Après l’effondrement du nazisme et du matérialisme historique, deux systèmes totalitaires et athées, l’Europe se reconnaît comme un seul ensemble. Pour le dire en termes bìbliques: est-il possible de bâtir la cité de l’Eureopoe sans faire appel à Dieu? Ne risquons-nous pas de construire en vain, si nous refusons de prendre appui sur l’inspiration évangélique pour ressourcer nos forces? La question s’impose: la gestation de l’Europe n’est-elle pas la conséquence de l’affaiblissement de la chrétienté européenne ? Quoi qu’il en soit des aspects négatifs et positifs de l’Europe, il est évident que son avenir dépend de la volonté délibérée des Européens. Personne ne peut contraindre l’Europe à s’unifier, même si l’échec signifie sa perte. Le rôle des Eglises n’est pas de définir les formes politiques de l’Europe de demain. Mais les Eglises sont conscientes que la détermination à vivre en Europe d’une façon européenne fait partie de leur responsabilité, au nom de l’Evangile.

« Agapè »

Une première contribution à la recherche de la motivation est l’agapè. Cet apport, radicalement nouveau, situe l’amour du prochain à un niveau tel, que seul un mot nouveau parvenait à le circonscrire. Au Proche-Orient, les trois religions qui appartiennent à « la famille du Livre » essaient de vivre ensemble. Aujourd’hui encore, le judaïsme est admiré pour la patience et l’espérance de l’attente du Messie. L’islam y est respecté pour le caractère radical de sa foi, quotidiennement vécue en public. Les chrétiens y sont à l’honneur à cause de leur pratique de la charité. Leurs initiatives sociales et leurs œuvres de charité n’ont de sens que portées par une propension au pardon, une recherche à faire le premier pas vers la réconciliation, jusqu’à l’offrande personnelle de sa vie pour que le prochain en détresse puisse vivre. Cette agapè, typiquement chrétienne, comporte une responsabilité qui dépasse les considérations familiales et affairistes, de même que les préjugés nationaux et sociaux. Elle considère l’homme et la communauté humaine à travers les yeux du Christ. Le Samaritain de l’Evangile nous est bien connu. L’homme qui se meurt au bord de la route est avant tout un homme qui a besoin de l’aide d’un autre: c’est ainsi qu’il devient son prochain. Qu’il soit juif ou romain, palestinien nanti ou étranger démuni, malfaiteur ou juste, est secondaire. Toute douleur humaine invite à l’agapè dans la personne du Christ. Car c’ est Lui qui est servi quand le prisonnier, le malade ou l’immigré sont accueillis.

L’histoire de l’humanité a toujours été marquée par le désir d’accomplir la charité. La stèle d’Hammourabi (1750 ans avant notre ère) en témoigne. Le Christ fait de la charité un précepte nouveau: donnez votre vie sans discrimination, sans contrepartie, sans attendre l’initiative de l’autre. Dans le continent européen, les occasions de pardon et de réconciliation abondent, de même que les raisons pour remédier aux besoins proprement nationaux. Cependant, tant d’éléments étrangers demandent à être intégrés ! Humainement parlant, l’unification ne pourra se faire qu’à partir d’une adhésion ferme à l’agapè du Christ. Ce n’est pas un hasard si des chrétiens convaincus, comme De Gasperi et Schuman, Adenauer et de Gaulle, ont été aux origines de l’Union européenne.

Un problème spirituel

Une seconde conviction, inhérente à la foi, peut promouvoir l’unité européenne. Elle est encore plus difficile à accepter, car elle comporte un regard critique sur les progrès techniques et scientifiques dont notre monde moderne s’enorgueillit. Nous vivons une période de macro- et micro-découvertes sensationnelles. Celles-ci se reflètent dans la vie quotidienne. Elles ont transformé les soins de santé, la répartition du bien-être et les moyens de communication. Ce progrès n’a pas atteint son point culminant. D’autre part, la technique en tant que telle appelle un contrôle. L’évolution technologique risque d’ aliéner l’homme et de détruire son environnement. Nous connaissons tous la menace nucléaire: l’homme doit maîtriser la technique. Mais l’orientation qu’ il lui imprimera dépend de sa vision du monde, de sa conception de la communauté et de l’image qu’il se fait de l’homme. Tout cela s’applique aussi à l’économie. Actuellement, c’est elle qui façonne l’image de l’Europe.

Deux questions mettent en évidence le problème. Les pays européens préfèrent-ils laisser la bride sur le cou au marché économique, ou acceptent-ils de l’ orienter de telle sorte que le chômage ne soit plus considéré comme une fatalité économique et que la jeunesse puisse se libérer de l’angoisse de l’avenir? Par ailleurs, les pays de la Communauté sont-ils prêts à sacrifier quelques aspects du bien-être social, afin de procurer aux pays de l’ Europe de l’ Est les moyens économiques permettant le développement de leurs capacités économiques ?

Ces pays veulent-ils articuler une distribution adéquate à la production économique ? Cette distribution ne visera plus seulement un petit nombre de favorisés; tous en profiteront, afin que les riches ne deviennent pas plus riches encore et que les pauvres ne s’appauvrissent pas davantage.

Dorénavant, l’humanité peut intensifier sa production: la faim et la pauvreté peuvent être bannies. Mais la distribution des biens indique clairement qu’on ne cherche pas un partage équitable. Il faut sans cesse souligner qu’on ne peut abandonner l’économie à elle-même ou la laisser dériver vers le consumérisme. Il s’agit de l’orienter vers l’homme et l’humanité: non pas telle ou telle personne, mais tous les hommes, en particulier ceux qui sont dans la misère. Il faut donc reconnaître quelle conviction est à la base des décisions économiques. Bien sûr, il n’incombe ni à l’Evangile ni aux Eglises d’imposer des programmes techniques ou des structures de bien-être — ce sont là des initiatives que les hommes ont en main. Mais les mains peuvent distribuer. Une telle option dépend de la foi et d’une orientation spirituelle.

Il se pourrait donc que l’unification de l’Europe soit, en dernière instance, un problème spiritual. Le rôle des Eglises est de nous le rappeler, au nom de Celui qui vise notre bien suprême, individuel et communautaire

La tâche des Eglises

Nous avons analysé deux convictions de base. Dès lors, que signifient les Eglises pour l’Europe ?

Par référence au mystère pascal, les Eglises et les croyants sont convaincus que le monde n’est pas voué à la dispersion. L’Europe, elle aussi, est capable de réaliser son unification. Pour le croyant, l’avenir comporte le rapprochement, la réconciliation et l’union. L’homme de foi n’est pas porté par sa certitude personnelle ou par une naïveté, encore moins par le refus de voir la réalité en face. Il est intimement convaincu que l’histoire de l’union humaine peut être écrite en collaboration avec le Seigneur de l’Histoire. L’échec de la Tour de Babel n’est pas fatal. Le monde se meut vers un nouveau phénomène pentecostal où chacun, avec ses particularités, se fait communion dans l’Esprit. Il s’agit de ne pas se laisser abattre par le poids du passé et de soupeser avec lucidité les obstacles actuels. Il s’agit d’accepter les imprécisions de l’avenir. Voilà des tâches à mener à bien. Les Eglises, qui tirent leur origine du Dieu, un et trine, doivent s’y employer.

Une seconde tâche est liée aux convictions. La Communauté européenne est née du charbon et de l’acier. Elle s’est étendue au fromage et au poisson, au lait et au vin. Elle s’oriente vers une monnaie unique, en supprimant les frontières douanières. Les partisans de l’Europe jugeront qu’une telle description frise la caricature. Mais ils ne peuvent nier que les aspects politiques, sociaux et culturels se heurtent à un mur d’indifférence, voire d’ opposition . Les contacts sporadiques entre Bruxelles et les Eglises mettent cette lacune régulièrement en évidence. Dernièrement encore, le Vatican s’est adressé à une Conférence européenne, en répétant que la création de l’Europe ne se limite pas à la suppression de frontières ou à l’ouverture de marchés. Il prône la création d’un espace commun de liberté et de solidarité, de justice et de paix. La lettre dit explicitement: « L’organisation de l’Europe du troisième millénaire sera à la fois éthique et politique ». Les spécialistes de l’Europe s’opposent à de telles vues. Leur argumentation s’appuie sur l’introduction du système monétaire unique. L’euro apportera de soi une politique unifiée et provoque déjà des changements sociaux dans les pays européens. De plus, l’économie est en danger. Elle doit s’opposer aux politiques libre-échangistes des Etats-Unis, du Japon, des tigres de l’Asie du Sud-Est et de nombreux pays d’Amérique latine et de l’Asie, qui se posent en concurrents dans le marché mondial. Si l’Europe disparaissait de la compétition économique, les conséquences en seraient désastreuses au niveau social et entraîneraient une marginalisation politique. L’expérience démontre que la force économique permet de jouer un rôle substantiel dans les processus de paix dans les Balkans, au Proche-Orient ou dans les contrées africaines des Grands Lacs.

Enfin, chacun tend à promouvoir les valeurs humaines. Or ces valeurs comportent la spiritualité et la religiosité, même aux yeux d’une Europe sécularisée. De fait, le spirituel suscite de l’intérêt. On croit à quelque chose qui transcende le pain quotidien et à un mystère divin, bien qu’on se détourne des formes institutionnalisées des religions. Un tel besoin du spirituel risque de se limiter au niveau d’ une conscience élargie, d’ un enrichissement de l’expérience globale et d’une ouverture à ce qui dépasse l’homme. Un tel enrichissement peut se limiter au plan individuel et celui-ci à une préoccupation narcissique. Dans la Communauté, la tentation se fait jour de créer une union ouest-européenne visant son propre bonheur. L’humanité ne vit pas seulement de son pain quotidien. Elle vit de la parole du Christ qui se soucie de l’autre. En fin de compte, l’humanité ne connaîtra pas le repos tant qu’elle n’aura pas redécouvert son sens ultime: donner le pain de la vie aux autres.

L’appel des Eglises est indispensable; sinon, la Communauté européenne risque de se replier sur elle-même et de se couper des autres peuples. La pensée chrétienne ne peut se limiter à quinze pays: elle englobe tous les pays, de l’Atlantique à l’Oural. Nous connaissons tous la parole d’un éminent politicien russe: l’Europe est une maison commune. Elle offre plutôt l’image d’un gratte-ciel. Certains étages connaissent la prospérité, d’autres sont ravagés par l’incendie. Et les ascenseurs ne fonctionnent plus ou se bloquent, quand il s’agit de s’entraider. En s’ organisant comme communauté, l’Union européenne risque l’introversion. La conviction chrétienne a été imprégnée du sens de sa responsabilité: découvrir partout dans le monde l’humanité; offrir à tout homme l’Evangile; contribuer à l’expansion des autres continents par des initiatives charitables et économiques. L’aide au développement des pays du tiers monde et la contribution personnelle de volontaires sans nombre restent impressionnantes. Par contre, l’intégration en son sein de non - Européens s’avère difficile . Les Eglises aussi se sentent démunies et, en tout cas, frustrées. Au nom du Seigneur, elles souhaitent la bienvenue aux étrangers et accueillent les immigrants. Mais l’Europe ne réussit pas à s’ouvrir aux non-Européens qui veulent avoir part à son bien-être. Les partis politiques qui s’opposent à l’immigration obtiennent des scores électoraux imposants. Les Eglises sont acculées à une tâche ingrate. Elles défendent les principes et talonnent la conscience de l’Europe. Il ne leur appartient pas d’imposer des solutions concrètes qui tiennent compte de tous les éléments d’une situation complexe.

Unification de l’Europe et œcuménisme

Abordons maintenant une dernière question. Les Eglises disposent-elles des forces vives permettant de pousser les Européens à l’Union ? En effet, la pratique religieuse s’effrite dans bien des pays européens. Mais il y a plus. Ces Eglises sont-elles crédibles en annonçant l’Evangile, même en s’abstenant de faire la leçon aux autres ? Ne demandent-elles pas à l’Europe ce qu’elles ne parviennent pas à réaliser entre elles ? La situation devient inconfortable quand elles prêchent l’union sans être à même d’y aboutir elles-mêmes. Les Eglises d’Europe disposent d’un organisme de coordination: la Conférence des Eglises européennes. Les évêques catholiques se rencontrent au niveau européen. N’empêche que la question s’impose: la recherche de l’union est-elle suffisamment intense et délibérée pour être un exemple de rapprochement, de conciliation et d’unification ? Si ce n’est pas le cas, l’Eglise est-elle en droit de parler? Le dialogue dépend largement des relations entre l’Orthodoxie, qui domine l’Europe de l’Est, et l’Eglise catholique, qui aujourd’hui encore prédomine en Europe centrale et occidentale. Les Eglises ont compris que si elles acceptent désunion et discorde, elles font scandale et percent tout crédit dans un monde qui, malgré tout, avance vers l’unité. Bien souvent, les Eglises considèrent l’œcuménisme comme un mal inévitable de notre temps, même si leurs aspirations restent vivaces. Bien sûr, personne ne peut prédire où, quand et comment l’union des Eglises se réalisera dans le Christ. Parfois, la honte s’empare d’elles. Elles constatent comment la diplomatie mondiale parvient à réaliser une paix provisoire ou durable, dans des situations inextricables. Elles se rappellent en même temps que ceux qui prêchent l’Evangile de la charité ne parviennent pas à se réconcilier après 2 000 ans de discorde. Nous en convenons: l’œcuménisme suppose un engagement plus radical que l’unification de l’Europe.

Les pays d’Europe ignorent, eux aussi, quel visage aura l’Europe de demain. Ils ne savent pas quel modèle d’unification —une fédération, une intégration ou une alliance—l’emportera. Leur itinéraire peut aboutir à des résultats communs en passant par d’innombrables arrangements et compromis. Ils peuvent se permettre un relativisme poussé à l’extrême. Même si peu de membres croient fermement à l’union, il suffit d’être conscient de son intérêt propre pour prendre des mesures communes. Des dispositions bureaucratiques sont capables de provoquer des comportements sans exiger une adhésion fondamentale. A l’aéroport, on peut prendre la sortie destinée à la Communauté européenne sans être obligé de porter celle-ci dans son cœur. Les Eglises ne peuvent jamais se satisfaire d’une telle procédure. Mais l’Europe pourra-t-elle se faire sans la volonté délibérée, sinon même l’enthousiasme, des Européens ? Ne serait-ce pas un contresens que de s’engager dans une Europe unie qui se contente de savourer du fromage hollandais, du vin italien, du parfum français, du pain allemand, dans un pub anglais, aux sons de rythmes espagnols ? Une Europe sans engagement est une chimère au vu de la longue tradition dont les Eglises sont les témoins et les héritières.

Le pape Jean-Paul II a proposé que les Eglises demandent pardon pour les aspects négatifs du passé. Ses paroles ont été accueillies avec réticence, même par certains de ses collaborateurs. L’Europe a connu des guerres de religion. Le patriarche œcuménique Bartolomée s’exprime:

Le nationalisme est la force la plus destructrice de l’Histoire. Des conflits nationalistes ne peuvent en aucun cas être légitimés par la foi. Hé1as, un tel abus s’est fréquemment présenté au cours de l’Histoire. Quant à la Yougoslavie, nous pouvons être bref: tout méfait qui se réclame de la religion est un méfait contre la religion.

Le Patriarche, comme le Pape, reconnaît que les Eglises en Europe de l’Est sont coupables de s’être laissées prendre par leurs intérêts et par des critères qui n’ont rien d’évangélique. En reconnaissant les aspects négatifs d’un passé parfois sombre, les Eglises ouvrent la voie aux témoignages positifs. Lors d’une rencontre avec la Commission européenne, en 1994, le Patriarche a précisé les objectifs: « L’Orthodoxie peut, doit et veut contribuer à la réalisation du but généreux et vital, une vision spirituelle qui oriente l’Europe. » Le rapport du Synode général de l’Eglise Réformée des Pays-Bas formule les mêmes aspirations, à sa façon: « Les motivations originelles de la recherche de l’unification, qui s’est concrétisée dans l’Union européenne—la réconciliation, la paix et la justice—, restent d’actualité. Les Eglises se doivent de les favoriser de tout cœur. » Il exprime son souci que l’homme européen maintienne son authenticité. Ensuite, il conclut que l’apport de l’Eglise à l’unification européenne ne vise aucunement le rétablissement d’une « Europe chrétienne ». Cette unification se réfère à la signification de l’Evangile et de son poids dans les problèmes de fond que l’Europe aborde.

L’œcuménisme sera signe de réconciliation en Europe. Les Eglises n’offrent pas de solutions toutes faites. Elles proposent un témoignage, se référant à la personne du Christ et s’inspirant des choix qu’il a vécus jusque dans sa propre chair. Elles seront le levain pour l’élaboration progressive de l’avenir que l’Europe se donnera.

Aux yeux de l’Union européenne, l’Eglise se range techniquement et légalement dans la catégorie de la culture, qui est laissée à la discrétion des quinze Etats membres. Il serait malencontreux de faire reconnaître les Eglises par l’Europe comme cela se fait pour les syndicats et les partis politiques. En fin de compte, l’unification et la réconciliation du monde, même sous sa forme européenne, sont des dons de Dieu: ils demandent prière, souffrance et coopération. Les Eglises n’ont rien à imposer. Mais elles peuvent être mises à contribution, tant qu’ elles respectent les caractéristiques propres de l’Europe et qu’elles considèrent le dialogue comme un facteur de croissance indispensable. Jean-Paul II prône sans cesse la nouvelle évangélisation: elle n’est pas croisade, mais évangélisation qualitativement nouvelle. Laissons-lui le dernier mot: « Notre société pluraliste met régulièrement ceux qui croient au Christ en face de défis. Elle nous incite à chercher résolument de nouveaux chemins pour cette évangélisation. Elle nous stimule à prendre des directions nouvelles qui répondent aux changements socio-culturels. »

Ref.: Études - Juin 1998.