Sjef Kuppens, M. Afr.
Pastorale missionnaire auprès des Migrants
La Haye, Pays-Bas


 

Le Père Sjef Kuppens, M. Afr., 64 ans, fait partie d’une l’équipe missionnaire à la Haye depuis l’an 2000. Auparavant il avait été missionnaire au Ghana, puis à l’Université catholique de Nimègue. Il devint par la suite curé d’une paroisse multi-thnique à Amsterdam. De là il partit aux Etats-Unis où il travailla dans une paroisse mexicaine à Chicago. Le 23 Mai 2003, il a prononcé en néerlandais une conférence à l’auditorium de l’Université d’Amsterdam sur la pastorale missionnaire auprès des migrants. En voici la traduction.

  

Une communauté de communautés

L'unité dans la diversité

 

 Dans une société multiculturelle

Quand nous déployons nos activités missionnaires, surtout en ces temps modernes où les différentes cultures se confrontent dans nos pays occiden­taux, il serait d'une grande importance do chercher ce monde nouveau dans lequel la vie, et surtout la vie de chaque personne humaine, sera respectée et célébrée. Le point de départ sur cette voie trouve son fondement dans une spiritualité qui nous lie ensemble dans la source de l’amour, que Jésus lui‑même a vécue dans toutes ses dimensions. FinaIement nous sommes des chrétiens envoyés par Jésus, comme lui‑même est envoyé par le Père (Jean 20,21).

Comment faire pour donner à cette image idéale une forme concrète, adaptée à notre monde d'aujourd'hui ? Et dans notre cas au quartier multiculturel de Schilderswijk, Ie quartier des peintres de Ia Haye ?

 

Le quartier Schilderswijk de La Haye

Le Schilderswijk est un quartier de La Haye d'une surface d'environ 1,5 Km carré, peuplé de 40 000 habitants, venant des différentes parties du monde. II y a des Surinamiens, des Turcs, des Marocains, des Antillais, des Africains ; des gens du Moyen et de l'Extrême‑Orient. Et en plus une poignée d'autochtones hollandais... Aussi y parte‑t‑on plus de 100 langues.

Le quartier regroupe une population très croyante. Il compte 11 mosquées, 16 communautés chrétiennes (protestante, catholique, évangélique, pentecôtiste...) avec leurs églises, lieux de prière ou de rencontre, deux temples hindous, et d'autres salles de cultes ésotériques. On voit que la population du quartier est composée de communautés très mélangées, aussi bien pour ce qui concerne la culture que la religion.

Quand on se trouve en face de cette réalité, il est possible d'être saisi d’une certaine appréhension, d’une angoisse même. Il est important de prévenir cette peur, car les conséquences en seraient très négatives. On en arriverait à former des ghettos, des communautés repliées sur elles‑mêmes, avec toutes les conséquences qui en découleraient, méfiance, animosité, compétitivité, et mêmes bagarres ouvertes.

Notre tâche missionnaire dans de telles circonstances est de créer e d'engendrer une attitude d'ouverture des uns envers les autres, et vers l’autre. Nous favorisons le partage des richesses culturelles et religieuses, e aussi des soucis, des souffrances, des côtés sombres de l’autre.

Un fond spirituel sérieux est essentiel pour arriver à cette attitude d'ouverture. La Bible dit que les humains sont crées à l’image de Dieu, et qu dans chaque être humain Dieu est présent. Cette vérité de la foi est souvent absente de nos vies. Alors nous en arrivions à connaître la peur qui habit l'autre. N'avons‑nous pas aussi besoin d’une philosophie et d’une théologie qui nous facilite une compréhension de l’intérieur, et qui rende cette attitude inclusive possible ?

 

Une double loyauté

Les théologiens asiatiques peuvent nous mettre sur le chemin dans cette direction. La société dans laquelle ils vivent est très diversifiée au point de vue religions. Les chrétiens y sont le plus souvent en minorité au milieu des autres croyances mondiales, telles que le bouddhisme, l'islam et l'hindouisme, présentes en majorité écrasante en Inde.

Ils nous ont apporté la compréhension de la double loyauté. Cela signifie que je peux/dois être loyal à ma propre identité, ma culture, et ma religion, mais en même temps être également loyal vis à vis de l'identité, la culture, et la religion de l'autre, le secret de l’autre. Ceci est le résultat d'une manière orientale de penser.

C'est la façon "et... et" de penser ; et non pas celle du "ou... ou" que nous nous avons développée en Occident. Cette approche nous libère, ou du moins diminue la peur de l'autre. Elle ouvre la voie au dialogue, et permet de pouvoir et de vouloir se mettre en route ensemble. Ainsi se développera la possibilité de pouvoir chercher ensemble des solutions dans le domaine religieux aussi bien que sociologique.

 

Quelques conseils

Voici un texte pris dans Le sermon sur la montagne du dialogue, com­posé par Raymond Pannikar   - 1. Quand tu commences à discuter dialogue interreligieux fixe pas d'avance ce que to peux croire, ou ne pas croire. ‑ 2. En entamant le dialogue, considère ton interlocuteur comme une découverte révélatrice, tout comme les lis des champs.  - 3. Tu es béni si tu restes fidèle à ta propre conviction, sans la présenter comme l'unique possible. 4. Malheur à ceux qui croient en Dieu, mais qui ferment l'oreille aux cris des petits. ‑ 5. Bénis sont ceux qui discutent ensemble sans arrogance. ‑ 6. Bé­nis sont ceux qui font confiance aux autres, puisqu'ils ont confiance en moi. ‑ 7. Malheur à ceux qui monopolisent leur religion, et qui répriment l'Esprit, car il souffle là où il veut, et comme il veut.

 

Cette attitude peut se développer

C'est une chose réjouissante de constater que l'attitude de la double loyauté est en train de se développer parmi les jeunes étudiants étrangers aux Pays‑Bas. D'un côté ils ne veulent pas, et ne peuvent pas renoncer à la culture et la religion de leurs parents, de l'autre côté, ils sont très ouverts et participent à la culture de la société néerlandaise.

Quelque chose de neuf est en train de se réaliser. Si l'attitude de la double loyauté est nécessaire aux étrangers de ce pays, et l'est encore plus aux Néerlandais de vieille souche. Ainsi donc les Néerlandais sont obligés de s'approprier cette attitude de double loyauté, ce qui signifie être ouvert aux secrets de l'autre, à son identité, à sa culture et à sa religion.

Nous sommes dans une époque de grandes possibilités. La compréhension de la double loyauté nous semble être d’une valeur inestimable. La religiosité des hommes touche une corde sensible en eux. Elle développe en eux une force formidable. Dans ce domaine‑là la double loyauté doit être également être appliquée !

 

Pour ce qui concerne les chrétiens

Les célébrations religieuses multiculturelles entre chrétiens sont importantes. Elles sont souvent une révélation de la beauté et de la force qui vit dans l'autre culture. La danse, les chants, la spontanéité, la chaleur, la sagesse, ou bien même le silence et le recueillement, nous donnent une lueur du mystère et de la beauté de l'autre.

C'est ainsi que dans l’église Ste‑Marthe de notre quartier, on a célébré trois années consécutives une Eucharistie multiculturelle pour toute la vine de La Haye. C'est un grand événement. Des catholiques de tous les continents, de l'Europe, de l'Asie, de l'Amérique du Sud et du Nord, du Moyen-Orient et de l'Afrique, célèbrent ensemble l'Eucharistie chacun selon ses propres angles d'incidence. Cette célébration pleine de couleur manifeste et extériorise la richesse, l'unité et la joie. D'autre part, on célèbre aussi régulièrement des eucharisties multiculturelles pour les gens du quartier même, avec les communautés étrangères qui y vivent.

Nous sommes en train de cheminer vers une communauté de communautés. Ce qui signifie que la paroisse constitue une communauté à partir des communautés de différentes cultures : la néerlandaise, la portugaise, la surinamienne, l’antillaise, et l'africaine (anglophone et francophone).

L'idée dune communauté de communautés se prête à des extrapolations. On ne doit pas être limité par sa propre identité de groupe. Ainsi les chrétiens de tous bords peuvent également former des communautés de communautés, constituées de communautés protestantes, catholiques, et évangéliques... Depuis quatre ans déjà, le jour de la Pentecôte, nous avons organisé une célébration oecuménique multiculturelle dans le quartier avec Protestants, catholiques, et évangéliques africains.

 

Musulmans, chrétiens et hindous

A partir de nos expériences avec les communautés chrétiennes, nous essayons de préparer le chemin vers une célébration interreligieuse multiculturelle entre musulmans, chrétiens et hindous. En 2002, nous avions goûté déjà au climat religieux des trois grandes religions présentes dans le quartier, en nous invitant à tour de rôle : chrétiens et musulmans au temple hindou; hindous et chrétiens à la mosquée ; et musulmans et hindous à l'église où les chrétiens (protestants et catholiques) se présentaient à eux.

Dans cette situation nous pourrions également appliquer la formule communauté de communautés : une communauté de croyants, composée de musulmans, hindous, chrétiens, juifs, bouddhistes, présents dans le quartier. Pour cela, a été crée un comité de concertation composé de membres de ces religions pour d'abord mieux se connaître, et pour organiser des cérémonies ensemble, p.ex. la commémoraison annuelle de la libération du 5 mai 1945 ; et d'autres rencontres importantes ; des visites des écoles du quartier. L'école catholique est composée à 95% de migrants tous azimuts. Et ainsi nous en arriverons peut‑être un jour à célébrer ensemble avec une assemblée multireligieuse.

 

Vers une humanité complète de l'homme et des hommes

Cela nous met sur le chemin du Royaume de Dieu dans notre société d’aujourd'hui. Puisque nous habitons au milieu de cette société culturelle et religieuse pluraliste, nous devrons relever le défi formidable de rendre notre communauté plus humaine, pleinement humaine même, puisque les possibilités nous sont offertes de pouvoir la réaliser.

En effet, chaque religion du monde porte en elle‑même un trésor de sagesse et de vérité et l'ouverture vers l'autre au point de vue culture et religion demande une confiance en soi, pour de rester ce que l'on est (la fidélité à sa propre identité culturelle et religieuse) tout en accueillant l'identité religieuse de l'autre. Par le biais de la rencontre et du dialogue un potentiel formidable d'enrichissement mutuel s'ouvrira alors pour tous. C'est bien cela que nous, chrétiens, appelons l'édification du Royaume de Dieu sur terre.

Le rêve de Dieu est bien que chaque humain puisse s'épanouir jusqu'à sa stature parfaite, en réalisant le divin en lui‑même.

Cette façon de voir nous fait comprendre que l'évangélisation n’est pas une priorité ecclésiale (quoique l'Église locale soit très importante puisque nous y sommes implantés) mais bien sûr une priorité de croissance du Royaume de Dieu partout où il est présent.

Concrètement nous pourrions d'un côté envisager l'organisation des réunions de groupes de base de chrétiens ; et de l'autre côté organiser les rencontres idéologiques avec les autres religions, en prenant soin d'ouvrir en premier lieu avec eux le dialogue au niveau socio‑religieux, avant d'aller plus loin, dans un avenir proche ou lointain, en explorant nos religions respectives.

C'est ici que la vision de la double loyauté pourra nous rendre service. En effet, persuadés de la présence de Dieu dans les humains et dans la création, nous pourrons également rester fidèles à notre propre identité, tout en nous ouvrant à celle de l'autre, que ce soit au plan culture ou religieux.

Cela se joue donc avec à l'arrière plan cette philosophie orientale indienne harmonisant du 'et... et' comme décrite plus haut, que nous devrons nous approprier. Même simplement au plan des relations humaines cette méthode asiatique pourrait enrichir nos conceptions philosophiques occidentales.

 

Ce dialogue enrichit les deux interlocuteurs

En bref, comme point de départ nous nous mettons dans l'esprit cette philosophie de la double loyauté. Les chrétiens ne monopoliseront plus la personne humaine comme image de Dieu. Nous trouverons également des traces du Dieu unique dans les humains des autres religions. Alors nous pourrons nous ouvrir davantage au dialogue aussi bien au niveau religieux que culturel. Ce dialogue enrichira les deux interlocuteurs. L'on se sentira davantage un homme complet des deux côtés.

À la suite de tout ce que nous venons de dire, nous pouvons ajouter que nous aurons à notre disposition des moyens puissants qui nous permettront de créer des liens avec toutes les religions. De là, des possibilités nouvelle pour mettre en place un monde plus humain et harmonieux, en préservant ces trois donnés de base : notre foi chrétienne, la double loyauté, une communauté de communautés.

 

Réf. : PETIT ECHO, n. 947, 2004/1, pp. 19-24.