Jean Lefebvre, CICM
Missionnaires et Prophètes, Frères et Sœurs
(17 March 2000)


Scheutiste belge, Jean Lefebvre a été professeur d’exégèse en Belgique avant de partir aux Philippines puis de passer deux années au « Centre de formation interculturel » de Cuernavaca au Mexique. Après un mandat au Conseil Général de son Institut, il a été Secrétaire du Conseil Missionnaire National puis Président du Comité des Instituts Missionnaires à Bruxelles.
A une enquête lancée auprès des treize Instituts missionaires partenaires de Spiritus et de quelques laïcs, nous avons obtenu 57 réponses dont plusieurs collectives, parfois de plus d’une dizaine de personnes. - Quelle est la théologie de la mission qui se dégage des réponses à l’enquête de Spiritus ? Ces réponses témoignent d’une spiritualité missionnaire vécue très concrètement sur le terrain, parfois au terme d’un cheminement aux détours inattendus.

La vision de la mission qui ressort des témoignages est parfois difficile à cerner de façon systématique, sans doute parce que bon nombre de missionnaires ne se l’explicitent pas à eux-mêmes. Ceci ne signifie pas que les jeunes générations ne réfléchissent pas ou qu’elles ne se posent pas de questions. Elles s’en posent probablement autant, sinon plus, que leurs devanciers.

La théologie de la mission qui sous-tend leurs engagements s’élabore progressivement à partir d’une praxis qui se veut avant tout docile à l’Esprit qui souffle où il veut et comme il le veut, sans devoir s’en expliquer. Cheminements personnels à la suite du Christ redécouvert sur place, options et pratiques, espoirs et craintes pour l’avenir ne nous livrent finalement que quelques aspects seule-ment d’une théologie vécue au jour le jour en fonction des situations locales. Le risque existe donc de situer ces témoignages dans des perspectives qui ne seraient pas nécessairement celles de leurs auteurs. On donnera dès lors le plus possible la parole aux correspondants de Spiritus, en les citant parfois textuellement, sans leur prêter des vues qu’ils ne désavoueraient peut-être pas mais qu’ils n’ont pas exprimées, soit parce qu’ils ne l’ont pas jugé utile, soit parce que «ce n’était pas encore très clair» pour eux.

Au service de l’humanité

Une première constatation s’impose, celle de la diversité des situations missionnaires évoquées par les réponses à l’enquête, et donc aussi des engagements. Mais au-delà de cette diversité, on retrouve généralement une même visée fondamentale, celle de se mettre concrètement au service des hommes et des femmes d’aujourd’hui, des plus pauvres en particulier. Quelques réponses le disent clairement: être missionnaire, c’est aller à la rencontre des plus démunis et témoigner dans toute sa vie de l’amour libérateur du Père. A la suite de Jésus, le missionnaire se met au service de la réalisation du projet de Dieu qui est de rassembler dans la justice et la paix une humanité enfin libérée du mal. Sur place, la préoccupation dominante est bien la venue du Règne dès maintenant, quels que soient les engagements jugés prioritaires en fonction des circonstances de temps et de lieu.

Au service de l’humanité, la mission n’est cependant pas d’abord réponse aux besoins des hommes ; elle est essentiellement la manifestation concrète de l’être d’un Dieu qui est amour et dont le dessein est de faire participer tous les peuples de la terre à la surabondance de sa vie. Même si le souci des plus démunis est de fait à l’origine de nombreuses vocations missionnaires, en bien des cas cette vocation s’enracine dans une découverte personnelle du Christ et de sa mission dans le monde. «Comme mon Père m’a envoyé, moi aussi, je vous envoie» dit Jésus. Une relation de foi s’établit avec lui et suscite le désir de se mettre à sa suite au service des hommes et d’annoncer aux pauvres la Bonne Nouvelle de leur libération. Plusieurs correspondants soulignent à ce propos que c’est cette relation vécue sous la motion de l’Esprit qui doit inspirer l’être et l’agir du missionnaire et qui, seule, justifie leur qualification de missionnaire.

En solidarité avec les plus défavorisés

Participation à l’œuvre de l’Esprit agissant partout dans le monde, la mission exige donc de la part du missionnaire une très grande disponibilité et une attention constante aux signes des temps pour discerner cette action, la reconnaître et l’annoncer en se mettant lui-même au service de ses frères et sœurs de toutes races et nations. On est de fait assez loin d’une conception de la mission vue comme un service de l’Église et dont la visée serait de convertir à la vraie foi le plus de monde possible ou d’édifier des communautés ecclésiales dotées de tous les ministères et de toutes les institutions qui leur permettent de fonctionner de manière autonome. Ces visées qui ont inspiré des générations de missionnaires passent au second plan ou semblent même avoir disparu au profit d’une solidarité vécue dans le service des hommes et des femmes d’aujourd’hui, en particulier des défavorisés, des faibles et des petits dont les besoins sont aussi variés que nombreux.

L’action humanitaire ou civilisatrice, inspirée par la charité, a depuis longtemps fait partie de l’annonce de la Bonne Nouvelle. Mais elle était considérée plutôt comme un préalable ou un passage obligé, un moyen nécessaire à mettre en œuvre en vue d’une fin plus haute: «dilater les frontières de l’Église hors de laquelle point de salut». Aujourd’hui, c’est bien le monde qu’il s’agit de libérer, de transformer, d’achever en quelque sorte en témoignant des valeurs du Royaume. «Mettre l’homme debout» disent de nombreux missionnaires. La dynamique missionnaire déborde de toutes parts les visées d’une Église centrée sur ses propres réalités. Dans la solidarité vécue avec les populations locales, le missionnaire découvre d’autres exigences du Royaume et de l’amour universel de Dieu dont il est le témoin.

Combattre pour la justice

Le renouvellement de la théologie de la mission amorcé par Vatican II, confirmé par plusieurs documents pontificaux ou épiscopaux et par de nombreuses déclarations d’Instituts engagés dans la mission, est désormais acquis sur le terrain. Les missionnaires qui ont répondu à l’enquête, hommes et femmes qui ont à peu près tous entre 30 et 40 ans, ont fait leur l’affirmation du Synode des évêques de 1971 qui reconnaît dans le combat pour la justice et la participation à la transformation du monde une dimension constitutive de la prédication de l’Évangile qui est la mission de l’Église. Et, pour la plupart d’entre eux, cette dimension est aujourd’hui prioritaire. Mais ils savent que la transformation du monde ne peut lui être imposée par la force et qu’elle n’implique pas seulement le renouvellement des structures socio-économiques ou politiques.

C’est du dedans que viennent les changements vrais et durables. De nombreuses réponses insistent sur une exigence fondamentale de tout projet d’humanisation intégrale: celle du témoignage d’une vie évangélique enracinée dans la foi. Le missionnaire est celui dont la vie et l’action interpellent les populations locales, les éclairent, leur offrent des critères de jugement et des échelles de valeurs qui se réfèrent explicitement à l’Évangile. Il ne se présente plus comme un «conquérant», pas même au nom du Christ. Il est le témoin, l’humble témoin souvent, de l’irruption du Royaume dans l’histoire de l’humanité.

Redevenir prophètes

L’option évangélique dite préférentielle pour les pauvres a fortement marqué la plupart des Instituts missionnaires. Quelques correspondants déclarent avoir découvert leur vocation pendant les années qu’ils ont passées dans le Tiers Monde à titre de coopérant et en lien avec une communauté missionnaire au service des plus démunis. Et plusieurs le redisent d’une manière ou d’une autre: le monde n’attend plus des prêcheurs de la Bonne Nouvelle, mais des témoins qui la vivent. Ce sont eux qui rendront à la mission la dimension prophétique qu’elle risque de perdre.

Par ailleurs, une des préoccupations «missionnaires» souvent exprimée porte sur la dégradation de la situation socio-économique ou politique en beaucoup de régions du monde et sur le fossé qui se creuse entre les nantis et ceux qui s’appauvrissent tous les jours un peu plus. A ce propos, plusieurs évoquent le risque d’embourgeoisement qui menace certaines communautés ecclésiales, leur manque d’ouverture et d’engagement face aux problèmes locaux. On parle même d’une sorte de «démission» de la part de quelques Églises, ou plutôt de leurs responsables, d’un repli sur soi, pour en conclure à l’urgence d’une redynamisation de la mission. Il s’agit là d’un défi majeur lancé aux Instituts et à leurs membres: redevenir prophétiques et donc peut-être dérangeants.

Le dilemme qui a parfois suscité bien des discussions dans le monde missionnaire: priorité aux «pauvres» ou aux «non croyants» semble donc dépassé sur le terrain, au moins si l’on s’en tient au témoignage de la plupart des jeunes missionnaires. En simplifiant sans doute un peu, on pourrait dire qu’à bien des égards, ils sont généralement plus proches de Populorum Progressio ou d’Evangelii Nuntiandi de Paul VI que de Redemptoris Missio de Jean-Paul II. Et peut-être y a-t-il là matière à réflexion pour nos Instituts missionnaires.

Jusqu’aux extrémités de la terre

L’appel à la vie missionnaire est perçue par la plupart des correspondants comme un appel à «tout quitter» particulièrement exigeant, car il s’agit de quitter son pays, ou plutôt de sortir d’un monde culturel familier pour aller ailleurs «à la rencontre de l’autre» dans un autre monde culturel. La dynamique missionnaire reste fondamentalement une dynamique de départ. «Je découvre tous les jours un peu plus l’importance de ce verbe ‘quitter’, déclare une religieuse, quitter son pays d’origine, quitter sa terre». «Et cela, ajoute une autre, même si la mission ad extra n’est plus très à la mode: le monde aura toujours besoin de ces ‘fous de l’Évangile’ qui ne trouvent malheureusement pas toujours écoute et intérêt dans leur Église d’origine.»

Si l’«ad extra» est encore perçu par bon nombre de missionnaires comme un élément constitutif de leur «être missionnaire», sa signification et donc aussi sa «justification» ont évolué. Aussi longtemps qu’en Occident on a estimé que les populations à évangéliser se situaient toutes ailleurs, être missionnaire c’était nécessairement partir outre-mer et témoigner ainsi d’une générosité sans bornes. On reconnaît aujourd’hui que la mission est universelle et qu’il ne faut pas aller loin pour toucher aux extrémités de la terre. Les missionnaires interrogés en sont bien conscients. Plusieurs réponses voient dès lors dans l’«ad extra» traditionnel une expression nécessaire de la collaboration qui doit s’instaurer et s’intensifier entre toutes les Églises au service de la mission. De fait, la diversité d’origine des nouvelles générations de missionnaires témoigne de la vitalité de nombreuses Églises qualifiées de jeunes et qui «donnent de leur pauvreté» en participant à la mission universelle.

Tout quitter

La plupart des réponses voient cependant dans le fait de quitter son pays pour aller vivre et travailler ailleurs beaucoup plus qu’un témoignage de solidarité entre Églises. Le dépaysement culturel, car c’est bien de cela qu’il s’agit, est vécu comme une sorte de kénose à la suite du Christ. «Quitter son pays, c’est d’abord apprendre à se quitter soi-même chaque jour, dit un missionnaire. Il me semble que l’engagement missionnaire est plus un ‘se défaire’ qu’un ‘faire’, dit un autre.» Oser risquer, «tout risquer» pour se faire tout à tous ; «sortir de soi pour se laisser accueillir au sein d’une autre culture, et l’accueillir à son tour dans une rencontre transformante», en toute docilité à l’Esprit qui nous précède dans le cœur de ceux que nous rejoignons. Car c’est bien lui le protagoniste de la mission.

Il est à l’œuvre dans l’histoire de ceux et celles que le missionnaire rencontre, dans leur culture et donc aussi dans leur religion, comme dans les événements de leur vie quotidienne. Cette présence agissante est elle-même un appel, mais seul un véritable dépouillement intérieur permet de la discerner, de découvrir «un autre visage du Christ dans la vie d’hommes et de femmes autres, eux aussi». Le missionnaire est le témoin et le bénéficiaire d’un Royaume déjà là, avant de collaborer activement à sa réalisation en plénitude.

Pour rencontrer l’autre

De nombreux témoignages évoquent la richesse de la découverte, puis de la rencontre et du partage avec l’autre reconnu comme tel dans sa différence, un étranger devenu un ami. «Par ma présence, je voudrais donner aux autres l’occasion de découvrir aussi la richesse de la rencontre avec l’étranger que je suis, venu en ami». Beaucoup le reconnaissent : le missionnaire reçoit tout autant qu’il donne et il faut qu’il en soit ainsi. «La rencontre de l’autre est très exigeante, dit une religieuse, mais l’enrichissement mutuel est le premier fruit d’une vie de partage et d’amitié.» Kénose donc, faite de disponibilité totale, d’ouverture, d’écoute, de silence aussi et de contemplation. Un missionnaire en Asie parle d’incarnation dans les réalités locales, d’enfouissement, source d’humilité, de croix, mais aussi de résurrection et de joie. Il s’agit de «se laisser modeler sur place par la mission reçue», de «se laisser façonner par la rencontre de l’autre». «Toute l’activité missionnaire se joue sur la relation de proximité, d’échange et de partage avec un peuple», conclut un missionnaire, abolissant ainsi toutes les barrières de race ou de culture.

L’insistance sur la qualité des relations d’amitié nouées avec les populations locales explique aussi l’insistance de plusieurs réponses sur la nécessité d’apprendre les langues parlées par ces populations, de connaître leur histoire et leurs traditions, leurs pratiques religieuses aussi et la signification de leurs rites, en un mot, de ne pas se contenter d’une initiation sommaire et trop souvent superficielle à leur culture.

Signes de la fraternité universelle

Au service de l’humanité, en particulier des victimes des injustices socio-économiques, et cherchant à édifier un monde plus fraternel, il va presque de soi que les missionnaires se sentent appelés à témoigner dans leur propre vie de cette fraternité universelle. «Être missionnaire, c’est d’abord vivre parmi les gens ordinaires en communauté évangélique, ouverte et accueillante», déclare une missionnaire en Afrique. De nombreuses réponses soulignent à ce propos le caractère prophétique des équipes interculturelles qui se multiplient dans nos Instituts. Il n’est pas facile de vivre ensemble au jour le jour au-delà des diversités d’origine et de culture, écrit un missionnaire, mais il y va de notre crédibilité: il s’agit de montrer que le message évangélique est vraiment une Bonne Nouvelle qui libère les hommes de tout ce qui les divise et les fait vivre en plénitude dans la communion.

Dans des régions déchirées par les rivalités ethniques ou les guerres civiles, le témoignage des communautés missionnaires est particulièrement éloquent. «La mission que le Christ nous confie n’est pas un ‘n’importe quoi’ réalisé ‘n’importe comment’, dit une missionnaire, c’est à travers le témoignage d’une vie fraternelle que nous pourrons collaborer à la promotion des populations locales, créer un esprit de réconciliation et lutter efficacement pour la justice et la paix.» Ceux et celles qui disent s’engager dans un travail de première évangélisation, quelle que soit la signification donnée à cet engagement, insistent particulièrement: vivre en communauté ouverte et accueillante, c’est déjà réaliser le Royaume. On pourrait rappeler ici que plusieurs missionnaires qui reconnaissent avoir découvert leur vocation au cours d’un séjour en coopération, précisent que l’accueil reçu dans des communautés missionnaires et le climat qui y régnait ont été décisifs.

Quelques correspondants détaillent les exigences de ce témoignage de vie fraternelle. Elles sont celles de toute vie communautaire authentique. On insiste cependant, car il s’agit de plus en plus de communautés internationales, sur la reconnaissance et le respect des diversités culturelles. «L’interculturalité de nos communautés favorise leur créativité, déclare une religieuse, à condition d’y développer un climat de dialogue et de partage, de partage des différences».

Et de la pauvreté évangélique

Cette vie fraternelle, on la veut aussi très proche des populations locales et donc marquée par une certaine pauvreté. C’est elle qui lui donne une dimension proprement évangélique. «Tout quitter pour aller vivre avec les pauvres et lutter avec eux pour un monde meilleur, dit un missionnaire, c’est adopter un style de vie communautaire et une manière d’agir en référence aux situation socio-économiques locales.» Un autre rappelle à ce propos que «l’Église est encore souvent considérée comme une institution riche et puissante dans des régions où la pauvreté est le lot commun de la population.»

Il nous faut sans doute de l’argent pour vivre et des moyens suffisants pour nous mettre efficacement au service de ces populations malheureusement trop habituées à recevoir, mais il faut aussi que l’Église reconnaisse concrètement une exigence de pauvreté dans le style de vie de ses missionnaires si elle veut témoigner d’un autre qu’elle. Il s’agit d’un équilibre difficile à garder entre d’une part, la solidarité généreuse manifestée par des Églises ou des institutions riches et d’autre part, l’enracinement nécessaire de la mission impliquant la mise en œuvre de moyens pauvres dans des Églises souvent démunies de tout.

C’est finalement une des questions que se posent quelques jeunes missionnaires, surtout ceux qui sont originaires du Tiers Monde et qui héritent de la mission d’autrefois. De qui sommes-nous les témoins? Des Églises d’Occident, de leur esprit d’entreprise et des moyens dont elles disposent? Des possibilités de nos Instituts? Ou du Seigneur qui exigeait de ses disciples de n’emporter ni or ni argent et de se contenter de ce qu’ils trouveraient sur place?

L’urgence première

La dernière question de l’enquête portait sur les divers aspects de l’action missionnaire. Parmi ceux qu’énumérait la question, il fallait relever les plus importants et expliquer ces choix. Plusieurs réponses déclarent qu’ils sont tous importants et qu’ils se complètent; seules les situations concrètes auxquelles les missionnaires sont confrontés dictent les priorités. Toutes les formes de l’action missionnaire contribuent à la réalisation du Royaume de Dieu et nous font entrevoir sa richesse et sa diversité. On ne peut enfermer les missionnaires dans un apostolat uniforme. La dimension prophétique du charisme missionnaire exige une grande disponibilité à l’Esprit. Il s’agit de vivre l’Évangile sur place et le problème sera d’ailleurs bien souvent de savoir où se trouvent les priorités du moment.

La plupart des correspondants accordent cependant une importance toute particulière à la promotion humaine et au développement «aussi longtemps que les besoins fondamentaux des populations ne seront pas satisfaits, comment serions-nous des signes crédibles si nous ne cherchons pas d’abord à répondre à ces besoins?» Quand on parle de promotion humaine, «on englobe de fait tous les aspects de l’action missionnaire», déclare une missionnaire d’origine africaine qui se dit au service de tout l’homme et de tout homme sans distinction de race, de culture ou de religion. Coopérer au développement des populations locales, c’est poursuivre l’œuvre du Créateur en aidant l’homme à devenir tel qu’Il l’a voulu; c’est finalement révéler le Créateur lui-même. On rappelle à ce propos que «la gloire de Dieu, c’est l’homme vivant» et que le sous-développement est le grand scandale de notre époque, l’échec en quelque sorte du projet de Dieu sur le monde.

C’est dans cette même perspective que plusieurs réponses accordent la priorité à la promotion de la paix et de la réconciliation dans des régions où des tensions de tout genre entraînent des guerres civiles ou des mouvements massifs de populations démunies de tout. «En Afrique, disent plusieurs missionnaires, l’évangélisation passe nécessairement par le pardon et la réconciliation. Quelles que soient les initiatives prises dans ce domaine, il faut avant tout que les gens redécouvrent le sens de la vie, sa valeur et le respect qu’on lui doit.»

Et l’évangélisation ?

Quelques réponses accordent la priorité à l’évangélisation ou encore à la première évangélisation: l’annonce de l’Évangile à ceux qui ne le connaissent pas ou mal, à ceux qui sont «loin». C’est la mission confiée par Jésus à son Église. Et cette mission est toujours d’actualité: le monde a soif de la Parole de Dieu, il en a besoin autant que de pain. Il faut dès lors en redécouvrir l’urgence.

De fait, ce qu’on entend concrètement par évangélisation est assez diversifié. On parle d’animation de communautés de base, de catéchèse, de formation de leaders ou tout simplement de «formation chrétienne des baptisés». On évoque même à ce propos l’échec, dans certaines régions, d’une première évangélisation trop rapide ou trop superficielle: les populations «converties» n’ont guère intégré leur foi chrétienne dans leur vie sociale ou personnelle. Faiblesse de l’inculturation du message chrétien due à une vision trop ecclésio-centrique de la mission ou trop occidentale de l’Église? On semble se poser la question. Plusieurs réponses ajoutent cependant que l’évangélisation, quelles que soient les activités qu’elle implique, reste «inopérante» sans le témoignage d’un engagement réel du missionnaire dans le domaine de la promotion humaine.

Pour mieux évangéliser, quelques missionnaires souhaiteraient vivre plus proches des gens et s’intégrer davantage dans les réalités locales. Et ils regrettent d’être trop accaparés par un ministère paroissial très exigeant ou par des structures congrégationnelles jugées trop lourdes. C’est dans ce sens, sans doute, que l’on préconise parfois une action missionnaire de simple présence, c’est-à-dire de témoignage de vie fraternelle, «au milieu des gens», et d’humbles services, quels qu’ils soient.

Ces réponses révèlent finalement un certain malaise, chez quelques-uns du moins, et soulève une question fondamentale : celle de la visée spécifique de la mission, de son dynamisme particulier au sein d’Églises fondées autrefois par les pionniers et les pionnières de cette mission et qui sont aujourd’hui confrontées à de nombreuses difficultés d’ordre institutionnel qu’elles semblent incapables de résoudre seules.

La nécessité du dialogue interreligieux

Quelques missionnaires vivant en milieu musulman ou bouddhiste insistent sur l’importance du dialogue interreligieux et en précisent la nature ou les exigences telles que formulées entre autres par Redemptoris Missio. Il s’agit de se laisser interpeller par la foi de l’autre, de le rejoindre dans sa recherche spirituelle et sa vérité. Cette démarche invite à un questionnement intérieur et fera découvrir un peu plus ce qui fait la spécificité de la foi chrétienne. Un véritable dialogue interreligieux ne peut qu’être enrichissant pour le missionnaire. Plusieurs réponses évoquent ce dialogue sous l’angle de la réconciliation entre populations locales ou groupes ethniques. Dialoguer, c’est se mettre au service de la paix entre musulmans et chrétiens. Le dialogue avec le monde arabo-musulman, même en France, ajoute un missionnaire, peut permettre de faire quelques brèches dans le mur de haine qui se construit actuellement entre un Occident de tradition chrétienne et les pays de l’islam.

Des communautés fraternelles et créatives

La plupart des missionnaires s’estiment heureux du soutien qu’ils trouvent chez leurs confrères ou leurs consœurs. Ils apprécient l’esprit de famille qui caractérise bon nombre d’Instituts et reconnaissent la valeur de signe des communautés internationales qu’ils souhaitent voir se multiplier. Mais ils rappellent également la nécessité d’une bonne formation à la vie fraternelle interculturelle, à l’accueil des différences, au dialogue et au travail en équipe. Vivre l’unité dans la diversité, cela ne s’improvise pas, il y faut un long apprentissage et la responsabilité des Instituts est directement engagée. A ce propos, on ne peut qu’être frappé par l’insistance de nombreux correspondants, en particulier de ceux qui ne sont pas d’origine européenne, sur la nécessité de respecter et d’encourager les charismes personnels, surtout des jeunes qui souhaitent parfois s’engager au service de la mission autrement que leurs prédécesseurs. Les responsables de nos Instituts ont parfois peur, dit-on, de «voir émerger des figures d’Église inédites».

Quoi qu’il en soit, les jeunes générations attendent des Instituts qu’ils préparent leurs membres à la vie missionnaire dans le monde d’aujourd’hui, compte tenu des réalités vécues sur le terrain, ce qui implique, entre autres, une bonne initiation à l’analyse sociale et aux grands problèmes mondiaux, qu’ils soient d’ordre socio-économiques ou politique, qui interpellent partout les missionnaires: «apprendre à penser globalement pour mieux agir localement».

Nos Instituts, disent les jeunes, devraient s’ouvrir résolument aux nouveaux défis posés à l’Église par l’évolution rapide du monde, en fidélité aux charismes d’origine qui, tous, d’une manière ou d’une autre, impliquent cette ouverture. «Ouvrir des brèches, impulser des projets rénovants, retrouver l’audace des fondateurs» dit une missionnaire. Il s’agit, pour nos Instituts, de «se laisser inspirer et guider par l’Esprit qui renouvelle toutes choses - et donc aussi la mission! - s’ils veulent confirmer leur raison d’être, garder leur vitalité et assurer leur avenir».

De fait, sans pouvoir toujours bien se situer dans l’histoire de la mission qu’ils n’évoquent guère, les jeunes générations sont conscientes de vivre les débuts d’une nouvelle époque qui sera marquée non seulement par une évolution jugée normale des pratiques missionnaires, mais surtout par une nouvelle manière d’être et de vivre en missionnaire et donc de percevoir le monde et l’Église. Tous n’arrivent sans doute pas à exprimer clairement les exigences de ce renouveau et encore moins la théologie qui le sous-tend ou la spiritualité qui l’anime.

Acteurs d’un renouveau

De nombreuses réponses témoignent cependant d’une recherche portée par le souci de redécouvrir le sens de la mission au service du Royaume et donc de l’humanité invitée à le réaliser. Même si leur langage reflète encore certains clichés traditionnels, les jeunes missionnaires se savent les acteurs de ce renouvellement, en continuité sans doute avec un passé qu’on ne remet pas explicitement en question mais que beaucoup considèrent de fait comme dépassé sous bien des aspects.

Et c’est là l’inquiétude que plusieurs correspondants expriment face à l’avenir. Nos Instituts sauront-ils répondre aux défis nouveaux qui les bousculent peut-être un peu et qui posent à leurs membres une exigence de disponibilité et de mobilité plus grande peut-être aussi qu’autrefois? Ne risquent-ils pas de consacrer trop d’énergie à «entretenir» ou à «sauver» ce qui a sans doute répondu à des besoins prioritaires autrefois mais qui ne le sont plus aujourd’hui, à se cramponner à un passé qui risque de paralyser leur dynamisme prophétique? Sauront-ils offrir à leurs jeunes membres, dont beaucoup sont originaires des régions évangélisées autrefois par leurs devanciers, la possibilité de vivre à leur tour en pionniers, témoins du Royaume, au service des hommes et des femmes d’aujourd’hui?

Ref.: Spiritus, Vol. XL, n. 157, Décembre 1999.