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Jean
Lefebvre, CICM
La vision de la mission qui ressort des témoignages est parfois difficile à cerner de façon systématique, sans doute parce que bon nombre de missionnaires ne se lexplicitent pas à eux-mêmes. Ceci ne signifie pas que les jeunes générations ne réfléchissent pas ou quelles ne se posent pas de questions. Elles sen posent probablement autant, sinon plus, que leurs devanciers. La théologie de la mission qui sous-tend leurs engagements sélabore progressivement à partir dune praxis qui se veut avant tout docile à lEsprit qui souffle où il veut et comme il le veut, sans devoir sen expliquer. Cheminements personnels à la suite du Christ redécouvert sur place, options et pratiques, espoirs et craintes pour lavenir ne nous livrent finalement que quelques aspects seule-ment dune théologie vécue au jour le jour en fonction des situations locales. Le risque existe donc de situer ces témoignages dans des perspectives qui ne seraient pas nécessairement celles de leurs auteurs. On donnera dès lors le plus possible la parole aux correspondants de Spiritus, en les citant parfois textuellement, sans leur prêter des vues quils ne désavoueraient peut-être pas mais quils nont pas exprimées, soit parce quils ne lont pas jugé utile, soit parce que «ce nétait pas encore très clair» pour eux. Au service de lhumanité Une première constatation simpose, celle de la diversité des situations missionnaires évoquées par les réponses à lenquête, et donc aussi des engagements. Mais au-delà de cette diversité, on retrouve généralement une même visée fondamentale, celle de se mettre concrètement au service des hommes et des femmes daujourdhui, des plus pauvres en particulier. Quelques réponses le disent clairement: être missionnaire, cest aller à la rencontre des plus démunis et témoigner dans toute sa vie de lamour libérateur du Père. A la suite de Jésus, le missionnaire se met au service de la réalisation du projet de Dieu qui est de rassembler dans la justice et la paix une humanité enfin libérée du mal. Sur place, la préoccupation dominante est bien la venue du Règne dès maintenant, quels que soient les engagements jugés prioritaires en fonction des circonstances de temps et de lieu. Au service de lhumanité, la mission nest cependant pas dabord réponse aux besoins des hommes ; elle est essentiellement la manifestation concrète de lêtre dun Dieu qui est amour et dont le dessein est de faire participer tous les peuples de la terre à la surabondance de sa vie. Même si le souci des plus démunis est de fait à lorigine de nombreuses vocations missionnaires, en bien des cas cette vocation senracine dans une découverte personnelle du Christ et de sa mission dans le monde. «Comme mon Père ma envoyé, moi aussi, je vous envoie» dit Jésus. Une relation de foi sétablit avec lui et suscite le désir de se mettre à sa suite au service des hommes et dannoncer aux pauvres la Bonne Nouvelle de leur libération. Plusieurs correspondants soulignent à ce propos que cest cette relation vécue sous la motion de lEsprit qui doit inspirer lêtre et lagir du missionnaire et qui, seule, justifie leur qualification de missionnaire. En solidarité avec les plus défavorisés Participation à luvre de lEsprit agissant partout dans le monde, la mission exige donc de la part du missionnaire une très grande disponibilité et une attention constante aux signes des temps pour discerner cette action, la reconnaître et lannoncer en se mettant lui-même au service de ses frères et surs de toutes races et nations. On est de fait assez loin dune conception de la mission vue comme un service de lÉglise et dont la visée serait de convertir à la vraie foi le plus de monde possible ou dédifier des communautés ecclésiales dotées de tous les ministères et de toutes les institutions qui leur permettent de fonctionner de manière autonome. Ces visées qui ont inspiré des générations de missionnaires passent au second plan ou semblent même avoir disparu au profit dune solidarité vécue dans le service des hommes et des femmes daujourdhui, en particulier des défavorisés, des faibles et des petits dont les besoins sont aussi variés que nombreux. Laction humanitaire ou civilisatrice, inspirée par la charité, a depuis longtemps fait partie de lannonce de la Bonne Nouvelle. Mais elle était considérée plutôt comme un préalable ou un passage obligé, un moyen nécessaire à mettre en uvre en vue dune fin plus haute: «dilater les frontières de lÉglise hors de laquelle point de salut». Aujourdhui, cest bien le monde quil sagit de libérer, de transformer, dachever en quelque sorte en témoignant des valeurs du Royaume. «Mettre lhomme debout» disent de nombreux missionnaires. La dynamique missionnaire déborde de toutes parts les visées dune Église centrée sur ses propres réalités. Dans la solidarité vécue avec les populations locales, le missionnaire découvre dautres exigences du Royaume et de lamour universel de Dieu dont il est le témoin. Combattre pour la justice Le renouvellement de la théologie de la mission amorcé par Vatican II, confirmé par plusieurs documents pontificaux ou épiscopaux et par de nombreuses déclarations dInstituts engagés dans la mission, est désormais acquis sur le terrain. Les missionnaires qui ont répondu à lenquête, hommes et femmes qui ont à peu près tous entre 30 et 40 ans, ont fait leur laffirmation du Synode des évêques de 1971 qui reconnaît dans le combat pour la justice et la participation à la transformation du monde une dimension constitutive de la prédication de lÉvangile qui est la mission de lÉglise. Et, pour la plupart dentre eux, cette dimension est aujourdhui prioritaire. Mais ils savent que la transformation du monde ne peut lui être imposée par la force et quelle nimplique pas seulement le renouvellement des structures socio-économiques ou politiques. Cest du dedans que viennent les changements vrais et durables. De nombreuses réponses insistent sur une exigence fondamentale de tout projet dhumanisation intégrale: celle du témoignage dune vie évangélique enracinée dans la foi. Le missionnaire est celui dont la vie et laction interpellent les populations locales, les éclairent, leur offrent des critères de jugement et des échelles de valeurs qui se réfèrent explicitement à lÉvangile. Il ne se présente plus comme un «conquérant», pas même au nom du Christ. Il est le témoin, lhumble témoin souvent, de lirruption du Royaume dans lhistoire de lhumanité. Redevenir prophètes Loption évangélique dite préférentielle pour les pauvres a fortement marqué la plupart des Instituts missionnaires. Quelques correspondants déclarent avoir découvert leur vocation pendant les années quils ont passées dans le Tiers Monde à titre de coopérant et en lien avec une communauté missionnaire au service des plus démunis. Et plusieurs le redisent dune manière ou dune autre: le monde nattend plus des prêcheurs de la Bonne Nouvelle, mais des témoins qui la vivent. Ce sont eux qui rendront à la mission la dimension prophétique quelle risque de perdre. Par ailleurs, une des préoccupations «missionnaires» souvent exprimée porte sur la dégradation de la situation socio-économique ou politique en beaucoup de régions du monde et sur le fossé qui se creuse entre les nantis et ceux qui sappauvrissent tous les jours un peu plus. A ce propos, plusieurs évoquent le risque dembourgeoisement qui menace certaines communautés ecclésiales, leur manque douverture et dengagement face aux problèmes locaux. On parle même dune sorte de «démission» de la part de quelques Églises, ou plutôt de leurs responsables, dun repli sur soi, pour en conclure à lurgence dune redynamisation de la mission. Il sagit là dun défi majeur lancé aux Instituts et à leurs membres: redevenir prophétiques et donc peut-être dérangeants. Le dilemme qui a parfois suscité bien des discussions dans le monde missionnaire: priorité aux «pauvres» ou aux «non croyants» semble donc dépassé sur le terrain, au moins si lon sen tient au témoignage de la plupart des jeunes missionnaires. En simplifiant sans doute un peu, on pourrait dire quà bien des égards, ils sont généralement plus proches de Populorum Progressio ou dEvangelii Nuntiandi de Paul VI que de Redemptoris Missio de Jean-Paul II. Et peut-être y a-t-il là matière à réflexion pour nos Instituts missionnaires. Jusquaux extrémités de la terre Lappel à la vie missionnaire est perçue par la plupart des correspondants comme un appel à «tout quitter» particulièrement exigeant, car il sagit de quitter son pays, ou plutôt de sortir dun monde culturel familier pour aller ailleurs «à la rencontre de lautre» dans un autre monde culturel. La dynamique missionnaire reste fondamentalement une dynamique de départ. «Je découvre tous les jours un peu plus limportance de ce verbe quitter, déclare une religieuse, quitter son pays dorigine, quitter sa terre». «Et cela, ajoute une autre, même si la mission ad extra nest plus très à la mode: le monde aura toujours besoin de ces fous de lÉvangile qui ne trouvent malheureusement pas toujours écoute et intérêt dans leur Église dorigine.» Si l«ad extra» est encore perçu par bon nombre de missionnaires comme un élément constitutif de leur «être missionnaire», sa signification et donc aussi sa «justification» ont évolué. Aussi longtemps quen Occident on a estimé que les populations à évangéliser se situaient toutes ailleurs, être missionnaire cétait nécessairement partir outre-mer et témoigner ainsi dune générosité sans bornes. On reconnaît aujourdhui que la mission est universelle et quil ne faut pas aller loin pour toucher aux extrémités de la terre. Les missionnaires interrogés en sont bien conscients. Plusieurs réponses voient dès lors dans l«ad extra» traditionnel une expression nécessaire de la collaboration qui doit sinstaurer et sintensifier entre toutes les Églises au service de la mission. De fait, la diversité dorigine des nouvelles générations de missionnaires témoigne de la vitalité de nombreuses Églises qualifiées de jeunes et qui «donnent de leur pauvreté» en participant à la mission universelle. Tout quitter La plupart des réponses voient cependant dans le fait de quitter son pays pour aller vivre et travailler ailleurs beaucoup plus quun témoignage de solidarité entre Églises. Le dépaysement culturel, car cest bien de cela quil sagit, est vécu comme une sorte de kénose à la suite du Christ. «Quitter son pays, cest dabord apprendre à se quitter soi-même chaque jour, dit un missionnaire. Il me semble que lengagement missionnaire est plus un se défaire quun faire, dit un autre.» Oser risquer, «tout risquer» pour se faire tout à tous ; «sortir de soi pour se laisser accueillir au sein dune autre culture, et laccueillir à son tour dans une rencontre transformante», en toute docilité à lEsprit qui nous précède dans le cur de ceux que nous rejoignons. Car cest bien lui le protagoniste de la mission. Il est à luvre dans lhistoire de ceux et celles que le missionnaire rencontre, dans leur culture et donc aussi dans leur religion, comme dans les événements de leur vie quotidienne. Cette présence agissante est elle-même un appel, mais seul un véritable dépouillement intérieur permet de la discerner, de découvrir «un autre visage du Christ dans la vie dhommes et de femmes autres, eux aussi». Le missionnaire est le témoin et le bénéficiaire dun Royaume déjà là, avant de collaborer activement à sa réalisation en plénitude. Pour rencontrer lautre De nombreux témoignages évoquent la richesse de la découverte, puis de la rencontre et du partage avec lautre reconnu comme tel dans sa différence, un étranger devenu un ami. «Par ma présence, je voudrais donner aux autres loccasion de découvrir aussi la richesse de la rencontre avec létranger que je suis, venu en ami». Beaucoup le reconnaissent : le missionnaire reçoit tout autant quil donne et il faut quil en soit ainsi. «La rencontre de lautre est très exigeante, dit une religieuse, mais lenrichissement mutuel est le premier fruit dune vie de partage et damitié.» Kénose donc, faite de disponibilité totale, douverture, découte, de silence aussi et de contemplation. Un missionnaire en Asie parle dincarnation dans les réalités locales, denfouissement, source dhumilité, de croix, mais aussi de résurrection et de joie. Il sagit de «se laisser modeler sur place par la mission reçue», de «se laisser façonner par la rencontre de lautre». «Toute lactivité missionnaire se joue sur la relation de proximité, déchange et de partage avec un peuple», conclut un missionnaire, abolissant ainsi toutes les barrières de race ou de culture. Linsistance sur la qualité des relations damitié nouées avec les populations locales explique aussi linsistance de plusieurs réponses sur la nécessité dapprendre les langues parlées par ces populations, de connaître leur histoire et leurs traditions, leurs pratiques religieuses aussi et la signification de leurs rites, en un mot, de ne pas se contenter dune initiation sommaire et trop souvent superficielle à leur culture. Signes de la fraternité universelle Au service de lhumanité, en particulier des victimes des injustices socio-économiques, et cherchant à édifier un monde plus fraternel, il va presque de soi que les missionnaires se sentent appelés à témoigner dans leur propre vie de cette fraternité universelle. «Être missionnaire, cest dabord vivre parmi les gens ordinaires en communauté évangélique, ouverte et accueillante», déclare une missionnaire en Afrique. De nombreuses réponses soulignent à ce propos le caractère prophétique des équipes interculturelles qui se multiplient dans nos Instituts. Il nest pas facile de vivre ensemble au jour le jour au-delà des diversités dorigine et de culture, écrit un missionnaire, mais il y va de notre crédibilité: il sagit de montrer que le message évangélique est vraiment une Bonne Nouvelle qui libère les hommes de tout ce qui les divise et les fait vivre en plénitude dans la communion. Dans des régions déchirées par les rivalités ethniques ou les guerres civiles, le témoignage des communautés missionnaires est particulièrement éloquent. «La mission que le Christ nous confie nest pas un nimporte quoi réalisé nimporte comment, dit une missionnaire, cest à travers le témoignage dune vie fraternelle que nous pourrons collaborer à la promotion des populations locales, créer un esprit de réconciliation et lutter efficacement pour la justice et la paix.» Ceux et celles qui disent sengager dans un travail de première évangélisation, quelle que soit la signification donnée à cet engagement, insistent particulièrement: vivre en communauté ouverte et accueillante, cest déjà réaliser le Royaume. On pourrait rappeler ici que plusieurs missionnaires qui reconnaissent avoir découvert leur vocation au cours dun séjour en coopération, précisent que laccueil reçu dans des communautés missionnaires et le climat qui y régnait ont été décisifs. Quelques correspondants détaillent les exigences de ce témoignage de vie fraternelle. Elles sont celles de toute vie communautaire authentique. On insiste cependant, car il sagit de plus en plus de communautés internationales, sur la reconnaissance et le respect des diversités culturelles. «Linterculturalité de nos communautés favorise leur créativité, déclare une religieuse, à condition dy développer un climat de dialogue et de partage, de partage des différences». Et de la pauvreté évangélique Cette vie fraternelle, on la veut aussi très proche des populations locales et donc marquée par une certaine pauvreté. Cest elle qui lui donne une dimension proprement évangélique. «Tout quitter pour aller vivre avec les pauvres et lutter avec eux pour un monde meilleur, dit un missionnaire, cest adopter un style de vie communautaire et une manière dagir en référence aux situation socio-économiques locales.» Un autre rappelle à ce propos que «lÉglise est encore souvent considérée comme une institution riche et puissante dans des régions où la pauvreté est le lot commun de la population.» Il nous faut sans doute de largent pour vivre et des moyens suffisants pour nous mettre efficacement au service de ces populations malheureusement trop habituées à recevoir, mais il faut aussi que lÉglise reconnaisse concrètement une exigence de pauvreté dans le style de vie de ses missionnaires si elle veut témoigner dun autre quelle. Il sagit dun équilibre difficile à garder entre dune part, la solidarité généreuse manifestée par des Églises ou des institutions riches et dautre part, lenracinement nécessaire de la mission impliquant la mise en uvre de moyens pauvres dans des Églises souvent démunies de tout. Cest finalement une des questions que se posent quelques jeunes missionnaires, surtout ceux qui sont originaires du Tiers Monde et qui héritent de la mission dautrefois. De qui sommes-nous les témoins? Des Églises dOccident, de leur esprit dentreprise et des moyens dont elles disposent? Des possibilités de nos Instituts? Ou du Seigneur qui exigeait de ses disciples de nemporter ni or ni argent et de se contenter de ce quils trouveraient sur place? Lurgence première La dernière question de lenquête portait sur les divers aspects de laction missionnaire. Parmi ceux quénumérait la question, il fallait relever les plus importants et expliquer ces choix. Plusieurs réponses déclarent quils sont tous importants et quils se complètent; seules les situations concrètes auxquelles les missionnaires sont confrontés dictent les priorités. Toutes les formes de laction missionnaire contribuent à la réalisation du Royaume de Dieu et nous font entrevoir sa richesse et sa diversité. On ne peut enfermer les missionnaires dans un apostolat uniforme. La dimension prophétique du charisme missionnaire exige une grande disponibilité à lEsprit. Il sagit de vivre lÉvangile sur place et le problème sera dailleurs bien souvent de savoir où se trouvent les priorités du moment. La plupart des correspondants accordent cependant une importance toute particulière à la promotion humaine et au développement «aussi longtemps que les besoins fondamentaux des populations ne seront pas satisfaits, comment serions-nous des signes crédibles si nous ne cherchons pas dabord à répondre à ces besoins?» Quand on parle de promotion humaine, «on englobe de fait tous les aspects de laction missionnaire», déclare une missionnaire dorigine africaine qui se dit au service de tout lhomme et de tout homme sans distinction de race, de culture ou de religion. Coopérer au développement des populations locales, cest poursuivre luvre du Créateur en aidant lhomme à devenir tel quIl la voulu; cest finalement révéler le Créateur lui-même. On rappelle à ce propos que «la gloire de Dieu, cest lhomme vivant» et que le sous-développement est le grand scandale de notre époque, léchec en quelque sorte du projet de Dieu sur le monde. Cest dans cette même perspective que plusieurs réponses accordent la priorité à la promotion de la paix et de la réconciliation dans des régions où des tensions de tout genre entraînent des guerres civiles ou des mouvements massifs de populations démunies de tout. «En Afrique, disent plusieurs missionnaires, lévangélisation passe nécessairement par le pardon et la réconciliation. Quelles que soient les initiatives prises dans ce domaine, il faut avant tout que les gens redécouvrent le sens de la vie, sa valeur et le respect quon lui doit.» Et lévangélisation ? Quelques réponses accordent la priorité à lévangélisation ou encore à la première évangélisation: lannonce de lÉvangile à ceux qui ne le connaissent pas ou mal, à ceux qui sont «loin». Cest la mission confiée par Jésus à son Église. Et cette mission est toujours dactualité: le monde a soif de la Parole de Dieu, il en a besoin autant que de pain. Il faut dès lors en redécouvrir lurgence. De fait, ce quon entend concrètement par évangélisation est assez diversifié. On parle danimation de communautés de base, de catéchèse, de formation de leaders ou tout simplement de «formation chrétienne des baptisés». On évoque même à ce propos léchec, dans certaines régions, dune première évangélisation trop rapide ou trop superficielle: les populations «converties» nont guère intégré leur foi chrétienne dans leur vie sociale ou personnelle. Faiblesse de linculturation du message chrétien due à une vision trop ecclésio-centrique de la mission ou trop occidentale de lÉglise? On semble se poser la question. Plusieurs réponses ajoutent cependant que lévangélisation, quelles que soient les activités quelle implique, reste «inopérante» sans le témoignage dun engagement réel du missionnaire dans le domaine de la promotion humaine. Pour mieux évangéliser, quelques missionnaires souhaiteraient vivre plus proches des gens et sintégrer davantage dans les réalités locales. Et ils regrettent dêtre trop accaparés par un ministère paroissial très exigeant ou par des structures congrégationnelles jugées trop lourdes. Cest dans ce sens, sans doute, que lon préconise parfois une action missionnaire de simple présence, cest-à-dire de témoignage de vie fraternelle, «au milieu des gens», et dhumbles services, quels quils soient. Ces réponses révèlent finalement un certain malaise, chez quelques-uns du moins, et soulève une question fondamentale : celle de la visée spécifique de la mission, de son dynamisme particulier au sein dÉglises fondées autrefois par les pionniers et les pionnières de cette mission et qui sont aujourdhui confrontées à de nombreuses difficultés dordre institutionnel quelles semblent incapables de résoudre seules. La nécessité du dialogue interreligieux Quelques missionnaires vivant en milieu musulman ou bouddhiste insistent sur limportance du dialogue interreligieux et en précisent la nature ou les exigences telles que formulées entre autres par Redemptoris Missio. Il sagit de se laisser interpeller par la foi de lautre, de le rejoindre dans sa recherche spirituelle et sa vérité. Cette démarche invite à un questionnement intérieur et fera découvrir un peu plus ce qui fait la spécificité de la foi chrétienne. Un véritable dialogue interreligieux ne peut quêtre enrichissant pour le missionnaire. Plusieurs réponses évoquent ce dialogue sous langle de la réconciliation entre populations locales ou groupes ethniques. Dialoguer, cest se mettre au service de la paix entre musulmans et chrétiens. Le dialogue avec le monde arabo-musulman, même en France, ajoute un missionnaire, peut permettre de faire quelques brèches dans le mur de haine qui se construit actuellement entre un Occident de tradition chrétienne et les pays de lislam. Des communautés fraternelles et créatives La plupart des missionnaires sestiment heureux du soutien quils trouvent chez leurs confrères ou leurs consurs. Ils apprécient lesprit de famille qui caractérise bon nombre dInstituts et reconnaissent la valeur de signe des communautés internationales quils souhaitent voir se multiplier. Mais ils rappellent également la nécessité dune bonne formation à la vie fraternelle interculturelle, à laccueil des différences, au dialogue et au travail en équipe. Vivre lunité dans la diversité, cela ne simprovise pas, il y faut un long apprentissage et la responsabilité des Instituts est directement engagée. A ce propos, on ne peut quêtre frappé par linsistance de nombreux correspondants, en particulier de ceux qui ne sont pas dorigine européenne, sur la nécessité de respecter et dencourager les charismes personnels, surtout des jeunes qui souhaitent parfois sengager au service de la mission autrement que leurs prédécesseurs. Les responsables de nos Instituts ont parfois peur, dit-on, de «voir émerger des figures dÉglise inédites». Quoi quil en soit, les jeunes générations attendent des Instituts quils préparent leurs membres à la vie missionnaire dans le monde daujourdhui, compte tenu des réalités vécues sur le terrain, ce qui implique, entre autres, une bonne initiation à lanalyse sociale et aux grands problèmes mondiaux, quils soient dordre socio-économiques ou politique, qui interpellent partout les missionnaires: «apprendre à penser globalement pour mieux agir localement». Nos Instituts, disent les jeunes, devraient souvrir résolument aux nouveaux défis posés à lÉglise par lévolution rapide du monde, en fidélité aux charismes dorigine qui, tous, dune manière ou dune autre, impliquent cette ouverture. «Ouvrir des brèches, impulser des projets rénovants, retrouver laudace des fondateurs» dit une missionnaire. Il sagit, pour nos Instituts, de «se laisser inspirer et guider par lEsprit qui renouvelle toutes choses - et donc aussi la mission! - sils veulent confirmer leur raison dêtre, garder leur vitalité et assurer leur avenir». De fait, sans pouvoir toujours bien se situer dans lhistoire de la mission quils névoquent guère, les jeunes générations sont conscientes de vivre les débuts dune nouvelle époque qui sera marquée non seulement par une évolution jugée normale des pratiques missionnaires, mais surtout par une nouvelle manière dêtre et de vivre en missionnaire et donc de percevoir le monde et lÉglise. Tous narrivent sans doute pas à exprimer clairement les exigences de ce renouveau et encore moins la théologie qui le sous-tend ou la spiritualité qui lanime. Acteurs dun renouveau De nombreuses réponses témoignent cependant dune recherche portée par le souci de redécouvrir le sens de la mission au service du Royaume et donc de lhumanité invitée à le réaliser. Même si leur langage reflète encore certains clichés traditionnels, les jeunes missionnaires se savent les acteurs de ce renouvellement, en continuité sans doute avec un passé quon ne remet pas explicitement en question mais que beaucoup considèrent de fait comme dépassé sous bien des aspects. Et cest là linquiétude que plusieurs correspondants expriment face à lavenir. Nos Instituts sauront-ils répondre aux défis nouveaux qui les bousculent peut-être un peu et qui posent à leurs membres une exigence de disponibilité et de mobilité plus grande peut-être aussi quautrefois? Ne risquent-ils pas de consacrer trop dénergie à «entretenir» ou à «sauver» ce qui a sans doute répondu à des besoins prioritaires autrefois mais qui ne le sont plus aujourdhui, à se cramponner à un passé qui risque de paralyser leur dynamisme prophétique? Sauront-ils offrir à leurs jeunes membres, dont beaucoup sont originaires des régions évangélisées autrefois par leurs devanciers, la possibilité de vivre à leur tour en pionniers, témoins du Royaume, au service des hommes et des femmes daujourdhui? Ref.: Spiritus, Vol. XL, n. 157, Décembre 1999.
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