Lucien Legrand, MEP
"Sois sans craiante, petit troupeau" (Lc 12, 32)
(10 April 2000)


Prêtre des Missions Étrangères de Paris, Lucien Legrand est missionnaire en Inde depuis 1953. Il enseigne l’Écriture Sainte au grand séminaire de Bengalore. Auteur de nombreux articles, il a publié un livre important : Le Dieu qui vient. La mission dans la Bible. (Desclée, 1988)Il se penche ici sur la stratégie évangélique de l’Eglise primitive. Sa priorité est de montre qu’elle vise avant tout à vivre de la Bonne Nouvelle, à l’annoncer et à en témoigner.

 

"Sois sans crainte, petit troupeau": tel est le conseil que Luc a ajouté à la péricope sur l’insouciance du disciple qui croit vraiment au Père (Lc 12,22-31). C’est le texte qui revient spontanément à l’esprit du chrétien perdu au milieu des masses grouillantes d’Asie, d’Afrique ou d’ailleurs quand lui vient la tentation de peur ou de découragement. Il se rappelle alors l’encouragement qui suit: "Car votre Père a trouvé bon de vous donner le royaume". C’est la perspective du "petit reste" dans lequel les prophètes voyaient le germe d’un regain glorieux: "Il ne reste qu’une souche. Mais la souche est une semence sainte" disait Isaïe (6,13), thème auquel faisait écho un texte plus tardif: "Pour toujours ils hériteront la terre, eux, bouture de mes plantations… Le plus petit deviendra un millier; le plus chétif une nation comptant des myriades" (Is 60,21-22; cf. Mi 4,6-8).

On peut alors illustrer la parole de Jésus par les succès apostoliques racontés par les Actes des Apôtres. Au petit troupeau des Onze s’adjoint bien vite la foule des 3000 convertis du jour de la Pentecôte (Actes 2,41), qui sont bientôt 5000 (4,4), se répandent en Samarie (8,1), à Damas (9,2), Antioche (13,1) pour envahir, avec Paul, l’Asie Mineure et l’Europe. Perspective glorieuse qui se conclut par la vision triomphante "de la foule immense que nul ne pouvait dénombrer, de toutes nations, tribus, peuples et langues", venus de la grand épreuve et rassemblés autour de l’Agneau pour partager sa victoire (Ap 7,9.14).

Dans ce contexte, la situation minoritaire où se trouvent souvent les chrétiens n’est perçue que comme état transitoire, base de lancement, ou à l’inverse, stade temporaire de régression. L’idée fondamentale reste toujours que normalement la Mission doit conquérir le monde, que l’envolée de la Bonne Nouvelle doit recouvrir toute l’humanité. Si ce résultat glorieux n’a pas encore été atteint après 2000 ans de christianisme, c’est dû à "l’échec de la Mission", au manque d’intelligence de ses émissaires, à la rigidité et à l’étroitesse de l’institution ecclésiale, à l’absence d’inculturation, à l’incapacité de s’adapter à la modernité ou à la post-modernité, bref au fait que les agents de la mission n’étaient pas la pure incarnation de l’Esprit Saint.

Cette vision des choses est-elle convaincante? La mission en Corée fut-elle plus intelligente qu’au Japon? Au Cambodge qu’au Viêt-nam? En Afrique sub-saharienne qu’au Maghreb? Pour en revenir à notre texte, est-ce bien la conquête du monde que Jésus offre comme consolation aux disciples isolés? Est-ce bien cela que signifie le "Royaume" promis au "petit troupeau"? Il y a là une question fondamentale de stratégie missionnaire. La visée prioritaire de la Mission est-elle bien de "conquérir le monde"? Il convient de considérer la question à la lumière des données bibliques et particulièrement de ce que nous pouvons reconstituer des stratégies évangéliques de Jésus, de l’Église primitive et de Paul.

 

Jésus : Grandeur et Petitesse

Le champ missionnaire de Jésus

La conquête du monde ne fut pas l’objectif prioritaire de Jésus. De fait, il n’y est fait allusion que dans un seul endroit des évangiles et cela dans le contexte des tentations: "Je te donnerai tout ce pouvoir avec la gloire de ces royaumes" (Lc 4,6). Mais c’est Satan qui offre ces perspectives et au prix de l’apostasie ultime: "Si tu m’adores" (4,7). Ce contexte met en garde contre l’ambiguïté que comporte cet idéal de conquête.

Tel n’était pas l’idéal de Jésus. En général, sa mission reste confinée à la Palestine. Il lui arrivait bien de passer en terre païenne. Mais il ne faut pas exagérer l’importance de ces déplacements. La Décapole où il trouve des porcs et un démoniaque (Mc 5,1-20) se trouvait juste de l’autre côté du lac de Génésareth, à quelques encablures de Capharnaüm et de Bethsaïde. Le "territoire de Tyr" où il rencontre la Syro-phénicienne (Mc 7,24-30) s’étirait jusqu’aux abords de Césarée Maritime, recouvrant la baie d’Akko et le Carmel, à une vingtaine de kilomètres de Nazareth. Ces quelques sorties ne méritent pas le titre de "voyages apostoliques" au sens paulinien du terme. On ne peut même pas parler d’un ministère de Jésus chez les Gentils au sens d’une campagne organisée: "Je n’ai été envoyé qu’aux brebis perdues d’Israël" dit-il selon Mt 15,24.

Dans ce cadre restreint d’Israël, au moins si l’on en croit les Synoptiques, Jésus se cantonne à la Galilée et, dans la Galilée elle-même, il se borne principalement à la zone Nord du lac. Ce qu’on a appelé le "triangle évangélique", contenu entre Corozaïn au Nord, Tabgha et Bethsaïde au Sud, ne fait guère qu’une dizaine de kilomètres de base sur cinq de hauteur. Aucune des villes les plus importantes de Galilée ne figure sur les itinéraires de Jésus. L’histoire retracée par Josèphe de la campagne de Galilée en 66-67 donne la carte des centres urbains que devait viser une stratégie de conquête: Gischala, Jotapata, Sepphoris, Tibériade, Sennabris. Ce serait justement la carte des lieux où Jésus ne proclama pas son évangile.

Notons spécialement Sepphoris. Cette capitale administrative de la Galilée Romaine n’était qu’à six kilomètres de Nazareth. On a supposé que Jehoshua, le charpentier de Nazareth, avait dû y trouver des marchés fructueux auprès de la garnison romaine pour son entreprise de menuiserie.1 Mais rien dans les textes ne justifie cette reconstitution fictive d’un Jésus petit patron menuisier-ébéniste. Pas plus, ne le voit-on à Tibériade où Hérode avait lancé de grands chantiers pour faire de la ville un centre touristique et balnéaire.

La stratégie de Jésus ne visait donc pas à occuper les points forts pour en faire la base de conquêtes futures. Sa priorité consistait plutôt à proclamer la Bonne Nouvelle et à montrer la venue du Règne de Dieu dans son action, ses options, son style de vie. Son souci premier était de présenter au monde le reflet le plus expressif de l’amour du Père à travers les paroles, les actions et la vie d’un Fils. Finalement, le champ missionnaire de Jésus se réduira aux dimensions d’une croix et c’est là qu’il sauvera le monde.

Bienheureux les petits

Dans le cadre restreint où s’exerce l’action de Jésus, il faut encore réduire les perspectives et noter que cette action s’adresse de préférence aux petites gens: "Bienheureux êtes-vous les pauvres… Les pauvres reçoivent la Bonne Nouvelle" (Lc 6,20; 7,22). Ces déclarations de principe sont mises en œuvre dans une stratégie orientée vers les laissés-pour-compte de l’économie hérodienne. Les ambitions urbanistes d’Hérode Antipas ne profitaient guère aux petits paysans qui n’en récoltaient qu’un accroissement des taxes et des corvées. C’est à ce milieu rural galiléen, aux villageois refoulés vers les collines au sol ingrat et rocailleux, aux journaliers dépossédés de leurs terres que Jésus s’adresse. C’est d’ailleurs à ce milieu socio-politique qu’il appartient.2

L’option pour les pauvres est également illustrée par la "politique messianique" reflétée dans ses miracles. Jésus le guérisseur semble réserver l’exercice de ses pouvoirs de thérapeute aux éléments rejetés par la société palestinienne, aux lépreux, aveugles, boiteux, sourds-muets. Même Jean-Baptiste s’en offusque. N’est-ce pas un gâchis de pouvoirs messianiques? Jésus doit lui rappeler que tel est bien le plan de Dieu annoncé par les prophètes et que c’est bien ainsi que la Bonne Nouvelle doit être annoncée aux pauvres tant en actes qu’en paroles (Mt 11,4-6 en référence à Is 29,18; 33,5-6; 61,1).

Le Dieu des petits riens

Cette attention aux petits et à ce qui est petit se reflète dans le langage de Jésus. On a souvent noté que le matériel symbolique des paraboles part en général des petits riens de la vie quotidienne. Il ne s’agit plus de rois et de palais comme souvent dans les paraboles rabbiniques mais du petit cultivateur, de l’ouvrier agricole, de la ménagère. Le Royaume est représenté par ces vétilles que sont la semence et la graine de moutarde, la pâte à pain et le levain, la pincée de sel, le lumignon, la petite pièce de monnaie perdue, le maigre salaire du tâcheron.

L’analyse littéraire nous a rappelé que le moyen d’expression fait partie du message. Il n’est pas indifférent que l’imagination de Jésus se meuve de préférence dans le champ des petites choses de la vie courante des petites gens. Ce champ symbolique fait ressortir le fond de sa visée évangélique. En s’attachant au "petit" Jésus, la piété populaire a perçu un titre christologique peut-être trop négligé par la théologie officielle. Ce n’est pas seulement à l’enfant de la crèche que ce titre s’applique. Il exprime tout un aspect de la mission de Jésus. La petitesse caractérise l’action même du Nazaréen. Ce n’est pas qu’il voyait petit. C’est plutôt qu’il discernait la dialectique du zéro et de l’infini, la grandeur infinie de l’amour du Père au cœur de la banalité quotidienne (Lc 12, 22-30). Si Jésus se limite à un terrain réduit tant géographiquement que sociologiquement, ce n’est pas seulement par tactique, pour établir une base solide en vue de déploiements futurs. C’est plutôt qu’il voit dans ce monde des petits son objectif prioritaire : déceler la venue de Dieu en son règne dans le menu détail de la vie des défavorisés, être aussi transparent que possible au Dieu et Père des pauvres. Être la lumière du monde ne veut pas dire que la mèche et sa flamme doivent occuper toute la pièce. Ce qui est nécessaire et suffisant, c’est qu’elle soit bien allumée et que la flamme ne soit pas camouflée (Mt 5,15).

 

L’Esprit n’a jamais fini de nous surprendre

Les actes des apôtres

On dira que tout cela ne vaut que pour la période pré-pascale. Avec la Résurrection le mandat missionnaire, limité en un premier temps aux "brebis perdues d’Israël" à l’exclusion des Samaritains et des païens (Mt 10,6), va s’étendre à "toutes les nations" (Mt 28,19; Lc 24,47). C’est ce que Luc entendrait montrer dans les Actes des Apôtres selon le programme tracé par le Ressuscité au début du livre: "Vous serez mes témoins à Jérusalem, dans toute la Judée et la Samarie et jusqu’aux extrémités de la terre" (Ac 1,8). La tâche des disciples est maintenant nettement marquée: c’est à eux qu’il revient de déployer dans le monde entier l’action palestinienne de Jésus. Mais justement, comme on vient de le voir, le projet de Jésus en Palestine ne visait pas à la recouvrir toute entière de son influence, ni même toute la Galilée. Son objectif était différent: il fallait lancer la semence, allumer la lumière. Cela ne restera-t-il pas aussi l’objectif des disciples à travers le monde ?

On notera d’abord que les traductions habituelles d’Actes 1,8 sont quelque peu trompeuses. Le pluriel des "extrémités de la terre" évoque un mouvement tous azimuts.3 En fait la terre, du moins selon les anciens, avait plusieurs "extrémités". Luc le sait bien qui, dans son récit de la Pentecôte en Actes 2,9-11, donne une liste de pays situés aux quatre coins du monde: à l’Est (Parthes et Mèdes), à l’Ouest (Rome), au Sud (Égypte et Lybie), au Nord (Cappadoce et Pont-Euxin). C’était l’univers mental du Juif moyen tel que le suggérait le spectacle des foules de pèlerins rassemblés pour les fêtes de Jérusalem. C’était l’univers de la diaspora, qu’Israël et sa Torah avaient pénétré en profondeur. L’Asie des "Mèdes et de la Mésopotamie" était en contact avec le peuple juif et sa foi depuis les temps lointains de l’Exil. Pour être plus récente, la présence juive en Égypte n’en était pas moins importante. Il ne s’agissait pas d’une simple infiltration mais d’un mouvement de masse se chiffrant par millions d’émigrés.4

Or Paul, dans les Actes comme en réalité, est loin de couvrir ce vaste champ. En fait, à part Rome, la carte dessinée par Actes 2,9-11 serait plutôt la carte des lieux où Paul ne se rendit pas. Tel qu’il est retracé par Luc, le ministère de Paul ne se dirige pas vers les quatre coins du monde. Il se meut dans une seule direction, vers l’Ouest. Or cet Occident, avant les événements de 70, était dans son ensemble terre des Nations. À part la ville de Rome et un pointillé de présence juive sur la façade orientale de la mère Égée, il n’y avait guère de juiveries en Europe.5 Allant vers l’Ouest, Paul remplit sa mission d’Apôtre des Nations, des go’im. C’est cette "conquête de l’Ouest" païen et non l’extension de l’Évangile au monde entier que décrivent les Actes.

Luc ne veut donc pas faire de Paul l’Apôtre universel, qu’il n’était d’ailleurs pas. Il veut plutôt illustrer le miracle inattendu de l’accueil de l’Évangile par les non-Juifs. Le livre des Actes ne veut pas faire le panégyrique des exploits missionnaires de Paul; il célèbre la merveille imprévisible du renversement des situations. Il n’est pas le livre de la conquête du monde mais celui du bouleversement historique et théologique de l’histoire du salut. Le plan de Dieu reposait sur Israël. Mais le temps venu, ce furent les Nations qui répondirent. Ce retournement avait à la fois émerveillé et déchiré Paul. Il continuait à questionner Luc et les Églises de son temps. La conclusion du livre donne une clé d’interprétation en assurant que tel était bien en fait le plan de Dieu comme en témoigne Is 6,9-10 cité en Actes 28,26-28. L’accent est sur la conclusion: "c’est aux païens qu’a été envoyé le salut de Dieu".

Comprenons-nous bien: l’auteur des Actes envisageait certainement l’expansion de l’Évangile dans le monde entier. Mais il ne l’attribue pas à Paul qui n’ira que vers l’Occident, symbole du monde païen des Nations. Les autres points du monde seront l’affaire des milieux de la diaspora évoqués en Actes 2,9-11. Si Luc met l’accent sur le ministère de Paul, ce n’est pas pour mettre en vedette les prouesses apostoliques du Tarsiote mais plutôt pour faire ressortir le mystère insondable de la réponse des Gentils à la Bonne Nouvelle. C’est ce que signifiait le programme esquissé en 1,8. Il ne prédisait pas l’occupation du monde par le peuple chrétien. Il proclamait la puissance de l’Esprit qui souffle où il veut et qui n’a jamais fini de nous surprendre.

"J’ai pleinement assuré l’annonce de l’Évangile" (Rm 15,19)

De toute façon, même dans l’espace où il exerçait son activité, Paul était loin d’établir des communautés majoritaires. Si l’on en croit les Actes, son ministère, surtout à ses débuts, est du genre du "camp volant". Au cours du premier voyage, il évangélise sept villes, Salamine, Paphos, Antioche de Pisidie, Iconium, Lystra, Derbé et Pergé, couvrant quelques 1500 kilomètres en deux ans environ. Le rythme se calme un peu au cours des second et troisième voyages missionnaires qui verront des séjours plus prolongés à Corinthe ("assez longtemps", 18,18) et à Éphèse ("deux ans" selon 19,10 ou "trois ans" selon 20,31). En toute hypothèse, il n’était pas question, dans ce cours délai, de convertir toutes ces villes avec leurs campagnes environnantes.

On dira que Paul se voyait en pionnier, ouvrant les grands axes et laissant le quadrillage du terrain à ceux qui le suivaient. Peut-être. Cependant ses lettres ne semblent pas refléter la préoccupation de mobiliser les nouvelles communautés pour augmenter les effectifs. Écrites à l’usage interne, les épîtres visent à faire des communautés des centres rayonnants de foi vécue. Mais la lumière qui rayonne de ces Eglises c’est la gloire du Seigneur qui rayonne sur la face du Christ (2 Cor 4,6) et se reflète6 dans la vie transfigurée du chrétien (2 Cor 3,18).7 Dans les quelques passages où Paul s’intéresse aux "non-croyants", c’est pour exhorter la communauté à garder toute liberté à leur égard (1 Cor 7,12-16; 2 Cor 6,14-18), à ne pas donner de contre-témoignage (1 Cor 14,22-25) ou pour la mettre en garde contre le danger de contamination (1 Cor 6,6; 2 Cor 6,14-15).

Paul ne semble pas avoir été soucieux outre mesure de rassembler tous les habitants de l’univers dans les filets de l’Évangile. Un texte particulièrement révélateur nous éclaire sur ses objectifs apostoliques. À la fin de la lettre aux Romains, il assure avoir "pleinement assuré l’annonce de l’Évangile du Christ" (15,19). Ayant proclamé la Bonne Nouvelle de Jérusalem à l’Illyrie,8 il n’a "plus de champ d’action dans ces contrées" (15,23). Parvenu à Rome, il ne lui reste plus qu’à pousser jusqu’en Espagne (15,24.29) pour atteindre les extrémités de la terre. Vaste atlas missionnaire qui révèle bien l’optique occidentale du ministère de Paul aux "Nations". D’autre part, il fait aussi ressortir la façon dont Paul perçoit son rôle d’évangélisateur. Il est bien évident qu’il n’avait pas converti tout l’Occident. Tout grand voyageur apostolique qu’il ait été, il est loin d’avoir couvert toute l’Europe.

L’accomplissement de l’annonce de l’Évangile ne peut donc s’entendre qu’au sens collectif et représentatif. Le point de vue de Paul est communautaire.9 Si Paul a "au cœur une grande douleur incessante" (Rm 9,1) à propos de son peuple juif, ce n’est pas parce qu’il craint que chacun des fils d’Israël risque d’aller en enfer. Il s’agit d’Israël globalement, du peuple de l’élection qui "est passé à côté" de ce que la Loi devait lui apporter (Rm 9,31). Parallèlement, s’il a hâte d’atteindre les frontières de l’Occident, ce n’est pas comme St François Xavier à la pensée de toutes ces âmes qui risquent d’être damnées. C’est parce que les "temps de la plénitude des Nations" (Rm 11,25) sont accomplis et que la foi doit leur être offerte.

Pour les Nations comme pour Israël, Paul ne fait pas le compte des têtes à baptiser. Il embrasse le projet divin dans son ensemble. La Bonne Nouvelle n’a pas été présentée à chacune des Nations et encore moins à chaque individu. Elle l’a été aux "Nations" collectivement, au sens juif du terme, c’est à dire aux go’im, au non-Juifs. Cet Occident que la révélation faite à Israël n’avait pas encore touché, a maintenant entendu la Parole de Dieu. Celle-ci a retenti dans les lieux les plus représentatifs de la partie du monde resté à l’écart de la zone d’extension d’Israël. L’Apôtre a porté la flamme jusqu’au bout du territoire qui lui avait été confié. C’est au feu maintenant de s’embraser. Ou pour employer une image plus proche du langage paulinien, il a fait rayonner "la lumière de l’Évangile de la gloire du Christ qui est l’image de Dieu" (2 Cor 4,4). C’est à cette lumière de gloire de chasser les ténèbres.

Pour Paul aussi, le projet divin fonctionne sur le principe du "petit reste" (Rm 9,27). C’est la vitalité de ce reste et non ses dimensions qui assurent "que le Seigneur accomplira pleinement et promptement sa parole sur terre" (Rm 9,28 = Is 10,22). Telle était la ligne directrice de la stratégie paulinienne, celle qui explique à la fois son dynamisme et ses curieux raccourcis.

Conclusions

Dans la foi des païens qu’il avait rencontrés, Jésus avait perçu l’amorce du rassemblement eschatologique des Nations. Après la Résurrection et déjà avec le ministère de Pierre, le mouvement s’était amplifié. Dans l’afflux des go’im, Paul avait vu le renversement de la structure des temps du salut. Pour l’Ancien Testament, le temps actuel était celui du rassemblement des enfants d’Israël ou au moins de leur "reste". La venue des Nations était laissée pour la fin des temps. Paul voit la situation s’inverser: les Nations affluent et c’est le retour d’Israël qui est remis à la fin des temps.

Mais ni Jésus, ni l’Église primitive, ni Paul ne pensent à une conversion massive de tout le genre humain. La situation de minorité du "reste" ne leur paraît pas anormale et ils n’en font pas un complexe d’infériorité ou de culpabilité. Ils ne le considèrent même pas comme un problème de fond auquel il faudrait en priorité apporter une solution. De ces données du Nouveau Testament, peut-on tirer des conséquences actuelles?

Le contexte du logion sur le "petit troupeau" donne la note exacte: "Cherchez plutôt son Règne (de Dieu) et cela vous sera donné par surcroît" (Lc 12, 31). Chercher le Royaume ce n’est pas d’abord accroître les effectifs. Le Royaume, c’est "la promesse en voie de réalisation, l’expérience cristallisée en Jésus, dans sa Parole et dans l’Esprit... (C’est) l’espace de Dieu qui englobe la création, la dépasse et la régénère, … le temps de Dieu qui assume et transfigure le nôtre".10 Chercher le Royaume, c’est vivre intensément la prière au Père pour la venue du Règne.11 Telle sera toujours la priorité fondamentale de Jésus, des Apôtres, de Paul et de tout disciple. Le reste, y compris l’accroissement des effectifs, sera donné par surcroît.

Il n’est donc pas question de prôner une "démobilisation" de la Mission. Il serait faux de conclure: "Jésus s’est contenté d’un petit nombre. Paul n’a jamais pensé à convertir le monde. Alors à quoi bon se fatiguer? Nous ne sommes pas meilleurs que nos pères". Comme dans tout le contexte sur "l’insouciance du croyant", "on détournerait les paroles de Jésus de leur vrai sens si l’on y voyait un encouragement à la paresse et à l’incurie".12 Il faut plutôt prendre la question par l’autre bout. Jésus a révélé la Bonne Nouvelle de la venue du Dieu Père dans son règne de justice et d’amour. Il s’est donné à sa mission jusqu’à la mort. Paul fut porté sur les routes du monde par sa foi en l’Évangile qu’il portait. Ni Jésus ni Paul ne donnent une image de résignation et d’attente passive de la fin du monde.

Pour la question qui nous concerne, celle des situations d’Eglise minoritaire, le regard porté sur Jésus et Paul est au contraire encourageant. Pour ce qui est de la moisson des Nations, il ne nous appartient pas de décider des temps et des moments où les épis seront mûrs. C’est à Dieu, maître de la moisson de décider qu’ici, pour tel ou tel peuple, "les champs sont blancs pour la moisson", là que l’heure de l’engrangement n’est pas encore venue. Mais tant ici que là, la semence de l’Évangile est présente avec toute sa force vitale. Croire en la Bonne Nouvelle, en vivre, l’annoncer et en témoigner, telle est l’objectif prioritaire indiqué par Jésus, visé par l’Église primitive et par Paul. Pour ceux qui, comme Paul, vivent de cette foi en l’Évangile, il se pourrait d’ailleurs que, comme Paul, ils aient la surprise de trouver un peuple en attente ailleurs qu’ils ne le pensaient, plus nombreux qu’ils n’en rêvaient.

La Mission garde son horizon eschatologique. Elle se vit en espérance. Son échelle des temps se prête à la patience de Dieu. Elle sait aussi que le rassemblement eschatologique des nations se fera dans un monde nouveau, une Église nouvelle, d’une façon qui dépasse infiniment tout ce que nous pouvons demander et concevoir (Ep 3,20).

Le rassemblement eschatologique est pourtant déjà inauguré. La moisson se fait non seulement dans l’Église mais aussi en dehors d’elle. Jésus admirait la foi de la Cananéenne, la générosité au cœur du Centurion. Paul en Grèce, nous dit Luc, s’émerveillait de la religiosité des Athéniens et des intuitions de leurs sages (Actes 17,22-28). Ainsi la Mission doit-elle être prête à rejoindre l’action de l’Esprit qui s’exerce en dehors de ses murs, "sans limites d’espace et de temps" (RM 28). Aucune institution historique ne peut contenir la plénitude eschatologique. C’est ce que signifie le dialogue comme attention à l’Esprit dont "la présence et l’activité ne concernent pas seulement les individus, mais la société et l’histoire, les peuples, les cultures, les religions" (RM 28). La Mission n’est pas que don unilatéral de l’Évangile. Elle est aussi découverte sans cesse renouvelée et émerveillée de l’action de l’Esprit dans le monde. Même quand il est en nombre infime, le chrétien se sent toujours entouré par un peuple immense dans la communion de l’Esprit.

Enfin, il ne faut jamais oublier le message de la croix. Si la force à l’œuvre dans la mission est la puissance de la Bonne Nouvelle, l’annonce la plus effective se trouvera dans la plus grande transparence à cette puissance. L’être est plus révélateur que l’agir et l’agir l’est plus que les mots. La parole d’Évangile la plus forte de Jésus ne fut pas le sermon sur la montagne mais le message muet de la croix (cf. 1 Cor 2,2). Le messager de l’Évangile ou le groupe infime des croyants, noyés au cœur des masses, peuvent se sentir ridiculement petits au milieu des multitudes qui les entourent. Quand ils sont tentés par le doute et se demandent si leur présence et leur fidélité ont vraiment un sens, qu’ils se souviennent de Jésus seul au Calvaire, du grain de blé qui meurt enfoui dans la terre mais qui porte aussi l’espoir de la moisson (Jn 12,24).

J’aimerais conclure par une réflexion faite récemment lors d’une rencontre entre un groupe de représentants des opm de France en visite en Inde et un groupe de chrétiens locaux. C’était au moment où, dans l’Inde du Nord, les chrétiens avaient été victimes d’actes de violence de la part des mouvements intégristes hindous. À la fin de l’entretien, un porte-parole du groupe français a demandé : " Pour terminer, auriez-vous un message que vous voudriez nous laisser, à nous, chrétiens de France ? ". Après un moment de silence, un prêtre indien a pris la parole : " Oui, je crois que je puis vous laisser un message. Il paraît qu’en Europe également les chrétiens deviennent minoritaires. Eh bien, faites comme nous. Nous n’avons pas peur. Vous aussi, soyez sans crainte ".

References

1 Cf. R.A. Batey, Is not this the Carpenter? NTS 30 ,1984, pp. 249-258; Jesus and the Theater, NTS 30, 1984, pp. 563-574; Sepphoris. An Urban Portrait of Jesus BAR 18/3, 1992, pp. 50-64. Les données évangéliques et le langage des paraboles en particulier s’inscrivent en faux contre ces reconstitutions qui voudraient faire de Jésus un modèle pour nos pme. Cf. L. Legrand Jésus’ Parables viewed from the Dekkan Plateau, Indian Theological Studies 23, 1986, pp. 154-170 et note suivante.

2 Cf. S. Freyne: Galilée, Jesus and the Gospels. Philadelphia, Fortress Press, 1988; Jesus and the Urban Culture of Galilee, in Torn Fornberg and D. Hellholm, Texts and Contexts. Essays in Honor of Lars Hartmann, Oslo-Stockholm, Scandinavian University Press, 1995, pp. 597-622; R.A. Horsley, Archeology, History and Society in Galilee. The Social Context of Jesus and the Rabbis, Valley Forge, Trinity Press International, 1996.

3 C’est du moins la traduction de la tob et de bj. D’autres traductions évitent prudemment un pluriel que n’a pas le grec (eôs eschatou tês gês): Osty a le singulier: l’extrémité de la terre; la Pléiade parle du bout de la terre et le Français courant du bout du monde.

4 Pour le nombre des Juifs de la diaspora, on peut estimer qu’il y en aurait eu 1 million dans l’empire parthe. Ils seraient à peu près 1 million en Égypte sur une population de 7 millions. On sait que dans la ville d’Alexandrie, ils occupaient deux des cinq quartiers, ce qui fait supposer qu’ils y représentaient entre 100 000 et 400 000 habitants, selon que l’on attribue à l’agglomération un effectif de 700 000 ou un million de personnes. C. Saulnier- C. Perrot, Histoire d’Israël. De la Conquête d’Alexandre à la Destruction du Temple, Paris, Cerf, 1985, pp. 287-288.

5 Voir, E. Schürer- G.Vermes, The History of the Jewish People in the Age of Jesus Christ, vol. III/1, Edinburgh: T & T Clark, 1986; L. Legrand, Gal 2:9 and the Mission Strategy of the Early Church, dans T. Fornberg (éd.), Bible, Hermeneutics, Mission, Uppsala, Swedish Institute for Missionary Research, 1995, pp. 44-45.

6 Si du moins on accepte la traduction "reflétons" avec la tob, jb, Pléiade, Osty à l’encontre de plusieurs traductions anglaises (nab, Douay, kj) et des commentaires (Bultmann, njbc) qui préfèrent "contemplons".

7 Il est d’ailleurs probable, vu le contexte, que le "nous" de ce verset est le "nous" apostolique et non le "nous" inclusif qui engloberait la communauté de Corinthe.

8 La côte Dalmate et la Bosnie-Herzégovine actuelle. Cf. A.A.M. Van der Heyden- H.H. Scullard, Atlas of the Classical World, Edinburgh, Nelson, 1963, p. 205.

9 Selon D.J. Bosch, c’est le catholicisme médiéval qui, à la suite de St Augustin, a individualisé le concept du salut. Transforming Mission. Paradigms Shifts in Theology of Mission, Maryknoll, Orbis Books, 1991, p. 216.

10 F.Bovon, L’Évangile selon Saint Luc: 9,51-14,35, CNT III b, Genève, Labor et Fides, 1996, pp. 278-9.

11 G. Schneider, Das Evangelium nach Lukas Kapitel 11-24, ötbk 3/2, Gütersloh-Wurzburg, Mohn-Echter, 1977, p. 286.

12 A. Valensin et J.Huby, Évangile selon Saint Luc, VS III, Paris, Beauchesne, 1941, p. 253.

Ref.: SPIRITUS, n. 158, Mars 2000.