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Lucien
Legrand, MEP
"Sois sans crainte, petit troupeau": tel est le conseil que Luc a ajouté à la péricope sur linsouciance du disciple qui croit vraiment au Père (Lc 12,22-31). Cest le texte qui revient spontanément à lesprit du chrétien perdu au milieu des masses grouillantes dAsie, dAfrique ou dailleurs quand lui vient la tentation de peur ou de découragement. Il se rappelle alors lencouragement qui suit: "Car votre Père a trouvé bon de vous donner le royaume". Cest la perspective du "petit reste" dans lequel les prophètes voyaient le germe dun regain glorieux: "Il ne reste quune souche. Mais la souche est une semence sainte" disait Isaïe (6,13), thème auquel faisait écho un texte plus tardif: "Pour toujours ils hériteront la terre, eux, bouture de mes plantations Le plus petit deviendra un millier; le plus chétif une nation comptant des myriades" (Is 60,21-22; cf. Mi 4,6-8). On peut alors illustrer la parole de Jésus par les succès apostoliques racontés par les Actes des Apôtres. Au petit troupeau des Onze sadjoint bien vite la foule des 3000 convertis du jour de la Pentecôte (Actes 2,41), qui sont bientôt 5000 (4,4), se répandent en Samarie (8,1), à Damas (9,2), Antioche (13,1) pour envahir, avec Paul, lAsie Mineure et lEurope. Perspective glorieuse qui se conclut par la vision triomphante "de la foule immense que nul ne pouvait dénombrer, de toutes nations, tribus, peuples et langues", venus de la grand épreuve et rassemblés autour de lAgneau pour partager sa victoire (Ap 7,9.14). Dans ce contexte, la situation minoritaire où se trouvent souvent les chrétiens nest perçue que comme état transitoire, base de lancement, ou à linverse, stade temporaire de régression. Lidée fondamentale reste toujours que normalement la Mission doit conquérir le monde, que lenvolée de la Bonne Nouvelle doit recouvrir toute lhumanité. Si ce résultat glorieux na pas encore été atteint après 2000 ans de christianisme, cest dû à "léchec de la Mission", au manque dintelligence de ses émissaires, à la rigidité et à létroitesse de linstitution ecclésiale, à labsence dinculturation, à lincapacité de sadapter à la modernité ou à la post-modernité, bref au fait que les agents de la mission nétaient pas la pure incarnation de lEsprit Saint. Cette vision des choses est-elle convaincante? La mission en Corée fut-elle plus intelligente quau Japon? Au Cambodge quau Viêt-nam? En Afrique sub-saharienne quau Maghreb? Pour en revenir à notre texte, est-ce bien la conquête du monde que Jésus offre comme consolation aux disciples isolés? Est-ce bien cela que signifie le "Royaume" promis au "petit troupeau"? Il y a là une question fondamentale de stratégie missionnaire. La visée prioritaire de la Mission est-elle bien de "conquérir le monde"? Il convient de considérer la question à la lumière des données bibliques et particulièrement de ce que nous pouvons reconstituer des stratégies évangéliques de Jésus, de lÉglise primitive et de Paul.
Jésus : Grandeur et Petitesse Le champ missionnaire de Jésus La conquête du monde ne fut pas lobjectif prioritaire de Jésus. De fait, il ny est fait allusion que dans un seul endroit des évangiles et cela dans le contexte des tentations: "Je te donnerai tout ce pouvoir avec la gloire de ces royaumes" (Lc 4,6). Mais cest Satan qui offre ces perspectives et au prix de lapostasie ultime: "Si tu madores" (4,7). Ce contexte met en garde contre lambiguïté que comporte cet idéal de conquête. Tel nétait pas lidéal de Jésus. En général, sa mission reste confinée à la Palestine. Il lui arrivait bien de passer en terre païenne. Mais il ne faut pas exagérer limportance de ces déplacements. La Décapole où il trouve des porcs et un démoniaque (Mc 5,1-20) se trouvait juste de lautre côté du lac de Génésareth, à quelques encablures de Capharnaüm et de Bethsaïde. Le "territoire de Tyr" où il rencontre la Syro-phénicienne (Mc 7,24-30) sétirait jusquaux abords de Césarée Maritime, recouvrant la baie dAkko et le Carmel, à une vingtaine de kilomètres de Nazareth. Ces quelques sorties ne méritent pas le titre de "voyages apostoliques" au sens paulinien du terme. On ne peut même pas parler dun ministère de Jésus chez les Gentils au sens dune campagne organisée: "Je nai été envoyé quaux brebis perdues dIsraël" dit-il selon Mt 15,24. Dans ce cadre restreint dIsraël, au moins si lon en croit les Synoptiques, Jésus se cantonne à la Galilée et, dans la Galilée elle-même, il se borne principalement à la zone Nord du lac. Ce quon a appelé le "triangle évangélique", contenu entre Corozaïn au Nord, Tabgha et Bethsaïde au Sud, ne fait guère quune dizaine de kilomètres de base sur cinq de hauteur. Aucune des villes les plus importantes de Galilée ne figure sur les itinéraires de Jésus. Lhistoire retracée par Josèphe de la campagne de Galilée en 66-67 donne la carte des centres urbains que devait viser une stratégie de conquête: Gischala, Jotapata, Sepphoris, Tibériade, Sennabris. Ce serait justement la carte des lieux où Jésus ne proclama pas son évangile. Notons spécialement Sepphoris. Cette capitale administrative de la Galilée Romaine nétait quà six kilomètres de Nazareth. On a supposé que Jehoshua, le charpentier de Nazareth, avait dû y trouver des marchés fructueux auprès de la garnison romaine pour son entreprise de menuiserie.1 Mais rien dans les textes ne justifie cette reconstitution fictive dun Jésus petit patron menuisier-ébéniste. Pas plus, ne le voit-on à Tibériade où Hérode avait lancé de grands chantiers pour faire de la ville un centre touristique et balnéaire. La stratégie de Jésus ne visait donc pas à occuper les points forts pour en faire la base de conquêtes futures. Sa priorité consistait plutôt à proclamer la Bonne Nouvelle et à montrer la venue du Règne de Dieu dans son action, ses options, son style de vie. Son souci premier était de présenter au monde le reflet le plus expressif de lamour du Père à travers les paroles, les actions et la vie dun Fils. Finalement, le champ missionnaire de Jésus se réduira aux dimensions dune croix et cest là quil sauvera le monde. Bienheureux les petits Dans le cadre restreint où sexerce laction de Jésus, il faut encore réduire les perspectives et noter que cette action sadresse de préférence aux petites gens: "Bienheureux êtes-vous les pauvres Les pauvres reçoivent la Bonne Nouvelle" (Lc 6,20; 7,22). Ces déclarations de principe sont mises en uvre dans une stratégie orientée vers les laissés-pour-compte de léconomie hérodienne. Les ambitions urbanistes dHérode Antipas ne profitaient guère aux petits paysans qui nen récoltaient quun accroissement des taxes et des corvées. Cest à ce milieu rural galiléen, aux villageois refoulés vers les collines au sol ingrat et rocailleux, aux journaliers dépossédés de leurs terres que Jésus sadresse. Cest dailleurs à ce milieu socio-politique quil appartient.2 Loption pour les pauvres est également illustrée par la "politique messianique" reflétée dans ses miracles. Jésus le guérisseur semble réserver lexercice de ses pouvoirs de thérapeute aux éléments rejetés par la société palestinienne, aux lépreux, aveugles, boiteux, sourds-muets. Même Jean-Baptiste sen offusque. Nest-ce pas un gâchis de pouvoirs messianiques? Jésus doit lui rappeler que tel est bien le plan de Dieu annoncé par les prophètes et que cest bien ainsi que la Bonne Nouvelle doit être annoncée aux pauvres tant en actes quen paroles (Mt 11,4-6 en référence à Is 29,18; 33,5-6; 61,1). Le Dieu des petits riens Cette attention aux petits et à ce qui est petit se reflète dans le langage de Jésus. On a souvent noté que le matériel symbolique des paraboles part en général des petits riens de la vie quotidienne. Il ne sagit plus de rois et de palais comme souvent dans les paraboles rabbiniques mais du petit cultivateur, de louvrier agricole, de la ménagère. Le Royaume est représenté par ces vétilles que sont la semence et la graine de moutarde, la pâte à pain et le levain, la pincée de sel, le lumignon, la petite pièce de monnaie perdue, le maigre salaire du tâcheron. Lanalyse littéraire nous a rappelé que le moyen dexpression fait partie du message. Il nest pas indifférent que limagination de Jésus se meuve de préférence dans le champ des petites choses de la vie courante des petites gens. Ce champ symbolique fait ressortir le fond de sa visée évangélique. En sattachant au "petit" Jésus, la piété populaire a perçu un titre christologique peut-être trop négligé par la théologie officielle. Ce nest pas seulement à lenfant de la crèche que ce titre sapplique. Il exprime tout un aspect de la mission de Jésus. La petitesse caractérise laction même du Nazaréen. Ce nest pas quil voyait petit. Cest plutôt quil discernait la dialectique du zéro et de linfini, la grandeur infinie de lamour du Père au cur de la banalité quotidienne (Lc 12, 22-30). Si Jésus se limite à un terrain réduit tant géographiquement que sociologiquement, ce nest pas seulement par tactique, pour établir une base solide en vue de déploiements futurs. Cest plutôt quil voit dans ce monde des petits son objectif prioritaire : déceler la venue de Dieu en son règne dans le menu détail de la vie des défavorisés, être aussi transparent que possible au Dieu et Père des pauvres. Être la lumière du monde ne veut pas dire que la mèche et sa flamme doivent occuper toute la pièce. Ce qui est nécessaire et suffisant, cest quelle soit bien allumée et que la flamme ne soit pas camouflée (Mt 5,15).
LEsprit na jamais fini de nous surprendre Les actes des apôtres On dira que tout cela ne vaut que pour la période pré-pascale. Avec la Résurrection le mandat missionnaire, limité en un premier temps aux "brebis perdues dIsraël" à lexclusion des Samaritains et des païens (Mt 10,6), va sétendre à "toutes les nations" (Mt 28,19; Lc 24,47). Cest ce que Luc entendrait montrer dans les Actes des Apôtres selon le programme tracé par le Ressuscité au début du livre: "Vous serez mes témoins à Jérusalem, dans toute la Judée et la Samarie et jusquaux extrémités de la terre" (Ac 1,8). La tâche des disciples est maintenant nettement marquée: cest à eux quil revient de déployer dans le monde entier laction palestinienne de Jésus. Mais justement, comme on vient de le voir, le projet de Jésus en Palestine ne visait pas à la recouvrir toute entière de son influence, ni même toute la Galilée. Son objectif était différent: il fallait lancer la semence, allumer la lumière. Cela ne restera-t-il pas aussi lobjectif des disciples à travers le monde ? On notera dabord que les traductions habituelles dActes 1,8 sont quelque peu trompeuses. Le pluriel des "extrémités de la terre" évoque un mouvement tous azimuts.3 En fait la terre, du moins selon les anciens, avait plusieurs "extrémités". Luc le sait bien qui, dans son récit de la Pentecôte en Actes 2,9-11, donne une liste de pays situés aux quatre coins du monde: à lEst (Parthes et Mèdes), à lOuest (Rome), au Sud (Égypte et Lybie), au Nord (Cappadoce et Pont-Euxin). Cétait lunivers mental du Juif moyen tel que le suggérait le spectacle des foules de pèlerins rassemblés pour les fêtes de Jérusalem. Cétait lunivers de la diaspora, quIsraël et sa Torah avaient pénétré en profondeur. LAsie des "Mèdes et de la Mésopotamie" était en contact avec le peuple juif et sa foi depuis les temps lointains de lExil. Pour être plus récente, la présence juive en Égypte nen était pas moins importante. Il ne sagissait pas dune simple infiltration mais dun mouvement de masse se chiffrant par millions démigrés.4 Or Paul, dans les Actes comme en réalité, est loin de couvrir ce vaste champ. En fait, à part Rome, la carte dessinée par Actes 2,9-11 serait plutôt la carte des lieux où Paul ne se rendit pas. Tel quil est retracé par Luc, le ministère de Paul ne se dirige pas vers les quatre coins du monde. Il se meut dans une seule direction, vers lOuest. Or cet Occident, avant les événements de 70, était dans son ensemble terre des Nations. À part la ville de Rome et un pointillé de présence juive sur la façade orientale de la mère Égée, il ny avait guère de juiveries en Europe.5 Allant vers lOuest, Paul remplit sa mission dApôtre des Nations, des goim. Cest cette "conquête de lOuest" païen et non lextension de lÉvangile au monde entier que décrivent les Actes. Luc ne veut donc pas faire de Paul lApôtre universel, quil nétait dailleurs pas. Il veut plutôt illustrer le miracle inattendu de laccueil de lÉvangile par les non-Juifs. Le livre des Actes ne veut pas faire le panégyrique des exploits missionnaires de Paul; il célèbre la merveille imprévisible du renversement des situations. Il nest pas le livre de la conquête du monde mais celui du bouleversement historique et théologique de lhistoire du salut. Le plan de Dieu reposait sur Israël. Mais le temps venu, ce furent les Nations qui répondirent. Ce retournement avait à la fois émerveillé et déchiré Paul. Il continuait à questionner Luc et les Églises de son temps. La conclusion du livre donne une clé dinterprétation en assurant que tel était bien en fait le plan de Dieu comme en témoigne Is 6,9-10 cité en Actes 28,26-28. Laccent est sur la conclusion: "cest aux païens qua été envoyé le salut de Dieu". Comprenons-nous bien: lauteur des Actes envisageait certainement lexpansion de lÉvangile dans le monde entier. Mais il ne lattribue pas à Paul qui nira que vers lOccident, symbole du monde païen des Nations. Les autres points du monde seront laffaire des milieux de la diaspora évoqués en Actes 2,9-11. Si Luc met laccent sur le ministère de Paul, ce nest pas pour mettre en vedette les prouesses apostoliques du Tarsiote mais plutôt pour faire ressortir le mystère insondable de la réponse des Gentils à la Bonne Nouvelle. Cest ce que signifiait le programme esquissé en 1,8. Il ne prédisait pas loccupation du monde par le peuple chrétien. Il proclamait la puissance de lEsprit qui souffle où il veut et qui na jamais fini de nous surprendre. "Jai pleinement assuré lannonce de lÉvangile" (Rm 15,19) De toute façon, même dans lespace où il exerçait son activité, Paul était loin détablir des communautés majoritaires. Si lon en croit les Actes, son ministère, surtout à ses débuts, est du genre du "camp volant". Au cours du premier voyage, il évangélise sept villes, Salamine, Paphos, Antioche de Pisidie, Iconium, Lystra, Derbé et Pergé, couvrant quelques 1500 kilomètres en deux ans environ. Le rythme se calme un peu au cours des second et troisième voyages missionnaires qui verront des séjours plus prolongés à Corinthe ("assez longtemps", 18,18) et à Éphèse ("deux ans" selon 19,10 ou "trois ans" selon 20,31). En toute hypothèse, il nétait pas question, dans ce cours délai, de convertir toutes ces villes avec leurs campagnes environnantes. On dira que Paul se voyait en pionnier, ouvrant les grands axes et laissant le quadrillage du terrain à ceux qui le suivaient. Peut-être. Cependant ses lettres ne semblent pas refléter la préoccupation de mobiliser les nouvelles communautés pour augmenter les effectifs. Écrites à lusage interne, les épîtres visent à faire des communautés des centres rayonnants de foi vécue. Mais la lumière qui rayonne de ces Eglises cest la gloire du Seigneur qui rayonne sur la face du Christ (2 Cor 4,6) et se reflète6 dans la vie transfigurée du chrétien (2 Cor 3,18).7 Dans les quelques passages où Paul sintéresse aux "non-croyants", cest pour exhorter la communauté à garder toute liberté à leur égard (1 Cor 7,12-16; 2 Cor 6,14-18), à ne pas donner de contre-témoignage (1 Cor 14,22-25) ou pour la mettre en garde contre le danger de contamination (1 Cor 6,6; 2 Cor 6,14-15). Paul ne semble pas avoir été soucieux outre mesure de rassembler tous les habitants de lunivers dans les filets de lÉvangile. Un texte particulièrement révélateur nous éclaire sur ses objectifs apostoliques. À la fin de la lettre aux Romains, il assure avoir "pleinement assuré lannonce de lÉvangile du Christ" (15,19). Ayant proclamé la Bonne Nouvelle de Jérusalem à lIllyrie,8 il na "plus de champ daction dans ces contrées" (15,23). Parvenu à Rome, il ne lui reste plus quà pousser jusquen Espagne (15,24.29) pour atteindre les extrémités de la terre. Vaste atlas missionnaire qui révèle bien loptique occidentale du ministère de Paul aux "Nations". Dautre part, il fait aussi ressortir la façon dont Paul perçoit son rôle dévangélisateur. Il est bien évident quil navait pas converti tout lOccident. Tout grand voyageur apostolique quil ait été, il est loin davoir couvert toute lEurope. Laccomplissement de lannonce de lÉvangile ne peut donc sentendre quau sens collectif et représentatif. Le point de vue de Paul est communautaire.9 Si Paul a "au cur une grande douleur incessante" (Rm 9,1) à propos de son peuple juif, ce nest pas parce quil craint que chacun des fils dIsraël risque daller en enfer. Il sagit dIsraël globalement, du peuple de lélection qui "est passé à côté" de ce que la Loi devait lui apporter (Rm 9,31). Parallèlement, sil a hâte datteindre les frontières de lOccident, ce nest pas comme St François Xavier à la pensée de toutes ces âmes qui risquent dêtre damnées. Cest parce que les "temps de la plénitude des Nations" (Rm 11,25) sont accomplis et que la foi doit leur être offerte. Pour les Nations comme pour Israël, Paul ne fait pas le compte des têtes à baptiser. Il embrasse le projet divin dans son ensemble. La Bonne Nouvelle na pas été présentée à chacune des Nations et encore moins à chaque individu. Elle la été aux "Nations" collectivement, au sens juif du terme, cest à dire aux goim, au non-Juifs. Cet Occident que la révélation faite à Israël navait pas encore touché, a maintenant entendu la Parole de Dieu. Celle-ci a retenti dans les lieux les plus représentatifs de la partie du monde resté à lécart de la zone dextension dIsraël. LApôtre a porté la flamme jusquau bout du territoire qui lui avait été confié. Cest au feu maintenant de sembraser. Ou pour employer une image plus proche du langage paulinien, il a fait rayonner "la lumière de lÉvangile de la gloire du Christ qui est limage de Dieu" (2 Cor 4,4). Cest à cette lumière de gloire de chasser les ténèbres. Pour Paul aussi, le projet divin fonctionne sur le principe du "petit reste" (Rm 9,27). Cest la vitalité de ce reste et non ses dimensions qui assurent "que le Seigneur accomplira pleinement et promptement sa parole sur terre" (Rm 9,28 = Is 10,22). Telle était la ligne directrice de la stratégie paulinienne, celle qui explique à la fois son dynamisme et ses curieux raccourcis. Conclusions Dans la foi des païens quil avait rencontrés, Jésus avait perçu lamorce du rassemblement eschatologique des Nations. Après la Résurrection et déjà avec le ministère de Pierre, le mouvement sétait amplifié. Dans lafflux des goim, Paul avait vu le renversement de la structure des temps du salut. Pour lAncien Testament, le temps actuel était celui du rassemblement des enfants dIsraël ou au moins de leur "reste". La venue des Nations était laissée pour la fin des temps. Paul voit la situation sinverser: les Nations affluent et cest le retour dIsraël qui est remis à la fin des temps. Mais ni Jésus, ni lÉglise primitive, ni Paul ne pensent à une conversion massive de tout le genre humain. La situation de minorité du "reste" ne leur paraît pas anormale et ils nen font pas un complexe dinfériorité ou de culpabilité. Ils ne le considèrent même pas comme un problème de fond auquel il faudrait en priorité apporter une solution. De ces données du Nouveau Testament, peut-on tirer des conséquences actuelles? Le contexte du logion sur le "petit troupeau" donne la note exacte: "Cherchez plutôt son Règne (de Dieu) et cela vous sera donné par surcroît" (Lc 12, 31). Chercher le Royaume ce nest pas dabord accroître les effectifs. Le Royaume, cest "la promesse en voie de réalisation, lexpérience cristallisée en Jésus, dans sa Parole et dans lEsprit... (Cest) lespace de Dieu qui englobe la création, la dépasse et la régénère, le temps de Dieu qui assume et transfigure le nôtre".10 Chercher le Royaume, cest vivre intensément la prière au Père pour la venue du Règne.11 Telle sera toujours la priorité fondamentale de Jésus, des Apôtres, de Paul et de tout disciple. Le reste, y compris laccroissement des effectifs, sera donné par surcroît. Il nest donc pas question de prôner une "démobilisation" de la Mission. Il serait faux de conclure: "Jésus sest contenté dun petit nombre. Paul na jamais pensé à convertir le monde. Alors à quoi bon se fatiguer? Nous ne sommes pas meilleurs que nos pères". Comme dans tout le contexte sur "linsouciance du croyant", "on détournerait les paroles de Jésus de leur vrai sens si lon y voyait un encouragement à la paresse et à lincurie".12 Il faut plutôt prendre la question par lautre bout. Jésus a révélé la Bonne Nouvelle de la venue du Dieu Père dans son règne de justice et damour. Il sest donné à sa mission jusquà la mort. Paul fut porté sur les routes du monde par sa foi en lÉvangile quil portait. Ni Jésus ni Paul ne donnent une image de résignation et dattente passive de la fin du monde. Pour la question qui nous concerne, celle des situations dEglise minoritaire, le regard porté sur Jésus et Paul est au contraire encourageant. Pour ce qui est de la moisson des Nations, il ne nous appartient pas de décider des temps et des moments où les épis seront mûrs. Cest à Dieu, maître de la moisson de décider quici, pour tel ou tel peuple, "les champs sont blancs pour la moisson", là que lheure de lengrangement nest pas encore venue. Mais tant ici que là, la semence de lÉvangile est présente avec toute sa force vitale. Croire en la Bonne Nouvelle, en vivre, lannoncer et en témoigner, telle est lobjectif prioritaire indiqué par Jésus, visé par lÉglise primitive et par Paul. Pour ceux qui, comme Paul, vivent de cette foi en lÉvangile, il se pourrait dailleurs que, comme Paul, ils aient la surprise de trouver un peuple en attente ailleurs quils ne le pensaient, plus nombreux quils nen rêvaient. La Mission garde son horizon eschatologique. Elle se vit en espérance. Son échelle des temps se prête à la patience de Dieu. Elle sait aussi que le rassemblement eschatologique des nations se fera dans un monde nouveau, une Église nouvelle, dune façon qui dépasse infiniment tout ce que nous pouvons demander et concevoir (Ep 3,20). Le rassemblement eschatologique est pourtant déjà inauguré. La moisson se fait non seulement dans lÉglise mais aussi en dehors delle. Jésus admirait la foi de la Cananéenne, la générosité au cur du Centurion. Paul en Grèce, nous dit Luc, sémerveillait de la religiosité des Athéniens et des intuitions de leurs sages (Actes 17,22-28). Ainsi la Mission doit-elle être prête à rejoindre laction de lEsprit qui sexerce en dehors de ses murs, "sans limites despace et de temps" (RM 28). Aucune institution historique ne peut contenir la plénitude eschatologique. Cest ce que signifie le dialogue comme attention à lEsprit dont "la présence et lactivité ne concernent pas seulement les individus, mais la société et lhistoire, les peuples, les cultures, les religions" (RM 28). La Mission nest pas que don unilatéral de lÉvangile. Elle est aussi découverte sans cesse renouvelée et émerveillée de laction de lEsprit dans le monde. Même quand il est en nombre infime, le chrétien se sent toujours entouré par un peuple immense dans la communion de lEsprit. Enfin, il ne faut jamais oublier le message de la croix. Si la force à luvre dans la mission est la puissance de la Bonne Nouvelle, lannonce la plus effective se trouvera dans la plus grande transparence à cette puissance. Lêtre est plus révélateur que lagir et lagir lest plus que les mots. La parole dÉvangile la plus forte de Jésus ne fut pas le sermon sur la montagne mais le message muet de la croix (cf. 1 Cor 2,2). Le messager de lÉvangile ou le groupe infime des croyants, noyés au cur des masses, peuvent se sentir ridiculement petits au milieu des multitudes qui les entourent. Quand ils sont tentés par le doute et se demandent si leur présence et leur fidélité ont vraiment un sens, quils se souviennent de Jésus seul au Calvaire, du grain de blé qui meurt enfoui dans la terre mais qui porte aussi lespoir de la moisson (Jn 12,24). Jaimerais conclure par une réflexion faite récemment lors dune rencontre entre un groupe de représentants des opm de France en visite en Inde et un groupe de chrétiens locaux. Cétait au moment où, dans lInde du Nord, les chrétiens avaient été victimes dactes de violence de la part des mouvements intégristes hindous. À la fin de lentretien, un porte-parole du groupe français a demandé : " Pour terminer, auriez-vous un message que vous voudriez nous laisser, à nous, chrétiens de France ? ". Après un moment de silence, un prêtre indien a pris la parole : " Oui, je crois que je puis vous laisser un message. Il paraît quen Europe également les chrétiens deviennent minoritaires. Eh bien, faites comme nous. Nous navons pas peur. Vous aussi, soyez sans crainte ". References 1 Cf. R.A. Batey, Is not this the Carpenter? NTS 30 ,1984, pp. 249-258; Jesus and the Theater, NTS 30, 1984, pp. 563-574; Sepphoris. An Urban Portrait of Jesus BAR 18/3, 1992, pp. 50-64. Les données évangéliques et le langage des paraboles en particulier sinscrivent en faux contre ces reconstitutions qui voudraient faire de Jésus un modèle pour nos pme. Cf. L. Legrand Jésus Parables viewed from the Dekkan Plateau, Indian Theological Studies 23, 1986, pp. 154-170 et note suivante. 2 Cf. S. Freyne: Galilée, Jesus and the Gospels. Philadelphia, Fortress Press, 1988; Jesus and the Urban Culture of Galilee, in Torn Fornberg and D. Hellholm, Texts and Contexts. Essays in Honor of Lars Hartmann, Oslo-Stockholm, Scandinavian University Press, 1995, pp. 597-622; R.A. Horsley, Archeology, History and Society in Galilee. The Social Context of Jesus and the Rabbis, Valley Forge, Trinity Press International, 1996. 3 Cest du moins la traduction de la tob et de bj. Dautres traductions évitent prudemment un pluriel que na pas le grec (eôs eschatou tês gês): Osty a le singulier: lextrémité de la terre; la Pléiade parle du bout de la terre et le Français courant du bout du monde. 4 Pour le nombre des Juifs de la diaspora, on peut estimer quil y en aurait eu 1 million dans lempire parthe. Ils seraient à peu près 1 million en Égypte sur une population de 7 millions. On sait que dans la ville dAlexandrie, ils occupaient deux des cinq quartiers, ce qui fait supposer quils y représentaient entre 100 000 et 400 000 habitants, selon que lon attribue à lagglomération un effectif de 700 000 ou un million de personnes. C. Saulnier- C. Perrot, Histoire dIsraël. De la Conquête dAlexandre à la Destruction du Temple, Paris, Cerf, 1985, pp. 287-288. 5 Voir, E. Schürer- G.Vermes, The History of the Jewish People in the Age of Jesus Christ, vol. III/1, Edinburgh: T & T Clark, 1986; L. Legrand, Gal 2:9 and the Mission Strategy of the Early Church, dans T. Fornberg (éd.), Bible, Hermeneutics, Mission, Uppsala, Swedish Institute for Missionary Research, 1995, pp. 44-45. 6 Si du moins on accepte la traduction "reflétons" avec la tob, jb, Pléiade, Osty à lencontre de plusieurs traductions anglaises (nab, Douay, kj) et des commentaires (Bultmann, njbc) qui préfèrent "contemplons". 7 Il est dailleurs probable, vu le contexte, que le "nous" de ce verset est le "nous" apostolique et non le "nous" inclusif qui engloberait la communauté de Corinthe. 8 La côte Dalmate et la Bosnie-Herzégovine actuelle. Cf. A.A.M. Van der Heyden- H.H. Scullard, Atlas of the Classical World, Edinburgh, Nelson, 1963, p. 205. 9 Selon D.J. Bosch, cest le catholicisme médiéval qui, à la suite de St Augustin, a individualisé le concept du salut. Transforming Mission. Paradigms Shifts in Theology of Mission, Maryknoll, Orbis Books, 1991, p. 216. 10 F.Bovon, LÉvangile selon Saint Luc: 9,51-14,35, CNT III b, Genève, Labor et Fides, 1996, pp. 278-9. 11 G. Schneider, Das Evangelium nach Lukas Kapitel 11-24, ötbk 3/2, Gütersloh-Wurzburg, Mohn-Echter, 1977, p. 286. 12 A. Valensin et J.Huby, Évangile selon Saint Luc, VS III, Paris, Beauchesne, 1941, p. 253. Ref.: SPIRITUS, n. 158, Mars 2000.
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