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Albert
Longchamp, SJ Le 81e voyage pastoral du pape Jean Paul II hors des frontières de l’Italie l’a conduit sur les terres de Fidel Castro du 21 au 25 janvier 1998. De toutes les visites papales de ces dernières années, ce fut la plus attendue et de loin la plus médiatisée. Trois mille journalistes, au bas mot, avaient fait le déplacement. La «bande-annonce» de cette page certes historique du pontificat actuel était au diapason. «Rencontre entre deux monstres sacrés», «Le choc de deux mondes», «Le pape au pays des transes». On attendait un «duel de titans», la chute d’un «second Mur de Berlin». Fidel Castro n’est pas tombé. La visite du pape fut un incontestable succès, mais les catholiques cubains, à l’instar du Vatican, gardent le triomphe modeste. Beaucoup craignaient, après cinq journées de rêve, un réveil brutal ou les rudes désillusions. Pour le cardinal Jaime Ortega, archevêque de La Havane et grand artisan de cet événement à haut risque, la tâche n’est pas achevée: «Les catholiques cubains doivent continuer sur un chemin de loyauté et de fidélité à l’Evangile, en occupant progressivement l’espace accordé, tout en avançant au large dans la perspective du Jubilé de l’an 2000» (interview au journal La Croix, 4 mars 1998, p. 24). L’enjeu du déplacement à Cuba — une visite ébauchée à partir de mai 1989 et pratiquement acquise depuis la rencontre de Jean Paul II et Fidel Castro au Vatican le 19 novembre 1996 — reposait sur un «pacte» tacite acquis au terme d’interminables tractations. Chacune des parties mettait en sourdine ses griefs à l’égard de son partenaire et jouait cartes sur table: parmi les fruits du voyage, l’Eglise attendait davantage de libertés et l’ouverture d’un nouvel espace social; Fidel Castro escomptait une reconnaissance internationale et l’allégement de l’embargo américain. Dans ces conditions, il revenait au sens diplomatique de Jean Paul II de tenir sur l’île caraïbe à la fois un ferme discours sur les droits de l’Homme et une sérieuse remise en cause, voire une condamnation formelle de l’embargo des Etats-Unis, qui frappe Cuba depuis octobre 1960. Le résultat se rapproche des objectifs, sans désarmer totalement quatre décennies de brouille et de méfiance réciproques. Messager de la Vérité et de l’Espérance Dans
l’art de peser les mots, l’Eglise romaine s’est toujours montrée
habile. A Cuba, elle s’est surpassée. Face au pouvoir sans
partage du commandante Castro, le pape avait pour mission d’indiquer
la désespérance du peuple et de faire admettre
au Lider maximo que l’Eglise n’est plus la force contre-révolutionnaire
qu’il se targue de mettre au pas.
Le pari n’était pas évident. Fort des convictions marxistes auxquelles il reste attaché (il l’a rappelé haut et fort en prenant congé de Jean Paul II, au soir du 25 janvier), Castro entretient à l’égard du clergé et de la hiérarchie une méfiance qui le pousse aux «attaques surprises» dont il a le secret. C’est ainsi qu’en mars 1990, du Brésil où il était en visite officielle, il lançait contre toute attente une violente diatribe dénonçant l’«Eglise des riches», l’«Eglise de ceux qui vivent à Miami», en accusant la «haute hiérarchie» d’être le seul «obstacle» à l’entrée de catholiques dans le Parti communiste cubain. Cette faveur, l’épiscopat ne l’avait pas sollicitée; en revanche, il avait eu l’audace, avant le départ du chef de l’Etat, de réclamer la «démocratisation» du régime. La visite du pape était alors inscrite sur l’agenda de 1991. Afin d’éviter semblable retour de flamme, il s’agissait donc, avant la venue de Jean Paul II définitivement fixée à la fin janvier 1998, de trouver un langage «politiquement correct». Ainsi fut conçu le slogan du voyage: le pape viendra à Cuba en «messager de la Vérité et de l’Espérance». Le thème ne pouvait porter ombrage à Fidel Castro et à son entourage, le chef de l’Eglise catholique ne sachant se prévaloir d’une autre Vérité et d’une autre Espérance que celles de l’Evangile dont il est porteur. L’épiscopat cubain, habitué à la prudence sinon à la ruse, s’est chargé de préparer le terrain. Dans un document du 22 novembre 1997, qui tente de répondre aux «jugements» émis, tant à Cuba qu’à l’étranger, «sur le sens de la présence du pape dans ce pays qui a des caractéristiques politiques, économiques et sociales bien marquées», les évêques soulignent le fait que Jean Paul II arrive «à un moment parmi les plus difficiles de notre histoire». Façon élégante d’exprimer la conviction partagée discrètement par l’homme de la rue: le régime est arrivé à un tournant; s’il ne peut pas maîtriser son évolution économique, il risque un cataclysme social qui surgirait au plus mauvais moment, la relève des élites étant loin d’être assurée. Autrement dit: la chute du régime, sans rien arranger, pourrait être violente. Pour l’éviter et empêcher l’intrusion d’un capitalisme sauvage qui envahirait le pays sans améliorer le sort des démunis, «l’Eglise à Cuba est appelée à animer l’espérance du peuple devant l’avenir». Sortir de l’ostracisme De la sorte, l’épiscopat cubain se présentait, à la veille de l’arrivée du pape, en recours — pour ne pas dire en roue de secours — d’un régime à bout de souffle! Se gardant bien de brandir l’Evangile comme une «Vérité» qui chercherait à nuire au «socialisme réel», il affirmait avec vigueur le caractère non idéologique de la foi chrétienne: «Elle peut se vivre dans n’importe quel système politique ou processus historique, sans s’identifier nécessairement et totalement à aucun d’entre eux». Par conséquent, outre son activité cultuelle, l’Eglise à Cuba «a une mission prophétique et caritative»; en outre, elle est chargée d’offrir une éthique à toutes les réalités de la vie économique, politique, sociale et culturelle du pays. Le document épiscopal s’achevait sur l’énumération des cinq «fruits» attendus de la visite du pape: prêcher ouvertement Jésus-Christ; animer l’espérance du peuple; aider à retrouver les valeurs éthiques personnelles, familiales et sociales; voir reconnu le rôle positif de l’Eglise dans la société et admise sa triple mission cultuelle, prophétique et caritative; enfin, promouvoir la réconciliation entre tous les Cubains. En un mot, les évêques se risquaient à produire une liste de revendications qui n’était pas loin de suggérer la liste parallèle de leurs doléances. Longtemps victime d’ostracisme, l’Eglise exprimait en termes dépourvus de toute ambiguïté quelle place elle entend désormais occuper et quel rôle elle compte jouer au sein de la nation. S’adressant aux fidèles et non directement au chef de l’Etat, le document du 1er novembre 1997 constituait l’ultime mise à l’épreuve du régime avant le 21 janvier 1998, jour de l’arrivée du pape. Une réaction négative, un nouveau coup de sang du commandante, pouvait ruiner les espoirs les plus légitimes. Le test s’avéra positif. Somme toute, Fidel Castro n’avait rien à perdre d’une Eglise qui ne revendiquait le droit de vivre en pleine liberté que pour «apporter ainsi sa contribution au progrès et au bien du peuple cubain». «Le service de l’homme est le chemin de l’Eglise» Le 21 janvier est un anniversaire marquant dans le calendrier... marxiste: 21 janvier 1924, mort de Vladimir Illich Lénine, «fondateur du premier Etat ouvrier-paysan». La notice historique, en ce 21 janvier 1998, figure à la dernière page de Granma, l’organe officiel du Comité central du Parti communiste cubain. A la une, le quotidien souhaite la bienvenue à Su Santitad Juan Pablo II. Propos de circonstance, que n’accompagne aucun éditorial. Le journal se contente de diffuser une interview du cardinal Roger Etchegaray, qui fait partie de la suite pontificale avec les cardinaux Angelo Sodano, secrétaire d’Etat, et Bernardin Gantin, préfet de la Congrégation des évêques. Et Granma se plaît à relever, avec raison d’ailleurs, que rarement une visite papale a soulevé un tel intérêt international. A 16 heures, en cette mémorable journée, l’appareil d’Alitalia se présente devant la passerelle de l’aéroport José-Marti. Sur le tapis rouge, au bas des marches, un homme en parfait costume de ville, couleur bleu sombre: Fidel Castro. Le Lider maximo accueille le pape, qu’il domine d’une tête, avec déférence et gravité. Jusqu’à cet instant, les Cubains ont douté. Mais Jean Paul II est bien là, Fidel à ses côtés. Les premiers discours donneront le ton. L’allocution de bienvenue du chef de l’Etat est attendue avec impatience. Elle rappelle au pape qu’il ne verra ici aucun descendant des autochtones «pacifiques et bienveillants» qui peuplaient l’île avant l’arrivée des Européens: «Ils furent presque tous exterminés». L’entrée en matière, plutôt «fraîche», se transforme en autosatisfaction: Que pouvons-nous vous offrir à Cuba, Sainteté ? Un peuple avec moins d’inégalités, moins de citoyens sans toit, moins d’enfants sans école, moins de malades sans hôpital, plus d’enseignants et de médecins par habitant que n’importe quel autre pays du monde que Votre Sainteté a visité. Dans sa réponse, Jean Paul II rappelle que «le service de l’homme est le chemin de l’Eglise». Pour le pape, un «peuple qui emprunte ce chemin est un peuple animé par l’espérance d’un avenir meilleur», et c’est pourquoi il veut affirmer, comme au début de son pontificat: «N’ayez pas peur d’ouvrir votre cœur au Christ». Jean Paul II a choisi le terrain de la spiritualité, mais n’oublie pas sa mission «politique»: «Que Cuba s’ouvre au monde avec toutes ses extraordinaires capacités, et que le monde s’ouvre à Cuba pour que ce peuple [...] puisse regarder l’avenir avec espérance». Il usera pratiquement des mêmes termes dans son allocution de départ, le 25 janvier. Sous le signe de l’ouverture Ainsi l’ensemble de la visite, un parcours ponctué quotidiennement de longues liturgies, a été placé, avec une insistance croissante, sous le signe de cette «ouverture» au monde et du monde, en parallèle avec l’ouverture au message de l’Evangile. A Santa-Clara, le 22 janvier, l’homélie de Jean Paul II concentre son propos sur la famille, et le pape en profite pour rappeler la nécessité d’ouvrir les «familles et les écoles» aux valeurs de l’Evangile de Jésus-Christ, «valeurs qui ne sont jamais un danger pour quelque projet social que ce soit». Le lendemain, sur la place Ignacio-Agramonte de Camagüey, s’adressant aux jeunes, il insiste: «Ne vous laissez séduire ni par des schémas culturels vides, ni par le relativisme moral». Ce discours n’est pas neuf sur les lèvres de Jean Paul II, mais, derrière l’encouragement à suivre les valeurs morales chrétiennes, se profilent tant la critique d’un système politique et social créateur de «vide», que la condamnation d’attitudes égoïstes qui provoquent «le désir de l’évasion et l’émigration, en fuyant l’engagement et la responsabilité, pour se réfugier dans un monde faux dont les bases sont l’aliénation et le déracinement». L’allusion, à peine voilée, vise les Cubains réfugiés à Miami, dont une cinquantaine de prêtres. L’Eglise catholique, le cardinal Jaime Ortega en tête, déplore le comportement de ceux qui ont choisi cet «exil doré [...] au lieu de participer courageusement à la construction d’un avenir plus juste à Cuba» (ibidem). Le pape vient ainsi prêter main forte à la hiérarchie, navrée de la déperdition des forces vives du pays, et d’autant moins portée à soutenir une émigration «cléricale» qu’elle ne compte que 210 prêtres pour 11 millions d’habitants, dont plus de 90 % sont catholiques. A l’adresse des jeunes tentés par le mirage de la consommation, Jean Paul II souligne fermement: «Le bonheur s’obtient par le sacrifice. Ne cherchez pas au dehors ce que vous pouvez trouver au dedans [...]. Ne remettez pas à demain la construction d’une société nouvelle». Le visage de l’avenir Quel sera le visage de cette «construction nouvelle», comment adviendra-t-elle? Jean Paul II n’a pas manqué d’évoquer la figure du Père Félix Varela, prêtre «exemplaire» et patriote «indiscutable», qui a renouvelé au siècle dernier les méthodes pédagogiques et le contenu de l’enseignement universitaire cubain. Le citant en modèle de l’action de l’Eglise en faveur de la «cubanité», le pape encourageait les intellectuels, lors d’une rencontre à l’Université de la capitale, à chercher et trouver «une synthèse avec laquelle tous les Cubains puissent s’identifier». La «nouvelle société » ne sera pas fondée sur un rejet des racines, mais sur la fusion des «souches chrétiennes» et de «l’empreinte culturelle» des peuples rassemblés par l’histoire sur l’île de Cuba. Ce discours avait pour but de pallier un clivage grandissant — et que pourrait aggraver un changement de régime — entre la minorité «blanche» (espagnole), économiquement et politiquement dominante, et la majorité noire ou métisse, confinée dans les rôles subalternes et à maigres revenue. Dans la course aux dollars d’une île «plongée dans l’abîme économique» (Sylvie Kaufmann, Le Monde, 17 janvier 1998, supplément «Les Cubains entre dollars et religion», page II), l’émergence d’une société à deux vitesses, contrée de force, jusqu’ici, par le système Castro, entraînerait fatalement le pays vers la violence. Même si cette prise de conscience est récente, l’Eglise cubaine s’emploie à prévenir l’ensemble de la société civile de l’imminence du danger. Cette Eglise, a souligné encore Jean Paul II lors de son homélie à Santiago de Cuba, «ne cherche aucune forme de pouvoir politique pour développer sa mission, mais se veut être un germe fécond pour le bien commun, en se rendant présente dans les structures sociales». Les discours du pape, on le voit, ont suivi pas à pas les «revendications» de l’épiscopat dans son message de novembre 1997. L’Eglise se pose en «animatrice» de l’espérance, propose des valeurs éthiques, mais ne s’impose pas comme un contre-pouvoir. Cependant, pour remplir sa mission de service, elle se doit d’être présente dans la culture, dans les structures sociales, sans restriction ni discrimination. Le dimanche 25 juin, sous un ciel gris qui n’a pas troublé la ferveur de 300,000 personnes, Jean Paul II avait rendez-vous avec le peuple de la capitale. Sur la Place de la Révolution José-Marti, encadrée par un portrait géant de Che Guevara et une peinture murale de Jésus au format équivalent, couvrant la façade d’un édifice public, le pape célèbre la messe en présence de Fidel Castro. C’est l’heure du suprême «affrontement», que guettent les médias du monde entier. L’homélie du pape se présente plutôt comme une «charte» de l’Etat moderne, qui «ne peut pas faire de l’athéisme ou de la religion un de ses fondements politiques». Loin donc de «tout fanatisme ou sécularisme extrémiste, [cet Etat] doit promouvoir un climat social serein et une législation appropriée qui permette à chaque personne et à chaque confession religieuse de vivre librement sa foi [...]». L’Eglise propose moins une «nouvelle société» qu’une «nouvelle justice», fondée sur les libertés, étayée par la «Vérité». L’homélie à La Havane restera comme une «ode aux libertés», selon le titre judicieux de Libération (Lundi, 26 janvier 1998, p. 8) , mais aussi comme l’une des plus sévères condamnations de cette forme de «néo-libéralisme capitaliste» qui «asservit la personne humaine et conditionne le développement des peuples aux forces aveugles du marché, en aggravant, depuis leurs centres de pouvoir, la situation des pays les moins favorisés avec des changements insupportables». Un régime en sursis? C’est seulement lors de la cérémonie du départ, au soir du dimanche, 25 janvier, que le pape s’est exprimé en termes tranchants sur l’embargo américain. Sans citer de nom, ni même le mot «embargo», il s’est élevé contre les «mesures économiques restrictives imposées de l’extérieur du pays de manière injuste et moralement inacceptable». A Washington, le message a été reçu plutôt de mauvaise grâce. Avec un délai «raisonnable», pour ne pas donner l’impression d’être aux ordres du Vatican, la Maison Blanche annonçait, le 20 mars, un assouplissement «humanitaire» du blocus économique, afin d’alléger les «souffrances» des Cubains. Octroi de permis d’exportation de médicaments vers Cuba, rétablissement de l’autorisation aux Cubains vivant sur le territoire des Etats-Unis d’envoyer 300 dollars par trimestre aux familles restées sur l’île caraïbe, reprise de certains vols directs des Etats-Unis vers Cuba: trois fois rien, et ce geste ne remet pas en cause la politique de Bill Clinton, dont la chute de Castro reste l’objectif; mais un symbole tout de même. Le système de sanctions américain est ébranlé. Jean Paul II marque un point. La Havane avait aussi, après le départ du pape, du pain sur la planche. Le 22 janvier, le Saint-Siège avait présenté aux autorités cubaines, par l’entremise du cardinal Sodano, une liste de personnes détenues pour des motifs politiques. Le 12 février, la Secrétaire d’Etat annonçait la grâce de «plusieurs dizaines» de prisonniers inscrits sur la liste du Vatican et la libération d’un «nombre important de détenus pour des motifs divers»; 289 détenus auraient été effectivement libérés, dont une centaine de prisonniers politiques. Trois mesures d’assouplissement de l’embargo, une vague de prisonniers libérés, est-ce le seul bilan d’une visite dont Jean Paul II lui-même, lors de l’audience générale du 28 janvier, estimait qu’elle fut un «grand événement de réconciliation spirituelle, culturelle et sociale»? Le pape ayant appelé de ses vœux «une libération» pour Cuba, on est encore loin du compte. Après la première visite du pape en Pologne, en 1979, une longue décennie s’est écoulée avant d’en récolter le fruit le plus évident, la fin du régime communiste. Le but de Jean Paul II à Cuba était-il semblable? Sur place, l’un de nos interlocuteurs en doutait, plaçant cette visite sur un autre registre: Il n’est pas certain que le Vatican cherche à faire tomber le régime, comme il l’a fait en Pologne, où le pape était chez lui. Ici, les choses sont plus subtiles. L’Eglise a des difficultés, mais elle est influente. Castro n’est pas éternel, son système non plus. L’Eglise se place à la fois comme force d’opposition et comme appui pour la transition. L’Eglise sera le rempart moral de notre pays dans un proche avenir. La charpente des discours prononcés à Cuba tendrait à donner raison à cette analyse. Leur tonalité politique visait moins à créer une alternative qu’à stimuler l’Eglise elle-même, pour qu’elle prenne toute sa place dans la société cubaine. Les évêques ont qualifié ce rôle de «présence prophétique», qui implique l’exercice du parler vrai sans chercher une confrontation stérile avec le régime. Les caciques du pouvoir et les radicaux de la diaspora risquent de pousser les catholiques à la faute qui remettrait tout en cause. Le voyage du pape a posé les jalons d’un dialogue exigeant, marqué un tournant politique et ecclésial. Il a rendu leur voix aux catholiques cubains, élargi leur espace vital, créé un appel d’air. Mais dans ce pays, où la pratique religieuse reste faible et souvent liée à un syncrétisme sur lequel l’Eglise manque de prise, l’avenir reste incertain. Pendant la visite de Jean Paul II, le peuple s’est en réalité peu exprimé. Fondus dans la masse, les catholiques ont applaudi. Jamais ils n’ont sifflé Castro hors jeu. Bien malin qui dirait ce que ces millions de citoyens pensent effectivement du régime et de l’action de l’Eglise. Rien ne permet de penser qu’au terme de ce voyage les deux leaders aient changé objectivement d’opinion sur leur vis-à-vis. Ils se sont respectés, ont observé les règles de l’hospitalité, mais il semble évident que le socialisme, «réel» ou mitigé, reste une doctrine sans rémission pour Jean Paul II, voire une coupable illusion, et que la doctrine sociale proposée par le pape demeure pour Fidel Castro une «utopie sans avenir» (François Houtart, Le pape à Cuba: une visite qui se voulait un tournant et qui pourrait bien n’être qu’une parenthèse, document inédit). Le temps va départager les protagonistes. Il laisse un sursis à Castro. Il donne une chance à l’Eglise catholique. Sauront-ils, l’un et l’autre, profiter des germes de janvier 1998 pour conduire le pays vers une transition pacifique? Sur ce point, le bilan de la visite de Jean Paul II reste entièrement ouvert. Ref.:ÉTUDES,
Juillet / Août 1998.
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