Ernestina López Bac
Qu'est­ce que la Théologie Indienne Latino­Américaine?


Les peuples indigènes d'Amérique latine réaffirment avec une vigueur croissante leurs propres identités. Ce phénomène majeur est à saisir aux différents niveaux de sa manifestation, notamment au plan religieux dont l'importance est considérable dans la culture de ces peuples. Les religions indiennes latino­américaines ont survécu clandestinement aux siècles de la domination coloniale et catholique. Elles ressurgissent aujourd'hui en plein jour. Du point de vue théologique, cette renaissance s'opère sous la double forme de ce qu'il est désormais convenu d'appeler la "théologie indienne indienne" et la "théologie indienne chrétienne". C'est ce dernier courant, puisant sa sève à ses doubles racines indiennes et bibliques, désormais encouragé au sein des grandes Églises historiques mais combattu par d'autres mouvements confessionnels sectaires, dont nous présentons les grandes lignes grâce à l'article de la théologienne maya Ernestina López Bac, paru dans Voces del Tiempo, n. 22, Guatemala, juin 1997."
"Et la Parole de Dieu s'est faite indienne"

 

Pour vous et pour tous ceux qui cheminent par monts et par vaux, parcourant déserts et plaines, fleuves et torrents, villages et villes, et qui, par leurs combats et leurs luttes se rassemblent en une seule grappe de raisin, en un seul cœur, à nos peuples indigènes qui sont en quête de fraternité, de justice, de libération et de paix: "Que vienne le jour que se lève l'aurore! Que les peuples soient dans la paix, dans une paix profonde et qu'ils soient heureux!" (Pop Wuj)

Dans un premier temps, nous voudrions partager ce que représente notre démarche théologique, vous indiquer quelques­unes des lignes de force sur lesquelles nous sommes d'accord : faire une théologie indienne, comment la faire, qu'est­ce que la théologie indienne, pourquoi parler de théologie indienne ou de théologies indiennes. Nous soulignerons ensuite les axes fondamentaux, c'est­à­dire les principes de la théologie indienne, et finalement, en guise de conclusion, nous vous indiquerons quelques règles à respecter.

1. Théologie Indienne

Démarche théologique

Il est important de prendre conscience que ce moment de notre histoire est en vérité un kairos un temps de grâce qui marque le passage de Dieu parmi nous. Nous avons fait cette expérience lors des différentes rencontres, débats, forums et autres instances qui se sont ouverts à la théologie indienne. II s'agit d'un moment où le monde indigène fait irruption dans la société et dans l'Église.

"Nous sommes passés d'une résistance passive à une résistance active, d'une lutte solitaire à une action d'ensemble menée dans un esprit de solidarité avec d'autres forces sociales et ecclésiales, de manifestations de refus à l'élaboration de propositions nouvelles.

Nous constatons que la voix des indigènes commence à se faire entendre aussi bien dans la société que dans l'Église. Nous sommes convaincus que nous ne devons pas 'avoir deux cœurs', mais non plus le même cœur, que nous ne devons pas faire de nos peuples un champ de bataille pour des combats de théologie ou de religion.

Pour éviter cet écueil, nous devons mettre en œuvre d'amples processus de thérapie spirituelle qui, grâce au dialogue, nous permettront d'arriver à des synthèses qui marqueront le triomphe de la vie."

Faire de la théologie indienne

Faire de la théologie indienne c'est avant tout "recueillir dans les sillons de la vie de nos peuples la bonne nouvelle de la présence vivante et vivifiante de Dieu Père et Mère et du Fils de Dieu qui vient, qui est tout proche, au milieu de nous, peuples indigènes: que ce soit comme une semence qui n'a pas encore germé, comme un arbre feuillu qui nous abrite sous son ombre ou comme les fruits de la vie que l'on peut partager".

Comment élaborer une théologie indienne

Pour élaborer une théologie indienne il faut partir de l'expérience concrète du Dieu de vie qui est Père et Mère. La théologie indienne "contemple la vie en la savourant; elle plonge dans son mystère et c'est ainsi qu'elle en extrait peu à peu sa sagesse millénaire. Elle accompagne toujours les projets de vie des populations, les enracine dans le passé, souligne le sens qu'ils prennent dans l'actualité et les ouvre en direction de l'avenir."

Dans la théologie indienne, c'est le peuple qui est le sujet pensant, qui élabore sa pensée de façon collective. C'est une théologie qui émane du peuple ou des communautés de croyants et non pas de penseurs individuels qui sont isolés de la collectivité. Nos peuples indigènes ne parlent pas de Dieu. On devrait plutôt dire qu'ils parlent avec Dieu. Ils font l'expérience de Dieu, puis ils transmettent cette expérience d'une façon qui est à la fois mythique et symbolique, à la manière des anciens.

Tout au long de ce cheminement qui nous amène à escalader les pierres du passé, à remettre nos pieds dans les traces sanglantes et vivifiantes de nos pères, nous contemplons dans la profondeur du grand fleuve de vie de nos peuples, quelle est la route que nous devons suivre.

À partir de là nous reprenons notre quête du cœur de la théologie indienne dans la mémoire historique de nos peuples (braises fumant encore dans l'âtre que les générations précédentes ont entretenues et protégées avec les cendres de leurs propres ossements, avec leur propre sang et la sève vivante de la Mère Nature au cœur de la Terre Mère). Sous ces cendres nous voyons affleurer le trésor de la théologie indienne qui montre les images de Dieu les plus anciennes et pourtant les plus neuves que nos peuples ont toujours eues et qu'ils possèdent encore:

  • · Un Dieu qui nous étreint et que nous étreignons, qui est tout proche de nous et avec nous.
  • · Un Dieu qui a de l'estime pour nous et qui ne détruit pas notre culture.
  • · Un Dieu compagnon, ami et frère.
  • · Un Dieu qui nous montre de mille façons le frémissement de son amour.
  • · Celui qui est notre raison de vivre, le Cœur du peuple, Cœur du ciel, Cœur de la Terre, notre Mère et notre Père.

Qu'est­ce que la théologie indienne?

Bien qu'il n'existe pas de consensus général à ce sujet, nous autres qui avons essayé d'instaurer un dialogue ecclésial et interreligieux avons déclaré que la théologie indienne est "l'ensemble de la sagesse religieuse des peuples originaires de l'Amérique grâce à laquelle ils ont affronté et continuent d'affronter les difficultés de la vie".

"Lorsque l'Indien se sent agressé, il se réfugie dans le silence ou a recours au rite; non pas parce qu'il serait incapable de répondre mais parce que les mots ne pourraient exprimer tout ce qu'il ressent, et que le rite est beaucoup plus expressif."

La théologie indienne, c'est aussi "l'ensemble des connaissances religieuses que nous autres, Indiens, possédons et qui nous permettent d'expliquer, depuis des milliers d'années jusqu'à ce jour, notre expérience de la foi".

"C'est un patrimoine de sagesse populaire et théologique auquel nous référons pour affronter, aujourd'hui comme hier, les défis de la vie." La théologie indienne nous parle de la proximité de Dieu dans les événements de la vie du peuple car c'est là où il se fait reconnaître, le lieu privilégié de la présence de Dieu étant la communauté.

Sa présence est manifeste dans tout ce qui vit, c'est pourquoi l'expérience de Dieu peut se faire en tout lieu de la nature. Le peuple le sait bien qui le rencontre dans les marais, les coteaux, les ruisseaux, les montagnes, le soleil, les étoiles, la lune; dans les signes des temps, dans les manifestations de l'être humain et de la Mère Nature.

"Il est également des lieux où cette présence de Dieu se fait plus concrète: ce sont les lieux de célébration, les Collines Sacrées, les lieux où la communauté se rassemble car dans ces endroits­là on réfléchit et la vie renaît."

Doit­on parler de théologie indienne au singulier ou au pluriel?

Théologie indienne au singulier, parce que nous avons le sentiment de former un seul peuple ayant la même histoire et partageant le même projet de vie. Et théologies indiennes, parce que nous sommes un grand nombre de peuples, que chaque peuple a sa propre identité et que, dans notre effort pour assumer et vivre le processus de purification de notre être indien, nous retrouvons les uns et les autres nos noms d'origine.

Nous allons parler à présent de la théologie christiano­indienne.

"La théologie indienne chrétienne est née au XVIème siècle dans un effort de dialogue avec le christianisme sur la base de l'affirmation que le Dieu chrétien et le Dieu indigène ne font qu'un.

Mais lors de la première évangélisation les représentants de l'Église n'étaient pas capables d'entendre ce discours indigène car la force des armes leur conférait une sécurité théologique qu'il leur semblait naturel d'imposer aux peuples vaincus... Nos ancêtres, hommes et femmes, ont maintenu leur affirmation première à savoir que les deux peuples vénéraient le même Dieu. Ce sont eux qui ont entamé le dialogue interculturel et interreligieux dont le résultat est le christianisme indigène que nous vivons aujourd'hui."

Cette théologie est indienne, mais elle ne l'est pas purement et simplement "en elle­même". En effet, nous autres, peuples originaires de ce continent, nous n'étions pas Indiens avant 1492. C'est la société coloniale qui a fait de nous des Indiens pour mieux nous asservir. Notre identité première n'est pas d'être indien. Mais nous qui avons parcouru ensemble un chemin théologique, nous assumons notre caractère indien parce qu'il fait de nous les frères de tous les peuples de Abya Yala (Terre mûre: les peuples d'Amérique), qui, comme nous, les Mayas, ont été d'une manière ou d'une autre victimes des structures colonialistes. Nous voulons construire ensemble pour nous et pour tous un avenir meilleur. II est certain que notre identité première qui vient de nos racines ancestrales n'existe plus à l'état pur mais elle est profondément marquée par la connotation indienne. C'est pour cela que nous devons agir dans la société et dans l'Église, à partir de notre identité indienne.

En ce sens, le mot "indien" n'est pas accepté par tous car il est étranger et offensant. II est évident que le côté étranger du mot "indien" dont l'origine est due à une erreur géographique de Colomb, n'aurait pour nous aucune connotation offensive s'il n'avait été chargé de tout le poids négatif que la société coloniale lui a donné pendant 500 ans.

  • Car de fait, chez nous indien a fini par devenir synonyme de non femme, non homme, non personne, non peuple, non croyant, c'est­à­dire quelqu'un qui a été complètement privé de tous ses droits civiques, politiques, culturels et religieux. Une notion de ce type provoque évidemment le dégoût de tous ceux qui réalisent ce qu'elle implique car ni nos ancêtres, ni nous­mêmes, que nous soyons homme ou femme, ne voulons correspondre au modèle imposé par la société coloniale.
  • II est donc tout à fait compréhensible que nombre d'indigènes refusent d'entendre parler de théologie indienne ou d'être appelé Indiens. Ils préfèrent fouiller dans leur passé pour en exhumer les noms qui, à l'origine, étaient ceux de leurs peuples et de leurs communautés. Ils essaient de retrouver les noms qui disent la vocation sublime qu'ils ont héritée de Dieu et de leurs ancêtres, des noms qui leur permettent de se sentir frères de tout homme mais aussi de retrouver les signes de leur propre identité et de leur différence.
  • Continuer à accepter que d'autres nous imposent un nom, c'est d'abord manquer d'esprit critique, mais c'est surtout renoncer à notre droit d'exister par nous­mêmes, à notre droit d'être nous­mêmes. Au contraire, reprendre les noms qui nous viennent de notre pérégrination millénaire c'est faire revivre notre projet de vie, c'est retrouver notre identité propre. C'est commencer à exercer notre droit à l'autodétermination, fondement de notre autonomie. Un jour viendra où apparaîtront les théologies qui se cachent sous les mots, c'est­à­dire les théologies des peuples qu'on appellera par leurs noms: théologie maya, théologie zapotèque, théologie aymara,...
  • Toutefois, de même que nous affirmons ce qui précède, de même nous soutenons que le fait d'accepter la dénomination globalisante d'"indien" n'implique pas nécessairement qu'on ait pris son parti de l'oppression. C' est aussi prendre conscience d'une réalité donnée qui, précisément parce qu'elle nous fait mal, doit nous inciter à nous engager pour la changer. Accepter d'être Indiens c'est aussi une manière d'assumer la réalité du refus qui nous a été imposé afin de le transformer en affirmation de notre être, par l'union de tous nos efforts avec tous nos frères qui sont victimes de la même situation. Le fait d'être Indiens fait de nous les frères de tous les descendants des peuples originaires d'Amérique.

    Au vu de notre expérience, nous sommes arrivés à la conviction qu'il ne nous est pas possible de faire revivre nos noms d'origine si nous ne passons pas auparavant par un processus de purification de notre être indien. Ils ont bien raison ceux qui affirment que "si le mot indien a servi à nous opprimer, il sera désormais le signe de notre libération".

    Actuellement, pour retrouver notre être maya (identité culturelle spécifique qui nous vient de notre appartenance ethnique), nous devons d'abord assumer notre être indien (identité sociologique générique qui provient de notre condition de classe sociale opprimée). Seule une prise de conscience réelle de cette situation historique nous amènera à nous engager personnellement sur la voie de notre libération et nous permettra de faire route ensemble, de bâtir des projets de vie, de travailler à notre libération commune et à l'union de tous nos peuples.

    2. Fondaments ou principes de la

    Théologie Indienne

    Si nous prenons pour fondement la mémoire historique de nos peuples et ce qui vient d'être dit, nous serons prêts à continuer l'œuvre tissée et brodée de mille couleurs commencée par les sages, hommes et femmes, qui nous ont précédés: tels sont les fondements de la théologie indienne.

    Dieu Père et Mère de la vie, Cœur du peuple, Cœur du ciel, Cœur de la terre

    "Dieu est Mère et Père, et nous, nous sommes ses fils et ses filles; nous sommes les doigts de ses pieds et de ses mains; il nous donne la vie et nous fait vivre. Dieu est la vie du ciel et de la terre, du jour et de la nuit, d'en-haut et d'en­bas, des montagnes et des vallées, des hauteurs et des plaines, le maître de tous les animaux.

    Il est le Cœur du ciel et de la terre, il est notre maître, le cœur de l'eau, le cœur de la mer, il est notre origine et notre géniteur. Le maître de ce qui est tout proche. Il est la Mère de sainteté. II est le Père de sainteté. II est au milieu de la communauté; il est le Seigneur des quatre coins du monde, des quatre vents. Dieu travaille avec l'homme au triomphe de la vie, il agit dans le monde et dans l'histoire.

    La source de vie de toute la création c'est un "Papa­Maman" qui est vivant, qui s'inquiète de nous, qui se donne du mal pour nous entourer de soins et d'amour. Dieu est source de vie. Je suis venu pour qu'ils aient la vie et qu'ils l'aient en abondance. (Jn 10,10)

    Le Dieu de la vie nous fait nécessairement sentir qu'il vibre de partout, en tout ce qui vit. Sentir les vibrations du cœur de Dieu dans chaque palpitation de la terre, dans chaque palpitation d'homme, dans chaque palpitation d'amour.

    Cela implique par conséquent une attitude cohérente vis­à­vis de la terre, de la nature et des êtres humains; une attitude sincère, confiante, accueillante, respectueuse, affectueuse à l'égard de chaque être vivant, de chaque être humain."

    Dieu Créateur et Artisan qui a voulu que la vie de l'homme soit en harmonie avec la sienne.

    Le Dieu Créateur et Artisan a créé un univers harmonieux qu'il a rempli de sa vie et de sa présence et dans cet univers il a créé la nature. Dans ce contexte harmonieux qui soutient le tout, l'homme et la femme ne s'affrontent pas à la nature. Celle­ci n'est ni une ennemie, ni un objet de domination mais un tout avec lequel la vie de l'homme doit entretenir des relations harmonieuses.

    "Notre vie n'est possible que si nous sommes en relation profonde avec le monde, avec les autres et avec Dieu."

    La femme et l'homme, signes sur la terre de l'unité harmonieuse en Dieu, chargés de donner et d'entretenir la vie.

    Notre vie humaine est un être­à­deux. Elle engendre la vie. Elle est principe de vie, d'existence, du vivre ensemble, de l'histoire, de la transformation, de la communauté, de l'être du peuple.

    "Dans notre être­à­deux, femme-homme, nous nous respectons, nous nous aimons. Notre vie de personnes, de familles et de peuples n'est possible que s'il y a relation de réciprocité entre femme et homme, ciel et terre, personne et création, Dieu et personne, maman et papa, grands­parents et petits­enfants, pères et fils, eau et feu, lune et soleil, air et montagne, maïs et pluie, semailles et récoltes.

    Tel est notre être­à­deux, notre être égal. C'est notre relation vitale qui fait notre identité de peuples, de communautés et de familles et qui rend possible la vie humaine.

    Femme­homme, dans une relation de réciprocité, nous sommes l'un pour l'autre la canne à sucre, l'arbre de vie. Arbre vers qui je regarde et qui me regarde au cœur.

    Arbre que je soigne et qui me soigne pour qu'il puisse vivre et grandir. Arbre que j'abrite et qui m'abrite sous son ombre. Moi, avec vous et vous avec moi, nous sommes accomplis, complets, entiers, en plénitude.

    Notre être­à­deux, c'est la même canne à sucre, la même chair et le même sang, les mêmes racines et le même tronc, les mêmes feuilles et les mêmes branches, les mêmes fleurs et les mêmes fruits. Nous sommes deux et formons un être complet.

  • "Dans l'acte de donner et de protéger la vie, d'après nos réflexions théologiques, Dieu a besoin, au même titre, du concours de la femme et de l'homme. Cela veut dire que, aujourd'hui comme hier, dans la vie de nos peuples, femmes et hommes se font serviteurs et guides pour aider à la résolution des problèmes. Les uns et les autres habités par la sagesse, nous sommes porteurs de la sagesse héritée de leurs ancêtres et créateurs d'une sagesse nouvelle afin de conforter et transformer la vie du peuple."
  •  

    Le témoignage des ancêtres: femmes et hommes habités par la sagesse, martyrs d'hier et d'aujourd'hui.

    "Nous sommes l'histoire, parce que nous sommes l'héritage engendré par la peine de nos ancêtres. Nous sommes un événement de création profonde dont nous faisons l'expérience par la vie dans le monde, dans l'histoire, dans le temps et dans l'espace."

    Ce sont elles et eux, les semailles et la oisson d'une vie nouvelle pour nos peuples. Dans le champ de maïs qu'ils nous ont laissé est en train de germer, est en train de naître la semence indigène de la vie que nos ancêtres ont semée.

    Leur sang qui court par monts, vallées et torrents, irrigue les sillons afin que germent de nouveau la fraternité, la justice et la paix.

    Ce sont elles et eux, les aïeules et les aïeux, nos morts et en particulier nos martyrs, qui nous invitent à "nous asseoir sur le tapis (pop) de notre peuple", à dialoguer avec chacun, à monter sur la colline afin d'y prier. Ils nous invitent à monter jusqu'au Calvaire, sur le chemin que Jésus a parcouru, en portant la croix de notre peuple; et de là, l'entendre nous dire la Bonne Nouvelle: "Il n'y a pas de plus grand amour que de donner sa vie." Dans ce dialogue de proximité avec notre peuple, faisons en sorte "que le jour se lève et que jaillisse l'aurore..." C'est le message que continuent de nous transmettre nos aïeules et nos aïeux.

    Nous proclamons que ceux qui ont versé leur sang sur notre terre pour défendre notre vie sont toujours vivants au milieu de nous. Ils vivent au milieu de nous par leur parole, leur pensée, leur travail et leur témoignage. "Ceux­là viennent de la grande épreuve, ils ont lavé leurs robes et les ont blanchies dans le sang de l'Agneau." (Ap 7, 14 b)

    La terre, lieu de rencontre et de communion, où se fait et se construit la communauté.

    La Terre est un territoire qui appartient à tous, c'est la terre de nos ancêtres, c'est là où ils reposent. Là, dans cet espace bien concret, Dieu se manifeste. Là se trouvent les lieux sacrés. La terre est un être vivant qui réagit suivant le comportement de ceux qui l'habitent. La terre n'est pas pour nous objet d'exploitation ou de production. Nous avons avec elle une relation fondée sur l'amour et le respect.

    La terre n'est pas une propriété privée, elle appartient à la communauté. Elle ne peut être vendue à des étrangers qui la violenteraient impitoyablement pour en tirer un plus grand profit. Celui qui travaille la terre entretient avec elle une relation faite d'affection et de tendresse. Elle est la Mère, et la Nature est le fruit de ses entrailles destiné à être partagé en famille ou en communauté.

    C'est elle qui donne naissance à la communauté et la fait vivre; en elle se développe une atmosphère de coopération, d'aide, de solidarité aux jours de joie et de fête comme aux heures de peine.

    L'aide se fait concrète quand il s'agit de faire les semailles ou la récolte, de construire la maison d'un frère; d'organiser une fête pour un baptême, un mariage, une veillée funèbre ou un enterrement.

    Le travail communautaire est toujours festif, joyeux, responsable; il génère la participation de tous dans un même esprit de communion et de service.

    C'est pourquoi nous disons que "nous nous sentons en relation et en communion avec la totalité des frères, avec les peuples d'Orient et d'Occident, du Nord et du Sud. Nous avons le sentiment d'appartenir à la même famille."

    La mort et nos rapports avec ceux qui reposent déjà dans le cœur de la Terre Mère.

    "Nous entretenons une relation de vie avec l'histoire, avec le cheminement des hommes sur cette terre; nous sommes la vie de ceux qui sont morts hier et avant­hier, et nous sommes la mort de ceux qui vivront demain. Nous sommes hier, aujourd'hui et demain. Nous sommes fécondité vivante au sein de la mort. Nous sommes la vie dans la mort.

    La mort fait partie de notre vie, elle est communion entre les vivants et les ancêtres. Eux, ils nous ont devancés, ils s'en sont allés nous préparer une place pour que nous puissions vivre ensemble la communion définitive, la vie en plénitude.

    La mort c'est le prolongement de la vie, dans les enfants, les petits­enfants et les arrière petits­enfants. Nos morts sont partis, mais nous sommes leur prolongement; en eux, nous partageons la vie de l'au­delà tandis qu'eux continuent à vivre à travers nous et en nous."

    Les services dans la communauté

    Le Dieu Créateur suscite dans le cœur du peuple le don d'un service théologique. Parmi ces services, on peut citer:

    Le serviteur de la Parole de Dieu, c'est "celui qui parle, celui qui est responsable de la Parole".

    Celui qui chante la tradition ou la sagesse millénaire du peuple. Le chant sacré est un acte d'adoration de Dieu et en même temps un moyen efficace pour transmettre la tradition orale des peuples. C'est l'espace de la parole qui est partagée en communauté et qui entretient la vie du peuple.

    Le service qui consiste à denser les mythes afin de maintenir en éveil la vie de Dieu et de la Terre Mère en vue de transmettre le contenu de la foi. La ritualisation des mythes est la manière la plus forte qui soit de rendre vivante et agissante la foi des peuples.

    Le service qui consiste à prier et à composer des prières. C'est une des fonctions des prêtres. Ils faisaient des prières pour toute sorte d'occasion ou de besoin. De nos jours, les priants et les priantes gardent vivante cette tradition des prières; ils utilisent des formules chrétiennes ou en inventent d'autres suivant les besoins.

    "Jeter le mais". Cette expression exprime symboliquement le service qui consiste à révéler l'horoscope des personnes.

    "Lire le calendrier". C'est une autre façon de révéler l'horoscope en se basant sur la lecture des dates de naissance des personnes.

    "Donner des conseils". C'est une autre modalité de l'agir théologique: il consiste à orienter les personnes, c'est-à­dire à les aider à s'avancer sur le chemin de Dieu, en direction du soleil levant, et en suivant la volonté de Dieu.

    "Interpréter les songes". C'est une forme tout à fait privilégiée de faire de la théologie, non seulement à Abya Yala, mais dans d'autres parties du monde.

    "Garder vivante la mémoire historique". C'est peut­être la façon la plus dynamique et la plus traditionnelle de faire de la théologie que celle de raconter l'histoire du salut du peuple, en la reformulant au fur et à mesure que surgissent des situations nouvelles. Sur le plan théologique, c'est ce à quoi recourent le plus fréquemment les peuples qui sont conscients de leur identité culturelle et religieuse.

    Parmi les autres services, les plus connus sont ceux des sages­femmes et des soignantes; ces dernières se préoccupent aussi bien de la santé physique que de la santé mentale; et tout cela au bénéfice de la vie des personnes et de la communauté.

    Dieu­Jésus­Christ dans notre quotidien. Christ sur les chemins de nos vies humaines et de notre histoire

    "Nous avons vécu la présence de Jésus Christ parmi nous de différentes façons. Prendre soin de notre vie, de nos relations entre frères dans le cadre de notre culture, nous l'avons fait en présence de Dieu qui agit et sème la vie au milieu de nous. Telle est notre terre et notre culture, tels sont les fruits de Dieu, telle est la germination de la Parole de Dieu qui a été semée au milieu de nous."

    "Nous ne sommes pas nés d'hier ou d'avant­hier. Nous existons depuis de longs siècles. 'C'est toute une vie que nous avons vue et entendue' nous disent nos aïeules (cf 1 Jn 1,1­2). Nous autres tant sur un plan individuel que communautaire, sommes le fruit d'une expérience qui est faite de joies et de peines. Et dans ce cheminement nous avons été accompagnés par le Beau Jour, la Grande Clarté, le Bon Soignant, le Grand Initiateur du Chemin. C'est pourquoi nous débordons de vie."

    3. Conclusion

    La théologie indienne a devant elle un avenir plein d'espérance: les épines et les pierres qu'elles a rencontrées sur son chemin ne l'ont pas arrêtée et ne l'arrêteront pas car son origine c'est Dieu lui­même dans une communion harmonieuse avec l'univers et avec l'humanité totale homme et femme. Elle est le fruit d'une attitude prophétique et d'un dialogue fraternel.

    Elle est en lien avec la Révélation elle-même: la Révélation de Dieu dans l'histoire concrète de ces peuples avec leurs façons anciennes d'expliquer, d'adorer, de rencontrer le Dieu de la Vie. Elle garde et recrée l'espérance utopique de tous les peuples.

    C'est une théologie qui existe à présent, qui a existé hier et qui existera dans le futur. Il ne s'agit pas de l'inventer ou de la créer, mais de la recréer, de la reconnaître, de la respecter et de la soutenir.

    Tandis que nous sommes en train de tracer le chemin de notre libération, nous acceptons de la dire indienne. C'est ainsi qu'elle devient une théologie d'opprimés et de résistance à l'oppression. Une théologie qui lutte pour sortir de sa prostration. Ceci signifie que, en tant que peuples, nous comptons sur l'énergie libératrice qui va jaillir de notre propre théologie.

    Ce n'est pas une théologie qui naît dans les livres mais dans la vie. Elle est très concrète. C'est une théologie intégrale, globalisante. Son langage est résolument religieux. Le moteur de cette théologie c'est l'Esprit Saint et le peuple qui l'élabore collectivement, en communauté. Son point de départ c'est la réalité qui donne la vie au peuple ou qui la lui refuse. Ses sources d'inspiration sont la spiritualité indigène et la Bible.

    Elle fait partie de la diversité qui ne veut pas mourir sous l'effet de l'uniformisation en œuvre à tous niveaux. Elle ne se limite pas à maintenir ce qui est. Elle fait partie intégrante du peuple de l'espérance qui souhaite construire d'autres modèles de vie qui permettront de bâtir l'unité à partir de la diversité et de la pluralité.

    Grâce à la théologie indienne, nous autres, indigènes, avons la possibilité d'être membres de l'Église du Christ sans cesser pour autant d'être nous-mêmes: des peuples ayant une identité, une histoire et une culture propres. Nous pouvons être une Église­Peuple de Dieu qui, tout en conférant à un peuple son identité, rassemble des peuples de toute race, langue et nation. Nous n'avons pas besoin de tuer notre Dieu pour arriver au Dieu libérateur des chrétiens, car c'est le même.

    Pour nous, l'Église doit être cet arbre de la parabole de Jésus où peuvent se nicher tous les oiseaux du ciel (Lc 13,19) ou bien le Fromager Sacré des Mayas qui est capable de soutenir de ses branchages la voûte céleste pour transformer le chaos originel en la Grande Maison où pourront prendre place et vivre harmonieusement tous les peuples du monde. Nous, peuple maya, sommes en situation de résistance face à la menace mortelle que représente le néolibéralisme, tel "le dragon prêt à dévorer l'enfant de la femme dès sa naissance" (Ap 12,4b). Nous savons que nous pouvons contribuer à la solution de ces problèmes si nous faisons en sorte que tous aient conscience de l'énergie vitale que nous avons héritée de nos ancêtres.

    Comme les premiers chrétiens, nous disons que nous n'avons ni or ni argent à donner aux autres (Ac 3,6). De tout cela nous avons été dépouillés. Mais, ce que nous sommes, nous sommes prêts à le partager, c'est­à-dire notre identité la plus profonde, nos rêves et notre espérance.

    Nous espérons que le reste de l'Église pourra nous accompagner dans ce processus, à partir d'une nouvelle attitude et d'une nouvelle pratique pastorale, comme l'ont déclaré les évêques du Guatemala: "OPTER POUR UNE PASTORALE INDIGÈNE, c'est­à­dire une pastorale spécifique et d'ensemble, qui avec respect et amour assume les personnes et les communautés indigènes, tenant compte de leur propre expression culturelle et religieuse et de leurs modes d'organisation, de sorte qu'ils deviennent les sujets de l'évangélisation de leur peuple et, par la libération intégrale, constituent d'authentiques Églises autochtones au sein de la Catholicité."

    Telle est notre foi. Telle est notre espérance.

    Ref.: Dial 2209, Mai 1998.