Pour vous et pour tous ceux qui cheminent par monts et par vaux, parcourant
déserts et plaines, fleuves et torrents, villages et villes,
et qui, par leurs combats et leurs luttes se rassemblent en une seule
grappe de raisin, en un seul cur, à nos peuples indigènes
qui sont en quête de fraternité, de justice, de libération
et de paix: "Que vienne le jour que se lève l'aurore!
Que les peuples soient dans la paix, dans une paix profonde et qu'ils
soient heureux!" (Pop Wuj)
Dans un premier temps, nous voudrions partager ce que représente
notre démarche théologique, vous indiquer quelquesunes
des lignes de force sur lesquelles nous sommes d'accord : faire une
théologie indienne, comment la faire, qu'estce que
la théologie indienne, pourquoi parler de théologie indienne
ou de théologies indiennes. Nous soulignerons ensuite les axes
fondamentaux, c'estàdire les principes de la théologie
indienne, et finalement, en guise de conclusion, nous vous indiquerons
quelques règles à respecter.
1.
Théologie Indienne
Démarche théologique
Il
est important de prendre conscience que ce moment de notre histoire
est en vérité un kairos un temps de grâce
qui marque le passage de Dieu parmi nous. Nous avons fait cette expérience
lors des différentes rencontres, débats, forums et autres
instances qui se sont ouverts à la théologie indienne.
II s'agit d'un moment où le monde indigène fait irruption
dans la société et dans l'Église.
"Nous
sommes passés d'une résistance passive à une résistance
active, d'une lutte solitaire à une action d'ensemble menée
dans un esprit de solidarité avec d'autres forces sociales et
ecclésiales, de manifestations de refus à l'élaboration
de propositions nouvelles.
Nous
constatons que la voix des indigènes commence à se faire
entendre aussi bien dans la société que dans l'Église.
Nous sommes convaincus que nous ne devons pas 'avoir deux curs',
mais non plus le même cur, que nous ne devons pas faire
de nos peuples un champ de bataille pour des combats de théologie
ou de religion.
Pour
éviter cet écueil, nous devons mettre en uvre d'amples
processus de thérapie spirituelle qui, grâce au dialogue,
nous permettront d'arriver à des synthèses qui marqueront
le triomphe de la vie."
Faire
de la théologie indienne
Faire
de la théologie indienne c'est avant tout "recueillir
dans les sillons de la vie de nos peuples la bonne nouvelle de la présence
vivante et vivifiante de Dieu Père et Mère et du Fils
de Dieu qui vient, qui est tout proche, au milieu de nous, peuples indigènes:
que ce soit comme une semence qui n'a pas encore germé, comme
un arbre feuillu qui nous abrite sous son ombre ou comme les fruits
de la vie que l'on peut partager".
Comment
élaborer une théologie indienne
Pour
élaborer une théologie indienne il faut partir de l'expérience
concrète du Dieu de vie qui est Père et Mère. La
théologie indienne "contemple la vie en la savourant;
elle plonge dans son mystère et c'est ainsi qu'elle en
extrait peu à peu sa sagesse millénaire. Elle accompagne
toujours les projets de vie des populations, les enracine dans le passé,
souligne le sens qu'ils prennent dans l'actualité et les ouvre
en direction de l'avenir."
Dans la théologie indienne, c'est le peuple qui est le sujet
pensant, qui élabore sa pensée de façon collective.
C'est une théologie qui émane du peuple ou des communautés
de croyants et non pas de penseurs individuels qui sont isolés
de la collectivité. Nos peuples indigènes ne parlent pas
de Dieu. On devrait plutôt dire qu'ils parlent avec Dieu. Ils
font l'expérience de Dieu, puis ils transmettent cette expérience
d'une façon qui est à la fois mythique et symbolique,
à la manière des anciens.
Tout au long de ce cheminement qui nous amène à escalader
les pierres du passé, à remettre nos pieds dans les traces
sanglantes et vivifiantes de nos pères, nous contemplons dans
la profondeur du grand fleuve de vie de nos peuples, quelle est la route
que nous devons suivre.
À
partir de là nous reprenons notre quête du cur
de la théologie indienne dans la mémoire historique
de nos peuples (braises fumant encore dans l'âtre que les générations
précédentes ont entretenues et protégées
avec les cendres de leurs propres ossements, avec leur propre sang et
la sève vivante de la Mère Nature au cur de la Terre
Mère). Sous ces cendres nous voyons affleurer le trésor
de la théologie indienne qui montre les images de Dieu les plus
anciennes et pourtant les plus neuves que nos peuples ont toujours eues
et qu'ils possèdent encore:
- ·
Un Dieu qui nous étreint et que nous étreignons, qui
est tout proche de nous et avec nous.
- ·
Un Dieu qui a de l'estime pour nous et qui ne détruit pas
notre culture.
- ·
Un Dieu compagnon, ami et frère.
- ·
Un Dieu qui nous montre de mille façons le frémissement
de son amour.
- ·
Celui qui est notre raison de vivre, le Cur du peuple, Cur
du ciel, Cur de la Terre, notre Mère et notre Père.
Qu'estce
que la théologie indienne?
Bien qu'il n'existe pas de consensus général à
ce sujet, nous autres qui avons essayé d'instaurer un dialogue
ecclésial et interreligieux avons déclaré que la
théologie indienne est "l'ensemble de la sagesse religieuse
des peuples originaires de l'Amérique grâce à laquelle
ils ont affronté et continuent d'affronter les difficultés
de la vie".
"Lorsque
l'Indien se sent agressé, il se réfugie dans le silence
ou a recours au rite; non pas parce qu'il serait incapable de répondre
mais parce que les mots ne pourraient exprimer tout ce qu'il ressent,
et que le rite est beaucoup plus expressif."
La
théologie indienne, c'est aussi "l'ensemble des connaissances
religieuses que nous autres, Indiens, possédons et qui nous permettent
d'expliquer, depuis des milliers d'années jusqu'à ce jour,
notre expérience de la foi".
"C'est
un patrimoine de sagesse populaire et théologique auquel nous
référons pour affronter, aujourd'hui comme hier, les défis
de la vie." La théologie indienne nous parle de la proximité
de Dieu dans les événements de la vie du peuple car c'est
là où il se fait reconnaître, le lieu privilégié
de la présence de Dieu étant la communauté.
Sa
présence est manifeste dans tout ce qui vit, c'est pourquoi l'expérience
de Dieu peut se faire en tout lieu de la nature. Le peuple le sait bien
qui le rencontre dans les marais, les coteaux, les ruisseaux, les montagnes,
le soleil, les étoiles, la lune; dans les signes des temps, dans
les manifestations de l'être humain et de la Mère Nature.
"Il
est également des lieux où cette présence de Dieu
se fait plus concrète: ce sont les lieux de célébration,
les Collines Sacrées, les lieux où la communauté
se rassemble car dans ces endroitslà on réfléchit
et la vie renaît."
Doiton
parler de théologie indienne au singulier ou au pluriel?
Théologie
indienne au singulier, parce que nous avons le sentiment de former
un seul peuple ayant la même histoire et partageant le même
projet de vie. Et théologies indiennes, parce que nous
sommes un grand nombre de peuples, que chaque peuple a sa propre identité
et que, dans notre effort pour assumer et vivre le processus de purification
de notre être indien, nous retrouvons les uns et les autres nos
noms d'origine.
Nous allons parler à présent de la théologie christianoindienne.
"La
théologie indienne chrétienne est née au XVIème
siècle dans un effort de dialogue avec le christianisme sur la
base de l'affirmation que le Dieu chrétien et le Dieu indigène
ne font qu'un.
Mais
lors de la première évangélisation les représentants
de l'Église n'étaient pas capables d'entendre ce discours
indigène car la force des armes leur conférait une sécurité
théologique qu'il leur semblait naturel d'imposer aux peuples
vaincus... Nos ancêtres, hommes et femmes, ont maintenu leur affirmation
première à savoir que les deux peuples vénéraient
le même Dieu. Ce sont eux qui ont entamé le dialogue interculturel
et interreligieux dont le résultat est le christianisme indigène
que nous vivons aujourd'hui."
Cette théologie est indienne, mais elle ne l'est pas purement
et simplement "en ellemême". En effet, nous autres,
peuples originaires de ce continent, nous n'étions pas Indiens
avant 1492. C'est la société coloniale qui a fait de nous
des Indiens pour mieux nous asservir. Notre identité première
n'est pas d'être indien. Mais nous qui avons parcouru ensemble
un chemin théologique, nous assumons notre caractère indien
parce qu'il fait de nous les frères de tous les peuples de Abya
Yala (Terre mûre: les peuples d'Amérique), qui, comme nous,
les Mayas, ont été d'une manière ou d'une autre
victimes des structures colonialistes. Nous voulons construire ensemble
pour nous et pour tous un avenir meilleur. II est certain que notre
identité première qui vient de nos racines ancestrales
n'existe plus à l'état pur mais elle est profondément
marquée par la connotation indienne. C'est pour cela que nous
devons agir dans la société et dans l'Église, à
partir de notre identité indienne.
En ce sens, le mot "indien" n'est pas accepté par
tous car il est étranger et offensant. II est évident
que le côté étranger du mot "indien" dont
l'origine est due à une erreur géographique de Colomb,
n'aurait pour nous aucune connotation offensive s'il n'avait été
chargé de tout le poids négatif que la société
coloniale lui a donné pendant 500 ans.
Toutefois, de même que nous affirmons ce qui précède,
de même nous soutenons que le fait d'accepter la dénomination
globalisante d'"indien" n'implique pas nécessairement
qu'on ait pris son parti de l'oppression. C' est aussi prendre conscience
d'une réalité donnée qui, précisément
parce qu'elle nous fait mal, doit nous inciter à nous engager
pour la changer. Accepter d'être Indiens c'est aussi une manière
d'assumer la réalité du refus qui nous a été
imposé afin de le transformer en affirmation de notre être,
par l'union de tous nos efforts avec tous nos frères qui sont
victimes de la même situation. Le fait d'être Indiens fait
de nous les frères de tous les descendants des peuples originaires
d'Amérique.
Au vu de notre expérience, nous sommes arrivés à
la conviction qu'il ne nous est pas possible de faire revivre nos noms
d'origine si nous ne passons pas auparavant par un processus de purification
de notre être indien. Ils ont bien raison ceux qui affirment que
"si le mot indien a servi à nous opprimer, il sera désormais
le signe de notre libération".
Actuellement, pour retrouver notre être maya (identité
culturelle spécifique qui nous vient de notre appartenance ethnique),
nous devons d'abord assumer notre être indien (identité
sociologique générique qui provient de notre condition
de classe sociale opprimée). Seule une prise de conscience réelle
de cette situation historique nous amènera à nous engager
personnellement sur la voie de notre libération et nous permettra
de faire route ensemble, de bâtir des projets de vie, de travailler
à notre libération commune et à l'union de tous
nos peuples.
2.
Fondaments ou principes de la
Théologie
Indienne
Si nous prenons pour fondement la mémoire historique de nos peuples
et ce qui vient d'être dit, nous serons prêts à continuer
l'uvre tissée et brodée de mille couleurs commencée
par les sages, hommes et femmes, qui nous ont précédés:
tels sont les fondements de la théologie indienne.
Dieu
Père et Mère de la vie, Cur du peuple, Cur
du ciel, Cur de la terre
"Dieu
est Mère et Père, et nous, nous sommes ses fils et ses
filles; nous sommes les doigts de ses pieds et de ses mains; il nous
donne la vie et nous fait vivre. Dieu est la vie du ciel et de la terre,
du jour et de la nuit, d'en-haut et d'enbas, des montagnes et
des vallées, des hauteurs et des plaines, le maître
de tous les animaux.
Il
est le Cur du ciel et de la terre, il est notre maître,
le cur de l'eau, le cur de la mer, il est notre origine
et notre géniteur. Le maître de ce qui est tout proche.
Il est la Mère de sainteté. II est le Père de sainteté.
II est au milieu de la communauté; il est le Seigneur des quatre
coins du monde, des quatre vents. Dieu travaille avec l'homme au triomphe
de la vie, il agit dans le monde et dans l'histoire.
La
source de vie de toute la création c'est un "PapaMaman"
qui est vivant, qui s'inquiète de nous, qui se donne du mal pour
nous entourer de soins et d'amour. Dieu est source de vie. Je suis venu
pour qu'ils aient la vie et qu'ils l'aient en abondance. (Jn 10,10)
Le
Dieu de la vie nous fait nécessairement sentir qu'il vibre de
partout, en tout ce qui vit. Sentir les vibrations du cur de Dieu
dans chaque palpitation de la terre, dans chaque palpitation d'homme,
dans chaque palpitation d'amour.
Cela
implique par conséquent une attitude cohérente visàvis
de la terre, de la nature et des êtres humains; une attitude sincère,
confiante, accueillante, respectueuse, affectueuse à l'égard
de chaque être vivant, de chaque être humain."
Dieu
Créateur et Artisan qui a voulu que la vie de l'homme soit en
harmonie avec la sienne.
Le
Dieu Créateur et Artisan a créé un univers harmonieux
qu'il a rempli de sa vie et de sa présence et dans cet univers
il a créé la nature. Dans ce contexte harmonieux qui soutient
le tout, l'homme et la femme ne s'affrontent pas à la nature.
Celleci n'est ni une ennemie, ni un objet de domination mais un
tout avec lequel la vie de l'homme doit entretenir des relations harmonieuses.
"Notre vie n'est possible que si nous sommes en relation profonde
avec le monde, avec les autres et avec Dieu."
La
femme et l'homme, signes sur la terre de l'unité harmonieuse
en Dieu, chargés de donner et d'entretenir la vie.
Notre vie humaine est un êtreàdeux. Elle engendre
la vie. Elle est principe de vie, d'existence, du vivre ensemble, de
l'histoire, de la transformation, de la communauté, de l'être
du peuple.
"Dans
notre êtreàdeux, femme-homme, nous nous respectons,
nous nous aimons. Notre vie de personnes, de familles et de peuples
n'est possible que s'il y a relation de réciprocité entre
femme et homme, ciel et terre, personne et création, Dieu et
personne, maman et papa, grandsparents et petitsenfants,
pères et fils, eau et feu, lune et soleil, air et montagne, maïs
et pluie, semailles et récoltes.
Tel
est notre êtreàdeux, notre être égal.
C'est notre relation vitale qui fait notre identité de peuples,
de communautés et de familles et qui rend possible la vie humaine.
Femmehomme,
dans une relation de réciprocité, nous sommes l'un pour
l'autre la canne à sucre, l'arbre de vie. Arbre vers qui je regarde
et qui me regarde au cur.
Arbre
que je soigne et qui me soigne pour qu'il puisse vivre et grandir. Arbre
que j'abrite et qui m'abrite sous son ombre. Moi, avec vous et vous
avec moi, nous sommes accomplis, complets, entiers, en plénitude.
Notre
êtreàdeux, c'est la même canne à
sucre, la même chair et le même sang, les mêmes racines
et le même tronc, les mêmes feuilles et les mêmes
branches, les mêmes fleurs et les mêmes fruits. Nous sommes
deux et formons un être complet.
Le
témoignage des ancêtres: femmes et hommes habités
par la sagesse, martyrs d'hier et d'aujourd'hui.
"Nous
sommes l'histoire, parce que nous sommes l'héritage engendré
par la peine de nos ancêtres. Nous sommes un événement
de création profonde dont nous faisons l'expérience par
la vie dans le monde, dans l'histoire, dans le temps et dans l'espace."
Ce sont elles et eux, les semailles et la oisson d'une vie nouvelle
pour nos peuples. Dans le champ de maïs qu'ils nous ont laissé
est en train de germer, est en train de naître la semence indigène
de la vie que nos ancêtres ont semée.
Leur sang qui court par monts, vallées et torrents, irrigue les
sillons afin que germent de nouveau la fraternité, la justice
et la paix.
Ce sont elles et eux, les aïeules et les aïeux, nos morts
et en particulier nos martyrs, qui nous invitent à "nous
asseoir sur le tapis (pop) de notre peuple", à
dialoguer avec chacun, à monter sur la colline afin d'y prier.
Ils nous invitent à monter jusqu'au Calvaire, sur le chemin que
Jésus a parcouru, en portant la croix de notre peuple; et de
là, l'entendre nous dire la Bonne Nouvelle: "Il n'y a
pas de plus grand amour que de donner sa vie." Dans ce dialogue
de proximité avec notre peuple, faisons en sorte "que
le jour se lève et que jaillisse l'aurore..." C'est
le message que continuent de nous transmettre nos aïeules et nos
aïeux.
Nous proclamons que ceux qui ont versé leur sang sur notre terre
pour défendre notre vie sont toujours vivants au milieu de nous.
Ils vivent au milieu de nous par leur parole, leur pensée, leur
travail et leur témoignage. "Ceuxlà viennent
de la grande épreuve, ils ont lavé leurs robes et les
ont blanchies dans le sang de l'Agneau." (Ap 7, 14 b)
La
terre, lieu de rencontre et de communion, où se fait et se construit
la communauté.
La Terre est un territoire qui appartient à tous, c'est la terre
de nos ancêtres, c'est là où ils reposent. Là,
dans cet espace bien concret, Dieu se manifeste. Là se trouvent
les lieux sacrés. La terre est un être vivant qui réagit
suivant le comportement de ceux qui l'habitent. La terre n'est pas pour
nous objet d'exploitation ou de production. Nous avons avec elle une
relation fondée sur l'amour et le respect.
La terre n'est pas une propriété privée, elle appartient
à la communauté. Elle ne peut être vendue à
des étrangers qui la violenteraient impitoyablement pour en tirer
un plus grand profit. Celui qui travaille la terre entretient avec elle
une relation faite d'affection et de tendresse. Elle est la Mère,
et la Nature est le fruit de ses entrailles destiné à
être partagé en famille ou en communauté.
C'est elle qui donne naissance à la communauté et la fait
vivre; en elle se développe une atmosphère de coopération,
d'aide, de solidarité aux jours de joie et de fête comme
aux heures de peine.
L'aide se fait concrète quand il s'agit de faire les semailles
ou la récolte, de construire la maison d'un frère; d'organiser
une fête pour un baptême, un mariage, une veillée
funèbre ou un enterrement.
Le travail communautaire est toujours festif, joyeux, responsable; il
génère la participation de tous dans un même esprit
de communion et de service.
C'est pourquoi nous disons que "nous nous sentons en relation
et en communion avec la totalité des frères, avec les
peuples d'Orient et d'Occident, du Nord et du Sud. Nous avons le sentiment
d'appartenir à la même famille."
La
mort et nos rapports avec ceux qui reposent déjà dans
le cur de la Terre Mère.
"Nous
entretenons une relation de vie avec l'histoire, avec le cheminement
des hommes sur cette terre; nous sommes la vie de ceux qui sont morts
hier et avanthier, et nous sommes la mort de ceux qui vivront
demain. Nous sommes hier, aujourd'hui et demain. Nous sommes fécondité
vivante au sein de la mort. Nous sommes la vie dans la mort.
La
mort fait partie de notre vie, elle est communion entre les vivants
et les ancêtres. Eux, ils nous ont devancés, ils s'en sont
allés nous préparer une place pour que nous puissions
vivre ensemble la communion définitive, la vie en plénitude.
La
mort c'est le prolongement de la vie, dans les enfants, les petitsenfants
et les arrière petitsenfants. Nos morts sont partis, mais
nous sommes leur prolongement; en eux, nous partageons la vie de l'audelà
tandis qu'eux continuent à vivre à travers nous et en
nous."
Les
services dans la communauté
Le Dieu Créateur suscite dans le cur du peuple le don d'un
service théologique. Parmi ces services, on peut citer:
Le
serviteur de la Parole de Dieu, c'est "celui qui parle, celui
qui est responsable de la Parole".
Celui
qui chante la tradition ou la sagesse millénaire du peuple.
Le chant sacré est un acte d'adoration de Dieu et en même
temps un moyen efficace pour transmettre la tradition orale des peuples.
C'est l'espace de la parole qui est partagée en communauté
et qui entretient la vie du peuple.
Le
service qui consiste à denser les mythes afin de maintenir
en éveil la vie de Dieu et de la Terre Mère en vue de
transmettre le contenu de la foi. La ritualisation des mythes est la
manière la plus forte qui soit de rendre vivante et agissante
la foi des peuples.
Le
service qui consiste à prier et à composer des prières.
C'est une des fonctions des prêtres. Ils faisaient des prières
pour toute sorte d'occasion ou de besoin. De nos jours, les priants
et les priantes gardent vivante cette tradition des prières;
ils utilisent des formules chrétiennes ou en inventent d'autres
suivant les besoins.
"Jeter
le mais". Cette expression exprime symboliquement le service
qui consiste à révéler l'horoscope des personnes.
"Lire
le calendrier". C'est une autre façon de révéler
l'horoscope en se basant sur la lecture des dates de naissance des personnes.
"Donner
des conseils". C'est une autre modalité de l'agir théologique:
il consiste à orienter les personnes, c'est-àdire
à les aider à s'avancer sur le chemin de Dieu, en direction
du soleil levant, et en suivant la volonté de Dieu.
"Interpréter
les songes". C'est une forme tout à fait privilégiée
de faire de la théologie, non seulement à Abya Yala, mais
dans d'autres parties du monde.
"Garder
vivante la mémoire historique". C'est peutêtre
la façon la plus dynamique et la plus traditionnelle de faire
de la théologie que celle de raconter l'histoire du salut du
peuple, en la reformulant au fur et à mesure que surgissent des
situations nouvelles. Sur le plan théologique, c'est ce à
quoi recourent le plus fréquemment les peuples qui sont conscients
de leur identité culturelle et religieuse.
Parmi les autres services, les plus connus sont ceux des sagesfemmes
et des soignantes; ces dernières se préoccupent
aussi bien de la santé physique que de la santé mentale;
et tout cela au bénéfice de la vie des personnes et de
la communauté.
DieuJésusChrist
dans notre quotidien. Christ sur les chemins de nos vies humaines et
de notre histoire
"Nous
avons vécu la présence de Jésus Christ parmi nous
de différentes façons. Prendre soin de notre vie, de nos
relations entre frères dans le cadre de notre culture, nous l'avons
fait en présence de Dieu qui agit et sème la vie au milieu
de nous. Telle est notre terre et notre culture, tels sont les fruits
de Dieu, telle est la germination de la Parole de Dieu qui a été
semée au milieu de nous."
"Nous
ne sommes pas nés d'hier ou d'avanthier. Nous existons
depuis de longs siècles. 'C'est toute une vie que nous avons
vue et entendue' nous disent nos aïeules (cf 1 Jn 1,12).
Nous autres tant sur un plan individuel que communautaire, sommes le
fruit d'une expérience qui est faite de joies et de peines. Et
dans ce cheminement nous avons été accompagnés
par le Beau Jour, la Grande Clarté, le Bon Soignant, le Grand
Initiateur du Chemin. C'est pourquoi nous débordons de vie."
3.
Conclusion
La théologie indienne a devant elle un avenir plein d'espérance:
les épines et les pierres qu'elles a rencontrées sur son
chemin ne l'ont pas arrêtée et ne l'arrêteront pas
car son origine c'est Dieu luimême dans une communion harmonieuse
avec l'univers et avec l'humanité totale homme et femme. Elle
est le fruit d'une attitude prophétique et d'un dialogue fraternel.
Elle est en lien avec la Révélation elle-même: la
Révélation de Dieu dans l'histoire concrète de
ces peuples avec leurs façons anciennes d'expliquer, d'adorer,
de rencontrer le Dieu de la Vie. Elle garde et recrée l'espérance
utopique de tous les peuples.
C'est une théologie qui existe à présent, qui a
existé hier et qui existera dans le futur. Il ne s'agit pas de
l'inventer ou de la créer, mais de la recréer, de la reconnaître,
de la respecter et de la soutenir.
Tandis que nous sommes en train de tracer le chemin de notre libération,
nous acceptons de la dire indienne. C'est ainsi qu'elle devient une
théologie d'opprimés et de résistance à
l'oppression. Une théologie qui lutte pour sortir de sa prostration.
Ceci signifie que, en tant que peuples, nous comptons sur l'énergie
libératrice qui va jaillir de notre propre théologie.
Ce n'est pas une théologie qui naît dans les livres mais
dans la vie. Elle est très concrète. C'est une théologie
intégrale, globalisante. Son langage est résolument religieux.
Le moteur de cette théologie c'est l'Esprit Saint et le peuple
qui l'élabore collectivement, en communauté. Son point
de départ c'est la réalité qui donne la vie au
peuple ou qui la lui refuse. Ses sources d'inspiration sont la spiritualité
indigène et la Bible.
Elle fait partie de la diversité qui ne veut pas mourir sous
l'effet de l'uniformisation en uvre à tous niveaux. Elle
ne se limite pas à maintenir ce qui est. Elle fait partie intégrante
du peuple de l'espérance qui souhaite construire d'autres modèles
de vie qui permettront de bâtir l'unité à partir
de la diversité et de la pluralité.
Grâce à la théologie indienne, nous autres, indigènes,
avons la possibilité d'être membres de l'Église
du Christ sans cesser pour autant d'être nous-mêmes: des
peuples ayant une identité, une histoire et une culture propres.
Nous pouvons être une ÉglisePeuple de Dieu qui, tout
en conférant à un peuple son identité, rassemble
des peuples de toute race, langue et nation. Nous n'avons pas besoin
de tuer notre Dieu pour arriver au Dieu libérateur des chrétiens,
car c'est le même.
Pour nous, l'Église doit être cet arbre de la parabole
de Jésus où peuvent se nicher tous les oiseaux du ciel
(Lc 13,19) ou bien le Fromager Sacré des Mayas qui est capable
de soutenir de ses branchages la voûte céleste pour transformer
le chaos originel en la Grande Maison où pourront prendre place
et vivre harmonieusement tous les peuples du monde. Nous, peuple maya,
sommes en situation de résistance face à la menace mortelle
que représente le néolibéralisme, tel "le
dragon prêt à dévorer l'enfant de la femme dès
sa naissance" (Ap 12,4b). Nous savons que nous pouvons contribuer
à la solution de ces problèmes si nous faisons en sorte
que tous aient conscience de l'énergie vitale que nous avons
héritée de nos ancêtres.
Comme les premiers chrétiens, nous disons que nous n'avons ni
or ni argent à donner aux autres (Ac 3,6). De tout cela nous
avons été dépouillés. Mais, ce que nous
sommes, nous sommes prêts à le partager, c'està-dire
notre identité la plus profonde, nos rêves et notre espérance.
Nous espérons que le reste de l'Église pourra nous accompagner
dans ce processus, à partir d'une nouvelle attitude et d'une
nouvelle pratique pastorale, comme l'ont déclaré les évêques
du Guatemala: "OPTER POUR UNE PASTORALE INDIGÈNE, c'estàdire
une pastorale spécifique et d'ensemble, qui avec respect et amour
assume les personnes et les communautés indigènes, tenant
compte de leur propre expression culturelle et religieuse et de leurs
modes d'organisation, de sorte qu'ils deviennent les sujets de l'évangélisation
de leur peuple et, par la libération intégrale, constituent
d'authentiques Églises autochtones au sein de la Catholicité."
Telle est notre foi. Telle est notre espérance.
Ref.: Dial 2209, Mai 1998.