Toussaint Kafarhire Murhula, S.J.
L’Afrique au piege de la globalisation


Introduction

La tournée africaine du président américain G.W. Bush entre le 5 et le 12 juillet dernier, représente pour l’administration américaine un soutien aux modèles de leadership en matière de démocratie en Afrique. Néanmoins tous comprennent qu’il s’agit moins de démocratie que d’antennes de relais à la nouvelle pax americana. Sinon, le Kenya n’est-il pas meilleur modèle de transition démocratique par rapport à la dictature que Museveni impose à l’Uganda ? La «pax americana» étend donc son culte de la sécurité des intérêts vitaux américains et impose des gouvernants à la solde des décideurs financiers qui détiennent le véritable pouvoir. Le texte qui suit se veut un regard sur la complexité des dynamiques socio-historiques en Afrique à l’heure de la mondialisation. Nul n’est dupe assez pour ignorer que «c’est par la guerre, souvent masquée, toujours atroce, que la mondialisation progresse vers les objectifs de la liberté, vers l’empire de l’individu absolu ; c’est par la guerre que ce progrès crée en son sein la régression, que le développement y engendre le sous-développement, que le Nord produit le Sud». Les défis politiques de l’Afrique découlent essentiellement des problèmes économiques que le capitalisme impose au monde entier.

1. Un nouvel argument politique 

Après les échecs des ajustements structurels et des conditionnalités politiques et l’insuccès des transitions démocratiques des années 90, le choc du séisme de la mondialisation n’a pas fini de traverser le champ de la politique africaine, au grand dam de petites économies nationales des Etats fragilisés, perturbés et déstabilisés. La grammaire de la politique internationale se définit paradigmatiquement en rapport avec l’économie du marché. Même si l’Afrique du 3ème millénaire ne se partage plus entre diverses puissances coloniales ou les blocs est-ouest, elle reste cependant soumise au contrôle des empires argentiers. Les dictateurs d’hier, jadis soutenus au grand désarroi des populations, sont abandonnés en faveur d’une nouvelle génération de politiciens marionnettes, capables de s’adapter au progrès idéologique, informatique, technologique et économique du moment. Dans la vision unilatérale de la superpuissance qui gouverne le monde, il n’y a plus de place même pour le non-aligné.

Dans cette configuration où le droit international se confond avec le droit américain, les crises africaines jouent les prolongations d’une indépendance confisquée. En même temps que le projet de la mondialisation a cessé de faire miroiter le meilleur des mondes aux yeux du Sud encore dominé par le poids d’un passé traumatisé (colonisation, dictature, dette publique…), les champions de la démocratie et garants des droits de l’homme continuent de soutenir les abus des politiciens africains pour protéger leurs intérêts économiques.

2. Inconsistance politique dans un monde éclaté

Le monde traditionnel de la souveraineté des Etats, de l’intangibilité des frontières, des valeurs universellement reconnues aux individus et aux nations semble désormais dépassé. Les dépouilles de la démocratie populaire servent de fumier dans le jardin des démocraties belliqueuses en Afrique où fleurissent des empires argentiers des multinationales et des banques du Nord. Le système international, confronté à la question de l’impérialisme américain, voit s’effondrer l’illusion de la reconnaissance universelle, du pluralisme culturelle, de la dignité et de l’autonomie des individus, des peuples et des nations. Soit l’on s’aligne du côté de la civilisation, soit l’on se déclare du côté des barbares.

D’autre part, les crises interminables en Afrique, se situent au croisement entre un passé mal refoulé de la colonisation, des dictatures soutenues et des démocraties avortées. En réalité, l’interdépendance des pays que prône la mondialisation soulève la question du cloisonnement politique des pays en développement et l’éclatement de leurs frontières économiques. Surtout lorsqu’on sait que le démantèlement de l’Etat en Afrique en résulte. En effet, ce dernier n’est-il pas dépossédé de ses attributs fondamentaux au nom de la privatisation ? Les secteurs les plus rentables de l’économie nationale (le pétrole, le diamant, etc.) ne sont-ils pas tombés sous le contrôle des entreprises internationales au détriment des services fondamentaux (éducation, santé, etc.)?

L’échec de l’Etat en Afrique apparaît ainsi intimement liés à celui du développement et reflète l’ambiguïté de la politique prédatrice de l’Occident en Afrique. Le désordre créé par les appétits rapaces des multinationales et le refus d’un tiers dans la gestion des conflits internationaux demeurent un défi à l’éthique globale. Un nouveau vocabulaire comme «dommage collatéral» voit le jour pour édulcorer les abus impérialistes comme jadis les colonialistes ont justifié leur entreprise par de fausses bonnes intentions humanitaristes. L’Afrique continue à saigner d’or et de sang. Des millions de ses enfants périssent innocemment chaque jour dans des guerres absurdes ou des pandémies manufacturées au nom des intérêts vitaux des nouveaux maîtres du monde. 

3. Sortir l’Afrique de la minorité

Pour Mudimbe, la colonisation consiste en une stratégie capitaliste de réorganisation et d’arrangement.  Toutefois, contrairement à une certaine opinion, la marginalisation actuelle de l’Afrique ne se justifie pas totalement par la colonisation qui fut la manière brutale et antithétique par laquelle s’est établi le rapport des forces entre l’Europe et l’Afrique. Comme moment historique, la « colonisation (succédant à l’économie de la traite) a plongé les sociétés africaines dans une crise structurelle qu’elles n’ont jamais surmontée». Seulement, beaucoup, même parmi les Africains, continuent à ignorer les conséquences dévastatrices de la colonisation et sous-estiment la perversion de la nouvelle colonisation. Le stéréotype de la conquête économique reste identique dans les deux formes de colonisation quand bien même la stratégie diffère. Il s’agit bien d’une réorganisation du monde politique et d’un arrangement idéologique qui nient toute possibilité de différence dans la manière d’être et de juger. Ou l’on partage l’opinion des Américains, ou on disparaît carrément.

De surcroît, la jauge pour évaluer le développement de l’Afrique reste le regard condescendant de la suprématie culturelle occidentale. L’on comprend alors la logique bipartite américaine qui malgré des prétentions démocratiques, refuse toute possibilité d’une coexistence plurielle et pacifique. Il appartient à la communauté internationale de rejeter les nouveaux blocs qui scindent le monde entre le terrorisme et la civilisation. De même, l’Afrique gagnera à ne plus se mirer dans les regards des cameras de la CNN et autres médias du Nord qui ne voient que ses misères et ses infirmités.

Ainsi se comprend pourquoi la jeunesse africaine ne rêve que d’émigrer aux Etats Unis ou en Europe. Elle est prête à braver la politique drastique sur l’octroi des visas, franchir symboliquement, périlleusement et clandestinement les frontières de l’oppression matérielle plutôt que de vouloir changer les structures infernales de leurs pays. Il faut reconnaître que la cause de ce nouvel esclavage volontaire se trouve dans les injustices et inégalités générées par la mondialisation. Même les meilleurs cerveaux du continent noir sont obligés d’émigrer vers le libre marché pour y vendre leur savoir aux enchères.

4. Conclusion

L’absence de la démocratie, les conflits armés en Afrique et l’exode massif des jeunes vers l’eldorado fallacieux de l’Occident traduisent à quel point la domination idéologique contribue à la déstabilisation de l’ordre mondial. Dans l’«argurocratie» inaugurée par l’impérialisme des marchés, la circulation de l’argent comme dirait Appadurai devient la seule norme et l’unique référent. Comme la fin de la guerre froide a consacré la barbarie égolâtrique du capitalisme, la nouvelle grammaire internationale devient un jeu où l’arbitraire de la superpuissance ne fait place qu’au terrorisme. Dans cette jungle globale, le darwinisme politique menace la survie des faibles. Le tiers ou le référent qu’était l’ONU disparaît presque de soi. Il convient dès lors de se demander si la «coexistence» pacifique est un concept encore d’actualité. Non seulement le dollar y sert d’étalon monétaire dans le système d’échange, mais aussi l’américain y apparaît comme l’homme absolu. Vouloir réduire le droit universel à l’arbitraire d’une hégémonie génère inéluctablement des actes terroristes

Dans ce nouvel ordre des choses, le langage de la justice et du droit semble anachronique en face de la suprématie stratégique des intérêts vitaux américains. Seule une véritable renaissance éthique sauvera le monde de cette dictature économique du capitalisme. De même, en Afrique, la déchéance des institutions politiques, les guerres et les conflits ethniques, le VIH/Sida ou tout autre afropessimisme répercuté par les medias ne sont pas toute la réalité de l’Afrique. Il y a une autre Afrique, dont ne parlent pas les médias, vivante et vibrante qui dit que demain est une promesse si l’on comprend que la mémoire est un chemin de rédemption.

Notes

 

* Toussaint KAFARHIRE MURHULA, S.J.

2536 Virginia Street — Berkeley, CA 94709-1109 — USA

Tel : 1-510-548 5517

ELUNGU pene ELUNGU A, «La mondialisation vue du Sud», in NYEME TESE J.-A. (Ed), La mondialisation vue du Sud. Une approche multidisciplinaire, Kananga : Editions Universitaires du Kasayi, 2000, p. 119.

2 Il y a lieu de se demander pourquoi il fallait que les Nations Unies aient voulu commencer par établir un rapport sur les pillages des richesses du Congo, avant d’établir une commission pour évaluer les violations massives des droits de l’homme, les massacres, viols et autres formes de la destruction des valeurs fondamentales de la vie. N’est-ce pas une manière implicite d’affirmer qu’il y a prééminence de l’économique sur le politique dans les conflits armés en Afrique ?

3 Lire Gustave Massiah dans le Monde-Diplomatique, Mai 2003, pp. 22-23.

4 Albet Kasanda Lumembu, «La mondialisation et la résistance culturelle en Afrique, du vertige d’une utopie à la tentation du réalisme» dans ALTERNATIVE SUD, Vol. 7, Mars 2000, 3, pp. 31-45.

5 Jean-François Médard, «L’Etat patrimonialisé» dans POLITIQUE AFRICAINE, No.39, Paris, Karthala, septembre 1990, pp. 25-36.

6 Ignacio Ramonet, «Le nouveau visage du monde» dans le Monde diplomatique, Avril 2002 ; V.Y. Mudimbe, The invention of Africa. London : James Currey, 1988. Dans cet ouvrage érudit, l’auteur discute avec rigueur l’épistémologie de la colonisation, en essayant de répondre aux questions «What precisely is colonialism ? How does colonialism function, what is its history, and what are its truth claims?».

7 Ignacio Ramonet, «Néo-impérialisme» dans Le Monde Diplomatique, Mai 2003, p. 1.

8 Des rapports alarmants sur la situation des Droits de l’homme en RDC ont été écrits tout comme ceux accusant les pillages systématiques des ressources naturelles du pays par des prédateurs étrangers et les armées en présence sur le territoire congolais. On lira aussi avec intérêt, Mélchior Mbonimpa, La "Pax Americana" en Afrique des Grands Lacs. Québec, Vent d’Ouest, 2000, p. 116, surtout la note 1 à la page 125; «L’Africain» Revue des étudiants africains en Belgique. n.200 (Juillet, 2001), pp. 12-19. Mais surtout les rapports d’experts des Nations Unies chargés d’enquêter sur cette question (cf. Les documents des Nations Unies S/2001/357 ; S/2001/1072 ; S/2002/565 ; S/2002/1146).

9 Teresa M. Senft, «The violence of order. Mudimbe’s Invention of Africa». Pour cet auteur, Mudimbe comprend le colonialisme dans son historicité comme une entreprise dominatrice (exploitation de l’espace), une réformation de l’esprit indigène (civilisation) et l’intégration des économies indigènes et de leur histoire dans la perspective occidentale eurocentriste. Ces stratégies organisationnelles ont fini par produire la marginalisation des cultures, des sociétés et des hommes de la périphérie. Ce document est disponible sur Internet : www.echonyc.com/~janedoe/writing/mudimbe.html consulté le 12/08/2003.

10 Gauthier de Villers, «Les crises chroniques et leurs causes: le cas du Zaïre», p. 205.

11 La démocratie des urnes reste une formalité fallacieuse. Les vrais enjeux du pouvoir politique et des élections présidentielles se jouent dans le financement des campagnes par des multinationales pour s’assurer les zones d’influences des capitaux. C’est l’argent qui détermine les candidats et par conséquent, c’est l’argent qui dirige.

 

Réf. : Texte de l'auteur. Septembre 2003.