Solange
Navarro
" Ne seraitil pas le Christ ? "
Femmes
missionnaires dans l'Évangile
Comment
parler en quelques pages de la mission de la femme ou des femmes dans
la Bible? Ne faudraitil pas pour cela commencer par le tout début,
par les premières lignes de la Genèse ? En effet, nous
y apprenons que la mission de garder le jardin d'Eden ne peut être
assumée par Adam seul, mais par Adam en compagnie d'un être
qui lui ressemble et qui lui fait face:
"Le
Seigneur Dieu dit: Il n'est pas bon pour l'homme d'être seul.
Je veux lui faire une aide (un secours), comme son visàvis"
(Gn 2, 18).
Et ce fil, nous pourrions le suivre jusque dans le dernier livre de
la Bible, l'Apocalypse, où l'un des signes est une femme apparaissant
dans le ciel:
"Un
grand signe apparut dans le ciel: une femme vêtue du soleil, la
lune sous les pieds, et sur la tête une couronne de douze étoiles"
(Ap 12, 1).
Cette enquête devant être plus modeste, nous interrogerons
une partie plus limitée des Écritures, mais elles seront
notre guide. C'est vers l'évangile de Jean que nous allons nous
tourner pour aborder ce sujet. Que se passet-il dans ce texte
concernant les femmes?
La relation de Jésus avec les femmes qu'il rencontre, telle que
nous la présente l'évangéliste, peutelle
nous éclairer ?
Des
rencontres
Dans l'évangile de Jean, Jésus rencontre des hommes et
des femmes sur son chemin, et ses rencontres avec des femmes ne sont
pas des rencontres secondaires, anodines. Bien au contraire, ces rencontres
sont souvent l'occasion d'un long dialogue entre elles et Jésus,
où celuici révèle peu à peu son identité.
Et ces femmes en témoigneront, car, souvent, de ces rencontres
jaillira une confession de foi, voire davantage encore.
De plus, au long de l'Évangile, ces rencontres ne sont pas placées
au hasard, elles sont situées à des momentsclés
de la marche de Jésus vers sa Pâque: au tout début
de sa mission, à Cana, quand son "heure" - le
moment du don total de soi - n'est pas encore venue. comme lorsque l'"heure"
est venue, au pied de la Croix ou devant le tombeau vide. Enfin n'oublions
pas que c'est une femme qui sera la première à témoigner
de la Résurrection auprès des disciples hommes.
Ces femmes sont assez différentes dans leur relation à
Jésus, quand a lieu le dialogue. Elles peuvent être proches
de lui, comme Marthe et Marie qui sont des amies, ou bien plus éloignées
de lui, comme cette femme inconnue de Samarie. L'atmosphère où
se fera la rencontre pourra se colorer. elle aussi, de toutes les tonalités
de la vie: le quotidien, quand l'eau est à puiser pour remplir
sa cruche; la joie des noces; ou la douleur de la mort d'un frère.
C'est dans le cadre des événements que la rencontre avec
Jésus sera capitale pour chacune d'elles.
Nous mettrons à part la figure de Marie, une femme, certes, mais
particulière dans sa mission, pour nous consacrer davantage à
ses compagnes. Car Marie est la figure du disciple par excellence; en
effet, à l'heure de Jésus, elle sera appelée
"mère", et non pas mère de Jésus,
mais mère des disciples:
"Jésus
dit à sa mère: Femme, voici ton fils. Il dit ensuite au
disciple: voici ta mère" (Jn 19, 26).
Sans doute, dès avant l'heure de Jésus, à Cana,
Marie sut se situer face à son fils, comme disciple, dans la
foi:
"Sa
mère dit aux serviteurs: quoi qu'il vous dise, faitesle"
(Jn 2, 5).
Cette réponse de Marie est l'écho d'une autre parole,
de cet épisode où Pharaon, roi d'Égypte, demandera
aux Égyptiens d'obéir en tout à Joseph, parce que
l'esprit de Dieu est en lui (Gn 41, 37-55; en particulier:"Allez
à Joseph et faites ce qu'il vous dira"(Gn 41, 55).
Le signe qui en résultera à Cana produira un accroissement
de foi, il aidera les disciples à croire:
"Tel
fut, à Cana de Galilée, le commencement des signes de
Jésus. Il manifesta sa gloire et ses disciples crurent en lui"
(Jn 2, 12).
Après Marie, la première femme rencontrée est l'inconnue
de Samarie.
Au
bord d'un puits
Au bord d'un puits, une femme vient puiser de l'eau. Rien de plus banal,
mais le puits bibliquement nous indique qu'il peut être question
de sagesse et aussi de mariage , d'alliance. De fait, au cours de la
discussion, il sera bien question de vrai et de faux mari. Un long échange
a lieu entre Jésus et cette femme, jusqu'à ce qu'il lui
révèle qui il est, au cur de son attente:
"Je
sais qu'un Messie doit venir celui qu'on appelle Christ. Lorsqu'il viendra,
il vous annoncera toutes choses. Jésus lui dit: je le suis, moi
qui te parle" (Jn 4, 26).
Cette parole de Jésus est décisive pour elle, et, dans
sa foi encore balbutiante, elle va devenir authen-tiquement missionnaire.
Sa foi demeure en elle comme une question: "Ne seraitil
pas le Christ?"; mais, pour l'annoncer, elle n'hésite
pas à quitter son occupation présente, à laisser
sa cruche:
"La
femme alors abandonna sa cruche s'en fut à la ville et dit aux
gens: Venez donc voir un homme qui m'a dit tout ce que j'ai fait. Ne
seraitil pas le Christ?" (Jn 4, 2829).
Laisser sa cruche, ou laisser ses filets, comme les disciples homme,
c'est se placer dans une dynamique analogue. Elle devient témoin
du Christ et son témoignage est vrai, dans la mesure où
l'on y vérifie une loi de la mission: le témoin parle
pour conduire au Christ, à une rencontre personnelle avec lui,
et s'efface devant lui. Or, les gens de son village confirment que leur
parcours a bien été celuilà:
"Ce
n'est plus seulement à cause de tes dires que nous croyons; nous
l'avons entendu nousmêmes et nous savons qu'il est vraiment
le sauveur du monde" (Jn 4, 42).
Elle est ainsi disciple, et conduit au Christ.
Deux
surs: Marthe et Marie
Marthe et Marie sont des amies de Jésus, et leur frère
Lazare est malade. Ces deux surs vont se trouver confrontées
à un obstacle majeur pour la foi: comment témogner de
la vie? Comment avoir foi en la résurrection face à la
mort? La question va d'ailleurs se redoubler: comment croire face à
la mort d'un frère? Comment croire face à la mort du Messie?
Nous sommes ici en un lieu particulièrement sensible pour la
foi. Et cela d'autant plus que l'enjeu de la situation, la mort de Lazare,
du point de vue de Jésus, est un enjeu de foi: afin que l'on
croie qu'il est l'envoyé du Père. C'est pourquoi Jésus
peut se réjouir de cet instant, car il ne se réjouit ni
de la mort de son ami ni de la douleur des proches. A l'inverse, il
est troublé, et il pleure:
"Lorsqu'il
les vit se lamenter, elle et les Juifs qui l'accompagnaient, Jésus
frémit intérieurement et il se troubla. Il dit: où
l'avezvous déposé? Ils répondirent: Seigneur,
viens voir. Alors Jésus pleura..." (Jn 11, 336).
Devant ce scandale de la mort, Jésus parle avec Marthe. Elle
a foi en lui, mais croit-elle jusquelà ? Le peutelle
?
"Je
suis la Résurrection et la Vie: celui qui croit en moi, même
s'il meurt, vivra [...] Croistu cela ?" (Jn 11, 2526).
Marthe lui répond par la foi: il est le Messie, le fils de Dieu:
"Je
crois que tu es le Christ le fils de Dieu, celui qui vient dans le monde"
(Jn 11, 27).
Sa confession de foi exprime une plénitude de la révélation,
ce n'est plus simplement une question comme la femme de Samarie. Sa
parole, quant au contenu, est fort proche de celle de Pierre, répondant
lui aussi à une question de Jésus:
"Tu
es le Christ. Le Fils du Dieu vivant [...]" (Mt 16. 16).
Et elle est sans doute d'égale importance.
Alors a lieu le signe, le dernier signe de Jésus, le retour à
la vie de Lazare, et ce signe, appuyé par la foi d'une femme,
permettra à beaucoup de croire:
"Beaucoup
de ces Juils qui étaient venus auprès de Marie et qui
avaient vu ce que Jésus avait fàit, crurent en lui"
(Jn 11. 45).
Marthe est ainsi missionnaire, en raison de la profondeur de sa foi;
sa sur Marie semble moins présente et pourtant elle aura
un geste singulier, dont il faudra garder mémoire.
Laver
les pieds du Maître
Marie, à l'approche de la passion, va avoir un geste à
la fois si audacieux et si étonnant, qu'il servira à la
caractériser: elle sera celle "qui avait oint le Seigneur
d'une huile parfumée et lui avait essuyé les pieds avec
ses cheveux" (Jn 11,2). Marie va donner à Jésus
une onction, répandant le parfum sur ses pieds et les essuyant,
son geste est à la fois un geste d' amour et un geste annonçant
la mort prochaine de Jésus. Un des disciples homme présent
va contester ce geste, mais Jésus l'approuvera, elle partfume
son corps en vue de l'ensevelissement:
"Laissela
! Elle observe cet usage en vue de mon ensevelissement. Des pauvres,
vous en aurez toujours avec vous; mais moi, vous ne m'aurez pas toujours"
(Jn 12. 78).
Or ce geste qu'accomplit Marie est le geste même du disciple,
celui que Jésus fera et qu'il laissera en mémorial à
ses disciples, les invitant à faire de même:
"Si
je vous ai lavé les pieds, moi le Seigneur et le Maitre, vous
devez, vous aussi, vous laver les pieds les uns aux untres"
(Jn 13. 14).
On témoigne du Christ non seulement par la parole, mais par les
actes. Marie témoiene par son geste, un geste de disciple, le
geste auquel on peut reconnaître les disciples.
Au
pied de la croix
Parmi les femmes présentes à l'heure de Jésus,
Marie de Magdala sera un témoin privilégié, elle
en suivra toutes les étapes, de la Croix au tombeau vide, jusqu'à
la rencontre avec le Ressuscité.
Au pied de la Croix, Marie de Magdala est là en compannie d'autres
femmes, dont Marie, mère de Jésus. Comment ces femmes
regardentelles la Croix? Ce qui se déroule en ce lieu accomplit
différentes paroles de l'Écriture, dont une prophétie
portant sur le regard précisément, celle du prophète
Zacharie:
"Ils
verront celui qu'ils ont transpercé" (Jn 19, 37).
Or, selon ce passage, recarder le transpercé, pleurer sur lui,
se fait dans l'esprit:
"Et
je répandrai sur la maison de David et sur l'habitant de Jérusalem
un esprit de bonne volonté et de supplication. Alors ils regarderont
vers moi, celui qu'ils ont transpercé. Ils célébreront
le deuil pour lui, comme pour le fils unique" (Za 12,10).
Et cela est contemporain de l'ouverture d une source:
"En
ce jourlà une source jaillira pour la maison de David et
les habitants de Jérusalem, en remède au péché
et à la souillure" (Za 13, 1).
Peutêtre petiton prêter au petit groupe présent
en cette heure redoutable, et à ces femmes, un regard de foi
de cette profondeur.
Le
matin de Pâques
Puis, après le silence du sabbat, le premier jour de la semaine,
Marie de Magdala prend l'initiative de se rendre de nuit au tombeau:
"Le
premier jour de la semaine, à l'aube, alors qu'il faisait encore
sombre, Marie de Magdala se rend au tombeau et voit que la pierre a
été enlevée du tombeau" (Jn 20, 1).
Découvrant le tombeau ouvert, elle en avertit Pierre et le disciple
bienaimé. Et elle demeure seule en larmes, près
du tombeau, image sans doute de la bienAimée du Cantique
des Cantiques:
"Il
faut que je me lève et que je fasse le tour de la ville, dans
les rues et les places, que je cherche celui que j'aime" (Ct
3, 2).
Jésus luimême vient vers elle et il l'interroge,
tout comme les disciples au début de l'Évangile, sur son
désir, sur ce qu'elle cherche:
"Que
cherchezvous?" (Jn 1, 38).
"Femme,
pourquoi pleurestu? Qui cherches-tu?" (Jn 20, 15).
Et elle le reconnaît, quand il l'appelle par son nom, au son de
sa voix. Elle affirme alors qu' il est le maître, l' enseignant,
son maître "Rabbouni".
Un message lui est confié, celui d'annoncer qu'il est vivant
et que de lui est né la communauté des disciples de la
Nouvelle Alliance, ses frères et ses surs:
"Pour
toi, va trouver mes frères et disleur que je monte vers
mon Père qui est votre Père,vers mon Dieu, qui est votre
Dieu" (Jn 20, 17).
Ce qu'elle fait aussitôt:
"Marie
de Magdala vint donc annoncer aux disciples: J'ai vu le Seigneur et
voici ce qu'il m'a dit" (Jn 20, 18).
Marie de Magdala est la première à témoigner de
la Résurrection et de ses effets sur la communauté nouvelle.
Comment conclure ? Peutêtre en refusant de nous étonner
qu'il en soit ainsi, que Jésus parle avec des femmes et leur
confie sa parole. C'était, selon l'évangéliste
Jean, une difficulté pour les disciples hommes accompagnant Jésus:
"Ils
s'étonnaient que Jésus parle avec une femme, cependant
personne ne lui dit: Que cherchestu? ou pourquoi lui parlestu?"
(Jn 4, 27).
Or, Jésus les invite, et nous invite aujourd'hui, à regarder
avec grande attention la moisson qui lève. Là est l'essentiel,
et sans oublier que nous y uvrons à plusieurs:
"Car
en ceci le proverbe dit vrai: l'un sème, l'untre moissonne"
(Jn 4, 37).
Solange Navarro, Xavière, enseigne l'Écriture Sainte au
Centre Sèvres, Paris.
Ref.: Mission d'Eglise, Janvier, n. 118.