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Antonio
Diaz Pariagua, OP
Des baraquements en tôle ondulée furent construits dans lurgence pour des milliers de personnes (environ 40 000). Actuellement on trouve dans le quartier des appartements, de petites maisons et des baraquements.(...) Ce quartier est dépourvu de centre de premiers secours, il ny a pas de téléphone, ni de distribution de courrier, ni deau et les transports sont très déficients. (...) Le quartier est terriblement violent. Il nest pas surprenant de trouver des personnes assassinées sur les trottoirs, à toute heure, quel que soit le jour. 90% des enterrements auxquels nous avons assisté depuis que nous sommes présents dans le quartier étaient dus à des assassinats. Nous navons accompagné jusquà leur dernière demeure que huit ou dix personnes mortes de mort naturelle, les autres ont été assassinées. La plupart avait entre 18 et 30 ans. La police ne laisse pas tranquilles les gens de ce quartier. Quelquefois, cest elle-même qui vend la drogue. Dans dautres cas, elle moleste les parents en les accusant dêtre responsables des problèmes. La violence est si grande quil y a des traces de balles sur les murs des maisons, de la chapelle, de lécole et de toutes les habitations de la colline. De jour comme de nuit, on peut être touché pour ne plus se relever par une balle qui a traversé les plaques de tôle, lors de fusillades entre les bandes de voyous. Lhabitant de ces banlieues est encore entre la ville et la campagne. Selon des études, ce qui prime chez le paysan est sa relation à la terre. Le paysan vit sur sa terre et cest la terre de ses ancêtres. Il est sur son territoire, sur une terre humanisée par des générations et bénie par Dieu à travers le saint patron. Cest lui qui la lui remet pour quil en vive et la fasse fructifier. La terre est sacrée et donne la vie. Pour lhabitant des banlieues, le lieu ne se présente pas comme un espace ancestral où la vie privée est possible, puisquil sagit dun espace inhabitable, dangereux et éloigné des centres de travail. Nous sommes oubliés de tous! Voici dix ans que nous vivons ici et les choses vont de mal en pis. Un lieu où la terre nappartient à personne. On ny est accueilli par personne et on est harcelé par les forces de lordre. Cest un lieu qui, sur le plan humain, nexiste pas, qui na rien dhumain. La ville, qui peut fonctionner comme modèle, mais elle nest pas lendroit où lon vit. On reste à sa périphérie avec ce que cela implique dindépendance et dinfériorité. Lhabitant de ces quartiers na pas de racines, contrairement au paysan. Ce qui conduit à la banlieue, cest lattraction exercée par la ville. On tourne le dos à la campagne et cest la ville qui devient le pôle dattraction, lobjectif. La banlieue est le moyen daccéder à la ville, un moyen provisoire, le dernier échelon à franchir. Mais ce provisoire se transforme en situation définitive puisque les habitants de ces quartiers ne sont jamais acceptés par la ville. Perdant de vue les raisons qui lont obligé à passer de la campagne à la ville, lhabitant des banlieues se transforme. En fait, il nentre pas dans la ville, bien quil cherche à y demeurer de plusieurs façons : il lui est indispensable de pénétrer dans la ville puisque son quartier noffre presque jamais de moyens de subsistance. Le fait de nêtre ni tout à fait dans le quartier, ni tout à fait dans la ville est vécu comme une tension extrême, épuisante, qui détruit les espérances. Cette tension se résout par la bestialité, la férocité, le renoncement aux anciens liens et labandon à la mort. Bien peu trouvent la force de lutter. LÉtat a réduit au minimum les services et les habitants du quartier se voient obligés de se considérer comme des sujets individuels. Les moyens de communication, les intellectuels, les politiques, lÉglise par son silence, ne leur cachent pas combien leur situation est dépourvue davantages. Ils sont même avertis quils ne doivent compter sur aucune compensation. On prétend même que les habitants de ces quartiers ne sen sortiront pas. Ils trouvent là leur dernière chance, et cest en cela seulement quils puisent des forces. Quel conflit interne vit une personne rejetée à cause de ce quelle valorise et recherche ? Sera-t-elle capable de la moindre intégration démocratique ? En tout état de cause, jamais un habitant dun de ces quartiers ne sera considéré comme un habitant de la ville. Être entre le quartier et la ville ne sert à rien. Il faut assumer cette situation comme un aller vers... ou comme loccasion de construire sa propre identité personnelle dans un milieu dépersonnalisant. Lune des caractéristiques est la quête persistante dune vie digne. Persistance qui faiblit et se relève, qui se construit dans un vécu marqué par lagonie. La plupart du temps, cet instinct de survie consiste à se frayer une place face à lordre établi. Cet ordre qui déclare quils sont de trop, quils ne trouveront pas de travail, quils ne peuvent pas se marier, quil serait irresponsable de mettre des enfants au monde, quils sont des parasites, quils doivent sen aller. Pour eux, tout est négatif dans cette vie. Ainsi que le disait le titre dun quotidien : le quartier Nueva Tacagua est "lantichambre de lenfer". La vie est une guerre civile continue, impitoyable. Pas une semaine ne se passe sans assassinat. On sentre-tue, poussés par les circonstances. Certains, comme des fauves, souvrent un passage à coups de dents, dautres se laissent mourir, dautres meurent de maladies de pauvres ou victimes de la violence. Nombreux sont les jeunes qui se perdent sous nos yeux, nombreux sont ceux que nous avons aidés, avec lesquels nous avons cohabité mais qui se sont perdus. Cest à cette non-existence que nous, les habitants de Caracas, sommes confrontés, - et ils lécrivent partout sur les murs -, "nous sommes en deuil de la vie". Il nest pas de vie autre que digne. Cest à cela quils aspirent, cest lobsession de ceux des banlieues. Le martyre nest pas un idéal, mais sil faut en passer par là, on honore le défunt. La maison est lobjectif le plus digne. On y travaille des dizaines dannées. On la construit soi-même, elle est le rêve éternel qui ouvre les possibilités. Elle contribue à la normalisation du quartier. Tout se construit simultanément, tandis que lon va et vient de la ville au quartier. Pour les habitants des banlieues elle marque la persistance qui triomphe de la mort, même si on doit y laisser sa vie. Existe-t-il une culture dans ces quartiers ? Parler de culture est encore tout à fait exceptionnel. Le quartier est synonyme dinculture. Les manifestations de culture dans un quartier comme celui-ci seraient, selon lopinion générale, un reflet mal compris et déformé : quelques vestiges de la culture paysanne et ce qui reflue de la ville, consommé sans décodage par le quartier, comme un signe didentification de prestige. Du point de vue de la ville, la culture des banlieues est une rhétorique postiche. Se référer à la culture de ces quartiers comme à un phénomène qui jaillit de leurs entrailles, ne passe que pour une prétention ridicule ; la seule chose valable consiste pour lhabitant de ces quartiers à ne pas renoncer à lespoir entretenu, consciemment ou non, devant le rejet continuel auquel il est soumis. Vivre dans de telles conditions, sans dignité ni la reconnaissance de lautre, laisse-t-il beaucoup de temps pour la culture? Pour la plupart des Vénézuéliens de la ville, la culture a à voir avec lérudition (érudition = ennui) et dans le meilleur des cas avec le loisir mais pas avec la création ni la célébration manifeste des éléments ou des signes didentification dun groupe. Cette difficulté générale se transforme en impossibilité si celui qui crée est lexclu, le marginal, celui qui manque du nécessaire pour avoir une vie digne. Cest pour cela que nous avons dit que celui qui se voit privé du nécessaire pour vivre ne peut se consacrer à lappropriation dune culture, encore moins à sa production. Si les conditions matérielles minimales pour lélaboration de la culture nexistent pas, il ne peut pas y avoir de culture. Dune part, les seules expressions culturelles qui puissent exister dans ces quartiers sont les manifestations dune culture métisse que lhomme occidental dominateur nest pas prêt à prendre en compte. Dautre part, comment percevoir la différence quand elle surgit parmi les dominés ? Pour tout compliquer, voilà les médias qui créent pour la consommation des quartiers, qui composent pour ces êtres quils jugent primitifs et déracinés, infantiles et perméables à ce que produisent sans amour ceux qui leur sont supérieurs. Comment considérer les habitants des quartiers comme des êtres culturels ? Lambition la plus globale de la culture de masse exprimée dans les médias est de posséder lâme des peuples du tiers-monde ; de faire en sorte quils néchappent pas à leur mode de vie, à la gestion traditionnelle de leur vie matérielle et de leur système de relations. Dans les banlieues, la culture de masse cherche à atteindre lhomogénéité avec la ville en ce qui concerne le plan émotionnel et mental, mais pas en ce qui concerne la vie matérielle ou politique. Cest ainsi que lexclusion et loppression semblent apparemment abolies. La culture de masse fascine les habitants des faubourgs car elle leur montre à domicile un monde illusoire et leur offre la possibilité dy participer, ne serait-ce que comme spectateurs. Ceux qui ne voient que misère chez eux accèdent à lintimité des grands. Cest lopium pour ne pas séveiller de cette illusion fournie par les médias. La culture de masse tend à occuper lespace vital que lhabitant des banlieues ne parvient pas à remplir dune autre façon.(...) Les femmes souffrent. Certaines femmes sont nées en souffrant, sans comprendre quelles vivaient cette vie élémentaire dune façon toujours plus distante, douloureuse et tragique. Des femmes qui, encore gamines, sont devenues mères sans y être préparées. Elles nont rien dans leur vie. Un enfant sera donc la première "chose" quelles auront à elles, même si cela implique de terribles problèmes. Ces femmes sont le fruit de lexclusion que produit lordre établi dans toutes les manifestations de la vie. Exclusion qui sacharne dune manière particulière et pathétique sur ces personnes si perplexes et si désemparées qui se transforment dinstinct en prolétaires : des êtres humains dont lunique capital est la progéniture. En se sacrifiant durant quelques années, elles espèrent pouvoir survivre grâce à ce quelles ont investi dans leurs enfants. Ce qui reste dhumain dans ces femmes est source dimmenses souffrances, mais cette douleur agit en tant que principe de réalité et de personnalisation, elle cherche peu à peu, à tâtons, à devenir plus consistante, à trouver un sol ferme où avancer, une issue. Certaines femmes ont un métier et vivent comme elles peuvent et comme la situation le leur permet, dautres restent chez elles, dans lespace domestique et privé, faisant de la maison un lieu toujours plus déshumanisant. Dautres femmes vivent la culture de masse, une vie qui dépend du spectacle. Pour presque toutes les femmes de ces quartiers la radio et la télévision sont importantes en tant que compagnie, mode de vie et référence permanente. Il y a des femmes qui, avec ou sans mari, ont dû se charger de la maison et gagner leur vie. Dautres sont identifiées et définies par le fait quelles assument à la fois le rôle de mère et de père. Ces dernières se sentent frustrées et malheureuses, elles saccrochent à leur enfant comme à leur seule planche de salut et de réalisation personnelle. Une possibilité de se dépasser et de se venger, de sabandonner et de dominer. Ce type de femme se sacrifie pour mieux exiger un sacrifice équivalent. Elle conditionne son fils pour obtenir de lui que leur relation soit unique et absolue. Dune part, elle donne tout à son fils, le laissant faire ce dont il a envie, et jusquà ce quil devienne macho et responsable. Dautre part, elle exige de lui une fidélité quasi religieuse qui empêche le garçon de se consacrer à une relation de couple ou à ses enfants. Il est impossible, dans ces conditions, que la future nouvelle famille arrive à maturité. Cette femme est une victime et fait en sorte que son fils, à son tour, impose le rôle de victime à dautres femmes. Les jeunes du quartier et la violence Ce qui aide le moins les jeunes est de leur laisser voir langoisse et la confusion que ressentent les adultes à leur égard. Ils sont eux-mêmes perplexes, découragés et sceptiques, et ce qui leur manque le plus cest que les adultes les traitent avec spontanéité et confiance, malgré tout le poids de leur vécu. Les adolescents sentent quon les abandonne, faute de savoir comment les traiter, et le quartier aussi ne sait pas comment les traiter. Ils ne se comprennent pas non plus eux-mêmes et nattendent rien des adultes. Une première explication de la rupture entre les jeunes et les adultes vient du contexte historique dans lequel ils ont été élevés. Le pouvoir dachat des familles populaires a commencé à décliner depuis deux ou trois décennies. À cela sest ajoutée la grande détérioration de tous les services: transports, éducation, eau, santé, sécurité, etc. Les familles ont perdu leurs alliés, partis politiques et syndicats. Ce cadre si déprimant est présenté aux jeunes comme durable, ce qui sous-entend quils nont pas davenir. Imaginons ce que cela peut signifier, alors même quon les bombarde dincitations à la consommation. Il leur faut donc laisser la famille et oublier le quartier. Le monde de la ville nest pas pour eux, bien quils se racontent quil leur appartient. Ce nest pas le quartier qui les définit, ils sont dune autre nature, dune autre galaxie et leurs yeux ne servent pas à regarder tant de misère et dordure. Comme ils nont pas de quoi acheter les attributs de ce monde-là, ils exercent le chantage contre les familles, commettent des agressions ou risquent leur vie dans le seul but de satisfaire leurs désirs immédiats, tout en continuant à vivre dans la réalité dun taudis où la nourriture est infecte et le sommeil pire encore. Cest là quils passent leur temps sans savoir que faire ni que penser, ni même avec qui parler, sans pouvoir confesser cette terrible frustration, cette vie qui nen est pas une, ce manque total despoir. La conséquence la plus tragique générée par cette société dexclusion est la violence : selon notre expérience, près de 80 % des assassinats ont pour protagonistes des mineurs. Lampleur et laccroissement de cette violence sont terrifiants. Les gouvernements successifs du Venezuela et ce quon appelle la société civile ne veulent pas soccuper des banlieues. Ils leur tournent le dos. Comme si elles devaient cesser dexister pour mieux être effacées des budgets et des consciences. Les abandonner à leur sort est une claire perte du sens du réel. Certains jeunes des banlieues deviennent parfois violents, pour des motifs qui peuvent paraître futiles, mais ces garçons demeurent intégrés dans le monde de leur famille et de leurs voisins, ils vont en classe ou au travail, ils partagent à leur façon la vie de la communauté, tandis que dautres vivent dans un autre univers aux codes fixes et inflexibles. Un monde dans lequel on entre après une authentique initiation des expériences limites qui font mourir au monde quotidien et renaître dans une autre dimension, qui laissent marqués intérieurement pour la vie. Une initiation jalonnée de rites Lobjet initiatique est larme. Pas larme blanche mais les armes à feu, les grenades et les mitraillettes. Linitiation commence par le fait de pouvoir charger un pistolet. On ne le charge pas par hasard mais bien pour se défendre ou parce quil fait partie de la profession. Pour ces jeunes, charger une arme cest vivre avec elle à tout jamais. Cest lexpérience limite de se retrouver avec la mort à ses côtés : le pouvoir de tuer et la certitude de finir assassiné. "Frère Antonio, jai 18 ans, jai tué deux personnes. Je sais quon me recherche. Dites-leur que je les attends chez moi." Ils vinrent bientôt chez lui pour le liquider mais ils se trompèrent et tuèrent son frère endormi. Ce pouvoir de tuer se manifeste de trois façons : le pouvoir de faire irruption, dagresser et de terroriser. Le pouvoir dappartenir à un réseau qui protège de la prison et qui pardonne lassassinat. La sensation magique de pouvoir accéder dun coup à des choses désirables: femmes, motos, fêtes, chaussures, vêtements, appareils de radio, téléviseurs, etc. Mais au-delà de ces biens, se trouve létat permanent dhypnose que provoque ce pacte avec la mort. La vraie drogue consiste à vivre avec un pistolet sans savoir comment, ni pourquoi, ni contre qui on va lutiliser. Savoir quon va forcément lutiliser fascine et terrorise. Cette initiation est jalonnée de rites : dabord vient la sensation de jouer avec le feu. Mais pour pénétrer dans ce monde il faut neutraliser la peur, effacer les liens qui retiennent, réprimer les sentiments profonds. Dailleurs, le monde qui se présente comme modèle est une chose, une autre est la vie quotidienne, si grise, si vide, source de tant dhumiliations encaissées, avec ses moments dintenses plaisirs et ses périodes dangoisse profonde, de vie hasardeuse, de douleur et de souffrance, quaccompagne la certitude poignante de la mort toute proche. Cest pour cela, pour éviter tout retour en arrière que les chefs sont là. Ils indiquent la route, créent lambiance, imposent des codes qui privent dinitiative. La première cause de cette violence est labandon des banlieues par lÉtat et la pression des groupes de pouvoir. À cela sajoutent la détérioration de léconomie, de léducation et la doctrine démoralisante dun néolibéralisme brutal affirmant que lêtre humain est fondamentalement égoïste et que nexistent ni peuple, ni pays ni aucune autre collectivité, et qui propose dabandonner chaque personne à soi-même pour tenter de réussir économiquement.
Ref.: DIAL, D 2309, 16-31 juillet 1999.
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