Claude Tassin
VOUS SEREZ MES TÉMOINS
LE MESSAGE DES ACTES DES APÔTRES


 La notion de témoignage est au cœur de l'activité missionnaire de l'Église, et le livre des Actes reste un lieu privilégié de ressourcement en ce domaine. Dès Ac 1, 8, retentit cet ordre: "Vous serez mes témoins". Replacé dans son contexte, ce verset permet déjà de cadrer la situation des témoins du Christ (I). Les grandes figures évoquées au long du livre — les apôtres, Étienne, Paul — précisent les traits du témoignage (II). Enfin, nul n'a insisté autant que Luc sur le rôle de l'Esprit Saint dans le témoignage (III).

I. TÉMOIGNER DU CHRIST: UN PROGRAMME

 D'emblée, le Ressuscité présente le témoignage comme le programme que les apôtres devront remplir:

Vous recevrez une puissance, celle du Saint Esprit qui viendra sur vous, et vous serez mes témoins à Jérusalem, dans toute la Judée et la Samarie, et jusqu'à l'extrémité de la terre (Ac 1,8).

 Les mentions géographiques de ce verset tracent l'itinéraire du livre des Actes. C'est par Paul arrivant à Rome que l'Évangile atteindra l'extrémité de la terre. Néanmoins, Luc considère les apôtres comme les témoins privilégiés. Car, pour lui, le témoignage signifie d'abord une continuité entre le ministère terrestre de Jésus et la mission de l'Église. Il souligne ce fait en imbriquant la fin de son évangile et le début des Actes: même envoi des témoins à qui est promis l'Esprit (cf. Lc 24, 48-50), même évocation de l'Ascension (Lc 24, 50-53).

 Les mentions géographiques se trouvent prises en tenailles par une formule biblique: "Vous serez mes témoins... jusqu'à l'extrémité de la terre". C'est une allusion au prophète, Serviteur de Dieu, qui doit être "... lumière des nations" (Is 42, 6) "jusqu'à l'extrémité de la terre" (Is 49, 6). Or, au Ier siècle, c'est la mission de tout Israël que les Juifs voyaient dans ce Serviteur. Dans le même livre d'Israël, le mot "témoin" désigne aussi la mission d'Israël (cf. Is 43, 10. 12; 44, 8). I1 s'agissait d'une mission passive: par sa libération de l'exil et par sa fidélité à la Loi de Dieu (cf. Sg 18, 4), le Peuple élu constituait aux yeux des nations une preuve vivante de la puissance de Dieu. A présent, les envoyés du Christ rendront un témoignage actif: ils iront vers les autres, Juifs et païens.

 La référence à la figure du Serviteur rappelle que la mission de témoignage incombait au Peuple de Dieu tout entier. Si des témoins se détachent maintenant, c'est qu'une partie d'Israël s'est fermée à la parole de Jésus et a ainsi failli à sa mission de lumière du monde. Ce refus se dessine avec netteté quand Paul et Barnabé se tournent résolument vers les païens pour accomplir la prophétie du Serviteur:

Je t'ai établi lumière des nations, pour que tu sois salut jusqu'à l'extrémité de la terre (Ac 13, 47 = Is 49, 6).

 Mais, au sein de l'Église aussi, des tensions existent entre les initiatives de témoins ouverts aux événements et la communauté plus lente à saisir les voies de Dieu (cf., par exemple, Ac 11, 2-3). La mise en scène de l'Assemblée de Jérusalem (Ac 15, 1-21) suggère même qu'un tel écartèlement est la loi du témoignage.

 Le Serviteur du livre d'Isaïe est une figure du prophétique, et les témoins sont avant tout des prophètes. Ici encore, Luc accentue la continuité entre le Christ et ses envoyés. Durant son ministère terrestre, Jésus seul était animé par l'Esprit prophétique descendu sur lui lors de son baptême. A partir de la Pentecôte, les témoins recevront cet Esprit (cf. Ac 2, 18). En outre, l'auteur n'hésitera pas à appliquer au Christ et à Paul, son témoin, les mêmes allusions au Serviteur (Is 42, 6-7): Paul est envoyé aux nations "pour leur ouvrir les yeux, les détourner des ténèbres vers la lumière" (Ac 26, 18) et Jésus ressuscité "doit annoncer la lumière au Peuple et aux nations" (26, 23).

II. LES TÉMOINS

Les Apôtres et la communauté de Jérusalem

 Pour Luc, seuls les Onze sont des apôtres, car sa conception de l'apostolat exige que ceux-ci aient été témoins de la vie terrestre de Jésus "depuis le commencement", c'est-à-dire depuis son baptême. L'élection de Matthias, le douzième, traduit bien ce point de vue (cf. Ac 1, 21-22; comparer 10, 37-43 et Lc 1, 2). Les Douze sont donc les témoins par excellence dans l'Église de Jérusalem, mais leur témoignage fait corps avec celui de l'ensemble des croyants.

 En effet, l'événement de la Pentecôte débouche sur le baptême qui lui-même vise le don de l'Esprit Saint (Ac 2, 38; cf. 10, 44-48). La communauté des baptisés forme ainsi un peuple de prophètes (cf. 2, 18). La prophétie consiste d'abord en une expérience de lucidité spirituelle. Les chrétiens découvrent Dieu et son Christ à l'œuvre dans l'unité signifiée par "la fraction du pain" (2, 42) et par une communion grâce à laquelle "parmi eux nul n'était dans le besoin" (4, 34).

 Dans la prière, dont il est à la fois l'origine et le terme, l'Esprit donne aux croyants de saisir les événements tels que Dieu les voit. Ce trait s'affirme nettement dans la scène qui suit la délivrance des apôtres (Ac 4, 23-31). La prière, suscitée par l'Esprit, permet de construire ensemble un discernement, de trouver un sens à la persécution qui frappe les disciples du Christ. Au terme, "tous furent remplis du Saint Esprit et se mirent à annoncer la parole de Dieu avec assurance" (4, 31). Cette prière prophétique explique que le premier témoignage consiste, au jour de la Pentecôte, à "publier les merveilles de Dieu" (2, 11). On saisit aussi pourquoi, selon Lc 11, 13, ce que le Père peut donner de meilleur à ceux qui prient, c'est l'Esprit Saint (comparer avec Mt 7, 11).

 Quant au témoignage des apôtres eux-mêmes. trois traits parmi d'autres méritent l'attention:

 1. Les témoins apparaissent partout où la Parole peut rencontrer les hommes, "chaque jour, au Temple et dans les maisons" (Ac 5, 42). Ce qui ne va pas sans tiraillements. Étienne contestera le lien trop affirmé de certains chrétiens avec le Temple; on reprochera à Pierre d'avoir logé chez Corneille, un païen.

 Les Actes racontent maintes comparutions devant le tribunal. En de telles circonstances, les apôtres ont expérimenté la force de l'Esprit promis par le Christ (cf. Lc 12, 12). Surtout, en relisant l'histoire, Luc découvre que le tribunal est moins une épreuve pénible qu'une chance providentielle de donner à l'Évangile toute la publicité qu'il mérite: "Cela vous donnera une occasion de témoignage" (Lc 21, 13).

 2. Les témoins annoncent le Christ dans le langage de leurs interlocuteurs. En d'autres termes, ce sont les destinataires de la Bonne Nouvelle qui façonnent en partie le message des témoins. A Jérusalem, les discours de Pierre s'adressent aux Juifs. L'Apôtre recourt donc à l'Ancien Testament selon des techniques de commentaire en usage dans les synagogues. En revanche, chez Corneille, un païen, les références à l'Écriture s'estompent, tandis qu'apparaissent de nouveaux traits du Christ, plus universalistes: il est "le Seigneur de tous, juge des vivants et des morts" (Ac 10, 36.42).

 Mais, en même temps, les témoins partent de leur expérience et de l'irrépressible besoin d'en rendre compte. Car elle concerne l'avenir de tous: "Nous ne pouvons pas, quant à nous, ne pas publier ce que nous avons vu et entendu" (4, 20). Ils annoncent le Christ ressuscité parce qu'eux-mêmes éprouvent sa puissance lorsqu'ils reçoivent son Esprit ou opèrent une guérison par son Nom (3, 7). D'ailleurs, le témoin ne peut vérifier le message de vie qu'il porte que si d'autres humains accèdent à la même expérience que lui.

 3. Voilà bien pourquoi les témoins s'impliquent eux-mêmes. Une gradation tragique marque leur témoignage. Les apôtres sont d'abord interdits de parole (4, 18), puis menacés de mort (5, 33), et battus de verges (5, 41). Bientôt Étienne ira jusqu'à la mort (7, 57-60). Luc conclut ainsi l'histoire des apôtres à Jérusalem:

Ils s 'en allèrent du Sanhédrin, tout joyeux d'avoir été jugés (par Dieu!) dignes de subir des outrages pour le Nom (Ac 5, 41).

 Cette réflexion rejoint une expérience qui traverse nombre d'écrits du Nouveau Testament, depuis la béatitude des témoins, persécutés comme les prophètes (Mt 5, 11-12), jusqu'à l'émotion de Paul s'adressant aux Thessaloniciens: "Vous vous êtes mis à nous imiter, nous [les apôtres] et le Seigneur, en accueillant la parole, parmi bien des épreuves, avec la joie de l'Esprit Saint" (1 Th 1, 6; cf. 1 Th 2, 14-15). La joie des témoins maltraités traduit leur foi: puisque la persécution nous identifie à la passion du Christ, alors viendra aussi la résurrection avec lui. L'assurance de "gens sans instruction ni culture" (Ac 4, 13) suscite l'étonnement, premier effet du témoignage. Elle dispose aussi le martyr au pardon (cf. Ac 7, 60). Car le refus du pardon signifierait que le témoin ne s'identifie pas encore complètement au Crucifié qui n'a compté que sur Dieu pour lui rendre justice.

Étienne

 L'histoire d'Étienne (Ac 6-7) abonde en sous-entendus. Avec l'apparition des "Hellénistes" (6, 1), un nouveau milieu chrétien se profile, celui de Juifs de langue et de culture grecques, moins liés à certaines institutions juives que ne le sont les "Hébreux", judéo-chrétiens de Palestine. Luc signale qu'une "multitude de prêtres" sont devenus chrétiens (6, 7). L'Église pourrait donc devenir un judaïsme réformé, vivant à l'ombre du Temple. Les Hellénistes ne l'entendent pas ainsi. Étienne, leur chef de file, estime plutôt que Jésus a prononcé une condamnation du culte juif. En d'autres termes, point n'est besoin d'être un fidèle du Temple pour devenir un disciple du Christ. Ce débat, commencé dans les synagogues de langue grecque (6, 8-13) conduit Étienne à comparaître devant le Sanhédrin.

 Son discours (7, 2-53), véritable manifeste des chrétiens hellénistes, se résumerait ainsi: les hauts faits de Dieu dans l'histoire n'ont pas pour cadre la Terre sainte. Le culte d'Israël est vicié à sa base par l'affaire du veau d'or au désert, et Dieu n'a pas demandé qu'on lui bâtisse un Temple. Que Jérusalem refuse l'Évangile se comprend, puisqu'une partie d'Israël, déjà opposée à Moise, est toujours restée sourde aux appels de Dieu.

 Étienne paie de sa vie ce témoignage qui donne de l'histoire du salut une autre vision que celle des apôtres. Pour la première fois, le mot "témoin" peut se traduire par "martyr" (cf. 22, 20). Le fruit de ce martyre est riche. Les Hellénistes du groupe d'Étienne convertiront les Samaritains (8, 4-13), eux qui contestent la légitimité du Sanctuaire de Jérusalem (cf. Jn 4, 20). Les mêmes Hellénistes fonderont l'Église d'Antioche qui, pour la première fois, intègre des non-Juifs (Ac 11, 19-21).

 Une telle moisson a levé pour deux raisons complémentaires: d'une part, les Hellénistes ont dû, providentiellement, fuir Jérusalem à cause des idées subversives de leur chef de file, tandis que les apôtres, étrangers à ces idées, n'ont pas été inquiétés (cf. 8, 1); d'autre part, les apôtres n'avaient pas les atouts culturels des Hellénistes pour faire entendre l'Évangile aux Samaritains et aux païens.

 Bref, l'histoire d'Étienne marque un tournant dans l'histoire du témoignage: on ne peut être témoin sans un minimum de connivence culturelle avec ceux à qui l'on s'adresse. Les Hellénistes, et non les Douze, avaient cette connivence avec les Samaritains et les Grecs de Syrie. Les chrétiens de Jérusalem ne pouvaient contester le témoignage d'Étienne, puisque la mort de celui-ci calquait la passion du Seigneur et que ses partisans faisaient naître des communautés exemplaires. Il faudra d'autres expériences, la visite de Pierre chez Corneille (Ac 10) et les pratiques des missionnaires d'Antioche, pour que l'Église s'interroge sur la cohérence de son témoignage, lors de l'assemblée de Jérusalem (Ac 15).

Paul

 Luc écrit en un temps où la figure de Paul est contestée par les Églises judéo-chrétiennes, à tel point qu'il met dans la bouche de Pierre les positions de Paul pour rendre celles-ci acceptables, en Ac 15, 9-11. D'une certaine manière, les Actes dépeignent un nouveau Paul. Mais ils l'intègrent bien au portrait du témoin idéal.

 D'abord, chez Luc, Paul n'a pas le titre d'apôtre, puisqu'il n'a pas été témoin oculaire du ministère de Jésus. Mais, mieux qu'un apôtre, il apparaît comme le premier maillon de la chaîne des témoins (Ac 26, 16) qui nous relient au Seigneur. S'il n'a pas "vu" ni "entendu" Jésus sur terre, il a bénéficié d'une rencontre personnelle du Ressuscité qui compense ce manque, comme le déclare Ananie:

Le Dieu de nos pères t'a prédestiné à connaître sa volonté, à voir le Juste et à entendre la voix sortie de sa bouche; car pour lui tu dois être témoin devant tous les hommes de ce que tu as vu et entendu (Ac 22, 14-15).

 Les apôtres et Étienne comparurent devant le Sanhédrin de Jérusalem. Paul connaît le même sort (22, 30). Mais il donne une audience plus grande encore à l'Évangile en affrontant deux procurateurs romains, Félix (Ac 24), puis Festus (Ac 25), et le roi juif Agrippa Ier (Ac 26). Luc annonce même que Paul comparaîtra à Rome devant le tribunal suprême de César (Ac 23, 11; 25, 10; 26, 32).

 Les apôtres ont subi des outrages qui les identifient à la destinée du Crucifié. Étienne, exécuté, est allé au bout de cette identification.

 Avec Paul, Luc va plus loin. Il avait construit la seconde partie de son Évangile comme une montée de Jésus vers Jérusalem en vue de la Passion. De même, le dernier voyage de Paul s'organise comme une marche consciente vers son destin de témoin enchaîné: "Après avoir été là (à Jérusalem), il me faut voir également Rome" (Ac 19, 21; cf. 20, 16; comparer Lc 9, 51; 13, 33). Il prend sa décision "dans l'Esprit" (Ac 19, 21). Les prophètes de Césarée annoncent son destin: "Les Juifs le lieront à Jérusalem, et ils le livreront aux mains des païens", et Paul se déclare prêt "à mourir à Jérusalem pour le nom du Seigneur Jésus" (Ac 21, 11-12; comparer Lc 18, 31-33).

 Luc élargit donc peu à peu le cercle des témoins. Depuis les Douze jusqu'à Paul, le Seigneur suscite des envoyés à toute époque, chacun d'eux travaillant à la fois dans la continuité, dans la liberté de son tempérament et dans la disponibilité aux événements. Ainsi Paul ne trouve pas sa place à Jérusalem (Ac 9, 26-30); il apprend sa tâche missionnaire dans les rangs de l'Église d'Antioche et aux côtés de Barnabé (13, 1-3) avant de voler de ses propres ailes (13, 36-40). Mais Luc montre qu'à travers la diversité des témoins et des situations, c'est d'abord l'Esprit qui est à l'œuvre.

III. L'ESPRIT ET LES TÉMOINS

 Dans les Actes, "l'Esprit apparaît comme l'inspirateur de la Parole, l'animateur de la vie interne de l'Église, le guide de la mission". "Inspirateur de la Parole", l'Esprit est donné en vue du témoignage, comme l'affirme le Ressuscité dès le début du livre des Actes (1, 8). Ainsi les Sept doivent être "remplis d'Esprit Saint et de sagesse" (6, 3) pour gérer la charité communautaire. Mais, en réalité, ils agiront en tant que témoins de la Parole.

 Étienne apparaît comme naturellement "plein de foi et d'Esprit Saint" (6, 5), mais sur ce fond, l'Esprit s'empare de lui quand il s'agit de témoigner (6, 10; 7, 55), surtout devant le Sanhédrin. Il est à la fois une présence latente dans les personnes, qualifiées en vue du témoignage, et une impulsion liée aux événements. Il donne avant tout "l'assurance": Ac 2, 29 (Pierre); 4, 13 (les apôtres), 4, 29, 31 (la communauté); 28, 31 (Paul). I1 ne se substitue pas au témoin, mais il le pousse à s'engager en assistant ses qualités humaines, en lui donnant "une bouche et une sagesse irrésistibles", (Lc 21, 15). Ainsi, les adversaires ne peuvent résister à la sagesse d'Étienne (6, 10).

 Il est aussi des cas où, "guide de la mission", l'Esprit force les événements. En Ac 15, 28, l'expression "L'Esprit et nous-mêmes avons décidé" n'est pas simple clause de style, mais l'écho de la découverte de Pierre lors de l'assemblée plénière (cf. 15, 8.11): l'Esprit est venu sur les croyants d'Israël à la Pentecôte et sur les croyants païens chez Corneille. L'Esprit Saint a donc témoigné lui-même, dans les événements, de ce que devait être l'Église.

 A la vérité, les interventions directes de l'Esprit déterminent les étapes de la mission. D'abord "la manifestation de l'Esprit le jour de la Pentecôte a le caractère d'une promulgation universelle du message. Luc a voulu représenter tous les peuples de la terre par l'insertion d'une énumération; mais il s'agit encore des Juifs fidèles et des prosélytes de la diaspora, installés alors à Jérusalem". Puis, en conduisant Philippe vers l'Éthiopien, l'Esprit fait passer l'Évangile au monde des craignant-Dieu (Ac 8, 29.39). C'est lui encore qui mène Pierre chez Corneille, à la rencontre des païens sympathisants du judaïsme (Ac 10, 19-20; 11, 12). C'est lui qui suscite l'activité missionnaire de l'Église d'Antioche vers les païens et, par-là, les voyages missionnaires de Paul (Ac 13, 2-4). L'Esprit empêche Paul de s'enfermer au fond de l'Asie Mineure et, par-là, il pousse la mission vers l'Europe (Ac 16, 6-10). C'est le dernier coup de barre donné pour que l'Évangile atteigne "l'extrémité de la terre"; c'est aussi la dernière intervention directe de l'Esprit.

POUR CONCLURE

 1. Au fil des Actes, les interventions de l'Esprit se font progressivement moins spectaculaires. Si Pierre prononce ses discours "rempli de l'Esprit Saint" (ainsi Ac 4, 8), plus rien de tel n'est dit au sujet de Paul. Selon Luc, il y a eu l'âge d'or des origines où l'Esprit devait agir en force, tant abondaient les obstacles et les incertitudes. Nous n'avons plus à attendre de miracles. A travers les témoins héroïques, Dieu a suffisamment agi pour édifier notre propre assurance, et son Esprit habite tout baptisé.

 2. Luc souligne une continuité dialectique du témoignage. L'annonce de la résurrection du Christ, l'appel au repentir qui conduit au pardon, voilà le message qui ne saurait changer et qui s'origine dans la confiance à l'égard de ceux qui ont "vu et entendu". En revanche, le langage a changé en fonction des milieux nouveaux auxquels s'adressaient les premiers témoins, et les interventions de l'Esprit Saint montrent combien, d'eux-mêmes, ceux-ci étaient peu enclins à affronter ces milieux nouveaux. Si donc il y a une continuité du témoignage, elle consiste paradoxalement à aller toujours vers l'autre.

 3. Pourtant irénique et consensuel dans son écriture, Luc ne sème pas l'idée d'un témoignage ecclésial qui serait confortable dans son unanimité. La richesse du témoignage tient dans la diversité des personnes et des connivences socioculturelles de chacune ou de chaque groupe. Jamais les "Hellénistes" ne seront les "Hébreux" (Ac 6, l s). Le témoignage d'Église consiste en la confrontation, parfois houleuse, des expériences. Pierre accepte de s'expliquer sur l'affaire Corneille (Ac 11, 1-18) et les missionnaires d'Antioche veulent bien soumettre leur liberté à la discussion des autres courants chrétiens (Ac 15).

 4. Mais quand le témoin s'avance, avec la fougue d'Étienne, sur des chemins inédits, où trouvera-t-il l'assurance de ne pas trahir la continuité d'un témoignage qui doit rendre le Christ présent ici et maintenant? La réponse de Luc est simple: qu'ils agisse des apôtres, d'Étienne ou de Paul, ces témoins ne se sont pas payés de mots; ils ont payé de leur vie le témoignage rendu à Jésus. Bien sûr, les Actes racontent l'histoire de héros inégalables et ne poussent les lecteurs ni au martyre ni au fanatisme. Simplement, le livre rappelle qu'il n'y a pas de témoignage sans une cohérence entre le discours et la manière de vivre.

 5. Enfin, comme prophète, le témoin n'est pas au-dessus de l'histoire, mais dans l'histoire. Il lui incombe de réfléchir aux événements, de découvrir après coup que l'Esprit était là, et cette découverte, fruit de la prière, réorientera sa vie. C'est ce que fait Luc en écrivant l'histoire; c'est en cela que les Actes sont un témoignage.

Ref. Mission de l'Église,

  No. 112, Juillet 1996.