José
María Vigil, CMF
LA
SITUATION RELIGIEUSE CUBAINE EN TEMPS DE CRISE
Nous
présentons ici un panorama d'ensemble des différents courants
religieux que l'on trouve dans l'île, qu'il s'agisse de ceux qui
traversent l'Église catholique, des différentes confessions
protestantes, de la santeria, des courants spirites ou d'autres manifestations
plus difficilement classifiables. Le dossier cidessous est paru
dans Envío, novembre 1997.
L'actuel renouveau de la religiosité a commencé au milieu
des années 80, dans la mesure où les tabous qui la tenaient
emprisonnée au plus profond de la conscience commencèrent
à se briser, ceci à partir du haut, l'athéisme officiel
se mettant à renoncer à occuper certains espaces. Alors
sortirent de la clandestinité, des tréfonds de l'âme,
des sentiments réprimés, conservés, oubliés,
dissimulés.
"À l'Université nous nous sommes mis à discuter
abondamment sur de nombreux thèmes, plus qu 'avant, mais en dehors
des salles de cours. Et si tu étais croyante, on te posait beaucoup
de questions, il existait une grande curiosité, une curiosité
positive", me raconte une amie. Des garçons et des filles
se mirent à exhiber des croix sur leur poitrine et à pointer
le nez dans des églises jusqu'alors interdites. Et les expressions
si typiquement cubaines Loué soit le seigneur ! ou Ave Maria
Purisima ! reprirent leur place dans les conversations. Les pèlerinages
du 17 décembre au sanctuaire de E1 Rincón pour accomplir
les promesses faites à saint Lazare attirèrent des foules
de plus en plus grandest Pour les plus vieux, ce qui se produisait était
comme un retour à leurs racines. Pour les jeunes c'était
la nouveauté, l'inconnu, un plaisir esthétique devant certaines
cérémonies, un moyen attrayant de connaître des gens
"différents".
Dans les années 90 toutes ces tendances se géné-ralisèrent.
Dès lors c'est depuis le bas, à partir de l'intérieur
que l'athéisme se brisa. La société cubaine perdit
d'un coup ses repères qu'elle avait crus définitivement
stables, quasiment éternels. L'URSS se suicide, le PCUS se décomposa,
le socialisme réel en Europe s'effondra, le sandinisme perdit le
pouvoir, et avec la fin de l'allié de l'Est, les Cubains virent
se pavaner, tout puissant comme la divinité même, l'Ouest
menaçant. C'était logique de revenir vers l'audelà
face à un semblable bond vers l'en deçà. Beaucoup
de Cubains et de Cubaines déconcertés par les chan-gements
que la crise apporta dans leurs vies, épuisés par les sacrifices
que la résistance à tant de difficultés exigeaient
d'eux, et pleins de nouvelles questions "transcendantales" auxquelles
le système dans lequel ils avaient vécu tant de temps en
toute sécurité, ne sait pas, ne veut pas ou ne peut pas
donner de réponse satisfaisante, commencèrent à se
tourner vers la religion.
lls croient encore en Dieu !
Aujourd'hui
le "réveil " religieux part dans toutes les directions.
On compte un nombre croissant de catholiques, de protestants de toutes
les dénominations, de spirites et, plus que tous, de santeros
et autres de religions d'origine africaine. Jusqu'aux juifs, une minorité
de quelque cinq cents personnes a vu son nombre doubler et ceux qui lisent
la torah et fêtent la Pâque avec du pain azyme sont désormais
un millier...
II y a une augmentation réelle, tant qualitative que quantitative.
"Ils croient encore en Dieu !" disent surpris les nonpratiquants
en voyant ce qui se passe. Et, satisfaits, ceux qui n'ont jamais cessé
de pratiquer, disent de même: "Ils croient encore en Dieu
!" À travers la religion on cherche "du sens".
Et on cherche l'esprit de communauté, l'amour. "Entre militants,
au sein du parti, nous ne nous aimons pas", m'a dit une fois
un ami communiste qui essayait de mieux comprendre les raisons de cette
recherche intérieure.
Mais, en même temps que ceux qui cherchent réellement, d'autres
suivent le même chemin mais ils sont moins sérieux. On se
livre à un tour de passepasse d'une Eglise à l'autre, d'une
dénomination à l'autre, histoire de voir laquelle plaît
le plus, ce qu'on donne ici ou ce qu'on raconte là... Il y a aussi
une santería folklorique, lancée par l'essor du tourisme
qui s'avère très rentable économiquement. Et il y
a aussi un enchevêtrement d'intérêts politiques qui
ont pris place dans le wagon de l'effervescence religieuse. Qui écoute
Radio Marti, qui émet depuis Miami, le remarque tout de suite.
La religion est l'aspirine dont on manque, c'est un espace plus protégé
d'activisme pour l'opposition politique, c'est un monde où exprimer
que tu es dissident ou différent, ou, du moins, que tu as un look
distinct. C'est une mode, c'est "l'interdit", c'est un moyen
d'affirmation personnelle, c'est le message durable et permanent, un mur
qui ne s'effondre pas, c'est le paradis perdu ou le paradis trouvé.
C'est tout cela à la fois. C'est ce qu'est toujours la religion:
une des expressions les plus profondes et les plus complexes de la subjectivité
humaine. S'il y a toujours eu à Cuba du mélimélo,
il atteint maintenant des sommets. "Tout ça c'est des foutaises
!": ainsi qualifie le "renouveau de la foi" un vieux
et sage "mage" santero qui ne s'en laisse pas conter.
L'amour ne désespère de rien
L'envergure
de la crise économique surprit Cuba. Elle n'avait pas été
prévue au niveau stratégique, ni du point de vue matériel,
ni du point de vue spirituel. En septembre 1993, il y eut un moment difficile,
après des mois de perplexité, de paralysie et un pari obstiné
mais raté de résister sans rien changer ou presque, en collant
des emplâtres tout en espérant un improbable miracle
des puits de pétrole, le vaccin contre le side, une poule aux oeufs
d'or. Lorsque Cuba, démuni, s'apprêtait à entreprendre
les premiers réajustements économiques importants, les onze
évêques catholiques des sept diocèses cubains publièrent
un long message intitulé: L'amour ne désespère
de rien. Dans les médias, tous officiels, diverges voix critiquèrent
durement le texte, sans toutefois faire connaître son contenu. Résultat:
une énorme publicité pour le document. "Je n'arrêtais
pas de le photocopier au bureau. Par le canal des paroisses, il n'aurait
jamais atteint autant de gens comme cela s'est produit grâce au
petit coup de pouce du gouvernement", me raconte une amie catholique.
Le Message était la troisième prise de position collective
importante de la hiérarchie catholique cubaine depuis le début
du processus révolutionnaire. La première en 1960 avait
consisté en une rupture, la deuxième en 1986 en un dialogue,
à l'occasion de l'ENEC. (À la suite de la participation
d'un certain nombre d'évêques cubains à la rencontre
historique de Puebla, eut lieu à Cuba, en 1979 la première
assemblée pour préparer le Rencontre nationale ecclésiale
cubaine (ENEC) de 1986: une réflexion sur le nouveau rôle
de l'Église dans le monde et à Cuba (Ndt).
"Il
n'est pas de notre compétence d'indiquer le cap que doit prendre
l'économie du pays, mais il nous revient d'en appeler, en collaboration
avec tous les Cubains, à un bilan serein et sincère, de
l'économie et de sa gestion. Par delà des mesures conjoncturelles
d'ur-gence, un projet économique structuré, capable de dynamiser
et de mobiliser les énergies du peuple tout entier, devient indispensable.
Nous n'excluons pas la possibilité qu'un projet de ce type existe,
mais l'igno-rance dans laquelle nous en sommes ne contribue pas à
faire naître la confiance qui renouvellerait l'énergie des
hommes et des femmes de notre pays." Ils se montraient hardis
lorsqu'ils émettaient l'idée que si les dollars des Cubains
exilés avaient été récemment "dépénalisés"
afin d'aider à sauver l'économie, il faudrait alors prendre
en compte ces Cubains: "On admet aujourd'hui que les Cubains qui
peuvent apporter une aide économique sont précisément
ceux dont on a fait des étrangers. Ne vaudraitil pas mieux
reconnaître qu'ils ont eux aussi le droit légitime et le
devoir d'apporter des solutions du fait même qu'ils vent Cubains
? Comment pourrons-nous nous adresser à eux pour leur demander
de l 'aide si nous ne créons pas d'abord un climat de réconciliation
entre tous les enfants d'un même peuple?"
Ce qu'il y avait de plus audacieux dans l'ordre du jour proposé
par les évêques était "les implications politiques"
qu'ils voyaient dans la crise économique. Comme issue à
la crise économique, les évêques proposaient un dialogue
entre tous, car "il faut bien reconnaître qu'il existe à
Cuba des critères différents d'analyse de la situation du
pays ainsi que des solutions possibles, et que le dialogue a lieu à
mivoix dans la rue, dans les centres de travail, dans les foyers."
"Un dialogue indiquaientils non tant pour
examiner les "pourquoi ?" que pour définir les "vers
où ?", car tous les "pourquoi ?" mettent toujours
en évidence une culpabilité et tous les "vers où
?" portent en eux-mêmes une espérance."
L'heure de l'humilité
Après
des années de trêve, de subtiles approches ou de tensions
non rendues publiques et prudemment surmontées en privé,
le message a créé la dernière et importante tension
connue entre l'Église catholique et le gouvernement, ce qui a pu
avoir une influence sur les nouveaux délais apportés à
la visite du pape.
La rigueur dans la réflexion du document des évêques
est évidente. La réaction des révolutionnaires
aucune réaction publique de la part du gouvernement s'explique
par l'existence de soupçons jamais surmontés. Le texte avait
rouvert des cicatrices. Peutêtre fautil voir la clé
de l'indisposition officielle dans le fait que, en 1993, de nombreux révolutionnaires
n' avaient encore ni évalué ni pris en compte l'envergure
de la crise que vivait déjà et que devrait vivre encore
Cuba. Ce n'était pas facile d'assumer cela. Pendant plus de trois
décennies la révolution avait évité avec un
succés constant les plus grands écueils, jouant à
être une petite grande puissance. Maintenant le jeu se terminait
et malgré cela, une humilité réaliste qui aurait
permis de comprendre qu'il fallait recommencer, qu'il faudrait réinventer
la révolution et le socialisme, n'était pas encore de mise.
Le réalisme humble faisait défaut aussi du côté
des évêques. Aprés tant d'années d'un silence
prudent on ne pouvait qu'être surpris en lisant leur message. C'est
comme si l'on avait vu sauter à la perche aujourd'hui quelqu'un
qui, hier, marchait appuyé sur une canne. Les évêques
voulaientils précipiter les événements, cet
effondrement imminent de la révolution que le monde entier se mit
à atten-dre impatiemment à partir de 1990, lors de la disparition
de l'URSS ? "La tendance de la hiérarchie catholique, depuis
le début de la révolution et pendant bien des années
après, a été de douter de la permanence de la révolution,
de douter de sa capacité à survivre. Penser que ,ca allait
s'effondrer, que ça ne durerait pas a été une des
nombreuses causes qui a rendu les évêques incapables de monter
un projet stratégique, de penser une pastorale à la dimension
politique de la vie de l'Église", commente un prêtre.
Ontils de nouveau pensé ainsi, cette tendance historique
atelle de nouveau fait surface ? Le Message de 1993 contient,
en même temps qu'une description réaliste de la crise, une
insistence implicite sur son aspect profondément désespéré,
comme si l'on se trouvait face à une catastrophe irréversible.
Comme si toute récupération, toute reconstruction était
désormais impossible. La logique du message des evêques est
celleci: Dieu a été absent du projet révolutionnaire,
c'est pourquoi, malgré la justice, l'amour a fait défaut,
aussi devons nous revenir à l'amour, devons nous revenir à
Dieu. Lors des débats pendant la rencontre nommée ECO qui
marqua la célébration en 1996 des dix ans de l'ENEC, on
a pu lire cette affirmation: "L'Église est la seule voix
qui exprime l'homme dans son intégralité".
Beaucoup de révolutionnaires cubains ont fait preuve d'une
lucidité plus humble pour donner une lecture de la crise que vit
la révolution cubaine, même s'ils s'accrochent davantage
à des appels à la résistance qu'à la promotion
de la participation et de la créativité. Et les évêques
? Vontils s'accrocher encore à l'interprétation qu'ils
ont donnée en 1993 ? Estce cette perspective que, implicitement
ou explicitement, les évêques auront transférée
de leur ordre du jour à celui de Jean Paul II ? Estce avec
cette vision que va arriver à Cuba le Souverain Pontife ?
La tour de Babel
La
subtile interprétation de la crise cubaine, selon laquelle on pourrait
mettre en parallèle l'effort humaniste de quatre décennies
de révolution avec la construction orgueil-leuse et provocante
d'une haute tour de Babel que Dieu aurait fini par châtier d'un
foudroyant effondrement, cette interprétation est celle que cherchent
à diffuser quelques "cubanologues" de Miami lorsqu'ils
parlent avec enthousiasme du réveil reli-gieux des Cubains.
Cette vision transparaît également dans l'ingénuité
de quelques religieux, hommes et femmes, qui travaillent à Cuba.
Parce que maintenant, cent ou deux cents enfants fréquentent les
séances de cathéchisme jusqu'alors désertes, ils
parlent avec émotion du renouveau de la foi dans les families.
Ne seraitce pas que l'on dispense aux enfants en même temps
que l'enseignement du cathéchisme un verre de lait avec un pain
beurré? Parce que des jeunes filles qui demandent à être
religieuses frappent aux portes des couvents on interpréte avec
attendrissement ces coups de heurtoir comme une preuve de la soif de Dieu
de la jeunesse cubaine. Ne seraitce pas que le noviciat est un chemin
tout tracé pour sortir de Cuba et rester ensuite à l'étranger
avec un travail et sans habit religieux? Un tel épanouissement
du charisme catholique ne viendraitil pas du fait que grâce
au charisme on parvient à voyager pour des rencontres et congrès?
Plus que pour le sacrament, les gens aujourd'hui ne chercheraient-ils
pas à se marier à l'Eglise parce qu'un temple resplendissant
et kitsch est plus joli que les "palais des fiancées"
désormais à l'abandon ? Il existe une véritable recherche,
une authenticité. Mais il y a aussi d'autres choses. Et comme dit
le proverbe cubain: "La tortue peut plonger, çà
n 'en fera pas un sousmarin."
Éthique,
esthétique et photocopieuses
II y a aussi du réalisme dans l'ordre du jour des catholiques.
C'est un prêtre, un curé qui, non sans humous, m'a fait cette
réflexion: "Pourquoi croistu que tant de gens aujourd'hui
demandent le baptême ? Pour, enquite, devenir santos,
pour ça. La santería est liée au catholicisme,
à nos fêtes, à nos saints. La santeria réalise
le syncrétisme avec le catholicisme et non avec le protestantisme.
Les santeros absolument purs ne sont qu'une minorité. Les
santeros apprécient les prêtres, ils nous considèrent
sacrés, ils reçoivent les sacraments, prennent connaissance
de la doctrine catholique, la respectent". C'est une jeune amie
catholique qui m'a fait cette reflexion: "Les gens de ma génération
,nous avons passé notre jeunesse dans des collèges grands,
laids, à l'abandon. Nous ramassions des pommes de terre en même
temps que nous faisions nos études. Nous avons étudié
dans la bagarre. Et c' test ainsi que nous avons grandi. Ça a été
dur, ça n'a pas été facile, il fallait que ce soit
ainsi, c'était notre lot. Et nous l'a-vons fait. Maintenant il
y a d'autres possibilités et lorsque des jeunes découvrent
un autre monde, de belles églises, des communautés où
de douces religieuses cuisi-nent divinement, t'accueillent et t'embrassent...
ils stouvrent au sentiment religieux ! Les conversions aujourd'hui ne
portent pas sur l 'éthique. Tout ça c'est aussi une question
d'esthétique !" Et c'est une catholique militante, avec
derrière elle toute une vie à proclamer sa foi contre vents
et marées face aux injustes discriminations, et une participation
constante au travail ecclésial, qui m'a dévoilé la
face cachée de ce "renouveau de la foi": "Je
ne crois pas que les Églises se développent. Elles se renouvellent,
mais elles ne se développent pas, elles ne sont qu'un lieu de passage.
Toutes ces conversions ? Toutes ces vocations ? Il faut en prendre et
en laisser. Et comme il n'y a ni possibilité ni plan pastoral pour
s'occuper de ceux qui entrent, les gens ressortent confus et s'en vont.
À l'heure actuelle plus qu'un plan pastoral adapté à
ce qui se passe, il y a un éblouissement à l'égard
des moyens, il faut avoir un grand bureau, la meilleure photocopieuse,
un bon ordinateur, un véhicule. Du fait de l 'existence des ONG,
les diocèses ne présentent pas de projets et demandent de
l'argent pour faire comme elles: ouvrir des bureaux."
Les églises protestantes sont confrontées à
une problé-matique identique: choisir entre quantité ou
qualité. Et elles se montrent préoccupées par la
distance qui se crée entre les fidèles et leurs pasteurs
du fait que ces derniers, à cause de leur travail augmenté
actuelle-ment par l'affluence de nouveaux croyants ont facilement
accès à des moyens techniques, des voyages et des produits
en dollars dont la population est privée.
Nouveaux croyants, nouveaux formateurs
Les
catholiques les plus réalistes estiment que les "conversions"
de ceux qui aujourd'hui demandent à être baptisés
ou confirmés, fréquentent la messe ou veulent apprendre
à prier, font beaucoup de bruit pour peu de choses. En même
temps ils accordent une grande valeur à ce peu de choses qu'ils
voient apparaître. Ils considérent que l'Église catholique,
avec les moyens qu'elle a, manque de capacité pour accom-pagner
le long processus qui permet de discerner la qualité, cette voie
qui s'ouvre dans un être humain par de confus sentiments religieux
et doit s'achever dans une foi solidement formée et engagée.
La priorité de l'ordre du jour de l'Église catholique actuel-lement
est d'être présente dans les moyens de communication de masse
afin d'élargir son auditoire, limité pour l'instant à
celui issu du travail paroissial, du culte, de la catéchèse
auprès des enfants, des jeunes et des adultes. Cette demande trouvera
un amplificateur privilégié à l'occasion de la visite
du pape.
I1 existe un manque d'agents pastoraux . Et le cas n'a pas été
rare ces dernières années d'agents pastoraux qui ont saisi
la première opportunité qui se présentait
par exemple, un voyage pour assister à une célébration
religieuse pour quitter Cuba sans billet de retour. Partir ou rester:
cette frontière qui, depuis tant d'années, a marqué
toute la société cubaine, plus tentatrice aujourdthui que
jamais, a eu une influence aussi sur la vie des Églises et des
religieux.
Ces dernières années, du fait d'une certaine détente,
le gouvernement cubain a fait preuve d'une plus grande flexibilité
à l'égard des autorisations d'entrées accordées
à de nouvelles congrégations et de nouveaux prêtres,
cela n'est cependant pas encore suffisant pour consolider la capacité
d'accompagnement vers la foi de nouveaux croyants.
À une époque de conflit, José Felipe Carneado, militant
du PSP, parti communiste antérieur à la révolution,
s'occupait du Bureau des affaires religieuses, qui fonctionne au sein
du PCC. Depuis quatre ans le Bureau est dirigé par Caridad Diego,
une femme tout à fait capable de remplir des fonctions aussi délicates
et que connaissent bien les religieux et religieuses de toute l'île.
Une femme digne d'admiration, entre autres, parce qu'elle a appris à
faire preuve d'autorité dans le dialogue avec les autorités
religieuses, ce qui n'a rien de facile si l'on tient compte du fait que
dans l'Église l'autorité est "une affaire d'hommes".
Le fait que les religieux et religieuses qui aujourd'hui arrivent pour
prendre en charge le peuple cubain, ne soient pas dans leur majorité
cubains, est une des préoccupations actuelles du Bureau. Aussi
ses membres considérent que la rigidité de la formation
impartie au séminaire et dans les noviciats entraîne de nombreux
désistements parmi les vocations rationales.
En provenance du Mexique, des prêtres de la congrégation
des Légionnaires du Christ sont arrivés à Cuba. Ces
prêtres sont connus dans leur pays comme "Millionnaires du
Christ" à cause de la mentalité élitiste qu'ils
inculquent dans leurs collèges aux enfants des families les plus
riches d'entre les riches de la société mexicaine. À
Camagüey on a confié aux Légionnaires la responsabilité
des programmes de formation. Des prêtres et du personnel laique
de l'Opus Dei sont également arrivés depuis l'Espagne et
le Mexique. Comme dans tous les pays, ils manipulent des moyens matériels
et financiers importants et ils cherchent à attirer des jeunes
et des professionnels pour les former à une idéologie religieuse
sectaire et, elle aussi, élitiste. À Cuba ils semblent viser
de préférence les pro-fessionnels de la médecine
nombreux, bien préparés et leur offrent des
programmes de formation. J'ai entendu dire à La Havane: "Ceux
de l'Opus sont en train d'organiser un laboratoire extraordinaire de bioéthique."
Je n'ai pas pu le voir. Sont également présents à
La Havane depuis quelques années des prêtres qui font partie
du renouveau charismatique et des prêtres liés aux communautés
néocatéchuménales, au style de formation particulier
apolitique et ludique. "Ici
il y a de quoi faire"
I1
existe des groupes de religieuses présentes intégrées
dans des quartiers, des villes cubaines ou des villages à
la campagne. Elles ne vivent plus dans les grands couvents d'autrefois
mais en petites commu-nautés, comme une famille parmi les autres,
beaucoup d'entre elles ne portent pas l'habit. Elles soutiennent l'action
religieuse de la paroisse. Presque toutes sont arrivées à
Cuba au cours de ces dernières années. Au début,
à certaines, les gens ne demandaient que des médicaments
comme si elles étaient pharmaciennes , de la nourriture
comme si elles étaient épicières , une
promenade à la plage comme si elles tenaient une agence
de tourisme. L'une d'entre elles se souvient: "Tout ce qui manque
à Cuba, ils l'attendaient de nous."
Avec le temps ce sont les gens qui se sont mis à leur offrir
généreusement ce qu'ils ont et à chercher auprès
d'elles autre chose: une formation, des repères, une doctrine.
C'est l'époque dorée où ces religieuses découvrent
l'avantage que, sur le plan religieux aussi, Cuba possède comparativement
au reste de l'Amérique latine. "Un avantage qui est un
fruit mûri de la révolution. Ici on avance vite, ils apprennent
beaucoup, tout de suite. Hy a de grandes possibilités. n y a de
quoi faire à Cuba", me dit une autre religieuse, heureuse
de travailler dans l'île depuis trois ans.
II n'en reste pas moins vrai que celles qui arrivent d'Amérique
latine se sentent déconcertées, en particulier si elles
ont respiré cette atmosphère créée par la
théologie de la libération parmi les religieux du continent.
Ce qui les déconcerte par exemple, c'est que des petites filles
de la Cuba socialiste veuillent faire leur première communion pour
pouvoir revêtir les robes blanches de mousseline et dentelles d'il
y a cinquante ans, et qu'elles refusent tout choix en faveur d'un vêtement
plus simple. Ce qui les déconcerte, c'est que les autorités
ecclésiastiques leur souhaitent chaleureusement la bienvenue et
les installent très vite ici ou là, pour se sentir ensuite
aller à la dérive, sans plan pastoral aux objectifs clairs
qui leur donnerait une direction dans leur nouveau travail. Bien vite
elles découvrent que, si elles se montrent patientes, ces particularités
leur donnent accès à des espaces nouveaux et à une
plus grande liberté dans leur travail de formation.
Les religieuses sont plus patientes. Comme partout elles font face à
l'adversité et à la nouveauté avec une résistance
plus grande. Certains religieux s'impa-tientent. Beaucoup sont arrivés
à Cuba avec un bagage important d'expériences parfois
même à risque lors d'actions de base significatives
et ils ne trouvent pas beaucoup de sens à ce qu'ils ont à
faire à Cuba. "Nous laissons dans nos pays des activités
pastorales difficiles et en arrivant ici nous ne savons pas très
bien quel rôle nous devons jouer. Bien sûr, il y a des visites
à faire à des personnes âgées et, le dimanche,
le catéchisme à faire, et puis il y a des gens qui demandent
et demandent, mais estce pour cela que nous sommes venus ? Cuba est un
autre monde nous le savions, mais qu'avonsnous à faire dans
ce mon-de?" disentils. Quelquesuns s'en vont.
Les limites du lait de soja
Les
limites du système politique cubain sont à l'origine d'un
des grands désarrois contre lequel certains achoppent. La faible
autonomic de la société civile cubaine dans le cadre du
projet révolutionnaire rend difficile - voire impossible - des
initiatives, que ces religieux ont l'habitude de prendre dans leur travail
et pour lesquelles ils possédent une expérience éprouvée.
Une amie me raconte: "J'ai fait la connaissance de surs
qui sont arrivées à Cuba en 1992, lorsque les gens mouraient
de faim. Elles venaient du Nicaragua, où elles avaient réalisé
avec un certain succès un projet à partir du soja, dans
un quartier de Managua. Làbas, elles avaient organisé
les habitants pour semer le soja, le recolter et fabriquer du fait de
soja pour le distribuer. Elles parvinrent à améliorer la
vie du quartier. Les enfants étaient ali-mentés, les gens
participaient. En arrivant ici, elles pensèrent tout de suite à
faire quelque chose de semblable dans le quartier auquel les évêques
les avaient destinées. Un tel projet leur permettrait de mieux
connaître les gens, leurs problèmes et leur permettrait de
montrer par la pratique que la foi chrétienne ce n'est pas seulement
aller à la messe ou prier mais c'est aussi un engagement social,
un travail commu-nautaire. Mais elles ne purent rien faire. L'unique couverture
légale pour un projet de ce type est celle que peut avoir un travailleur
indépendant. Mais pour produire assez de soja pour tout un quartier
il ne suffit pas d'un seul travailleur avec sa famille, or la loi ne permet
que cela. Ce type de projet pour donner un résultat doit s'appayer
sur tout un ensemble de familles organisées..." J'ai demandé
si elles étaient entrées en contact avec le pouvoir populaire
du quartier."Bien sûr. Mais le pouvoir populaire leur a
dit: très bien, mes surs, gérez l'argent destiné
au projet, pour la semence, pour la machine à fabriquer le lait
de soja, nous, ensuite, nous nous occuperons d'organiser les gens. Estce
que tu me comprends ? Ici il n'y a pas une religieuse, aucun ecclésiastique,
quand bien même il appartien-drait à la théologie
de la libération, qui puisse se trouver à la tête
de quoi que ce soit, personne si ce n'est l'État ne peut être
responsable d'un projet social."
Certaines, certains comprennent et attendent. Ils estiment que leur
travail de formation est tout à fait stratégique, autant
que celui de projet social qu'on ne leur permet pas de réaliser.
D'autres ressentent un désaccord aigü qu'ils partagent avec
un secteur du clergé national à la recherche d'un projet
non seulement social mais aussi politique. Pour ceux qui arrivent de l'extérieur,
c'est beaucoup plus malaisé de comprendre les limites et de saisir
les occasions. Ils sont arrivés au chapitre 42 d'un feuilleton
très compliqué sans avoir vu les 41 chapitres précédents.
Sans doute leur auraient-ils rendu plus clair le scénario actuel.
Être
catholique aujourd'hui: de nombreuses questions à l'ordre du jour
L'Église
catholique cubaine peutelle répondre au "réveil"
religieux, sauratelle distinguer entre le blé et l'ersatz,
voudratelle accompagner ou lutter ? Vers où orienteratelle
ce sentiment religieux naissant ? L'Église grandiratelle
ou non quand sera retombée l'écume de l'effer-vescence ?
Le défi est grand pour l'institution ecclésiastique et pour
la communauté ecclésiale cubaine. L'ordre du jour catholique
est rempli de défis.
Quand Mère Teresa de Calcutta visita Cuba à la fin des années
80, elle eut une longue et cordiale entrevue avec Fidel Castro. Elle venait
demander, pour ses reli-gieuses missionnaires, l'autorisa-tion de fonder
un asile pour personnel âgées abandonnées à
Cuba. Fidel accepta sa proposition de très bonne grâce. Envoyez
vos missionnaires, lui ditil, construisez l'asile, mais vous ne
trouverez pas à Cuba une seule personne âgée abandonnée.
Lui auraitil dit la même chose aujourd'hui, quand tant de
personnel âgées, quoique ne vivant pas dans la rue ou comme
des mendiants, ne reçoivent qu'une pension mensuelle d'à
peine 80 pesos, soit moins de quatre dollars ? J'ai parlé de cela
avec quelques catholiques, pas des convertis récents, mais de ceux
qui ont toujours été croyants. L'une me dit: "Il y
a peu de temps encore, comme chrétienne, je n'avais pas à
m'occuper de savoir si la voisine mangeait ou non, car c'était
un problème de l'État. Ma charité suivait une autre
voie, plus morale, plus éthique. Mais, aujour d'hui, ma voisine
ne mange pas et l'État ne lui garantit plus sa nourriture. Que
dois je faire, moi ? Nous n'avons pas été préparés
à cela, nous avons été éduqués pour
la solidarité, mais avec beaucoup de paternalisme. Le gouvernement
n'était pas préparé à la "période
spéciale", et l'Église non plus. Nous, les catholiques
cubains devons désormais apprendre à vivre la foi comme
un engagement social."
Cette inquiétude ronge les plus éveillés. Une
autre me dit: "Quand j'étais petite et qu 'on me suivait
à l'Eglise pour voir comment je m'agenouillais et qu 'on riait
de moi, je n'ai pas eu peur, j'ai continué. À l'école,
j'ai su gagner mon espace et, bien que pratiquante, j'accédais
à des responsabilités partagées avec d'autres. À
l'université également. À l'assemblée des
meilleurs on me proposait toujours en exemple pour la jeunesse, on oubliait
que j'étais croyante. J'ai su faire ma place en argumentant ma
foi, en parlant avec d'autres pour la défendre. Et maintenant qu'il
n'y a plus cela, dans une situation si différente, je me demande
quelle sera ma place."
Quelqu'un me dit: "De mon temps, dans les communautés,
être chrétien c'était seulement ça: être
un témoin silencieux, confesser ta foi en étant le meilleur
en tout. Mon enfance a été marquée par cela: donner
l'exemple. Le plus honnête, le plus accompli, le plus sacrifié.
Ceux qui vinrent après moi n'avaient plus besoin de donner cet
exemple, car on ne "persécute" plus comme au début,
tu n 'as plus besoin d'être exemplaire, tu peux être ce que
tu veux. Et maintenant, nous devons commencer à vivre la foi comme
un engagement social, mais avec une jeunesse qui n'a pas été
élevée dans l'habitude du sacrifice. Comment allonsnous
faire ?"
Personne ne m'a parlé de l'engagement "politique" de
sa foi chrétienne dans la situation actuelle de Cuba. Cela ne veut
pas dire que ce thème ne soit pas à l'ordre du jour des
catholiques cubains. Il est très présent à l'esprit
d'une partie de l'institution ecclésiastique. Foi et politique,
participation politique des laïcs, rôle politique des croyants:
Jean-Paul II diratil quelque chose sur cette relation nécessaire,
mais extrêmement délicate dans la Cuba des années
90, plus exposée que jamais à la politique obstinée
des EtatsUnis ?
Les défis des protestants
À
la différence du reste de l'Amérique latine, on ne dit pas,
à Cuba, "évangéliques". Tout le monde parle
de "protestants". Euxmêmes, ils s'appellent ainsi.
Les questions et les réalités à l'ordre du jour des
protestants sont très semblables à celles des catholiques.
Seule l'échelle est plus petite. Autre différence, le protestantisme
pur est encore plus minoritaire que le catholicisme pur à Cuba,
et les autorités de l'Église catholique ont toujours été,
historiquement et culturellement, plus proches à la fois du pouvoir
politique et de la religion populaire, marquée par l'Afrique.
Les temples baptistes, presbytériens, méthodistes et épiscopaliens
les Églises protestantes historiques se remplissent
davantage qu'autrefois pour les liturgies, les activités sociales,
pour tout ce qui s'organise. Les nombreuses maisons de culte, où
plusieurs Églises évangéliques célèbrent
leur liturgie depuis des années, se remplissent également.
Selon une amie catholique, beaucoup de jeunes, élevés dans
l'athéisme et pris aujourd'hui d'inquiétudes religieuses,
se tournent vers les protestants. "Tu sais, dans la société
cubaine il y a une grande liberté sexuelle. Et l'Église
catholique est très rigide. II y a quelques Églises protestantes
qui ont des idées plus avancées que les catholiques, qui
admettent le divorce et la planification des naissances."
"Saistu me dit une autre amie ce qui me plaît
chez les protestants c'est ce que nous les catholiques, n'avons pas toujours
eu ? Pour certains d'entre eux, appartenir à une communauté
ce n'est pas seulement aller à l'Église. La communauté
se développe aussi au sein du voisinage. On sait quand quelqu'un
est malade, on se rend visite, on se connaît, on s'aide. J'aime
aussi leurs Églises lumineuses, alors que certaines Églises
catholiques font peur."
De même que du côté catholique, on perçoit
aussi un certain triomphalisme simpliste du côté évangélique
devant la cascade de "conversions", identifiant la crise à
la tour de Babel. Les fondamentalistes ajoutent l'alarmisme au désastre
de Babel, convaincus de l'imminence de la fin du monde socialiste en Europe.
Mais, de même que chez les catholiques, il y a de la lucidité,
de l'humilité et de l'autocritique chez les protestants. Et face
à ceux qui sont occupés à comptabiliser les conversions
et faire du chiffre, il y a ceux qui sont préoccupés de
faire pousser des semences de qualité et d'affermir l'engagement
chrétien. Aujourd'hui, beaucoup de protestants sont particu-lièrement
inquiets car, sous couvert de tourisme, mêlés à l'avalanche
de visiteurs, sont entrés ces prédicateurs de sectes sans
frontières, si nombreuses sur la terre mondialisée et millénariste
de cette fin de siècle.
J'ai vu une de ces "touristes" blondes sur la Rampa baragouiner
l'espagnol pour inviter ceux qui s'arrêtaient pour l'écouter
à assister à des "sessions chrétiennes de guérison
du cancer". Les gens, curieux, prenaient les cartes de couleur qu'elle
distribuait. Certains haussaient les épaules, d'autres notaient
l'endroit où aurait lieu la "nuit des miracles" promise.
Le difficile cuménisme catholiques- protestants
Dans
les moments de difficulté avec la hiérarchie catholique,
Fidel Castro a cherché à contrebalancer le poids du catholicisme
dans la culture en mettant politiquement en valeur les protestants.
Ce qui s'est passé en 1990 est très significatif. II y avait
alors une forte tension, peu connue du public, entre Fidel Castro et les
évêques catholiques. Les processions avaient été
autorisées, après presque 30 ans de claustration entre les
quatre murs des Églises. Quelquesuns en profitèrent
pour mêler, au "Tu régneras" et autres chants religieux
des années 50, des cris de "À bas Fidel !". II
y eut d'autres incidents. La situation créa des frictions, de nouvelles
prohibitions, et de nouvelles frictions.
Plus
tard, Fidel Castro fit un voyage au Brésil, où il rencontra
des évêques et des catholiques des communautés de
base. "Voici les catholiques et voici les évêques
que j'aimerais avoir à Cuba", dit Fidel à l'auditoire
brésilien, en profitant de l'occasion de manière provocante.
Cette rencontre fut largement diffusée à Cuba. En avril,
et pour renforcer encore davantage son avertissement, Fidel organisa une
ren-contre avec 74 dirigeants évangéliques, retransmise
par la télévision dans tout le pays. Les évangéliques
exprimèrent leur appui à la révolution et à
Fidel, bien qu'ils aient protesté contre trois décennies
de discriminations. Fidel profita de la rencontre pour annoncer les changements
que le IVème Congrès du Parti allait décider à
propos de la religion.
Cette réunion eut des effets multiples. Apaisante pour certains
milieux protestants, mais source de tension pour d'autres, les plus traditionnels,
ceux qui restent à l'écart non seulement de la politique
révolutionnaire, mais de toute "politique", au nom de
leur foi. Cela créa des tensions aussi chez les catholiques. "Je
crois que cette manipulation, ce double jeu que le gouvernement a pratiqué
plusieurs fois visa-vis de certaines Eglises protestantes, et à
l'égard de certains de leurs dirigeants, a contribué à
créer plus de barrières entre le gouvernement et les catholiques",
commente un ami.
Ce genre de situations peut avoir contribué à diminuer l'élan
vers l'cuménisme entre les autorités catholiques et
protestantes, alors que les gens tendent à vivre l'cuménisme
avec naturel bien qu'ils ne l'appellent pas ainsi comme
expression du croisement syncrétique entre toutes les croyances.
On ne peut pas oublier le rôle joué par la mentalité
préconciliaire dans laquelle le catholicisme cubain de la
révolution est resté figé, pour expliquer la faiblesse
de l'esprit cuménique catholiqueprotestant.
L'cuménisme fut une des bannières les plus neuves
et audacieuses que le Concile Vatican II a levées parmi les catholiques.
"On m'a formé raconte un catholique adulte
en insistant sur le fait que nous catholiques avons la vérité
et suivons la raison. On m'a dit que les protestants se sont séparés,
qu'ils sont coupables de la division entre les chrétiens. Et je
dirais que cette mentalité n'a pas changé."
L'cuménisme protestant
Il
existe un cuménisme entre les diverses Églises protestantes.
De fait, le mouvement cuménique est apparu à Cuba
en 1941, animé par les Églises protestantes historiques,
avec pour objectif de s'unir entre elles et de rester unies aux Églises
nouvelles qui apparaissent dans le pays.
Le Conseil cuménique de Cuba qui s'appelle aujourd'hui
Conseil des Églises est l'héritier de ce mouvement,
qui a lutté pour l'unité entre les protestants. Actuellement,
le Conseil est l'interlocuteur du Conseil mondial des Églises dont
le siège est à Genève. Le Conseil coordonne les actions
des secteurs les plus progressistes du protestantisme cubain, qui commença
à prendre de la force et de la présence dans les années
80 "quand comme me l'a expliqué un de ses dirigeants
nous avons décidé de nous libérer de deux
fondamentalismes, le fondamentalisme pente-côtiste et le fondamentalisme
marxiste, car les deux se rejoignent: la religion et la foi sont réduites
à être vécues entre les quatre murs du temple et les
quatre murs de la maison".
Au sein du Conseil des Églises, trente groupes se réunissent,
formés de confessions évangéliques et de mouvements
cuméniques protestants. Une vingtaine de groupes, fidèles
au fondamentalisme pentecôtiste, plus conservateur, ne se sont pas
intégrés au Conseil. Trois d'entre eux sont importants par
leur histoire et leur nombre de fidèles: les deux Conventions baptistes
l'orientale et l'occidentale et les Assemblées de
Dieu. Les autres sont des Églises très petites, nées
des divisions successives qui sont fréquentes dans le protestantisme
pentecôtiste.
La santería: la croyance la plus enracinée
La
Regla de Ocha ou santería, d'origine yoruba, avec son panthéon
de dieux et tous les liens syncrétiques qu'elle a élaborés
au long des siècles avec le catholicisme, le spiritisme et aussi
avec d'autres cultes d'origine africaine paleros et ñáñigos
a été la religion majoritaire à Cuba avant
la révolution, puis pendant les années du dogme athée,
et elle l'est toujours. C'est d'un prêtre catholique que j'entendais
cette réflexion: "Ils seront nombreux, les Cubains et les
Cubaines, ils seront extrêmement nombreux ceux qui verront en JeanPaul
II, plus que le pasteur des catholiques, I'Obatalá qui arrive de
très loin, vêtu de sa couleur, le blanc, pour les bénir
et bénir Cuba."
Bien que la première Constitution cubaine garantisse la liberté
de tous les cultes, être babalao, être palero, être
de la société abakuá est considéré
par le Code pénal comme un indice de dangerosité sociale.
Cela entoure toujours de secret et d'une certaine clandestinité
ces pratiques religieuses, qui furent considérées socialement
comme des superstitions ou "des affaires de Noirs", bien qu'elles
soient enracinées aussi comme "des affaires de Blancs".
La Constitution de 1940 accorda plus d'espace et de liberté aux
cultes afrocubains. En s'opposant résolument à la discrimination
que la culture dominante - blanche et raciste - entretenait visàvis
des Noirs, la révolution a donné de la dignité, indire-ctement,
à cette tradition religieuse. Dans la mesure où les Noirs
et les pauvres eurent toutes les opportunités que les Blancs riches
avaient déjà, la porte de la santería s'ouvrit
toute grande.
Depuis 1959, et jusqutà ces derniers temps, la célébration
de cultes santeros nécessitait des autorisations dont jamais
les messes catholiques, même dans les pires moments du conflit,
n'ont eu besoin. Mais cela ne semble pas avoir été perçu
comme une "persécution" ou une discrimination. Selon
la santera María, "la révolution a ses lois
et les santeros les respectent. Il n'y a pas de problèmes.
Si nous devons demander l'autorisation pour telle ou telle pratique religieuse,
c'est normal. Il a fallu toujours le faire, que ce soit ou non des fêtes
de saints. Cela n'a pas été inventé par la révolution.
Cela vient de bien avant. De la colonie".
Aujourdthui, la permissivité est totale. Si bien que le cardinal
de la Havane Jaime Ortega disait en février 1996, devant l'envoyé
du pape au Xème anniversaire de la Rencontre nationale ecclésiale
cubaine (ENEC): "Il y a des moments où il semblerait
que l'athéisme de l'État ait été remplacé
par une sorte de credo officiel, par la santería cubaine
comme religion rationale".
Avant 1959, les santeros étaient très peu organisés,
à cause du long passé de prohibitions et de mépris,
davantage parce qu'ils étaient Noirs que parce qu'ils étaient
santeros. Aujourd'hui ils sont de mieux en mieux organisés
et de plus en plus liés aux croyants de cette tradition dans les
autres pays d'Amérique latine. Leur croissance a été
énorme: ils affirment compter 15 000 babalaos (babe + awo
= père + secret). Le babalao est celui qui initie les autres
dans la santería, celui qui transmet les rites et les croyances,
celui qui se consacre à deviner et interpréter le destin
que les ancêtres, les aïeux et les forces de la nature assignent
aux vivants, celui qui parraine les nouveaux "saints". C'est
la dignité la plus haute dans la santería.
Aujourdthui, la santería a aussi ses propres défis
à relever. Et il reviendra à ces nombreux babalaos de
discerner dans le développement de leur religiosité ce qui
est authentique et ce qui est pur mercantilisme, folklore bon marché
ou attrapenigauds pour touristes crédules.
Le fameux reliquaire de Marianao
La
crise actuelle est la plus importante que Cuba, dans sa brève mais
dense histoire, ait jamais affronté. L'essor du religieux, de la
spiritualité, de la subjectivité, est seulement un élément
dans cette crise. Mais c'est un élément important, source
de défis qui ne sont pas seulement lancés aux catholiques,
protestants ou santeros. C'est aussi un défi pour ceux qui,
sans être croyants, prennent au sérieux le nouveau caractère
laïque de l'État cubain, les révolutionnaires qui luttent
aujourdthui pour maintenir les conquêtes du socialisme et veulent
le réinventer de manière créative.
Que l'État soit et doive être laïque n'a pas encore
été bien compris, sembletil. La souplesse fait
encore défaut et dans certains esprits officiels apparaît
la tendance à remplacer l'athéisme officiel et intolérant
par un laïcisme intolérant et officiel.
On m'a raconté la célèbre histoire du reliquaire,
un épisode fellinien qui tient en haleine depuis des années
les habitants d'un quartier de Marianao à La Havane. Dans les années
50, un homme du quartier, un Noir, demanda un miracle à la Vierge
de la Charité et comme il lui fut accordé, il tint sa promesse
en mettant l'image de la Vierge au coin de la rue où se trouvait
sa maison. Très vite, les voisins s'approprièrent l'image
miraculeuse et ils l'installèrent dans un reliquaire. Ils lui apportèrent
des fleurs, lui adressèrent des prières, lui demandèrent
plus de miracles. Le reliquaire devint une expression religieuse forte
et un signe d'identité du voisinage. Avec les dons, le maître
du reliquaire commença à célébrer une fête
pour les enfants du quartier le 8 septembre, fête de la Charité.
Le reliquaire survécut à l'athéisme des années
60 et continua d'être un point de convergence pour les croyances
de nombreuses personnes. I1 est toujours un symbole. Dans les années
70, des voleurs, eux aussi dévots de l'image, s'enfuirent après
avoir volé un lot de bijoux de valeur et en jetèrent un
dans le reliquaire. C'était leur hommage particulier à la
Vierge, pour le succès qu'ils avaient obtenu. Quand la police attrapa
les voleurs et les interrogea, ils avouèrent. À la recherche
du bijou manquant, des policiers voulurent briser le reliquaire. Les habitants,
d'une seule voix (L'auteur utilise l'expression todos a una fuente-ovejuna;
cette expression s 'inspire de l'oeuvre de la littérature classique
espagnole Fuente Ovejuna, de Félix Lope de Vega Carpio
(NdT).
Un jour, les autorités ont compris que le "problème"
du quartier n'était ni plus ni moins que dans ce reliquaire, un
mélange de religion, de délinquance et d'organisation de
quartier hors contrôle. Elles ordonnèrent d'abord d'enlever
la lumière du reliquaire. Les voisins l'éclairent alors
avec des cierges et des mèches. Finalement le fils de celui qui
avait installé le reliquaire finit par retirer l'image de la Vierge
et le reliquaire commença à se détériorer.
Depuis lors, et pendant vingt ens, la volonté de réinstaller
la Vierge de la Charité dans son lieu habituel, dans un reliquaire
neuf, est restée toujours tenace. Aujourd'hui, avec l'effervescence
religieuse, la décision est irrépressible et unanime: militants
et nonmilitants, croyants et noncroyants, tous veulent remettre
le reliquaire en place. "Dis,
c'est quoi, être laïque ?"
II
y eut des discussions enflammées. Les autorités du pouvoir
populaire élues par le quartier respectent le souhait des gens,
mais les autorités du Parti ont décidé que le reliquaire
ne serait pas remis en place. Au nom de la laïcité de l'État.
"Laicité ou non, les gens vont le remettre de toutes façons.
C'est un conflit inutile. Une guerre religieuse au nom de l'État
laïque, cela atil un sens aujour-d'hui? Pourquoi transformer
la pose de ce reliquaire fameux en un acte contrerévolutionnaire?
Dis, petite, tu veux bien m'expliquer ce que c'est d'être lai-que?
", me dit, préoccupé, le délégué
du Pouvoir populaire d'un quartier proche de celui où se passe
cette fameuse histoire.
"Le Parti dit un autre délégué
reste en dehors de ce phénomène de développement
de la religiosité populaire, comme les singes savants: je ne vois
pas, je n'entends pas, je ne parle pas et, donc, je n'ai pas de problèmes.
Ils autorisent seulement ce qui s'impose par la force: la Virgen del
Camino, les fêtes de la Virgen de Regla, les organisations
abacuá de Regla et Guanabacoa et même
les Témoins de Jéhovah. Dans ce cas, pourquoi laisser les
gens mettre le reliquaire de force ? N'estil pas préférable
de faire de son installation un projet de la communauté, appuyé
par le conseil populaire, par les gens chargés de la culture, par
tous les autres acteurs des organisations populaires ?" La visite
du pape, avec ses tensions et ses relâchements, est peutêtre
une grande occasion pour que fonctionnaires et nonfonctionnaires
comprennent mieux ce qu'est la laïcité et quelle doit être
la sensibilité culturelle et populaire en matière de religion.
"Comment l'idéologie athée à Cuba vatelle
être éliminée ?", se demande un ami révolutionnaire,
de pensée marxiste et de tendance vraiment laïque. "Comme
faisant partie d'une réaction sociale antirévolutionnaire,
contraire à la révolution, attitude qui est aujourd'hui
en progrès à cause des difficultés que nous vivons
tous les jours ? Ou comme un approfondissement de la culture socialiste
des Cubains ?" C'est le principal défi, dans le domaine
religieux, pour tous les révolutionnaires cubains, croyants ou
non.
DIAL,
Dossier 2196
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