José María Vigil, CMF
LA SITUATION RELIGIEUSE CUBAINE EN TEMPS DE CRISE

Nous présentons ici un panorama d'ensemble des différents courants religieux que l'on trouve dans l'île, qu'il s'agisse de ceux qui traversent l'Église catholique, des différentes confessions protestantes, de la santeria, des courants spirites ou d'autres manifestations plus difficilement classifiables. Le dossier ci­dessous est paru dans Envío, novembre 1997.


L'actuel renouveau de la religiosité a commencé au milieu des années 80, dans la mesure où les tabous qui la tenaient emprisonnée au plus profond de la conscience commencèrent à se briser, ceci à partir du haut, l'athéisme officiel se mettant à renoncer à occuper certains espaces. Alors sortirent de la clandestinité, des tréfonds de l'âme, des sentiments réprimés, conservés, oubliés, dissimulés.
"À l'Université nous nous sommes mis à discuter abondamment sur de nombreux thèmes, plus qu 'avant, mais en dehors des salles de cours. Et si tu étais croyante, on te posait beaucoup de questions, il existait une grande curiosité, une curiosité positive", me raconte une amie. Des garçons et des filles se mirent à exhiber des croix sur leur poitrine et à pointer le nez dans des églises jusqu'alors interdites. Et les expressions si typiquement cubaines Loué soit le seigneur ! ou Ave Maria Purisima ! reprirent leur place dans les conversations. Les pèlerinages du 17 décembre au sanctuaire de E1 Rincón pour accomplir les promesses faites à saint Lazare attirèrent des foules de plus en plus grandest Pour les plus vieux, ce qui se produisait était comme un retour à leurs racines. Pour les jeunes c'était la nouveauté, l'inconnu, un plaisir esthétique devant certaines cérémonies, un moyen attrayant de connaître des gens "différents".
Dans les années 90 toutes ces tendances se géné-ralisèrent. Dès lors c'est depuis le bas, à partir de l'intérieur que l'athéisme se brisa. La société cubaine perdit d'un coup ses repères qu'elle avait crus définitivement stables, quasiment éternels. L'URSS se suicide, le PCUS se décomposa, le socialisme réel en Europe s'effondra, le sandinisme perdit le pouvoir, et avec la fin de l'allié de l'Est, les Cubains virent se pavaner, tout puissant comme la divinité même, l'Ouest menaçant. C'était logique de revenir vers l'au­delà face à un semblable bond vers l'en deçà. Beaucoup de Cubains et de Cubaines déconcertés par les chan-gements que la crise apporta dans leurs vies, épuisés par les sacrifices que la résistance à tant de difficultés exigeaient d'eux, et pleins de nouvelles questions "transcendantales" auxquelles le système dans lequel ils avaient vécu tant de temps en toute sécurité, ne sait pas, ne veut pas ou ne peut pas donner de réponse satisfaisante, commencèrent à se tourner vers la religion.


lls croient encore en Dieu !

Aujourd'hui le "réveil " religieux part dans toutes les directions. On compte un nombre croissant de catholiques, de protestants de toutes les dénominations, de spirites et, plus que tous, de santeros et autres de religions d'origine africaine. Jusqu'aux juifs, une minorité de quelque cinq cents personnes a vu son nombre doubler et ceux qui lisent la torah et fêtent la Pâque avec du pain azyme sont désormais un millier...
II y a une augmentation réelle, tant qualitative que quantitative. "Ils croient encore en Dieu !" disent surpris les non­pratiquants en voyant ce qui se passe. Et, satisfaits, ceux qui n'ont jamais cessé de pratiquer, disent de même: "Ils croient encore en Dieu !" À travers la religion on cherche "du sens". Et on cherche l'esprit de communauté, l'amour. "Entre militants, au sein du parti, nous ne nous aimons pas", m'a dit une fois un ami communiste qui essayait de mieux comprendre les raisons de cette recherche intérieure.
Mais, en même temps que ceux qui cherchent réellement, d'autres suivent le même chemin mais ils sont moins sérieux. On se livre à un tour de passepasse d'une Eglise à l'autre, d'une dénomination à l'autre, histoire de voir laquelle plaît le plus, ce qu'on donne ici ou ce qu'on raconte là... Il y a aussi une santería folklorique, lancée par l'essor du tourisme qui s'avère très rentable économiquement. Et il y a aussi un enchevêtrement d'intérêts politiques qui ont pris place dans le wagon de l'effervescence religieuse. Qui écoute Radio Marti, qui émet depuis Miami, le remarque tout de suite. La religion est l'aspirine dont on manque, c'est un espace plus protégé d'activisme pour l'opposition politique, c'est un monde où exprimer que tu es dissident ou différent, ou, du moins, que tu as un look distinct. C'est une mode, c'est "l'interdit", c'est un moyen d'affirmation personnelle, c'est le message durable et permanent, un mur qui ne s'effondre pas, c'est le paradis perdu ou le paradis trouvé. C'est tout cela à la fois. C'est ce qu'est toujours la religion: une des expressions les plus profondes et les plus complexes de la subjectivité humaine. S'il y a toujours eu à Cuba du mélimélo, il atteint maintenant des sommets. "Tout ça c'est des foutaises !": ainsi qualifie le "renouveau de la foi" un vieux et sage "mage" santero qui ne s'en laisse pas conter.


L'amour ne désespère de rien

L'envergure de la crise économique surprit Cuba. Elle n'avait pas été prévue au niveau stratégique, ni du point de vue matériel, ni du point de vue spirituel. En septembre 1993, il y eut un moment difficile, après des mois de perplexité, de paralysie et un pari obstiné mais raté de résister sans rien changer ou presque, en collant des emplâtres tout en espérant un improbable miracle ­ des puits de pétrole, le vaccin contre le side, une poule aux oeufs d'or. Lorsque Cuba, démuni, s'apprêtait à entreprendre les premiers réajustements économiques importants, les onze évêques catholiques des sept diocèses cubains publièrent un long message intitulé: L'amour ne désespère de rien. Dans les médias, tous officiels, diverges voix critiquèrent durement le texte, sans toutefois faire connaître son contenu. Résultat: une énorme publicité pour le document. "Je n'arrêtais pas de le photocopier au bureau. Par le canal des paroisses, il n'aurait jamais atteint autant de gens comme cela s'est produit grâce au petit coup de pouce du gouvernement", me raconte une amie catholique.


Le Message était la troisième prise de position collective importante de la hiérarchie catholique cubaine depuis le début du processus révolutionnaire. La première en 1960 avait consisté en une rupture, la deuxième en 1986 en un dialogue, à l'occasion de l'ENEC. (À la suite de la participation d'un certain nombre d'évêques cubains à la rencontre historique de Puebla, eut lieu à Cuba, en 1979 la première assemblée pour préparer le Rencontre nationale ecclésiale cubaine (ENEC) de 1986: une réflexion sur le nouveau rôle de l'Église dans le monde et à Cuba (Ndt).

"Il n'est pas de notre compétence d'indiquer le cap que doit prendre l'économie du pays, mais il nous revient d'en appeler, en collaboration avec tous les Cubains, à un bilan serein et sincère, de l'économie et de sa gestion. Par delà des mesures conjoncturelles d'ur-gence, un projet économique structuré, capable de dynamiser et de mobiliser les énergies du peuple tout entier, devient indispensable. Nous n'excluons pas la possibilité qu'un projet de ce type existe, mais l'igno-rance dans laquelle nous en sommes ne contribue pas à faire naître la confiance qui renouvellerait l'énergie des hommes et des femmes de notre pays." Ils se montraient hardis lorsqu'ils émettaient l'idée que si les dollars des Cubains exilés avaient été récemment "dépénalisés" afin d'aider à sauver l'économie, il faudrait alors prendre en compte ces Cubains: "On admet aujourd'hui que les Cubains qui peuvent apporter une aide économique sont précisément ceux dont on a fait des étrangers. Ne vaudrait­il pas mieux reconnaître qu'ils ont eux aussi le droit légitime et le devoir d'apporter des solutions du fait même qu'ils vent Cubains ? Comment pourrons-nous nous adresser à eux pour leur demander de l 'aide si nous ne créons pas d'abord un climat de réconciliation entre tous les enfants d'un même peuple?"
Ce qu'il y avait de plus audacieux dans l'ordre du jour proposé par les évêques était "les implications politiques" qu'ils voyaient dans la crise économique. Comme issue à la crise économique, les évêques proposaient un dialogue entre tous, car "il faut bien reconnaître qu'il existe à Cuba des critères différents d'analyse de la situation du pays ainsi que des solutions possibles, et que le dialogue a lieu à mi­voix dans la rue, dans les centres de travail, dans les foyers." "Un dialogue ­ indiquaient­ils ­ non tant pour examiner les "pourquoi ?" que pour définir les "vers où ?", car tous les "pourquoi ?" mettent toujours en évidence une culpabilité et tous les "vers où ?" portent en eux-mêmes une espérance."


L'heure de l'humilité

Après des années de trêve, de subtiles approches ou de tensions non rendues publiques et prudemment surmontées en privé, le message a créé la dernière et importante tension connue entre l'Église catholique et le gouvernement, ce qui a pu avoir une influence sur les nouveaux délais apportés à la visite du pape.
La rigueur dans la réflexion du document des évêques est évidente. La réaction des révolutionnaires ­ aucune réaction publique de la part du gouvernement ­ s'explique par l'existence de soupçons jamais surmontés. Le texte avait rouvert des cicatrices. Peut­être faut­il voir la clé de l'indisposition officielle dans le fait que, en 1993, de nombreux révolutionnaires n' avaient encore ni évalué ni pris en compte l'envergure de la crise que vivait déjà et que devrait vivre encore Cuba. Ce n'était pas facile d'assumer cela. Pendant plus de trois décennies la révolution avait évité avec un succés constant les plus grands écueils, jouant à être une petite grande puissance. Maintenant le jeu se terminait et malgré cela, une humilité réaliste qui aurait permis de comprendre qu'il fallait recommencer, qu'il faudrait réinventer la révolution et le socialisme, n'était pas encore de mise.


Le réalisme humble faisait défaut aussi du côté des évêques. Aprés tant d'années d'un silence prudent on ne pouvait qu'être surpris en lisant leur message. C'est comme si l'on avait vu sauter à la perche aujourd'hui quelqu'un qui, hier, marchait appuyé sur une canne. Les évêques voulaient­ils précipiter les événements, cet effondrement imminent de la révolution que le monde entier se mit à atten-dre impatiemment à partir de 1990, lors de la disparition de l'URSS ? "La tendance de la hiérarchie catholique, depuis le début de la révolution et pendant bien des années après, a été de douter de la permanence de la révolution, de douter de sa capacité à survivre. Penser que ,ca allait s'effondrer, que ça ne durerait pas a été une des nombreuses causes qui a rendu les évêques incapables de monter un projet stratégique, de penser une pastorale à la dimension politique de la vie de l'Église", commente un prêtre.
Ont­ils de nouveau pensé ainsi, cette tendance historique a­t­elle de nouveau fait surface ? Le Message de 1993 contient, en même temps qu'une description réaliste de la crise, une insistence implicite sur son aspect profondément désespéré, comme si l'on se trouvait face à une catastrophe irréversible. Comme si toute récupération, toute reconstruction était désormais impossible. La logique du message des evêques est celle­ci: Dieu a été absent du projet révolutionnaire, c'est pourquoi, malgré la justice, l'amour a fait défaut, aussi devons nous revenir à l'amour, devons nous revenir à Dieu. Lors des débats pendant la rencontre nommée ECO qui marqua la célébration en 1996 des dix ans de l'ENEC, on a pu lire cette affirmation: "L'Église est la seule voix qui exprime l'homme dans son intégralité".
Beaucoup de révolutionnaires cubains ont fait preuve d'une lucidité plus humble pour donner une lecture de la crise que vit la révolution cubaine, même s'ils s'accrochent davantage à des appels à la résistance qu'à la promotion de la participation et de la créativité. Et les évêques ? Vont­ils s'accrocher encore à l'interprétation qu'ils ont donnée en 1993 ? Est­ce cette perspective que, implicitement ou explicitement, les évêques auront transférée de leur ordre du jour à celui de Jean Paul II ? Est­ce avec cette vision que va arriver à Cuba le Souverain Pontife ?


La tour de Babel

La subtile interprétation de la crise cubaine, selon laquelle on pourrait mettre en parallèle l'effort humaniste de quatre décennies de révolution avec la construction orgueil-leuse et provocante d'une haute tour de Babel que Dieu aurait fini par châtier d'un foudroyant effondrement, cette interprétation est celle que cherchent à diffuser quelques "cubanologues" de Miami lorsqu'ils parlent avec enthousiasme du réveil reli-gieux des Cubains.
Cette vision transparaît également dans l'ingénuité de quelques religieux, hommes et femmes, qui travaillent à Cuba. Parce que maintenant, cent ou deux cents enfants fréquentent les séances de cathéchisme jusqu'alors désertes, ils parlent avec émotion du renouveau de la foi dans les families. Ne serait­ce pas que l'on dispense aux enfants en même temps que l'enseignement du cathéchisme un verre de lait avec un pain beurré? Parce que des jeunes filles qui demandent à être religieuses frappent aux portes des couvents on interpréte avec attendrissement ces coups de heurtoir comme une preuve de la soif de Dieu de la jeunesse cubaine. Ne serait­ce pas que le noviciat est un chemin tout tracé pour sortir de Cuba et rester ensuite à l'étranger avec un travail et sans habit religieux? Un tel épanouissement du charisme catholique ne viendrait­il pas du fait que grâce au charisme on parvient à voyager pour des rencontres et congrès? Plus que pour le sacrament, les gens aujourd'hui ne chercheraient-ils pas à se marier à l'Eglise parce qu'un temple resplendissant et kitsch est plus joli que les "palais des fiancées" désormais à l'abandon ? Il existe une véritable recherche, une authenticité. Mais il y a aussi d'autres choses. Et comme dit le proverbe cubain: "La tortue peut plonger, çà n 'en fera pas un sous­marin."


Éthique, esthétique et photocopieuses

II y a aussi du réalisme dans l'ordre du jour des catholiques. C'est un prêtre, un curé qui, non sans humous, m'a fait cette réflexion: "Pourquoi crois­tu que tant de gens aujourd'hui demandent le baptême ? Pour, en­quite, devenir santos, pour ça. La santería est liée au catholicisme, à nos fêtes, à nos saints. La santeria réalise le syncrétisme avec le catholicisme et non avec le protestantisme. Les santeros absolument purs ne sont qu'une minorité. Les santeros apprécient les prêtres, ils nous considèrent sacrés, ils reçoivent les sacraments, prennent connaissance de la doctrine catholique, la respectent". C'est une jeune amie catholique qui m'a fait cette reflexion: "Les gens de ma génération ,nous avons passé notre jeunesse dans des collèges grands, laids, à l'abandon. Nous ramassions des pommes de terre en même temps que nous faisions nos études. Nous avons étudié dans la bagarre. Et c' test ainsi que nous avons grandi. Ça a été dur, ça n'a pas été facile, il fallait que ce soit ainsi, c'était notre lot. Et nous l'a-vons fait. Maintenant il y a d'autres possibilités et lorsque des jeunes découvrent un autre monde, de belles églises, des communautés où de douces religieuses cuisi-nent divinement, t'accueillent et t'embrassent... ils stouvrent au sentiment religieux ! Les conversions aujourd'hui ne portent pas sur l 'éthique. Tout ça c'est aussi une question d'esthétique !" Et c'est une catholique militante, avec derrière elle toute une vie à proclamer sa foi contre vents et marées face aux injustes discriminations, et une participation constante au travail ecclésial, qui m'a dévoilé la face cachée de ce "renouveau de la foi": "Je ne crois pas que les Églises se développent. Elles se renouvellent, mais elles ne se développent pas, elles ne sont qu'un lieu de passage. Toutes ces conversions ? Toutes ces vocations ? Il faut en prendre et en laisser. Et comme il n'y a ni possibilité ni plan pastoral pour s'occuper de ceux qui entrent, les gens ressortent confus et s'en vont. À l'heure actuelle plus qu'un plan pastoral adapté à ce qui se passe, il y a un éblouissement à l'égard des moyens, il faut avoir un grand bureau, la meilleure photocopieuse, un bon ordinateur, un véhicule. Du fait de l 'existence des ONG, les diocèses ne présentent pas de projets et demandent de l'argent pour faire comme elles: ouvrir des bureaux."
Les églises protestantes sont confrontées à une problé-matique identique: choisir entre quantité ou qualité. Et elles se montrent préoccupées par la distance qui se crée entre les fidèles et leurs pasteurs du fait que ces derniers, à cause de leur travail ­ augmenté actuelle-ment par l'affluence de nouveaux croyants ­ ont facilement accès à des moyens techniques, des voyages et des produits en dollars dont la population est privée.


Nouveaux croyants, nouveaux formateurs

Les catholiques les plus réalistes estiment que les "conversions" de ceux qui aujourd'hui demandent à être baptisés ou confirmés, fréquentent la messe ou veulent apprendre à prier, font beaucoup de bruit pour peu de choses. En même temps ils accordent une grande valeur à ce peu de choses qu'ils voient apparaître. Ils considérent que l'Église catholique, avec les moyens qu'elle a, manque de capacité pour accom-pagner le long processus qui permet de discerner la qualité, cette voie qui s'ouvre dans un être humain par de confus sentiments religieux et doit s'achever dans une foi solidement formée et engagée.
La priorité de l'ordre du jour de l'Église catholique actuel-lement est d'être présente dans les moyens de communication de masse afin d'élargir son auditoire, limité pour l'instant à celui issu du travail paroissial, du culte, de la catéchèse auprès des enfants, des jeunes et des adultes. Cette demande trouvera un amplificateur privilégié à l'occasion de la visite du pape.
I1 existe un manque d'agents pastoraux . Et le cas n'a pas été rare ces dernières années d'agents pastoraux qui ont saisi la première opportunité qui se présentait ­ par exemple, un voyage pour assister à une célébration religieuse ­ pour quitter Cuba sans billet de retour. Partir ou rester: cette frontière qui, depuis tant d'années, a marqué toute la société cubaine, plus tentatrice aujourdthui que jamais, a eu une influence aussi sur la vie des Églises et des religieux.
Ces dernières années, du fait d'une certaine détente, le gouvernement cubain a fait preuve d'une plus grande flexibilité à l'égard des autorisations d'entrées accordées à de nouvelles congrégations et de nouveaux prêtres, cela n'est cependant pas encore suffisant pour consolider la capacité d'accompagnement vers la foi de nouveaux croyants.
À une époque de conflit, José Felipe Carneado, militant du PSP, parti communiste antérieur à la révolution, s'occupait du Bureau des affaires religieuses, qui fonctionne au sein du PCC. Depuis quatre ans le Bureau est dirigé par Caridad Diego, une femme tout à fait capable de remplir des fonctions aussi délicates et que connaissent bien les religieux et religieuses de toute l'île. Une femme digne d'admiration, entre autres, parce qu'elle a appris à faire preuve d'autorité dans le dialogue avec les autorités religieuses, ce qui n'a rien de facile si l'on tient compte du fait que dans l'Église l'autorité est "une affaire d'hommes".
Le fait que les religieux et religieuses qui aujourd'hui arrivent pour prendre en charge le peuple cubain, ne soient pas dans leur majorité cubains, est une des préoccupations actuelles du Bureau. Aussi ses membres considérent que la rigidité de la formation impartie au séminaire et dans les noviciats entraîne de nombreux désistements parmi les vocations rationales.


En provenance du Mexique, des prêtres de la congrégation des Légionnaires du Christ sont arrivés à Cuba. Ces prêtres sont connus dans leur pays comme "Millionnaires du Christ" à cause de la mentalité élitiste qu'ils inculquent dans leurs collèges aux enfants des families les plus riches d'entre les riches de la société mexicaine. À Camagüey on a confié aux Légionnaires la responsabilité des programmes de formation. Des prêtres et du personnel laique de l'Opus Dei sont également arrivés depuis l'Espagne et le Mexique. Comme dans tous les pays, ils manipulent des moyens matériels et financiers importants et ils cherchent à attirer des jeunes et des professionnels pour les former à une idéologie religieuse sectaire et, elle aussi, élitiste. À Cuba ils semblent viser de préférence les pro-fessionnels de la médecine ­ nombreux, bien préparés ­ et leur offrent des programmes de formation. J'ai entendu dire à La Havane: "Ceux de l'Opus sont en train d'organiser un laboratoire extraordinaire de bioéthique." Je n'ai pas pu le voir. Sont également présents à La Havane depuis quelques années des prêtres qui font partie du renouveau charismatique et des prêtres liés aux communautés néocatéchuménales, au style de formation particulier apolitique et ludique.
"Ici il y a de quoi faire"
I1 existe des groupes de religieuses présentes ­ intégrées ­ dans des quartiers, des villes cubaines ou des villages à la campagne. Elles ne vivent plus dans les grands couvents d'autrefois mais en petites commu-nautés, comme une famille parmi les autres, beaucoup d'entre elles ne portent pas l'habit. Elles soutiennent l'action religieuse de la paroisse. Presque toutes sont arrivées à Cuba au cours de ces dernières années. Au début, à certaines, les gens ne demandaient que des médicaments ­ comme si elles étaient pharmaciennes ­, de la nourriture ­ comme si elles étaient épicières ­, une promenade à la plage ­ comme si elles tenaient une agence de tourisme. L'une d'entre elles se souvient: "Tout ce qui manque à Cuba, ils l'attendaient de nous."


Avec le temps ce sont les gens qui se sont mis à leur offrir généreusement ce qu'ils ont et à chercher auprès d'elles autre chose: une formation, des repères, une doctrine. C'est l'époque dorée où ces religieuses découvrent l'avantage que, sur le plan religieux aussi, Cuba possède comparativement au reste de l'Amérique latine. "Un avantage qui est un fruit mûri de la révolution. Ici on avance vite, ils apprennent beaucoup, tout de suite. Hy a de grandes possibilités. n y a de quoi faire à Cuba", me dit une autre religieuse, heureuse de travailler dans l'île depuis trois ans.
II n'en reste pas moins vrai que celles qui arrivent d'Amérique latine se sentent déconcertées, en particulier si elles ont respiré cette atmosphère créée par la théologie de la libération parmi les religieux du continent. Ce qui les déconcerte par exemple, c'est que des petites filles de la Cuba socialiste veuillent faire leur première communion pour pouvoir revêtir les robes blanches de mousseline et dentelles d'il y a cinquante ans, et qu'elles refusent tout choix en faveur d'un vêtement plus simple. Ce qui les déconcerte, c'est que les autorités ecclésiastiques leur souhaitent chaleureusement la bienvenue et les installent très vite ici ou là, pour se sentir ensuite aller à la dérive, sans plan pastoral aux objectifs clairs qui leur donnerait une direction dans leur nouveau travail. Bien vite elles découvrent que, si elles se montrent patientes, ces particularités leur donnent accès à des espaces nouveaux et à une plus grande liberté dans leur travail de formation.
Les religieuses sont plus patientes. Comme partout elles font face à l'adversité et à la nouveauté avec une résistance plus grande. Certains religieux s'impa-tientent. Beaucoup sont arrivés à Cuba avec un bagage important d'expériences ­ parfois même à risque ­ lors d'actions de base significatives et ils ne trouvent pas beaucoup de sens à ce qu'ils ont à faire à Cuba. "Nous laissons dans nos pays des activités pastorales difficiles et en arrivant ici nous ne savons pas très bien quel rôle nous devons jouer. Bien sûr, il y a des visites à faire à des personnes âgées et, le dimanche, le catéchisme à faire, et puis il y a des gens qui demandent et demandent, mais estce pour cela que nous sommes venus ? Cuba est un autre monde nous le savions, mais qu'avons­nous à faire dans ce mon-de?" disent­ils. Quelques­uns s'en vont.


Les limites du lait de soja

Les limites du système politique cubain sont à l'origine d'un des grands désarrois contre lequel certains achoppent. La faible autonomic de la société civile cubaine dans le cadre du projet révolutionnaire rend difficile - voire impossible - des initiatives, que ces religieux ont l'habitude de prendre dans leur travail et pour lesquelles ils possédent une expérience éprouvée. Une amie me raconte: "J'ai fait la connaissance de sœurs qui sont arrivées à Cuba en 1992, lorsque les gens mouraient de faim. Elles venaient du Nicaragua, où elles avaient réalisé avec un certain succès un projet à partir du soja, dans un quartier de Managua. Là­bas, elles avaient organisé les habitants pour semer le soja, le recolter et fabriquer du fait de soja pour le distribuer. Elles parvinrent à améliorer la vie du quartier. Les enfants étaient ali-mentés, les gens participaient. En arrivant ici, elles pensèrent tout de suite à faire quelque chose de semblable dans le quartier auquel les évêques les avaient destinées. Un tel projet leur permettrait de mieux connaître les gens, leurs problèmes et leur permettrait de montrer par la pratique que la foi chrétienne ce n'est pas seulement aller à la messe ou prier mais c'est aussi un engagement social, un travail commu-nautaire. Mais elles ne purent rien faire. L'unique couverture légale pour un projet de ce type est celle que peut avoir un travailleur indépendant. Mais pour produire assez de soja pour tout un quartier il ne suffit pas d'un seul travailleur avec sa famille, or la loi ne permet que cela. Ce type de projet pour donner un résultat doit s'appayer sur tout un ensemble de familles organisées..." J'ai demandé si elles étaient entrées en contact avec le pouvoir populaire du quartier."Bien sûr. Mais le pouvoir populaire leur a dit: très bien, mes sœurs, gérez l'argent destiné au projet, pour la semence, pour la machine à fabriquer le lait de soja, nous, ensuite, nous nous occuperons d'organiser les gens. Est­ce que tu me comprends ? Ici il n'y a pas une religieuse, aucun ecclésiastique, quand bien même il appartien-drait à la théologie de la libération, qui puisse se trouver à la tête de quoi que ce soit, personne si ce n'est l'État ne peut être responsable d'un projet social."


Certaines, certains comprennent et attendent. Ils estiment que leur travail de formation est tout à fait stratégique, autant que celui de projet social qu'on ne leur permet pas de réaliser. D'autres ressentent un désaccord aigü qu'ils partagent avec un secteur du clergé national à la recherche d'un projet non seulement social mais aussi politique. Pour ceux qui arrivent de l'extérieur, c'est beaucoup plus malaisé de comprendre les limites et de saisir les occasions. Ils sont arrivés au chapitre 42 d'un feuilleton très compliqué sans avoir vu les 41 chapitres précédents. Sans doute leur auraient-ils rendu plus clair le scénario actuel.


Être catholique aujourd'hui: de nombreuses questions à l'ordre du jour

L'Église catholique cubaine peut­elle répondre au "réveil" religieux, saurat­elle distinguer entre le blé et l'ersatz, voudra­t­elle accompagner ou lutter ? Vers où orientera­t­elle ce sentiment religieux naissant ? L'Église grandirat­elle ou non quand sera retombée l'écume de l'effer-vescence ? Le défi est grand pour l'institution ecclésiastique et pour la communauté ecclésiale cubaine. L'ordre du jour catholique est rempli de défis.
Quand Mère Teresa de Calcutta visita Cuba à la fin des années 80, elle eut une longue et cordiale entrevue avec Fidel Castro. Elle venait demander, pour ses reli-gieuses missionnaires, l'autorisa-tion de fonder un asile pour personnel âgées abandonnées à Cuba. Fidel accepta sa proposition de très bonne grâce. Envoyez vos missionnaires, lui dit­il, construisez l'asile, mais vous ne trouverez pas à Cuba une seule personne âgée abandonnée.
Lui aurait­il dit la même chose aujourd'hui, quand tant de personnel âgées, quoique ne vivant pas dans la rue ou comme des mendiants, ne reçoivent qu'une pension mensuelle d'à peine 80 pesos, soit moins de quatre dollars ? J'ai parlé de cela avec quelques catholiques, pas des convertis récents, mais de ceux qui ont toujours été croyants. L'une me dit: "Il y a peu de temps encore, comme chrétienne, je n'avais pas à m'occuper de savoir si la voisine mangeait ou non, car c'était un problème de l'État. Ma charité suivait une autre voie, plus morale, plus éthique. Mais, aujour d'hui, ma voisine ne mange pas et l'État ne lui garantit plus sa nourriture. Que dois je faire, moi ? Nous n'avons pas été préparés à cela, nous avons été éduqués pour la solidarité, mais avec beaucoup de paternalisme. Le gouvernement n'était pas préparé à la "période spéciale", et l'Église non plus. Nous, les catholiques cubains devons désormais apprendre à vivre la foi comme un engagement social."
Cette inquiétude ronge les plus éveillés. Une autre me dit: "Quand j'étais petite et qu 'on me suivait à l'Eglise pour voir comment je m'agenouillais et qu 'on riait de moi, je n'ai pas eu peur, j'ai continué. À l'école, j'ai su gagner mon espace et, bien que pratiquante, j'accédais à des responsabilités partagées avec d'autres. À l'université également. À l'assemblée des meilleurs on me proposait toujours en exemple pour la jeunesse, on oubliait que j'étais croyante. J'ai su faire ma place en argumentant ma foi, en parlant avec d'autres pour la défendre. Et maintenant qu'il n'y a plus cela, dans une situation si différente, je me demande quelle sera ma place."
Quelqu'un me dit: "De mon temps, dans les communautés, être chrétien c'était seulement ça: être un témoin silencieux, confesser ta foi en étant le meilleur en tout. Mon enfance a été marquée par cela: donner l'exemple. Le plus honnête, le plus accompli, le plus sacrifié. Ceux qui vinrent après moi n'avaient plus besoin de donner cet exemple, car on ne "persécute" plus comme au début, tu n 'as plus besoin d'être exemplaire, tu peux être ce que tu veux. Et maintenant, nous devons commencer à vivre la foi comme un engagement social, mais avec une jeunesse qui n'a pas été élevée dans l'habitude du sacrifice. Comment allons­nous faire ?"
Personne ne m'a parlé de l'engagement "politique" de sa foi chrétienne dans la situation actuelle de Cuba. Cela ne veut pas dire que ce thème ne soit pas à l'ordre du jour des catholiques cubains. Il est très présent à l'esprit d'une partie de l'institution ecclésiastique. Foi et politique, participation politique des laïcs, rôle politique des croyants: Jean-Paul II dirat­il quelque chose sur cette relation nécessaire, mais extrêmement délicate dans la Cuba des années 90, plus exposée que jamais à la politique obstinée des Etats­Unis ?

Les défis des protestants

À la différence du reste de l'Amérique latine, on ne dit pas, à Cuba, "évangéliques". Tout le monde parle de "protestants". Eux­mêmes, ils s'appellent ainsi. Les questions et les réalités à l'ordre du jour des protestants sont très semblables à celles des catholiques. Seule l'échelle est plus petite. Autre différence, le protestantisme pur est encore plus minoritaire que le catholicisme pur à Cuba, et les autorités de l'Église catholique ont toujours été, historiquement et culturellement, plus proches à la fois du pouvoir politique et de la religion populaire, marquée par l'Afrique.
Les temples baptistes, presbytériens, méthodistes et épiscopaliens ­ les Églises protestantes historiques ­ se remplissent davantage qu'autrefois pour les liturgies, les activités sociales, pour tout ce qui s'organise. Les nombreuses maisons de culte, où plusieurs Églises évangéliques célèbrent leur liturgie depuis des années, se remplissent également.
Selon une amie catholique, beaucoup de jeunes, élevés dans l'athéisme et pris aujourd'hui d'inquiétudes religieuses, se tournent vers les protestants. "Tu sais, dans la société cubaine il y a une grande liberté sexuelle. Et l'Église catholique est très rigide. II y a quelques Églises protestantes qui ont des idées plus avancées que les catholiques, qui admettent le divorce et la planification des naissances."
"Sais­tu ­ me dit une autre amie ­ ce qui me plaît chez les protestants c'est ce que nous les catholiques, n'avons pas toujours eu ? Pour certains d'entre eux, appartenir à une communauté ce n'est pas seulement aller à l'Église. La communauté se développe aussi au sein du voisinage. On sait quand quelqu'un est malade, on se rend visite, on se connaît, on s'aide. J'aime aussi leurs Églises lumineuses, alors que certaines Églises catholiques font peur."
De même que du côté catholique, on perçoit aussi un certain triomphalisme simpliste du côté évangélique devant la cascade de "conversions", identifiant la crise à la tour de Babel. Les fondamentalistes ajoutent l'alarmisme au désastre de Babel, convaincus de l'imminence de la fin du monde socialiste en Europe.
Mais, de même que chez les catholiques, il y a de la lucidité, de l'humilité et de l'autocritique chez les protestants. Et face à ceux qui sont occupés à comptabiliser les conversions et faire du chiffre, il y a ceux qui sont préoccupés de faire pousser des semences de qualité et d'affermir l'engagement chrétien. Aujourd'hui, beaucoup de protestants sont particu-lièrement inquiets car, sous couvert de tourisme, mêlés à l'avalanche de visiteurs, sont entrés ces prédicateurs de sectes sans frontières, si nombreuses sur la terre mondialisée et millénariste de cette fin de siècle.
J'ai vu une de ces "touristes" blondes sur la Rampa baragouiner l'espagnol pour inviter ceux qui s'arrêtaient pour l'écouter à assister à des "sessions chrétiennes de guérison du cancer". Les gens, curieux, prenaient les cartes de couleur qu'elle distribuait. Certains haussaient les épaules, d'autres notaient l'endroit où aurait lieu la "nuit des miracles" promise.


Le difficile œcuménisme catholiques- protestants

Dans les moments de difficulté avec la hiérarchie catholique, Fidel Castro a cherché à contrebalancer le poids du catholicisme dans la culture en mettant politiquement en valeur les protestants.
Ce qui s'est passé en 1990 est très significatif. II y avait alors une forte tension, peu connue du public, entre Fidel Castro et les évêques catholiques. Les processions avaient été autorisées, après presque 30 ans de claustration entre les quatre murs des Églises. Quelques­uns en profitèrent pour mêler, au "Tu régneras" et autres chants religieux des années 50, des cris de "À bas Fidel !". II y eut d'autres incidents. La situation créa des frictions, de nouvelles prohibitions, et de nouvelles frictions.

Plus tard, Fidel Castro fit un voyage au Brésil, où il rencontra des évêques et des catholiques des communautés de base. "Voici les catholiques et voici les évêques que j'aimerais avoir à Cuba", dit Fidel à l'auditoire brésilien, en profitant de l'occasion de manière provocante. Cette rencontre fut largement diffusée à Cuba. En avril, et pour renforcer encore davantage son avertissement, Fidel organisa une ren-contre avec 74 dirigeants évangéliques, retransmise par la télévision dans tout le pays. Les évangéliques exprimèrent leur appui à la révolution et à Fidel, bien qu'ils aient protesté contre trois décennies de discriminations. Fidel profita de la rencontre pour annoncer les changements que le IVème Congrès du Parti allait décider à propos de la religion.
Cette réunion eut des effets multiples. Apaisante pour certains milieux protestants, mais source de tension pour d'autres, les plus traditionnels, ceux qui restent à l'écart non seulement de la politique révolutionnaire, mais de toute "politique", au nom de leur foi. Cela créa des tensions aussi chez les catholiques. "Je crois que cette manipulation, ce double jeu que le gouvernement a pratiqué plusieurs fois vis­a-vis de certaines Eglises protestantes, et à l'égard de certains de leurs dirigeants, a contribué à créer plus de barrières entre le gouvernement et les catholiques", commente un ami.
Ce genre de situations peut avoir contribué à diminuer l'élan vers l'œcuménisme entre les autorités catholiques et protestantes, alors que les gens tendent à vivre l'œcuménisme avec naturel ­ bien qu'ils ne l'appellent pas ainsi ­ comme expression du croisement syncrétique entre toutes les croyances. On ne peut pas oublier le rôle joué par la mentalité pré­conciliaire dans laquelle le catholicisme cubain de la révolution est resté figé, pour expliquer la faiblesse de l'esprit œcuménique catholique­protestant.
L'œcuménisme fut une des bannières les plus neuves et audacieuses que le Concile Vatican II a levées parmi les catholiques. "On m'a formé ­ raconte un catholique adulte ­ en insistant sur le fait que nous catholiques avons la vérité et suivons la raison. On m'a dit que les protestants se sont séparés, qu'ils sont coupables de la division entre les chrétiens. Et je dirais que cette mentalité n'a pas changé."


L'œcuménisme protestant

Il existe un œcuménisme entre les diverses Églises protestantes. De fait, le mouvement œcuménique est apparu à Cuba en 1941, animé par les Églises protestantes historiques, avec pour objectif de s'unir entre elles et de rester unies aux Églises nouvelles qui apparaissent dans le pays.
Le Conseil œcuménique de Cuba ­ qui s'appelle aujourd'hui Conseil des Églises ­ est l'héritier de ce mouvement, qui a lutté pour l'unité entre les protestants. Actuellement, le Conseil est l'interlocuteur du Conseil mondial des Églises dont le siège est à Genève. Le Conseil coordonne les actions des secteurs les plus progressistes du protestantisme cubain, qui commença à prendre de la force et de la présence dans les années 80 "quand ­ comme me l'a expliqué un de ses dirigeants ­nous avons décidé de nous libérer de deux fondamentalismes, le fondamentalisme pente-côtiste et le fondamentalisme marxiste, car les deux se rejoignent: la religion et la foi sont réduites à être vécues entre les quatre murs du temple et les quatre murs de la maison".
Au sein du Conseil des Églises, trente groupes se réunissent, formés de confessions évangéliques et de mouvements œcuméniques protestants. Une vingtaine de groupes, fidèles au fondamentalisme pentecôtiste, plus conservateur, ne se sont pas intégrés au Conseil. Trois d'entre eux sont importants par leur histoire et leur nombre de fidèles: les deux Conventions baptistes ­ l'orientale et l'occidentale ­ et les Assemblées de Dieu. Les autres sont des Églises très petites, nées des divisions successives qui sont fréquentes dans le protestantisme pentecôtiste.


La santería: la croyance la plus enracinée

La Regla de Ocha ou santería, d'origine yoruba, avec son panthéon de dieux et tous les liens syncrétiques qu'elle a élaborés au long des siècles avec le catholicisme, le spiritisme et aussi avec d'autres cultes d'origine africaine ­ paleros et ñáñigos ­ a été la religion majoritaire à Cuba avant la révolution, puis pendant les années du dogme athée, et elle l'est toujours. C'est d'un prêtre catholique que j'entendais cette réflexion: "Ils seront nombreux, les Cubains et les Cubaines, ils seront extrêmement nombreux ceux qui verront en Jean­Paul II, plus que le pasteur des catholiques, I'Obatalá qui arrive de très loin, vêtu de sa couleur, le blanc, pour les bénir et bénir Cuba."


Bien que la première Constitution cubaine garantisse la liberté de tous les cultes, être babalao, être palero, être de la société abakuá est considéré par le Code pénal comme un indice de dangerosité sociale. Cela entoure toujours de secret et d'une certaine clandestinité ces pratiques religieuses, qui furent considérées socialement comme des superstitions ou "des affaires de Noirs", bien qu'elles soient enracinées aussi comme "des affaires de Blancs".
La Constitution de 1940 accorda plus d'espace et de liberté aux cultes afrocubains. En s'opposant résolument à la discrimination que la culture dominante - blanche et raciste - entretenait vis­à­vis des Noirs, la révolution a donné de la dignité, indire-ctement, à cette tradition religieuse. Dans la mesure où les Noirs et les pauvres eurent toutes les opportunités que les Blancs riches avaient déjà, la porte de la santería s'ouvrit toute grande.
Depuis 1959, et jusqutà ces derniers temps, la célébration de cultes santeros nécessitait des autorisations dont jamais les messes catholiques, même dans les pires moments du conflit, n'ont eu besoin. Mais cela ne semble pas avoir été perçu comme une "persécution" ou une discrimination. Selon la santera María, "la révolution a ses lois et les santeros les respectent. Il n'y a pas de problèmes. Si nous devons demander l'autorisation pour telle ou telle pratique religieuse, c'est normal. Il a fallu toujours le faire, que ce soit ou non des fêtes de saints. Cela n'a pas été inventé par la révolution. Cela vient de bien avant. De la colonie".
Aujourdthui, la permissivité est totale. Si bien que le cardinal de la Havane Jaime Ortega disait en février 1996, devant l'envoyé du pape au Xème anniversaire de la Rencontre nationale ecclésiale cubaine (ENEC): "Il y a des moments où il semblerait que l'athéisme de l'État ait été remplacé par une sorte de credo officiel, par la santería cubaine comme religion rationale".
Avant 1959, les santeros étaient très peu organisés, à cause du long passé de prohibitions et de mépris, davantage parce qu'ils étaient Noirs que parce qu'ils étaient santeros. Aujourd'hui ils sont de mieux en mieux organisés et de plus en plus liés aux croyants de cette tradition dans les autres pays d'Amérique latine. Leur croissance a été énorme: ils affirment compter 15 000 babalaos (babe + awo = père + secret). Le babalao est celui qui initie les autres dans la santería, celui qui transmet les rites et les croyances, celui qui se consacre à deviner et interpréter le destin que les ancêtres, les aïeux et les forces de la nature assignent aux vivants, celui qui parraine les nouveaux "saints". C'est la dignité la plus haute dans la santería.
Aujourdthui, la santería a aussi ses propres défis à relever. Et il reviendra à ces nombreux babalaos de discerner dans le développement de leur religiosité ce qui est authentique et ce qui est pur mercantilisme, folklore bon marché ou attrape­nigauds pour touristes crédules.


Le fameux reliquaire de Marianao

La crise actuelle est la plus importante que Cuba, dans sa brève mais dense histoire, ait jamais affronté. L'essor du religieux, de la spiritualité, de la subjectivité, est seulement un élément dans cette crise. Mais c'est un élément important, source de défis qui ne sont pas seulement lancés aux catholiques, protestants ou santeros. C'est aussi un défi pour ceux qui, sans être croyants, prennent au sérieux le nouveau caractère laïque de l'État cubain, les révolutionnaires qui luttent aujourdthui pour maintenir les conquêtes du socialisme et veulent le réinventer de manière créative.
Que l'État soit et doive être laïque n'a pas encore été bien compris, semble­t­il. La souplesse fait encore défaut et dans certains esprits officiels apparaît la tendance à remplacer l'athéisme officiel et intolérant par un laïcisme intolérant et officiel.
On m'a raconté la célèbre histoire du reliquaire, un épisode fellinien qui tient en haleine depuis des années les habitants d'un quartier de Marianao à La Havane. Dans les années 50, un homme du quartier, un Noir, demanda un miracle à la Vierge de la Charité et comme il lui fut accordé, il tint sa promesse en mettant l'image de la Vierge au coin de la rue où se trouvait sa maison. Très vite, les voisins s'approprièrent l'image miraculeuse et ils l'installèrent dans un reliquaire. Ils lui apportèrent des fleurs, lui adressèrent des prières, lui demandèrent plus de miracles. Le reliquaire devint une expression religieuse forte et un signe d'identité du voisinage. Avec les dons, le maître du reliquaire commença à célébrer une fête pour les enfants du quartier le 8 septembre, fête de la Charité.
Le reliquaire survécut à l'athéisme des années 60 et continua d'être un point de convergence pour les croyances de nombreuses personnes. I1 est toujours un symbole. Dans les années 70, des voleurs, eux aussi dévots de l'image, s'enfuirent après avoir volé un lot de bijoux de valeur et en jetèrent un dans le reliquaire. C'était leur hommage particulier à la Vierge, pour le succès qu'ils avaient obtenu. Quand la police attrapa les voleurs et les interrogea, ils avouèrent. À la recherche du bijou manquant, des policiers voulurent briser le reliquaire. Les habitants, d'une seule voix (L'auteur utilise l'expression todos a una fuente-ovejuna; cette expression s 'inspire de l'oeuvre de la littérature classique espagnole Fuente Ovejuna, de Félix Lope de Vega Carpio (NdT).


Un jour, les autorités ont compris que le "problème" du quartier n'était ni plus ni moins que dans ce reliquaire, un mélange de religion, de délinquance et d'organisation de quartier hors contrôle. Elles ordonnèrent d'abord d'enlever la lumière du reliquaire. Les voisins l'éclairent alors avec des cierges et des mèches. Finalement le fils de celui qui avait installé le reliquaire finit par retirer l'image de la Vierge et le reliquaire commença à se détériorer. Depuis lors, et pendant vingt ens, la volonté de réinstaller la Vierge de la Charité dans son lieu habituel, dans un reliquaire neuf, est restée toujours tenace. Aujourd'hui, avec l'effervescence religieuse, la décision est irrépressible et unanime: militants et non­militants, croyants et non­croyants, tous veulent remettre le reliquaire en place.
"Dis, c'est quoi, être laïque ?"

II y eut des discussions enflammées. Les autorités du pouvoir populaire élues par le quartier respectent le souhait des gens, mais les autorités du Parti ont décidé que le reliquaire ne serait pas remis en place. Au nom de la laïcité de l'État. "Laicité ou non, les gens vont le remettre de toutes façons. C'est un conflit inutile. Une guerre religieuse au nom de l'État laïque, cela a­t­il un sens aujour-d'hui? Pourquoi transformer la pose de ce reliquaire fameux en un acte contrerévolutionnaire? Dis, petite, tu veux bien m'expliquer ce que c'est d'être lai-que? ", me dit, préoccupé, le délégué du Pouvoir populaire d'un quartier proche de celui où se passe cette fameuse histoire.


"Le Parti ­ dit un autre délégué ­ reste en dehors de ce phénomène de développement de la religiosité populaire, comme les singes savants: je ne vois pas, je n'entends pas, je ne parle pas et, donc, je n'ai pas de problèmes. Ils autorisent seulement ce qui s'impose par la force: la Virgen del Camino, les fêtes de la Virgen de Regla, les organisations abacuá de Regla et Guanabacoa et même les Témoins de Jéhovah. Dans ce cas, pourquoi laisser les gens mettre le reliquaire de force ? N'est­il pas préférable de faire de son installation un projet de la communauté, appuyé par le conseil populaire, par les gens chargés de la culture, par tous les autres acteurs des organisations populaires ?" La visite du pape, avec ses tensions et ses relâchements, est peut­être une grande occasion pour que fonctionnaires et non­fonctionnaires comprennent mieux ce qu'est la laïcité et quelle doit être la sensibilité culturelle et populaire en matière de religion.
"Comment l'idéologie athée à Cuba va­t­elle être éliminée ?",
se demande un ami révolutionnaire, de pensée marxiste et de tendance vraiment laïque. "Comme faisant partie d'une réaction sociale anti­révolutionnaire, contraire à la révolution, attitude qui est aujourd'hui en progrès à cause des difficultés que nous vivons tous les jours ? Ou comme un approfondissement de la culture socialiste des Cubains ?" C'est le principal défi, dans le domaine religieux, pour tous les révolutionnaires cubains, croyants ou non.

DIAL, Dossier 2196