La grâce de Marie pour la mission de l'Eglise

Marie-Hélène Robert, NDA/OLA
La grâce de Marie pour la mission de l'Eglise

L'auteur est sœur de Notre Dame des Apôtres et enseignant-chercheur à la Faculté de Théologie de Lyon (UCLy), où elle enseigne la missiologie et la théologie mariale. Elle est membre du comité de rédaction de Spiritus et vice-présidente de l'Association Francophone Œcuménique de Missiologie (AFOM).

 

Marie, Mère de Dieu, n'a pas été dispensée d'une vie de foi, foi qu'elle a donnée en réponse à l'annonce de l'ange Gabriel, mais aussi à Cana, à la Croix, au Cénacle, autrement dit dans les événements heureux ou malheureux, dans les moments de désarroi et d'incompréhension comme dans les temps de la patience confiante. Il s'agit pour Marie de les habiter et de les traverser tout à la fois. Les habiter car ils disent quelque chose de la condition humaine travaillée par Dieu. Les traverser car ces événements et ces moments ne s'arrêtent pas à eux-mêmes, ils font signe vers un au-delà plein de promesses, le salut de l'humanité. Marie entre dans ce projet de salut en étant mère du Sauveur, rachetée par lui, et en accompagnant l'Église et l'humanité dans leur marche vers le Royaume. Sa joie et sa foi sont un hommage rendu à Dieu et permettent sa mission si particulière.

Pourtant, l'unicité de la mission de Marie nous aide à comprendre et à vivre notre propre mission. «Toute grâce est mission», aimait rappeler Karl Rahner. Une mission, non au sens d'une instrumentalisation de la grâce ou des personnes, mais au sens d'un devoir («à qui a beaucoup reçu, il sera beaucoup demandé», Lc 12,48) et surtout au sens où la grâce reçue ne peut que déborder, rayonner, rejaillir. La Comblée-de-grâce, en ce sens, est essentiellement missionnaire.

On pourrait le vérifier en reprenant une à une les grâces que Marie a reçues d'après les récits évangéliques et d'après leurs commentaires et leur actualisation dans la tradition de l'Église: à quelle mission ces grâces convient-elles Marie, et à quelle mission l'Église est-elle à son tour conviée? Certaines de ces grâces sont propres à Marie, choisie par Dieu pour accomplir son projet de salut. D'autres sont données en partage aux baptisés. D'autres encore sont communes à l'humanité. Mais toutes sont orientées vers la réalisation du projet de Dieu; la participation de l'humanité à la grâce trinitaire, dont découlent toutes les grâces. C'est pourquoi aussi elles se rejoignent.

Regardons ce que la maternité de Marie, grâce qui est bien au cœur du mystère de l'Incarnation et du salut, dit de la participation de l'Église mais aussi de l'humanité à la mission du Sauveur.

Marie, mère de Dieu et mère de l'Église

Marie est mère du Christ, Verbe fait chair, et par cette maternité, elle est «mère de l'Église», Corps du Christ, donc mère des croyants.

«Le primat du Christ est manifesté dans l'Église, son Corps mystique: en elle, en effet, "les fidèles adhèrent au Christ Chef et sont en communion avec tous ses saints" (cf. LG, 52). C'est le Christ qui attire à lui tous les hommes. Puisqu'elle est, par son rôle maternel intimement unie à son Fils, Marie contribue à orienter vers lui le regard et le cœur des croyants. Elle est le chemin qui mène au Christ. En effet, celle qui, "à l'annonce de l'Ange, a accueilli dans son cœur et dans son corps le Verbe de Dieu" (LG, 53), nous montre comment accueillir dans notre existence le Fils descendu du ciel, et elle nous apprend à faire de Jésus le centre et "la loi" suprême de notre existence».

Le «comment se fera-t-il?» (Lc 1,34) de Marie devient pour nous: comment accueillir toujours plus le Christ dans notre vie de croyant ? Le «comment» dit un acquiescement. La première mission du croyant du baptisé est de répondre à la grâce de la foi par sa vie entière.

«L'Esprit Saint viendra sur toi et te couvrira de son ombre» (Lc 1,35). Être mère du Seigneur est une grâce unique, qui bouleverse Marie de joie et de crainte du Seigneur. Cette grâce donne Jésus au monde et fait entrer l'humanité dans une nouvelle étape de l'histoire de son salut. Cette grâce unique est bien au bénéfice de tous. Elle contient la grâce et la mission fondamentales de Marie: être mère. Mais en quel sens ?

Maternité spirituelle

Marie est «mère du Christ et mère des hommes, spécialement des fidèles» (LG, 54): mère du Christ physiquement mais en étant d'abord mère du Christ par sa foi, son obéissance à Dieu (LG, 56 et 63) et mère «spécialement des fidèles» dans l'ordre spirituel de la grâce, en tant que première rachetée. Marie est donnée par le Christ au disciple que Jésus aimait (Jn 19,26-27), c'est-à-dire donnée comme mère à l'Eglise, comme ces versets sont volontiers in-terprétés de nos jours . La maternité de Marie ne s'arrête donc pas à la crèche ou aux épisodes de l'enfance. Il s'agit d'une maternité continuée dans l'Église. Marie participe même au processus de divinisation, de «déification» du croyant par sa maternité spirituelle (Saint André de Crète).

Paul VI, dans le discours de promulgation de la constitution dogmatique Lumen gentium le 21 novembre 1964,  proclame «Marie Mère de l'Église, c'est-à-dire de tout le peuple de Dieu, aussi bien des fidèles que des pasteurs», dans son pèlerinage terrestre (les fidèles sont ceux qui vivent dans la foi, non dans la gloire, et les pasteurs le sont dans l'Église terrestre). Il s'agit d'une maternité intérieure, spirituelle, non d'une maternité extrinsèque: Marie appartient bien à l'Église, elle n'est pas hors d'elle, elle ne lui a pas donné naissance! Elle est membre à part entière de l'Église, Corps du Christ.

Cette mission propre de Marie est-elle aussi le fait des croyants ? Oui, dans la mesure où la maternité de Marie et celle de l'Église sont intimement liées. L'Église est mère au sens où elle accueille les enfants engendrés dans l'Esprit. Certes, nous n'avons pas historiquement la même mission que Marie, mais nous l'avons spirituellement. Il faudrait reprendre ici les grands écrits spirituels qui, depuis l'apôtre Paul, nous disent quelque chose de ce mystérieux engendrement spirituel, qui se vérifie dans l'activité missionnaire. L'Esprit ouvre les cœurs et fait naître le Christ dans les personnes, insérées dans des peuples et des cultures diverses, sans aucune exclusion de principe. La mission de l'Église est de favoriser la rencontre, l'accueil de l'œuvre de l'Esprit, et cette mission ne prendra fin qu'avec la venue du Royaume.

On pourrait envisager les trois autres grâces propres de Marie (immaculée conception, virginité perpétuelle, assomption) en tant que préfigurations, signes, de ce qui est promis aux croyants, appelés au salut et à la sainteté. Les grâces propres de Marie ne se referment pas sur elle. Elles sont mission. Dans la liturgie de l'Assomption, Marie est rapprochée de la femme couronnée de douze étoiles (Ap 12,1); ces étoiles sont peut-être tous les croyants à la sanctification desquels Marie a contribué par son intercession, sa protection, sa présence maternelle indéfectible, par l'exemple de sa foi.

Mais Marie ne se réduit pas pour autant à son rôle dans l'économie du salut, ce qui serait l'instrumentaliser. A ce risque répond le risqué inverse, celui de se focaliser sur la personne de Marie, sur ses «privilèges», en cherchant toujours plus de « titres » à attribuer à Marie, mais en oubliant que sa mission la lie intimement à nous par le Christ et son Église. Elle s'est présentée comme l'humble servante du Seigneur (Lc 1, 38.48), en sachant que toutes les générations la diront bienheureuse (Lc 1,48).

Marie, mère des croyants : le oui de la foi

Marie est aussi la femme des paradoxes! Elle est une femme juive et la femme universelle; elle se présente dans le Magnificat comme une figure de l'accomplissement de l'ancien et comme une figure des commencements, de la nouveauté, du désormais; elle est la femme aimée, élue gratuitement et la femme qui se voit confier un rôle unique dans le plan de salut; elle est humaine mais sans péché, sainte dès sa conception, comprenant que la logique de Dieu n'est pas la logique humaine mais qu'elle vient comme la diviniser; elle est sainte mais elle connaît les doutes, l'incompréhension, à l'image de l'Église, et Lumen gentium n. 58 note que Marie a progressé dans la foi.

Le dogme de l'Immaculée conception ne dit pas que Marie ne pouvait pas pécher. Mais Marie n'a pas péché car par sa volonté et sa liberté, travaillées par la grâce prévenante, elle a toujours dit non au péché. Lumen gentium n. 65 conclut que «Marie, intimement présente à l'histoire du salut, rassemble et reflète en elle-même d'une certaine façon les requêtes suprêmes de la foi». Sa foi a donc une réelle valeur, et elle porte un fruit qui demeure. L'Immaculée conception montre «que ce n'est nullement une personne humaine qui peut enclencher la Rédemption par sa propre force, mais son oui totalement intégré dans l'initiative et le préalable de l'amour divin qui l'habite, avant même qu'il ne soit né. [...] La grâce ne supprime pas la liberté, elle la crée».

Le baptême nous rend capables de dire non au péché, de recevoir Dieu et d'être transfigurés à son image et ressemblance. La réflexion théologique sur Marie apporte ainsi sa note, pour évoquer la participation de la créature au projet de salut: Dieu ne nous sauve pas sans nous, sans notre réponse de foi, qui est une grâce et un don appuyés sur notre liberté. Le oui de Marie répond au oui du Fils et ouvre notre oui.

«Bienheureuse celle qui a cru que s'accompliraient les paroles qui lui furent dites de la part du Seigneur» (Lc 1,45). Notre mission et notre joie se greffent sur celles de Marie, qui consistent à porter le Christ au monde, dans la pauvreté des moyens et l'humilité du cœur, dans l'assurance que donne l'Esprit. La spiritualité missionnaire découle de la maternité spirituelle de Marie et de sa foi.

La dimension mariale de la spiritualité

L'Esprit Saint permet notamment de discerner les promesses divines et de travailler dans la paix et la patience à leur réalisation. Celle qui «méditait toutes ces choses en son cœur» (Lc 2,19) aide le croyant à vivre dans cette patience, ancré dans l'assurance que les promesses s'accompliront et qu'elles mèneront à une joie sans mesure.

Au lieu de « spiritualité mariale », il serait peut-être préférable de parler de la «dimension mariale de la spiritualité chrétienne»  parce que «la spiritualité chrétienne est substantiellement une». L'unité de la vie dans l'Esprit consiste à vivre «dans une perspective trinitaire, ecclésiale et sacramentaire, orientée vers l'acquisition de la perfection de l'amour envers Dieu et envers le prochain, vécue avec conscience et continuité».

Marie est ici le modèle de la transformation par la grâce, de la vie dans la grâce de l'Esprit Saint. Cette vie spirituelle est ancrée dans la tradition biblique. Le concile a réagi contre l'inflation des titres mariaux qui risquent de mettre Marie sur le même plan que son Fils. Paul VI, dans l'exhortation apostolique Marialis cultus (1974), propose quatre orientations pour un meilleur discernement de la piété mariale, fondée sur la foi en un seul médiateur (1 Tm 2,5): une orientation biblique (en référence à l'histoire du salut), liturgique (en référence à la tradition), mais aussi œcuménique (en étant fidèle à la doctrine catholique, sans hérésies ni débordements) et anthropologique (Marie comme modèle de foi et d'amour actif: Marie est une vraie femme, non une déesse-mère). Dans notre vie spirituelle et notre pratique missionnaire, comment ces orienta¬tions sont-elles honorées?

Henri de Lubac repère que la plupart des titres attribués à Marie viennent de l'Ancien Testament  où ils désignent le peuple d'Israël.11 La tradition chrétienne les a ensuite transposés à l'Eglise, puis à Marie. Les prophéties trouvent donc une nouvelle application car Marie parle et agit au nom de l'Église en tant qu'«elle la porte et la contient tout entière en sa personne» (de Lubac). Mais d'autres titres mariaux traditionnels, comme «consolatrice des affligés», «avocate»,12 « auxiliatrice », sont issus de la pneumatologie (l'Esprit est appelé le Paraclet, par exemple en Jn 14,16, en tant que consolateur, avocat, défenseur, aide). Le rôle de Marie est ici subordonné à celui de l'Esprit Saint (LG, 62). Marie est ainsi rapprochée de l'Eglise et de l'Esprit, dans leur action sanctifiante. Quels sont les titres mariaux que nous privilégions ? Et du coup quels sont ceux que nous transmettons ?

Marie est mère de Dieu et mère de l'Église, des croyants qui trouvent en elle soutien, modèle, gage d'accomplissement. Mais elle est aussi mère de l'humanité et en cela elle éclaire un autre pan de la mission de l'Église. «Marie est la Mère spirituelle de l'humanité tout entière, car c'est pour tous les hommes que Jésus a donné son sang sur la croix, et c'est tous les hommes que, depuis la croix, il a confiés à ses soins maternels».13 Marie, en tant que «première évangélisée»,14 et présente au Cénacle au moment de la Pentecôte, peut contribuer à nous faire mieux entrer dans notre propre vocation missionnaire.

Marie, mère de l'humanité : «étoile de l'évangélisation»

Tout ce qui est propre à Marie est une forme de promesse pour tous, une annonce faite à l'humanité, y compris le fait qu'elle jouisse de privilèges particuliers : ils sont le signe de l'élection, de l'amour personnel et préférentiel que Dieu porte à sa créature, et du coup à toutes ses créatures. «Ce n'est pas vous qui m'avez choisi. C'est moi qui vous ai choisis et établis pour que vous alliez, que vous portiez du fruit, et un fruit qui demeure» (Jn 15,16). Ce verset, adressé aux disciples, gagne à être relu dans une perspective mariale. Le choix de Dieu ne dit pas que Marie serait contre l'humanité commune (elle ne la dévalorise pas mais l'honore), ou en dehors de la condition humaine (au plan eschatologique, elle avive l'espérance pour tous les croyants et tous les hommes de bonne volonté). La vocation de Marie et des disciples s'inscrit bien en faveur de l'humanité, pour y porter de bons fruits.

Le cœur universel de Marie au Cénacle

Le Cénacle est le lieu et le moment où l'Église est rassemblée dans l'attente de l'Esprit. L'Esprit remplira de force les apôtres en vue de leur mission. Marie, vivant dans l'intime union avec l'Esprit, est le signe du lien spirituel indéfectible qui unit l'Esprit à l'Eglise et à sa mission dans le monde.

Des textes du magistère permettent de comprendre Tune par l'autre quatre dimensions : la mission de Marie au Cénacle, la mission de l'Eglise, son orientation eschatologique, la puissance de l'Esprit Saint.

Certes «Marie n'a pas reçu directement [de] mission apostolique. Elle n'était pas parmi ceux que Jésus envoya pour "faire des disciples de toutes les nations" (Mt 28,19) lorsqu'il leur conféra cette mission. Mais elle était dans le cénacle où les apôtres se préparaient à assumer cette mission grâce à la venue de l'Esprit de Vérité : elle était avec eux» (Redemptoris Mater n. 26). En effet, «Au matin de la Pentecôte, Marie a présidé dans la prière au début de l'évangélisation sous l'action de l'Esprit Saint ; qu'elle soit l'Étoile de l'évangélisation toujours renouvelée que l'Église, docile au mandat de son Seigneur, doit promouvoir et accomplir, surtout en ces temps à la fois difficiles et pleins d'espoir!» (Paul VI, Evangelii nuntiandi).

Nous pouvons alors prier Marie pour qu'elle intercède auprès de son fils «jusqu'à ce que toutes les familles des peuples, qu'ils soient déjà marqués du beau nom de chrétiens ou qu'ils ignorent encore leur Sauveur, soient enfin heureusement rassemblés dans la paix et la concorde en un seul peuple de Dieu à la gloire de la Très Sainte et indivisible Trinité» (LG, 69). Car «partout où l'Église exerce l'activité missionnaire au milieu des peuples, Marie est présente: présente comme Mère qui coopère à la régénération et à la formation des fidèles (cf. LG, 63); présente comme "Étoile de l'évangélisation" ainsi que l'affirma mon prédécesseur Paul VI (cf. EN, 82) pour guider et réconforter les hérauts de l'Évangile et soutenir dans la foi les nouvelles communautés chrétiennes suscitées par l'annonce missionnaire avec la puissance de la Parole et la grâce de l'Esprit Saint».15

Si «les fonctions de Marie dans l'ordre du salut ne sont qu'une participation à la fonction universelle et fondamentale du Sauveur qui opère en tous»,16 Marie est l'exemplaire de toute activité apostolique de l'Église (cf. LG, 65) car «Marie apporta à l'œuvre du Sauveur une coopération absolument sans pareille par son obéissance, sa foi, son espérance, son ardente charité» (LG, 61). Et si la mission de Marie est une mission qui participe de la mission de Jésus, par l'Esprit, la nôtre est a fortiori tout entière référée à la mission trinitaire!

La présence priante de Marie au Cénacle stimule la mission de l'Eglise dans l'après-Cénacle. Elle rappelle aussi la force de la prière pour un apostolat fécond, quel que soit l'état de vie auquel nous répondons. L'intercession de Marie est une aide précieuse.

Mais pour les protestants, dans l'ensemble, la mission de Marie se termine au Cénacle, puisque ensuite il n'est plus question d'elle dans l'Ecriture (la femme évoquée dans l'Apocalypse n'est pas nommément Marie). La fonction d'intercession de Marie n'est pas plus reconnue que celle des saints dans le monde protestant.17 Pour les catholiques et les orthodoxes, en revanche, Marie continue sa mission d'intercession auprès de son Fils, pour les croyants et pour toute l'humanité, en étant intimement unie à lui.18 Que sainte Thérèse de Lisieux soit patronne secondaire des missions va dans ce sens : la prière est le moteur de la mission. Elle ne limite pas son objet : le monde souffrant et désorienté est porté dans la foi et la charité. Marie au Cénacle est ce cœur universel, priant pour que la grâce de la Pentecôte atteigne les horizons les plus éloignés.

Marie, passerelle entre les croyants

En tant que femme de foi et «Mère de l'humanité», Marie est souvent vue comme une passerelle entre les croyants de diverses religions.

Fille de Sion, elle a inspiré Don nombre de commentaires stimulants dans le dialogue entre juifs et chrétiens, même si elle ne saurait être « Mère de Dieu » pour les juifs.19

La Vierge Marie est même un dénominateur commun entre les chrétiens et les musulmans, qui lui réservent une très grande place dans leurs dévotions respectives. C'est pourquoi le gouvernement libanais20 a décrété le vendredi 19 février 2010 que l'Annonciation (25 mars) serait désormais une «fête nationale commune islamo-chrétienne».

Marie tient en effet une place importante dans le Coran. Nostra aetate n. 3 relève que les musulmans «honorent sa Mère virginale, Marie, et parfois même l'invoquent avec piété». La figure de Marie est présentée comme l'un des cinq points de rencontre entre chrétiens et musulmans, avec la foi en l'unicité de Dieu, le culte, l'attente du jugement éternel, l'éthique, la reconnaissance de Jésus comme prophète.

Le Coran dédie 70 versets et une sourate particulière, la Sourate 19, à l'annonce faite à Marie et à la mise au monde de Jésus. Il défend la virginité de Marie, l'intervention exceptionnelle de la sagesse et de la toute-puissance de Dieu pour la purifier de tout contact possible avec Satan dès sa conception et sa naissance immaculée.21 Il évoque aussi son service au Temple dès son jeune âge (3/37).22

Dans le Coran et les hadiths,23 Marie, mère du prophète Issa, jouit d'un statut particulier: elle est la plus grande des femmes dans l'histoire et dans le paradis, plus grande même que les épouses ou les filles de Mohammed. Marie est la Siddîqa (celle qui a cru, la véridique, la fidèle). Elle apparaît comme un modèle de foi par sa soumission absolue à la souveraineté de Dieu, par le don de soi inconditionnel à Dieu. Pour les mystiques musulmans, Marie est le modèle indépassable de l'union à Dieu. Rumi (XIIIe siècle) présente Marie comme modèle de vie spirituelle.

Les musulmans reconnaissent les apparitions mariales, encouragent à prier Marie et à visiter les sanctuaires. Marie est un exemple de prière, d'obéissance, de pureté. Mais elle n'a pas mis au monde le Fils de Dieu, selon le Coran, ce qui demeure le point majeur de controverse entre musulmans et chrétiens, et qui ne peut pas être occulté. Certes Dieu a soufflé de son Esprit en Marie et c'est son envoyé (Gabriel pour la plupart des traditions) qui lui accorde un fils pur, sans l'intervention d'un homme, mais indirectement.

Une grâce ouverte à l'humanité

Des passerelles existent entre les croyants et Marie en est une éminente. Mère de l'humanité, elle ne peut délaisser ses enfants. D'ailleurs, «une mère oublie-t-elle son enfant?» (Is 49,15). De nombreux musulmans reconnaissent la maternité spirituelle que Marie exerce en leur faveur. Est-ce un pas suffisant vers le salut, ou faut-il aller plus avant dans l'annonce? Comment cette reconnaissance du rôle spirituel de Marie peut-elle ouvrir sur la reconnaissance de sa première mission maternelle: donner naissance au Fils de Dieu pour qu'il sauve le monde?

C'est le oui spirituel de Marie qui l'ouvre au oui physique, nous l'avons vu, son oui spirituel est donc premier. La grâce de Marie est entièrement subordonnée au plan de salut de Dieu, qui veut sauver l'humanité. En ce sens, l'honneur que les musulmans rendent à la foi de Marie rejaillit sur eux en grâces spirituelles.

Nous pouvons aller jusqu'à considérer que Jésus ne rejettera pas qui se sera confié à Marie, même sans avoir la possibilité de le reconnaître lui-même comme Fils de Dieu. En effet, l'union intime et parfaite entre Marie et son Fils aux temps de son incarnation n'a fait que se renforcer depuis la résurrection du Christ et l'assomption de la Vierge. Tout honneur rendu à Marie rejaillit ainsi sur son Fils. L'intercession de Marie en faveur de tous les hommes passe aussi par le cœur de son Fils, dont elle partage la gloire dans l'éternité.

Mais le risque souligné par les protestants, surtout évangéliques, est que ces considérations rendent facultatif l'acte de foi dans le Christ, qui seul mène au salut, ou qu'elles donnent prise au syncrétisme que pourrait susciter la figure de Marie, par exemple dans l'hindouisme. Il convient d'entendre ces objections et de rappeler la nécessité de l'acte de foi en Jésus Fils de Dieu, seul sauveur de l'humanité. La participation de Marie, directe ou indirecte, est bien dérivée, participée de celle de son Fils, entièrement subordonnée à son action, ce qui découle justement de leur union intime.

Mais il est important aussi d'encourager les hommes et les femmes non seulement à honorer la foi de Marie en Dieu, son obéissance, sa charité mais aussi à mettre en pratique ces dispositions intérieures de Marie. Parce qu'en elles réside la grâce commune à l'humanité, que Marie peut contribuer à accueillir, en tant que mère de l'humanité. «Nouvelle Eve», elle aide l'humanité à entrer dans cette disposition d'obéissance au Créateur, à se mettre à son service, notamment par la charité.

L'Église participe donc à la mission du Christ, mais, par Marie, l'humanité y participe également, même sur un autre registre. La maternité, en effet, n'est pas l'apanage des chrétiens ou des femmes! Qu'elle soit physique ou spirituelle, elle dit une confiance en la vie. Cette confiance en la vie est un hommage réel rendu au Créateur et maître de la vie. La maternité dit aussi une espérance: la génération ne s'arrête pas à elle-même. La mission d'évangélisation a tout à gagner à promouvoir la référence mariale, parce que Marie renvoie aussi bien à l'humanité dans sa beauté qu'à son Créateur et Sauveur. Elle doit aussi travailler à lever un certain nombre d'ambiguïtés dans cette référence à la maternité de Marie, pour éviter le piège du syncrétisme.

Conclusion

Est-il juste de conclure de ce qui précède que l'humanité en tant que telle participe à la mission du Sauveur? Si les grâces propres à Marie et la mission de l'Eglise sont au bénéfice de l'humanité, qu'est-ce que l'humanité apporte? Essentiellement sa confiance en la vie, son ouverture à plus grand que soi.

Marie «nouvelle Ève» révèle à l'humanité sa splendeur première: être à l'image et à la ressemblance de Dieu, C'est toute une mission! Elle est rendue possible pour tout homme,  c'est pourquoi «le Christ, et ensuite ses Apôtres, conservent une profonde estime pour l'homme, pour son intelligence, sa volonté, sa conscience et sa liberté».24 En raison de l'incarnation et du mystère pascal, «l'homme, tel qu'il est "voulu" par Dieu, [est] "choisi" par Lui de toute éternité, appelé, destiné à la grâce et à la gloire : voilà ce qu'est "tout" homme, l'homme "le plus concret", "le plus réel"; c'est cela, l'homme dans toute la plénitude du mystère dont il est devenu participant en Jésus-Christ et dont devient participant chacun des quatre milliards d'hommes vivant sur notre planète, dès l'instant de sa conception près du cœur de sa mère».25

Cette vision de foi sur l'humanité et sur Dieu n'exclut personne a priori du plan de salut de Dieu, ce qui ouvre la mission à sa dimension réellement universelle.

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End Notes

  1. Jean-Paul II, « Marie, dans une perspective trinitaire ». Audience générale du 10 janvier 1996, dans La Documentation catholique, n°2131,4 février 1996, p. 112-113.
  2. Ignace de la Potterie, Marie dans le mystère de l'Alliance, collection « Jésus et Jésus-Christ », 34, Paris, Desclée de Brouwer, 1988, p. 236.
  3. Dans l'encyclique Redemptoris Mater n°20, le pape Jean-Paul II a largement développé la maternité spirituelle de Marie.
  4. Sous les applaudissements généreux des participants, alors que le titre avait été rejeté pendant le concile par la commission doctrinale, ce qui avait été approuvé par les votes unanimes de rassemblée conciliaire le 30 octobre (parce que le titre n'est pas traditionnel, il n'apparaît qu'au XIIe Siède, et parce que Marie est aussi fille et sœur de l'Église). Le pape s'explique dans l'encyclique Christi Mater Rosariü du 15 septembre 1966 : « Nous l'avons proclamée Mère de l'Église. Par cette reconnaissance du fait que Marie a spirituellement enfanté l'Eglise. Nous infirmions un point de la doctrine traditionnelle. Marie est "vraiment mère des membres du Christ", dit saint Augustin [...] ».
  5. « Ainsi la bienheureuse Vierge avança dans son pèlerinage de foi, gardant fidèlement l'union avec son Fils jusqu'à la croix » (LG, 58).
  6. Joseph Ratzinger et Hans Urs von Balthasar, Marie, première Église, Paris, Médiaspaul,19983,p.92.
  7. Les promesses de Dieu, contrairement aux fausses promesses du Menteur, produisent des fruits durables de paix et de joie. « Le Seigneur ne retarde pas l'accomplissement de ce qu'il a promis, comme certains l'accusent de retard, mais il use de patience envers vous, voulant que personne ne périsse, mais que tous arrivent au repentir. » (2 Pi 3,9).
  8. Académie mariale pontificale internationale, La Mère du Seigneur. Mémoire, présence, espérance, Paris, Salvator, 2005, p.114 s.
  9. Ibidem, p. 119.
  10. Henri de Lubac, Méditations sur l'Église, Paris, Aubier, 1953, « L'Église et la Vierge Marie », p. 244 s.
  11. Par exemple, « Fille de Sion », « Arche d'alliance », « échelle de Jacob », « Tabernacle du très Haut ».
  12. Saint Irénée de Lyon invoque déjà Marie comme avocate.
  13. Benoît XVI Homélie du 1er janvier 2007.
  14. « L'Église [...] prend exemple et vigueur auprès de Marie, la première à  avoir été évangélisée (cf. Lc 1, 26-28) et la première  évangélisatrice (Lc 1, 39- 56) ». Jean-Paul II , « Message pour la journée mondiale des missions, 22 mai 1988 », dans La Documentation catholique du 2 octobre 1988, n°169, p. 913-915)
  15. Jean-Paul II, Message pour la journée mondiale des missions, 22 mai 1988.
  16. René Laurentin, La Vierge au Concile, Paris, Lethielleux, 1965, p. 30.
  17. H. G. Anderson, H. George e.a., The One Mediator, the Saints, and Mary. Lutherans and Catholics in Dialogue VIII (travaux de 1983 à 1990), Minneapolis, Augsburg Publishing House, 1992.
  18. R. Laurentin o.c, p. 120.
  19. Par exemple Schalom Ben-Chorin, Marie, un regard juif sur la mère de Jésus, traduit par Paul Kessler, préface de Michel Leplay, Paris, Desdée, 2001. [éd. or. ail. 1971, Mutter Mirjam. Maria in judischer Sicht]. I. de La Porterie, o.c. Mais pour Frédéric Manns, Heureuse es-tu, toi qui as cru. Marie, une femme juive, collection « Biblik », Paris, Presses de la Renaissance, 2005, cette expression peut être reçue dans le judaïsme, en-dehors de la référence à l'Incarnation.
  20. L'une des personnalités les plus activement engagées dans l'instauration de cette fête a été le cheikh Mohammad Nokkari, ancien secrétaire général de Dar el-Fatwa, professeur à l'Université Saint-Joseph (Beyrouth) et membre du Groupe de recherche islamo-chrétien (GRIC).
  21. Marie est protégée de Satan (3, 34) et un hadith très défendu en islam affirme que « tout fils d'Adam, nouveau-né, est touché par Satan, sauf le Fils de Marie et sa mère ; à ce contact, l'enfant jette son premier cri ».
  22. Le Coran avance le miracle des provisions que son oncle Zacharie trouve près d'elle à chaque fois qu'il va la voir au sanctuaire (3, 36), en écho au Protoévangile de Jacques 8, 1 où «Marie demeurait dans le Temple du Seigneur et recevait de la nourriture de la main d'un ange ». On trouve aussi dans la tradition musulmane des traces du Pseudo-Matthieu et du Livre de la Nativité de Marie, en particulier sur le rôle de Joseph.
  23. Abd-el Jalil, Marie et l'islam, Paris, Beauchesne, 1950 (sur l'islam sunnite).
  24. Jean-Paul II, lettre encyclique Redemptor hominis, 4 mars 1979, n°12.
  25. Ibidem, n°14.

 

 

 

 

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