Eucharistie, défi pour les communautés chrétiennes d'Afrique

P. Odon Patrick Mpoyi Kandindi

Introduction
Nous voulons dans cette dissertation faire un effort de revisiter à nouveaux frais le mystère eucharistique qui fonde et donne naissance à l'Église-Famille de Dieu qui est en Afrique. L'Afrique est dotée d'une authentique fraternité, à savoir, la solidarité et le partage, la défense des droits et de la dignité du frère ... qui sont en voie de disparition à cause des défis connus: la violence des dictatures, l'incitation à la haine tribale et à des affrontements fratricides, le génocide, l'abandon du peuple à son triste sort.

Dans l'Eucharistie, le Christ nous révèle la nouvelle possibilité d'habiter le monde et nous offre une nouvelle possibilité d'exister, de comprendre notre humanité et nous-mêmes comme projet de vie et générateur de vie, dans la mesure où nous donnons — comme le Christ — notre propre vie.

Ce faisant, l'invitation «faites ceci en mémoire de moi» qui accompagne les récits de l'institution indique, pour les chrétiens, un devoir de transmission (1 Co 11, 23), en même temps qu'une responsabilité d'actualisation (1 Co 11,26). De la sorte, le mystère eucharistique doit provoquer et interpeller au plus haut point, en ce moment où le continent africain connaît plusieurs foyers de violence et que les efforts de réconciliation ne semble pas aboutir aisément, où la pauvreté, la misère, les guerres sont devenues monnaie courante. L'Eucharistie doit aussi provoquer l'Église-Famille, Dieu — communion, ou Dieu — Trinité. Trinité comprise comme une communauté des personnes qui fondent une société des frères et sœurs, où le dialogue et le consensus constituent les fondements de la convivialité aussi bien pour le monde que pour l'Église.

En revanche, cette Église-Famille est à construire autour du «sacramentum caritas», étant donné que l'Eucharistie bien comprise, bien vécue et bien célébrée, a la force de la transformer l'existence humaine en amenant ceux qui y participent à un plein accomplissement. Car elle est le fruit de l'amour de Dieu et nous y recevons l'amour auquel nos mœurs sont appelées à se modeler. Et pour cela, il est nécessaire de tenir compte de l'existence éthique de l'Eucharistie, de sa capacité de promouvoir la personne humaine et de son pouvoir de réconcilier l'homme avec Dieu, avec son prochain et avec la nature.

C'est dans ce sillage que nous allons articuler cette dissertation autour de quatre points, à savoir: l'exigence éthique de l'Eucharistie, Eucharistie comme principe et projet de mission, Eucharistie comme lieu de la promotion humaine, Eucharistie comme lieu de la réconciliation.

1. L'exigence éthique de l'Eucharistie
Les Pères de l'Église ont toujours parlé du caractère inachevé de notre Eucharistie: l'Eucharistie était pour eux — comme elle l'est aussi pour nous — une ombre par rapport à la réalité ultime qu'elle préfigure dans les signes. Son inachèvement que nous avons ici en vue est celui qui relève essentiellement de nos misères: nous trahissons l'Eucharistie. L'inachevé concerne moins la forme même du Repas du Seigneur que la médiocrité des participants que nous sommes. A ce propos, Guy Goureaux écrit: «Qu'est-ce que cette communauté, interrogent les uns, qui se formerait dans l'Église avec des hommes qui se combattent (et sans aménité) dans la vie économique, sociale et politique ? Qu'est-ce que cette communauté qui se dit au service des pauvres des plus déshérités, mais qui est essentiellement faite de ces nantis?». De plus, Saint Jacques ne condamne-t-il pas une assemblée chrétienne où l'on peut estimer les riches à cause de leurs richesses et humilier ainsi les pauvres? (Jc 2,2-5).
De ce point de vue, à en croire M. Bellet, les chrétiens sont invités à «reprendre la quête de sens» de l'Eucharistie c'est-à-dire chercher à comprendre la nouvelle possibilité d'habiter le monde que l'Eucharistie nous révèle. Ce faisant, nous recevons une nouvelle possibilité d'exister, de comprendre notre humanité et nous-mêmes comme projet de vie et engendreur de vie, dans la mesure où nous donnons comme le Christ notre propre vie.

S'il en est ainsi, l'Eucharistie est, dans son essence, un mode d'exister plutôt qu'un culte. Et la question vient très vite: est-ce que cette Eucharistie est vraiment le réel de notre vie ou n'a-t-elle plus de place que là où la réalité de ce monde la confine, c'est-à-dire dans les Églises?. Il faut saisir et expliciter les enjeux éthiques liés à l'Eucharistie. Célébrer le repas de Jésus ne suffit pas. Encore faut-il exposer son comportement de serviteur. On ne peut communier au corps du Christ si on n'est pas prêt à communier à ses options fondamentales. Ces options doivent prendre corps dans les actes concrets et quotidiens que le manger. A ce propos, écrit Martelet: «pour être vraie, explicite un exégète des Actes des Apôtres, la communion de tous au Ressuscité exigeait en cas d'urgence, d'aller jusqu'à vendre champs et maisons. Ceux qui ont de quoi vivre peuvent-ils conserver allégrement leur superflu, tant qu'un membre du Christ singulier ou collectif, est dans le dénuement, sans que soit rompue la communion ? Cette conscience pratique d'autrui mesure exactement l'appartenance au Ressuscité».

Par ailleurs, il convient de noter que même les Évêques d'Afrique et de Madagascar ont insisté dans leur Exhortation pastorale intitulée L'Église et la promotion humaine en Afrique aujourd'hui sur l'exigence éthique de l'Eucharistie en ce termes: «Participer à l'Eucharistie, c'est donc s'engager historiquement dans le combat pour l'avènement d'un monde plus juste et plus équitable pour tous».

Pour sa part, Beraudy met en évidence cette urgence éthique lorsqu'il écrit: «c'est dans l'alliance avec nos frères humaines, alliance qui se concrétise dans un don qui va jusqu'au pardon, dans un vivre — pour — autrui, dans le Christ qui est allé jusqu'à en mourir — pour, que prend corps, dans l'esprit, la nouvelle alliance, célébrée en mémorial dans l'Eucharistie, c'est dire que, dans l'Église, la pratique eucharistique renvoie à la pratique du don, du partage, du service et cela aussi bien sur le plan collectif des rapports politiques, économiques et culturels entre les nations et les races, que sur celui des relations interpersonnelles».

Précisons que le chemin qui conduit nos Eucharisties à leur consommation glorieuse est long et difficile. Il passe souvent par des déserts ou des volcans, semblables sur ce point aux grandes crises du passé, nous découvrons, plus que d'autres générations chrétiennes, avec la grandeur, le poids du monde et les urgences de l'action. Il faut se décider à vivre si l'on déclare avoir ici mangé. Il faut changer quelque chose à la face du monde, si l'on prétend s'être abreuvé à la source des bouleversements absolus de la terre. La participation au corps du Christ suppose qu'on accepte l'effort quotidien pour la justice dans l'amour.
Autrement, notre «amour» est un leurre, nos confessions de foi sont un souffle de mots, et notre entrée sacramentelle dans la Résurrection est comme un contre signe dérisoire. Mais pour une telle tâche qui exige que jamais on ne dorme, nous serons des chrétiens à coup sûr défaillants, si les énergies transformatrices de la résurrection ne nous soutiennent pas. Manger le pain de vie devant des puissances de mort est une nécessité d'ordre biologique. Lutter contre des forces qui s'enracinent dans ce que l'égoïsme a de plus endurci suppose que le Christ dissolve en nous tous les moulages qui nous protègent contre la nouveauté qui devrait nous changer.

On le voit, le lien entre l'Eucharistie et l'agir éthique interroge notre conscience individuelle et collective. Déjà Saint Paul avait perçu les enjeux éthiques de l'Eucharistie lorsque, exaspéré par la conduite des chrétiens de Corinthe, il leur disait pratiquement que celui qui mange le corps du Seigneur et boit son sang sans discerner les exigences éthiques intrinsèques au rite qu'il célèbre «mange et boit son propre jugement» (1 Co 11,27). Car il entrave la réalisation de l'événement qu'il célèbre, l'édification du corps du Christ dans la communion de la nouvelle alliance.

2. Eucharistie, principe et projet de mission
«Chaque fois que vous mangez ce pain et que vous buvez à cette coupe, vous proclamez la mort du Seigneur jusqu'à ce qu'il vienne» (1 Co, 11,26). Ces paroles de l'Apôtre Paul mettent en étroite relation le banquet et l'annonce: entrer en communion avec le Christ dans le mémorial de la Pâque signifie en même temps faire l'expérience de la nécessité de se faire missionnaire de l'événement actualisé dans ce rite. A ce sujet Jean-Paul II écrit: «Après avoir reconnu le Seigneur, les deux disciples d'Emmaüs se levèrent à l'instant même (cfr. Lc 24,33) pour communiquer ce qu'ils avaient vu et entendu. Lorsqu'on a fait une véritable expérience du Ressuscité, se nourrissant de son corps et de son sang, on ne peut garder pour soi seul la joie éprouvée. La rencontre avec le Christ, approfondie en permanence dans l'intimité et de l'évangélisation». Et d'ailleurs, le prêtre invite les chrétiens à s'engager pour la diffusion de l'Évangile et pour l'animation chrétienne de la société dans l'envoie à la fin de chaque messe.

En effet, pour telle mission, l'Eucharistie ne procure pas seulement la force intérieure, mais aussi en un sens le projet. C'est-à-dire une manière d'être de Jésus qui passe chez le chrétien et, par le témoignage de ce dernier, vise à répondre dans la société et dans la culture. Pour
que cela se réalise, il est nécessaire que chaque chrétien assimile dans la méditation personnelle et communautaire, les valeurs que l'Eucharistie exprime, les attitudes qu'elle inspire les propositions de vie qu'elle suscite.

Au demeurant, il convient de souligner qu'un élément fondamental de ce projet provient de la signification même du mot Eucharistie: action de grâce. Car, à en croire A. Kabasele Mukenge, participer à l'Eucharistie aujourd'hui ne saurait se réduire à prendre et manger, sans s'inscrire en même temps dans la dynamique de l'action de grâce (ouverture à l'Autre) et dans celle de la fraction (ouverture aux autres). Du reste, cette fraction qui permit aux disciples d'Emmaüs d'ouvrir les yeux et de reconnaître Jésus. Leurs yeux se sont donc ouverts sur la réalité de l'autre, sur une histoire du don, voire du don de soi. Ce qui les poussera à rebrousser le chemin pour retrouver la communauté, c'est-à-dire les autres. Tel est l'avis de Jean-Paul II. Citons son texte: «En Jésus, dans son sacrifice, dans son oui inconditionnel à la volonté du Père, il y a le oui, le merci et l'amen de l'humanité entière. L'Église est invitée à rappeler cette grande vérité aux hommes. Il est urgent que cela soit réalisé surtout dans notre culture sécularisée, qui imprégnée de l'oubli de Dieu et qui favorise la vaine autosuffisance de l'homme. Incarner le projet eucharistique dans la vie quotidienne, dans les milieux de travail et de vie — en famille, à l'école, à l'usine, dans les conditions de vie les plus diverses — signifie, entre autres choses, témoigner que la réalité humaine ne se justifie pas sans la référence au Créateur: 'la créature sans son Créateur s'évanouit'. Cette référence transcendante qui nous engage à un merci permanent — à une attitude eucharistique précisément — pour ce que nous avons et pour ce que nous sommes, ne porte pas préjudice à la légitime autonomie des réalités terrestres, mais la fonde au sens le plus authentique, en lui assignant, dans le même temps, ses justes limites étant donné que l'Eucharistie promeut une culture du dialogue et donne à cette dernière force et nourriture. Toutefois, celui qui apprend à dire merci à la manière du Christ crucifié pourra être un martyr, mais il ne sera jamais un bourreau.

Autrement dit, ce à quoi invite l'Eucharistie, c'est accepter la dynamique qui conduit à l'ouverture à l'autre. Une communauté eucharistique est une communauté où l'altérité n'est pas étouffée ni combattue, mais reconnue, valorisée. Une communauté où la réconciliation est promue non pas comme une réduction au même, mais en vue d'une communauté du don et du pardon. L'Eucharistie doit donc ouvrir nos yeux sur l'autre comme visage de Dieu à la manière des disciples d'Emmaüs, libérés de la peur et du découragement, reconnaissant la valeur de la fraction, c'est-à-dire du don, du partage.

Nous comprenons alors que l'Eucharistie n'est pas seulement une expression de communion dans la vie de l'Église; elle est aussi un projet de solidarité pour l'humanité tout entier. Plus explicite, A. Kabasele Mukenge: «la solidarité n'est plus basée sur l'appartenance au même où à la même habitation: en Christ, il n'y a plus ni juif ni grec ... un membre souffre-t-il? Tous les membres souffrent avec lui. Un membre est-il à l'honneur? Tous les membres se réjouissent avec lui (1 Co 12,26). Il me semble que le déplacement opéré par le message évangélique consiste dans le fait d'avoir situé la solidarité sur le plan de la création, la fondant en Dieu, lui fait lever son soleil sur les bons et les méchants (Mt 5,45), et l'appuyant sur l'exemple de Jésus, qui n'a fait acception de personne». Et Jean-Paul II de poursuivre: «chaque messe, même célébrée de manière cachée et dans une région retirée du monde, porte toujours le signe de l'universalité. Le chrétien qui participe à l'Eucharistie apprend par elle à se faire artisan de communion, de paix, de la solidarité, dans toutes les circonstances de la vie. L'image de notre monde déchiré, qui a inauguré le nouveau millénaire avec le spectre du terrorisme et la tragédie de la guerre, appelle plus que jamais les chrétiens à vivre l'Eucharistie comme une grande école de paix où se forment des hommes et des femmes qui, à différents niveaux de responsabilité dans la vie sociale, culturelle, politique deviennent des artisans de dialogue et de communion».

Comprise dans ce sens, la solidarité évangélique coïncide avec l'agapè: elle est ouverte, universelle. Elle s'illustre à merveille dans l'exemple du samaritain (Lc 10,29-37) où le prochain n'est pas le frère de sang, mais celui qui se montre proche du nécessiteux.
Jean-Paul II avec son éloquence habituelle l'exprime d'une manière plus suave et savoureuse. Ecoutons-le: «l'authenticité de la participation à l'Eucharistie, célébrée dans la communauté, c'est l'élan qui s'en dégage en vue d'un engagement effectif dans l'édification d'une société plus équitable et plus fraternelle. Dans l'Eucharistie, notre Dieu a manifesté la forme extrême de l'amour, bouleversant tous les critères de pouvoir qui règlent la vie en un critère du service: 'si quelqu'un veut être le premier de tous, qu'il soit le dernier de tous et le serviteur de tous' (Mc 9,35). Ce n'est pas un hasard si, dans l'Évangile de Jean, nous ne trouvons pas le récit de l'institution eucharistique, mais celui du 'lavement des pieds' (cfr. Jn 13,1-20): en s'agenouillant pour laver les pieds de ses disciples, Jésus explique sans équivoque le sens de l'Eucharistie. A son tour, Saint Paul rappelle avec vigueur que n'est pas permise une célébration eucharistique où ne resplendit pas la charité manifestée dans le partage concret avec les plus pauvres (1 Co 11,17-22,27-34)».

On le voit, nous ne pouvons pas nous faire d'illusion: c'est à l'amour mutuel et en particulier, à la sollicitude que nous manifesterons à ceux qui sont dans le besoin que nous serons reconnus comme de véritables disciples du Christ (cfr. Jn 13,35; Mt 25,31-46). Tel est le critère qui prouvera l'authenticité de nos célébrations eucharistiques. De plus, nous ne pouvons garder pour l'amour que nous célébrons dans ce sacrement.

Il demande de par sa nature d'être communiqué à tous. Ce dont le monde a besoin, c'est l'amour de Dieu, c'est de rencontrer le Christ et de croire en lui. C'est pourquoi l'Eucharistie n'est pas seulement source et somme de la vie de l'Église; elle est aussi source et sommet de sa mission. Une Église authentiquement eucharistique est une Église missionnaire. De la sorte, nous ne pouvons-nous approcher de la Table eucharistique sans nous laisser entraîner dans le mouvement de la mission qui, prenant naissance dans le cœur même de Dieu, veut rejoindre tous les hommes. La tension missionnaire est donc constitutive de la forme eucharistique de l'existence chrétienne.

3. Eucharistie comme lieu de la promotion humaine
Participer réellement à l'Eucharistie c'est refuser de laisser dans la communauté humaine des frères et sœurs croupir dans la misère, souffrir de l'exploitation, de l'injustice ou de l'ignorance. Célébrer le repas du Seigneur en état de rupture fraternelle vient à contredire en acte la nature du rite établi par le Seigneur pour le pain brisé et distribué qui crée une communauté soudée dans la communion d'un seul corps. Ce faisant proclamer la mort du Seigneur jusqu'à ce qu'il vienne (1 Co 11,26) implique pour ceux qui participent à l'Eucharistie, l'engagement de transformer la vie, pour qu'elle devienne, d'une certaine façon totalement eucharistique.
Bien plus, l'Église vit de l'Eucharistie depuis ses origines. En elle, elle trouve la raison de son existence, la source intarissable de sa sainteté, la force de l'unité et le lieu de communion, l'impulsion de sa vitalité évangélique, le principe de son action d'évangélisation, la source de la charité et l'élan de la promotion humaine, l'anticipation de sa gloire dans le Banquet éternel des noces de l'agneau (cfr. Ap 19,7-9).

A partir de ceci, l'action eucharistique apparaît dans toute sa force de source et sommet de l'existence ecclésiale du chrétien car, elle exprime, dans le même temps, tant la genèse que l'accomplissement du culte nouveau et définitif. A ce propos, Benoît XVI écrit: «Le nouveau culte chrétien englobe tous les aspects de l'existence, en la transfigurant: tout ce que vous faites: manger, boire, ou n'importe quoi d'autre, faites-le pour la gloire de Dieu (1 Co 10,31). En tout acte de vie, le chrétien est appelé à exprimer le vrai culte rendu à Dieu. C'est ici que prend forme la nature intrinsèquement eucharistique de la vie chrétienne, puisqu'elle implique la réalité humaine du croyant dans le concret du quotidien, l'Eucharistie rend possible jour après jour, la transfiguration progressive de l'homme, appelé par le grâce à être à l'image du Fils de Dieu (Rm 8,29 ss) (...). Ici apparaît toute la valeur anthropologique de la nouveauté radicale apportée par le Christ dans l'Eucharistie: le culte rendu à Dieu dans l'existence humaine ne peut être cantonné à un moment particulier et privé, mais il tend de par sa nature à envahir chaque aspect de la réalité de la personne. Le culte agréable à Dieu devient ainsi une nouvelle façon de vivre toutes les circonstances de l'existence où toute particularité est exaltée en tant qu'elle est vécue dans la relation avec le Christ et offert à Dieu».

Dans cette vision paulinienne du nouveau culte comme offrande totale de sa propre personne toute séparation entre sacré et profane est définitivement dépassée. Le culte chrétien n'est pas une parenthèse à l'intérieur d'une existence vécue dans un horizon profane. Il n'est pas non plus un pur acte sacrificiel et réparateur des offenses et des prises de distance envers Dieu: «soit donc que vous mangiez, soit que vous buviez, et quoique vous fassiez, faites tout pour la gloire de Dieu» (1 Co 10,31).

Par conséquent, nos communautés, quand elles célèbrent l'Eucharistie, doivent prendre toujours plus conscience que le sacrifice du Christ est pour tous, et que l'Eucharistie presse alors toute personne qui croit en lui à se faire «pain rompu» pour les autres et donc à s'engager pour un monde plus juste et plus fraternel. En pensant à la multiplication des pains et des poissons, nous devons reconnaître que le Christ, encore aujourd'hui continue à exhorter ses disciples à s'engager personnellement. «Donnez-leur vous-mêmes à manger» (Mt 14,16). La vocation de chacun de nous consiste véritablement à être, avec Jésus, pain rompu pour la vie du monde.

En revanche, ne faut-il pas déplorer dans la situation actuelle de notre société, la coresponsabilité, voire la complicité de tant de chrétiens dans les formes graves d'injustice sociale, de corruption et de violation des droits humains fondamentaux? «Que chacun s'éprouve soi-même» (1 Co 11,28) demandait Saint Paul à ses contemporains, c'est-à-dire que chacun prenne pleinement conscience des exigences éthiques de la célébration de l'Eucharistie. Il ne suffit pas de chanter alléluia ou de dire: «Seigneur, Seigneur» mais il faut pratiquer la Parole.

Cette observation nous invite à dénoncer des célébrations eucharistiques qui s'enlisent dans une sorte de folklorisme local et de liturgisme, de piétisme naïf et de fondamentalisme corrosif et nébuleux; des célébrations qui développent ainsi les spiritualités d'enthousiasme, d'exubérance et d'incandescence sacrale sans commune mesure avec les exigences de transformation fondamentale de nos sociétés et de nos systèmes institutionnels, des célébrations où pendant des heures des gens chantent, dansent et sont presque ivres de joie, mais que deviennent-ils par la suite. L'on peut à bon droit se demander si cette Eucharistie conduit à quoi ? Quelle est la tâche du chrétien à la suite de cette fête eucharistique?

A en croire Benoît XVI, la mission première et fondamentale des saints mystères que nous célébrons est de rendre témoignage par notre vie. L'émerveillement pour le don que Dieu nous a fait dans le Christ imprime à notre existence un dynamisme nouveau qui nous engage à être témoins de son amour. Nous devenons témoins lorsque, par nos actions, nos paroles et nos comportements, un Autre transparaît et se communique. On peut dire rejoint l'homme dans l'histoire, l'invitant à accueillir librement cette nouveauté radicale.

En d'autres termes, souligne L. Santedi, par l'Eucharistie le Christ mort pour nous libérer du péché nous convie à nous libérer de l'esclavage sous toutes ses formes individuelles et sociales: l'emprise aliénante du péché, celle des systèmes de péché qui oppriment l'homme. L'Eucharistie apparaît ainsi comme une célébration de libération totale de l'homme et de la transformation du monde. Elle engage une praxis qui n'est pas lutte de classe, mais amour capable de dépasser la haine, de briser le cercle des oppositions en chaîne. C'est ce dénuement que le Christ a partagé et vécu. Cet événement du passé n'est pas un événement passé, mais un événement libérateur, ouvrant l'avenir et par-là déterminant le présent.

Déterminant dans le présent parce qu' «Après avoir célébrer l'Eucharistie dans l'Église, nous sommes envoyés à la célébrer sur le monde de nos engagements socio-politiques et de notre travail, par le témoignage de la sainteté. C'est dans ce sens que la célébration de l'Eucharistie se termine par l'envoie en mission pour travailler avec le Christ à la promotion de tout homme et de tout l'homme».

On le voit, cet envoi à la fin de la messe n'est pas seulement une indication que la messe est finie et que nous pouvons repartir chez nous. Il nous invite à prendre au sérieux la présence de Celui qui est au cœur de l'Eucharistie, à savoir le Christ mort et ressuscité pour le monde entier. Il nous ordonne «aller» d'aller annoncer la paix, c'est-à-dire le salut qui vient d'être célébré et que nous avons reçu. Le nom le plus courant de l'Eucharistie est la messe. Ce mot vient de l'envoi. «Ite missa est». Au cœur de l'Église, il y a l'Eucharistie. Au cœur de l'Eucharistie, il y a le Christ envoyé du Père qui édifie son Église et l'envoie dans le monde proposer à tous la paix — shaloom qui est le Christ lui-même.

Célébrant la messe, nous sommes unis au Christ pour nous unir à nos frères et les servir. Si nos Eucharisties ne nous conduisent pas jusqu'au service de l'autre comme sacrement de la présence du Christ, elles ne demeurent plus fidèles à la visée du Christ. la promotion humaine sans communion est un arbre sans racine, mais la communion sans promotion humaine est un arbre sans feuille ni fleurs ni fruits. Cet arbre est stérile il consomme inutilement la terre, il mérite d'être coupé et jeté au feu.
Tel est le visage de l'Église famille, celle où tous les membres sont unis au Christ qui invite au repas et où tous se donnent la main pour le service de l'humanité. Dans ce sens, souligne M. Malu Nyimi, les chrétiens sont appelés dans le Christ à assumer leur devenir, leur évolution comme une responsabilité non seulement à l'égard de leur petite destinée, mais comme une responsabilité envers son corps et son milieu.

Dès lors, nous comprenons que l'Eucharistie est sacrement de communion entre frères et sœurs qui acceptent à se réconcilier dans le Christ, lui qui a fait des juifs et des païen un seul peuple, abattant le mur d'inimitié qui les sépare (Eph 2,14). C'est seulement cette constante tension en vue de la réconciliation qui permet de communier dignement au corps et au sang du Christ (Mt 5,23-24).

4. Eucharistie comme lieu de la réconciliation
Nous constatons assurément que, à notre époque, les fidèles se trouvent immergés dans une culture qui tend à effacer le sens du péché, favorisant un comportement superficiel qui porte à oublier la nécessité d'être dans la grâce de Dieu pour s'approcher dignement de la communion sacramentelle. «Puisque le péché consiste en une rupture avec Dieu, avec l'homme et avec la nature, l'on ne peut célébrer l'Eucharistie sans entretenir et/ou rétablir la communion avec Dieu, avec son prochain et avec la nature».

L'exigence de la réconciliation est constitutive du mystère de l'Eucharistie. Et il convient de comprendre cette exigence comme un appel, une vocation que le Christ inscrit au cœur de l'humanité. Ou si l'on préfère, une manière de devenir plus humain. A ce propos. Benoît XVI écrit: «la relation entre Eucharistie et réconciliation nous rappelle que le péché n'est jamais une réalité exclusivement individuelle, il comporte toujours également une blessure au sein de la communion ecclésiale, dans laquelle nous sommes insérés par le baptême. C'est pourquoi la réconciliation, comme le disaient les Pères de l'Église, est 'laboriosus quidam baptismus', soulignant de cette façon que l'issue du chemin de conversion est aussi le rétablissement de la pleine communion ecclésiale qui se manifeste par le fait de s'approcher à nouveau de l'Eucharistie».

En effet, on se plait à souligner l'importance du repas comme horizon anthropologique de l'Eucharistie. Le repas rassemble, il est l'expression ordinaire du partage, de la communion. Lieu de fraternité, voire d'intimité. Seulement voilà, il peut exister une communion trichée. Le repas, le lieu de vie et de partage, serait-il aussi lieu de mort et d'extermination ? Mais, qui a pu transformer le repas en lieu d'empoisonnement et de traîtrise ? C'est donc que la base anthropologique du repas ne suffit pas pour introduire au mystère de l'Eucharistie. Les cas des massacres qui se vit dans différents partie des pays africains nous en dit long. Ces compatriotes qui se sont tués pour la plupart participaient à l'eucharistie. Cette dernière ne crée pas automatiquement la fraternité, la communion, la réconciliation.
C'est ce qu'atteste A. Kabasele lorsqu'il mentionne: «le pain partagé et reçu n'a pas réussi à arrêter automatiquement ce déchaînement de violence. Le repas n'a pas converti aux meilleurs sentiments. Judas, ayant pris part à l'Eucharistie, ne s'est pas arrêté dans la voie de trahison». L'Eucharistie en tant que mystère de la rencontre avec le Christ, est un programme, un défi à relever, un mode d'exister. Née de la violence humaine — sang versé — elle appelle l'homme à sortir de la violence originaire et se présente comme une tâche.

Bien plus, le rôle social du repas est bien rempli si le repas est véritablement le lieu où l'on consent à une limite, soit par le partage, le don, soit encore par la réconciliation, le pardon. Comme le dit si bien André Wenin, «le repas est donc le lieu possible d'un renoncement à la violence où la vie trouve à s'épanouir. Pour cela, ceux qui sont conviées au repas doivent retraverser les pièges que cache le fait même de manger. En effet, celui-ci restera toujours un lieu d'épreuve, y compris dans le repas eucharistique qui ne sauve de manière magique. Car un agir éthique est indispensable pour que en mangeant, l'être humain puisse avoir la vie.

C'est dans cette optique que nous sommes invités à dégager en surplus de sens du signe eucharistique. Car, aux yeux de A. Kabasele, «les signes du pain et du vin sont d'origine végétale, mais Jésus les donne à ses disciples en renvoyant à une nourriture carnée portant les traces d'une violence inouïe: chair et sang. Ce qui apparaît ici est que Jésus assume cette violence humaine originaire exercée contre lui de manière injuste, pour que son acception libre fonde une vie où l'on n'exerce plus cette violence sur les autres» (Jn 13,15). Au fond, lorsque Jésus donne une chair déchirée par la violence en un pain qui proclame l'espoir d'une alliance pour la paix, il invite à délaisser la violence pour vivre de douceur. Celui qui y répond accomplit en lui l'image de Dieu et réalise ainsi l'appel que Dieu lance aux hommes quand il leur donne, pour vivre, une nourriture de céréales (pain) et de fruits (vigne).

L'Eucharistie rappelle de cette manière, le projet divin: refus de la violence de ses causes principales que sont la convoitise et la peur. C'est à ce projet que nous devons souscrire si nous voulons construire des communautés eucharistiques, dans la perspective d'une Église-famille de Dieu. La réalité de la violence qui caractérise l'Afrique contemporaine indique que la souscription à ce projet reste un défi, comme l'Eucharistie l'est pour chaque chrétien. Ce à quoi nous invite l'Eucharistie, c'est accepter la dynamique qui conduit à l'ouverture de l'autre. Une communauté eucharistique est une communauté où l'altérité n'est pas étouffée ni combattue, mais reconnue, valorisée. Une communauté où la réconciliation est promue, non pas comme une réduction au même, mais en vue d'une communauté du don et du partage.

L'Eucharistie doit donc ouvrir nos yeux sur l'autre comme visage de Dieu, à la manière de Jacob libéré du piège de la convoitise, à la manière des disciples d'Emmaüs, libéré de la peur et du découragement, reconnaissant la valeur de la fraction, c'est-à-dire du don, du partage.

Dans les récits de l'institution de l'Eucharistie nous retrouvons les quatre verbes: prendre, rendre grâce, rompre et donner. Ces quatre actions sauvent l'acte de manger du piège de la violence et de l'égoïsme dans lequel il peut enfermer. Rendre grâce signifie l'élan du partage, de la distribution, et prolonge en quelque sorte le mouvement du don reçu. Le partage entre frères trouve ainsi son fondement dans le fait que Dieu donne aux humains.

Il convient tout de même souligner que, ce qui est ici énoncé ne doit pas être compris seulement comme condition pour célébrer l'Eucharistie. il s'agit également des implications de l'Eucharistie, car c'est cela qu'elle enseigne. La mémoire du Christ qu'elle rappelle (Faites ceci en mémoire de moi) est une mémoire subversive, qui ne laisse aucune communauté, aucun disciple au repos tant que l'action de grâce et la fraction n'ont pas pris corps dans le quotidien par la reconnaissance de l'Autre, des autres et par le partage. L'Eucharistie ne rassemble pas les «purs», elle engage au combat contre notre péché, et aussi contre les «structure du péché», autour de nous, structures qui consacrent les inégalités sociales et économiques.
De ce point de vue, l'Eucharistie comme sacrement qui nous rassemble en un peuple de l'alliance pour la rémission des péchés appelle la réconciliation avec Dieu, avec les autres et avec le cosmos dont les éléments sont présentés en offrande devant celui qui sanctifie «toute chose».

Conclusion
Dans notre dissertation, nous avons essayé de montrer que le mystère eucharistique provoque l'Église-Famille de Dieu qui est en Afrique, continent déchiré par la violence sous toutes ses formes.

Du reste, pour que le mystère eucharistique devienne dans la vie ce qu'elle signifie dans la célébration il faut une exigence éthique étant donné que participer à l'Eucharistie, c'est donc s'engager historiquement dans le combat pour l'avènement d'un monde plus juste et plus équitable pour tous. Pour cela, il faut comprendre que l'Eucharistie est un principe et un projet de mission pour la simple raison qu'elle ne procure pas seulement la force intérieure — en un sens — le projet comme une manière d'être de Jésus.

Par ailleurs, source de la promotion humaine, l'Eucharistie implique pour ceux qui y participent l'engagement de transformer la vie, pour qu'elle devienne, d'une certaine façon totalement action de grâce.

Amis, puisque l'Afrique est déchirée par la violence, conséquence du «péché» qui nous habite, une rupture avec Dieu, avec l'homme et avec la nature, nous sommes invités à revisiter le mystère eucharistique comme lieu de la vraie réconciliation qui récapitule la dimension théologique, anthropologique, sociale et cosmique de l'eucharistie.

BIBLIOGRAPHIE
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