Débat actuel sur la nature missionnaire de l'Eglise

Point de vue protestant

January - February 2013
Vol. 25, No. 1/2

 

Jacques Matthey
est pasteur, théologien et exégète réformé suisse. Dès 1977, il travaille au Conseil Œcuménique des Eglises (COE) pour organiser la conférence missionnaire mondiale de Melbourne (1980). Cette même année, il est engagé au Département missionnaire des Églises protestantes de Suisse romande dont il deviendra le secrétaire général de 1991 à 1998. De retour au COE en 1999, il y occupera jusqu'à sa retraite divers postes dont celui de directeur du Programme Unité, Mission, Evangélisation et Spiritualité et secrétaire de la Commission Mission et Evangélisation. Durant cette période, il dirige la revue International Review of Mission. J. Matthey a publié plusieurs ouvrages et articles sur la missiologie œcuménique et sur l'interface entre Bible et mission.

Les années 2012-13 sont fastes pour la missiologie. En effet il n'est pas fréquent que deux grandes assemblées ecclésiastiques, en l'occurrence l'Assemblée plénière du Synode des évêques de l'Église catholique et l'Assemblée générale du Conseil œcuménique des Églises (COE), la mettent à l'ordre du jour de leurs délibérations.
Je présenterai d'abord la nouvelle Affirmation du COE sur la mission, préparée par sa Commission de Mission et Evangélisation (CME) , puis approuvée par son comité central, Je commenterai ensuite quelques passages-clés du document de travail préparé pour le Synode des évêques. Mon point de vue est celui d'un théologien protestant suisse engagé pendant de nombreuses années dans le mouvement missionnaire et employé à plusieurs reprises par le COE. J'utilise le terme « œcuménique » comme se référant aux travaux faits dans ce cadre .

« Ensemble vers la vie »
Le titre général de la nouvelle Affirmation du COE sur la mission et l'évangélisation, « Ensemble vers la vie » , en donne le principe herméneutique. L'annonce de Jésus disant «Moi, je suis venu pour que les hommes aient la vie, et qu'ils l'aient en abondance » (Jn 10,10 TOB) est comprise comme un résumé du projet de Dieu pour l'ensemble de sa création. L'insistance sur la vie, classique dans les débats œcuméniques, est particulièrement soulignée dans les théologies issues des cultures et contextes non occidentaux où la lutte pour la survie et une vie en dignité s'oppose directement aux forces de destruction et de mort. L'Affirmation précise le sens à donner à la « vie ».
Nous discernons l'Esprit de Dieu partout où la vie est affirmée dans sa plénitude et dans toutes ses dimensions, et notamment la libération des opprimés, la guérison et la réconciliation de communautés brisées et la restauration de la création (24,102 ).

Le COE résume ainsi l'évolution de sa propre missiologie: la libération des opprimés rappelle les luttes des années 60 et 70 . La référence à la guérison et la réconciliation résume les développements plus récents depuis la fin des années 80 jusqu'à la conférence d'Athènes en 2005. Enfin, l'insistance sur la création confirme le dernier élargissement de la perspective de la missio Dei, Parler de « vie » intègre nécessairement toutes ces perspectives. C'est bien en ce sens que l'Affirmation reflète assez fidèlement la dynamique théologique d'un christianisme dont le centre de gravité s'est déplacé vers le « sud » .

C'est bien pourquoi la mission dont il est question dans l'Affirmation résulte d'une spiritualité transformatrice et la requiert. En réponse critique aux besoins de spiritualité qui sont réels, le COE veut dépasser un enthousiasme charismatique ou la simple quête de bien-être personnel pour un véritable engagement solidaire. La mission requiert une spiritualité qui soutient dans la durée l'engagement contre les forces de mort violence et oppression et contre le mépris des autres et de la création.

Priorité donnée à l'Esprit
La réflexion du COE sur la mission s'ancrait habituellement dans la christologie, avec un
accent particulier sur les paroles et actes de Jésus de Nazareth. Le début des années 90 marquait un virage avec un effort de prendre au sérieux l'économie spécifique de l'Esprit dans le cadre de la mission de Dieu. En partie à cause de conflits et de débats difficiles à l'assemblée de Canberra , la missiologie du COE n'a pas donné suite à ce virage jusqu'à la conférence d'Athènes qui a remis la pneumatologie à l'ordre du jour . La nouvelle Affirmation résume ces développements au § 15 en considérant ensemble l'universalité de l'économie de l'Esprit dans la création et la particularité de son œuvre dans la rédemption. C'est ensemble qu'elles forment la mission de l'Esprit pour le renouvellement de toutes choses. Le texte reste cependant humble. Tout en affirmant l'œuvre de l'Esprit dans le monde et dans la création, il reconnaît que cela se fait souvent de manière mystérieuse et inconnue pour nous.

La déclaration évoque deux compréhensions du rôle de l'Esprit en mission. Une première approche considère que l'Esprit dépend du Christ qu'il est la présence du Christ après son départ et son agent en mission. On peut en déduire une mission marquée par l'envoi et la mise en marche. Une autre approche insiste sur l'Esprit comme englobant l'ensemble de la création, un Esprit qui est la source du Christ et de l'Église. Cette deuxième perspective mettra plutôt l'accent sur le rassemblement des disciples en communauté eucharistique comme point de départ de la mission qui devient liturgie après la liturgie.

Création intégrée à la missio Spiritus
On le sait, la missiologie œcuménique a opéré des élargissements conséquents de la mission de Dieu dès le milieu du siècle passé . Le dernier en date est relativement récent. C'est à la conférence de San Antonio en 1989 que le thème de la création avait reçu un premier coup de projecteur, par le titre de la section III « La terre est au Seigneur » . Toutefois, il ne s'agissait pas encore de l'élaboration d'une missiologie intégrant la création dans la conception de la missio Dei , Grâce à la nouvelle Affirmation, l'anthropocentrisme qui régnait en mission est dépassé. On s'ouvre à une mission commune avec la création, à la participation avec la création à la louange de Dieu et à l'intégration de la création dans l'unité promise par Dieu pour la fin des temps. Cela veut aussi dire qu'il n'y a pas de salut pour l'homme indépendamment du salut de la création.
Je partage le point de vue qu'il faut changer de spiritualité: la mission de Dieu ne se déroule pas avec l'humanité devant la création vue comme décor de théâtre. L'histoire sainte inclut les développements au sein de la création et les interactions humanité-environnement. Les efforts pour sauvegarder ou retrouver un équilibre environnemental font partie intégrante de la mission, et il convient de lutter contre toute atteinte au fondement des vies présentes et futures, et pas seulement des hommes. Toutefois, l'Affirmation du COE montre ses limites en négligeant les souffrances de la création qui ne dépendent pas de l'influence humaine. Le document reste anthropocentrique dans son approche du mal.

Débat sur la vision du monde
Mettre la pneumatologie au centre de la mission questionne les visions du monde. Le texte du COE fait état d'une vision du monde incluant l'influence des esprits, mais n'entre pas dans le débat, contrairement à ce qu'on aurait pu espérer. On peut en effet estimer que le dialogue entre chrétiens du « sud » et du « nord » doit inclure leurs compréhensions du monde, avec comme point de cristallisation l'existence et l'influence réelle ou imaginaire de forces spirituelles invisibles. Affirmées dans beaucoup de cultures du « sud », elles ont été démythologisées au « nord » à la suite des Lumières. Le COE se veut solidaire des cultures locales favorisant la vie. Peut-on reconnaître ces cultures comme « dons » de l'Esprit sans réfléchir à leur façon d'intégrer le monde invisible dans l'explication des phénomènes humains et naturels? Le dialogue doit se poursuivre. Le Saint-Esprit est-il le seul « esprit » efficace dans la réalité ou est-il accompagné ou combattu par d'autres forces spirituelles ? On mesure les conséquences du débat pour une pastorale ou éthique en mission.

Mission depuis la périphérie
Un autre accent fort du nouveau document est la priorité accordée aux personnes vivant à la périphérie des sociétés et du monde. Le COE entend ainsi marquer le changement de perspective par rapport à la dynamique missionnaire traditionnelle. De facto, il reprend ainsi le débat sur l'option préférentielle pour les pauvres, sans s'y référer cependant. Le § 38 précise ce qu'il faut entendre par « centre » et « périphérie » : « ...être au centre, cela signifie avoir accès à des systèmes qui affirment et respectent ses propres droits, sa propre liberté et sa propre individualité; vivre à la périphérie, cela signifie être exclu de la justice et de la dignité ». Pourquoi donner une priorité théologique aux personnes vivant en situation de périphérie? Dans une perspective plaçant la vie — telle que comprise dans ce document — au cœur du projet divin, les personnes vivant l'exclusion et l'injustice révèlent par le fait de leur existence l'état de péché dans lequel se trouve le monde. De plus, elles sont en général mieux à même de discerner quelles forces sont hostiles à la vie et quelles structures ou quels mouvements y sont favorables. Elles ont, pourrait-on dire, une précédence herméneutique. Ce n'est qu'en y accordant toute leur attention que les Eglises discerneront les objectifs de la mission de Dieu. Mais il y a plus: ces populations ont été dotées par l'Esprit de dons spécifiques comme l'espérance active, la capacité de résistance, la solidarité. Il convient de les reconnaître et de s'en inspirer.

Dans une première version, le texte péchait par généralisation abusive en affirmant que « toutes » les personnes vivant à la péri¬phérie disposaient de ces dons et offraient aux Églises le chemin à suivre pour une mission comme lutte et résistance. Les débats à la conférence de Manille et les réactions reçues par la CME, tout en appréciant cette position, en dénonçaient le radicalisme quasi idéologique. Il résultait d'une erreur de méthode semblable à celle souvent commise par des théologiens occidentaux. Parce que nombreux sont les hommes vivant à la marge des sociétés qui montrent l'exemple d'une vie solidaire, on en a généralisé le prin¬cipe pour le monde entier. Or, il y a aussi des gens à la périphérie qui sont intégristes, racistes ou violents.

Mission : Église en marche
L'Affirmation consacre un chapitre important à la compréhension de l'Église en mission. Suite aux accentuations parfois unilatérales des années 60 et 70, la CME avait réussi à articuler en 2000 une vision large de la mission de Dieu avec le rôle spécifique de son Église . Cette ligne est confirmée. On n'en retiendra ici que quelques aspects. Une approche de l'Eglise d'un point de vue missiologique conduit à une ecclésiologie « par le bas » (58) plutôt qu'à des définitions ontologiques. L'apostolicité de l'Église renvoie à son caractère de communauté envoyée dans le monde, plutôt qu'à son rôle de gardienne de la vérité dogmatique. Un demi-siècle après l'intégration entre le Conseil International des Missions et le COE (1961) qui donna naissance à la CME, cette dernière se montre ouverte à un dialogue entre Eglises et organisations para ecclésiastiques, pour une prise en compte des contributions réciproques au témoignage et trouver la meilleure articulation possible. Suite aux dialogues avec pentecôtistes et évangéliques, le COE est devenu sensible à l'importance de ces Églises dans la formation du nouveau visage du christianisme. La question du «témoignage commun» qui concernait habituellement les relations entre le COE et l'Église catholique inclut de plus en plus les Eglises et organisations de ce qu'on appelle l'œcuménisme large . La CME se considère à juste titre comme un des « espaces » principaux de ce nouveau dialogue œcuménique.

On regrettera que l'Affirmation n'ait pas approfondi son regard missiologique sur les thèmes traditionnels de l'ecclésiologie comme p. ex. les marques de l'Église, la signification du baptême ou la variété des ministères.

Plaidoyer du COE pour l'évangélisation
Ce n'est pas tous les jours qu'un document du COE insiste sur la priorité de l'évangélisation, en disant: « il n'est pas de plus grand cadeau que nous puissions faire à nos sœurs et frères humains que de leur faire connaître, de leur présenter, l'amour, la grâce et la miséricorde de Dieu en Christ » (83). Trop souvent, l'évangélisation apparaissait dans les textes œcuméniques comme secondaire par rapport à l'engagement pour la justice et la paix. La question de l'annonce de l'Évangile figurait principalement dans des chapitres contestant le prosélytisme. Tout en se situant dans la tradition de dénonciation du prosélytisme, l'Affirmation donne une importance considérable à une vision positive du partage du message, de même qu'à une saine variété des approches. On retiendra que l'objectif du témoignage est le salut du monde et la gloire de Dieu. Le document du COE fournit une définition qui doit être retenue :
L'évangélisation est une activité missionnaire qui présente, de manière explicite et sans ambiguïté, la centralité de l'incarnation, de la souffrance et de la résurrection de Jésus Christ, sans fixer de limites à la grâce salvifique de Dieu (80).

Cette formulation trouve une synthèse entre la définition du document de la CME de 2000 et les fameuses trois phrases de San Antonio sur la relation entre salut et pluralité religieuse . C'est tout à fait remarquable et cela permet de montrer que l'annonce de l'Evangile se fait habituellement à partir d'une situation de dialogue, d'engagement commun avec les hommes de bonne volonté. En 1982, le COE avait déjà formulé de manière très convaincante l'importance de la conversion . En 2012, le document réitère que seul le Saint-Esprit donne la vie nouvelle, mais qu'en effet, des déviations chrétiennes en sont arrivées à vouloir forcer des conversions. Mais, ajoute le texte, « dans certains contextes, toutefois, les accusations de conversion forcée sont motivées par le désir de groupes dominants d'obliger les personnes marginalisées à continuer à vivre avec des identités opprimées et dans des conditions déshumanisantes » (82). C'est une allusion claire à la politisation du débat sur la conversion en Asie du Sud. Le COE fait donc la part des choses entre sa critique du prosélytisme et son engagement aux côtés des déshérités. On ne peut que se réjouir de cette articulation. Signalons enfin la réception du document important sur l'éthique du témoignage publié en commun par le COE, le Vatican et l'Alliance évangélique mondiale .

La nouvelle évangélisation pour la transmission de la foi chrétienne
Le document de travail pour le Synode des évêques, riche et long, contient nombre de perles de formulation et un fort accent sur la mission de l'Église que Ton ne peut que saluer . Par rapport au COE, il semble cependant avoir une autre visée polémique principale. Elle ressort des définitions données non pas au début du texte (si l'on excepte l'avant-propos), mais aux §§ 85-87. Dans un chapitre intitulé « Une définition et sa signification », l'instrumentum laboris cite Benoît XVI et la Congrégation pour la doctrine de la foi. En résumé, le terme de nouvelle évangélisation se réfère en priorité aux Églises d'antique fondation qui ont besoin d'un élan missionnaire renouvelé. L'espace géographique visé est l'Occident, traditionnellement chrétien, mais dont la culture, façonnée par une sécularisation croissante, a supprimé la question de Dieu de son horizon intellectuel et spirituel. Il s'agit donc de la réintégrer et de revigorer la foi des chrétiens désorientés et éloignés des traditions. Sur cette base, on peut ensuite élargir le propos et retrouver la terminologie classique: la mission ad gentes est le témoignage envers ceux qui ne connaissent pas le Christ. L'évangélisation au sens large recouvre la pastorale ordinaire — le COE parlerait à ce propos de «mission». Enfin, la nouvelle évangélisation s'adresse principalement à ceux qui n'observent plus la pratique chrétienne (85). Cette compréhension ne doit pas être limitée à l'Occident, mais s'ouvrir à tous les contextes où il est indispensable de ranimer l'élan missionnaire et l'enthousiasme de la foi. Cela concerne donc également les grandes métropoles du monde globalisé.

On constate à la fois un socle commun et une perception différente des enjeux théologiques majeurs entre les deux documents. Commun aux deux est le souci d'une dynamisation du témoignage chrétien, à la fois individuel et communautaire, ainsi qu'une com¬préhension globale de la mission avec un accent particulier sur le partage de l'Evangile. Dans les deux documents, la vie est espérée comme « vie en plénitude ». Pour simplifier à l'extrême, on peut dire que le problème théologique majeur pour le COE est la domination du marché libre conçu comme ayant un pouvoir absolu, quasi divin, et la destruction de l'environnement humain, voire de la création entière qui en résulte. Ce souci « économique » n'apparaît dans le document catholique qu'en filigrane des réponses des Églises locales aux lineamenta. Car pour Rome, la menace principale pour le christianisme réside dans l'athéisme propagé par la sécularisation et l'abandon de la fidélité à l'Église et à la tradition catholique, de même qu'un libéralisme éthique désorienté. Cette approche plus « philosophique » ne semble pas prioritaire pour le COE. Ce n'est qu'en réaction aux remarques faites lors des consultations sur le projet de texte que la mention d'autres idéologies que le néo-libéralisme fut introduite dans son Affirmation.

Jésus Christ
Le premier chapitre de l'instrumentum laboris est consacré à Jésus Christ, Évangile de Dieu pour l'homme. L'enracinement est christologique, d'ailleurs avec des formulations tout-à-fait remarquables, comme celle montrant que la foi n'est pas d'abord doctrine, savoir, tradition, mais «rencontre réelle» avec le Christ. Transmettre la foi, c'est créer les conditions pour qu'advienne cette rencontre (18). On ne saurait mieux dire! Toutefois, l'insistance sur le Christ aboutit à une dépendance de l'Esprit qui semble présente principalement comme l'Esprit du Christ. Certes, le document est trinitaire, mais ne contient aucun développement important sur l'économie spécifique de l'Esprit. Le Christ est présenté comme celui qui accomplit la tradition, enracinant la nouveauté qu'il apporte dans la tradition biblique. On perçoit déjà dans la lecture du chapitre christologique combien la nouveauté doit être qualifiée ou orientée par la tradition — ce qui rejoint la compréhension de la nouvelle évangélisation.

Le document a une vision plus « idéaliste » que celui du COE, dans le sens où le salut est compris comme expérience profonde accordée à chaque homme de se sentir aimé de Dieu, mais « qui ne peut pas être vu comme une volonté de transformation sociale ou culturelle » (23). Ainsi, les miracles de Jésus sont surtout révélateurs de son identité sans contenir un message spécifique de libération et de guérison .

Là où l'instrumentum laboris plaide pour une vision dynamique du témoignage de l'Eglise, pour une mise en capacité du témoin par l'Esprit, on est proche des textes du COE, avec souvent des formulations plus pertinentes. Chaque activité de l'Église comporte ainsi une note évangélisatrice, et, en mission, il ne suffit pas d'apporter uniquement du savoir-faire et des connaissances. Il faut « aider les hommes à rencontrer le Christ dans la foi » (34). Manifester au monde la « force désarmée et faite toute d'amour pour les hommes » est une très belle reprise du thème de la « kénose » cher au COE (35).

Concernant le lien entre annonce de l'Évangile et salut des non chrétiens, le texte reprend une réflexion intéressante, en trois dimensions.
Bien que les non chrétiens puissent se sauver par l'intermédiaire de la grâce que Dieu donne, suivant des voies connues de Lui seul, l'Église ne peut ignorer que chaque homme attend de connaître le vrai visage de Dieu et de vivre dès aujourd'hui l'amitié avec Jésus-Christ, Dieu avec nous. L'adhésion totale au Christ — qui est la vérité — et l'entrée dans son église [...] exaltent la liberté humaine et concourent à son accomplissement (36) .

C'est donc une perspective anthropologique qui est affirmée dans un premier temps. Une deuxième réflexion porte sur l'identité de la mission de l'Église et du projet de Dieu qui veut que tous les hommes connaissent la vérité et aient ainsi la vie en plénitude. En troisième lieu, le texte pose aux chrétiens la question de leur propre salut si par négligence, peur ou honte, ils omettent d'annoncer l'Évangile (37). Les réponses aux lineamenta ont souligné l'importance de ce sujet. Il serait heureux que sur ce plan, une collaboration théologique plus intense s'installe entre COE et Église catholique .

Les scènes de la nouvelle évangélisation
La « nouveauté » de l'évangélisation consiste dans la nouveauté des contextes culturels et des méthodes requises pour permettre un partage authentique. Le document présente donc des scènes de la nouvelle évangélisation.

En premier figure la dynamique de sécularisation, notamment dans les sociétés du « nord », marquées par le recul de la référence à la transcendance et par des tendances antichrétiennes et anticléricales. Le caractère moins agressif de la sécularisation dans les temps récents lui a permis de faire son entrée dans l'Église et de s'y répandre. Il est possible que le texte fasse ainsi allusion à la postmodernité, mais sans utiliser le terme ni évaluer en quoi elle change la donne ou renforce la sécularisation. Pour l'instrumentum Laboris, la mentalité hédoniste et consumériste s'enracine dans la sécularisation. Il y a ici une différence d'appréciation d'avec le texte du COE qui, lui, relie le consumérisme, qu'il critique de manière tout aussi véhémente, au pouvoir de l'économie du marché libre et à l'idéologie néolibérale. Cela montre bien la différence d'approche: critique philosophique ou culturelle d'un côté, socio-économique de l'autre.
C'est la migration qui figure ensuite en deuxième place. Le texte insiste sur la désagrégation des références fondamentales à la vie. En quoi, par contre, la migration favoriserait le recul de l'espace pour les grandes traditions religieuses n'est pas clair sinon comme référence à une chrétienté désormais dépassée. Le COE se soucie également des conséquences du flux migratoire, mais insiste plus sur les opportunités qui se dessinent pour la mission .

Le lien entre migration et une troisième scène, économique, est surtout souligné par les réponses aux lineamenta. Dans ce chapitre, le langage du document se rapproche sensiblement des thèses du COE par la dénonciation du fossé entre riches et pauvres, de la violence et de la grave crise économique. Mais si on lit entre les lignes, on ne peut s'empêcher de penser que ce sont les Églises locales qui apportent au document de Rome les préoccupations qui sont prioritaires dans le texte du COE .

C'est la même impression qui ressort de la description de la quatrième scène, la politique. Ce sont les réponses qui insistent sur les urgences comme la paix, le développement, la libération, la nécessaire réglementation internationale, les droits de l'homme.

Comme cinquième scène figure la science, un domaine important, négligé dans le texte du COE. Ensuite, le texte catholique mentionne l'importance des nouveaux média avec un discernement judicieux du danger d'une culture de l'éphémère et de la politique-spectacle. L'analyse n'est pas très fouillée, mais a le mérite d'exister.

Enfin, sur demande des Églises locales, un chapitre a été ajouté sur le retour du religieux et l'apparition de très grandes variétés de spiritualité. Il est intéressant à noter que cette scène ait dû être ajoutée. Se pourrait-il qu'une concentration excessive sur la sécularisation ait masqué la vue sur d'autres phénomènes tout aussi importants pour la mission? Le texte montre cependant bien la problématique liée à la croissance de la spiritualité et dénonce la prolifération de groupes de tout genre .

Le chapitre suivant aborde le rôle des chrétiens dans ces situations. Il n'est pas possible d'en commenter les détails, pour raisons de place, ni de traiter les derniers chapitres du document qui sont très liés à la situation interne de l'Église catholique. Mais c'est une des qualités de l'instrumentum laboris que d'entrer en détail sur les problèmes et potentialités des communautés locales, une concrétisation qui ne se retrouve pas vraiment dans le texte du COE .

Dans les deux documents, les chapitres sur l'unité et la mission dans l'unité sont assez proches, mais classiques, sans véritable souffle nouveau.

Terminons par une mention spéciale au document catholique pour une formulation à mon avis excellente sur le renouveau de la mission lié au dépassement des frontières géographiques de l'évangélisation: « Se libérer des frontières signifie avoir les énergies nécessaires pour poser la question de Dieu dans tous les processus de rencontre, de mélange, de reconstruction des rapports sociaux qui sont en cours en tous lieux » (70).

En guise de conclusion provisoire, le missiologue souhaiterait qu'une réflexion réellement œcuménique sur la mission s'organise à différents niveaux sur la base de ce que ces textes ont de meilleur à offrir.

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